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Le Nouveau réel

Avant le Liban, le véritable examen d'Ahmad el-Chareh est en Syrie

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Photo Mohammad DAHER / NURPHOTO / NURPHOTO VIA AFP
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Par Khairallah Khairallah
Publié juil. 3, 2026 - 18:29

On ne peut qu’accueillir avec satisfaction la visite au Liban de Assaad el-Chaibani. Il s’agissait cette fois de la visite d’un ministre syrien des Affaires étrangères dans un État souverain et indépendant, et non dans une simple arène ou un territoire placé sous tutelle. À tout le moins dans la forme, cette visite révèle la volonté du président Ahmed el-Chareh, véritable détenteur du pouvoir à Damas, d’instaurer entre le Liban et la Syrie une relation d’un type nouveau, affranchie des pesanteurs du passé, en particulier de celles qui se sont installées depuis que Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir en Syrie, en novembre 1970.

S’agit-il d’une orientation durable de la politique syrienne, ou seulement d’une étape transitoire, dans l’attente où le nouveau pouvoir aura consolidé son autorité en bâtissant un régime fort et cohérent, à l’image de ce qu’avait entrepris Hafez el-Assad dès avant le coup d’État qu’il mena à l’automne 1970 sous le slogan du «Mouvement de rectification»?

La simplicité des manières d’Assaad el-Chaibani m’a aussitôt rappelé le comportement des responsables syriens qui se rendaient au Liban sous Hafez el-Assad puis sous son fils Bachar. Le contraste entre les deux était saisissant. Jamais Bachar n’a dissimulé son ignorance du Liban. Lors d’un entretien avec un ministre arabe des Affaires étrangères venu lui transmettre un message du chef de son État, il alla jusqu’à qualifier le Liban de «pays fragile», sans voir la fragilité de son propre pays, la Syrie, où couvaient déjà les ferments d’une explosion intérieure. Celle-ci éclata en 2011. Les guerres internes se poursuivirent jusqu’à la fin de 2024, lorsque le président du régime syrien prit la fuite vers Moscou. Le rideau tomba alors sur un régime qui avait duré plus d’un demi-siècle en s’appuyant sur le contrôle de l’armée et des appareils sécuritaires par les alaouites, et, à travers eux, sur tout ce qui touchait à l’économie du pays.

Ce qui m’est revenu le plus vivement à l’esprit pendant la présence d’Assaad el-Chaibani au Liban, ce sont les cycles de négociations qui réunissaient, à l’été 1973, Abdel Halim Khaddam, ministre syrien des Affaires étrangères, et Fouad Naffah, son homologue libanais. Leur objectif consistait à rouvrir la frontière libano-syrienne, que Hafez el-Assad avait fait fermer pour protester contre la tentative de l’armée libanaise de mettre fin à la présence palestinienne armée au Liban, une présence que la Syrie entretenait pour des raisons liées à sa volonté de faire exploser le pays à terme.

Je revois encore Khaddam arriver à l’hôtel Park Hotel de Chtaura pour y rencontrer le ministre libanais. Le chef de la diplomatie syrienne avait tenu, ce jour-là, à pénétrer sur le territoire libanais au sein d’un convoi protégé par des éléments de la police militaire syrienne. Ces hommes, armes à la main, lui rendaient les honneurs à son entrée dans l’hôtel, dans une mise en scène délibérée destinée à piétiner la souveraineté libanaise.

Aujourd’hui, tout a changé. Assaad el-Chaibani a observé avec une grande rigueur les règles de la courtoisie. Reste à savoir si cette attitude s’inscrira dans la durée au sein du nouveau régime syrien à l’égard d’un Liban que Hafez el-Assad abordait sous les slogans d’«un seul peuple dans deux pays» ou de «l’unité des deux volets».

Il apparaît clairement que chacun des gestes accomplis par le ministre syrien des Affaires étrangères avait été soigneusement calculé, y compris sa visite à Tripoli, par laquelle Ahmed el-Chareh entendait montrer l’étendue de sa popularité dans les villes sunnites du Liban. En décidant d’envoyer Assaad el-Chaibani à Beyrouth, Ahmed el-Chareh savait qu’il faisait l’objet d’une surveillance arabe et internationale et qu’il lui fallait tenir le plus grand compte des sensibilités libanaises à l’égard de la Syrie. Après tout, nul n’ignore que l’ancien régime syrien, allié du Hezbollah, a participé aux persécutions subies par l’ensemble des communautés libanaises, en particulier les sunnites et les chrétiens. Quant aux druzes, le régime avait cessé depuis longtemps de leur accorder la moindre importance après l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977, dans un message dont Walid Joumblatt comprit parfaitement la portée.

Inutile d’énumérer les personnalités sunnites dont le régime des Assad a contribué à se débarrasser, du mufti Hassan Khaled jusqu’à Rafic Hariri. Inutile également de rappeler les assassinats de deux présidents de la République, Bachir Gemayel et René Moawad, ni l’ensemble des pratiques syriennes destinées à empêcher le Liban de signer l’accord du 17 mai avec Israël en 1983.

On peut assurément parler avec satisfaction de la visite du ministre syrien des Affaires étrangères au Liban, tant elle se distingue par son caractère inédit et reflète une profonde évolution en Syrie. Pourtant, un élément ne saurait être éludé: le monde ne sera convaincu d’un véritable changement en Syrie que si celui-ci se manifeste d’abord à l’intérieur même du pays. L’ouverture envers les chrétiens du Liban perd toute sa portée en l’absence d’une véritable ouverture envers les chrétiens de Syrie. Ce qui vaut pour les chrétiens libanais vaut tout autant pour les druzes de Syrie, qui continuent de subir les conséquences des récents affrontements avec des groupes armés locaux ayant cherché à les soumettre avec l’appui du nouveau régime.

Plus fondamental encore, le gouvernement d’Ahmed al-Chareh s’emploie actuellement à transformer la nature même de la société syrienne afin de la mettre en conformité avec les valeurs imposées par Hay’at Tahrir al-Cham et les factions qui lui étaient alliées durant les années où elles contrôlaient Idlib. Cette évolution s’opère discrètement, sans tapage. Ainsi, parmi d’autres mesures, des lois ont été adoptées interdisant l’importation d’instruments de musique, de même que celle des boissons alcoolisées.

On ne peut que saluer la nouvelle approche syrienne à l’égard du Liban. Il demeure toutefois difficile de parler d’un véritable changement en Syrie tant qu’un nouveau régime ne s’attellera pas à bâtir une société cohésive, éloignée de toutes les formes de rigorisme. En définitive, le véritable examen d’Ahmed el-Chareh et d’Assaad el-Chaibani se déroulera en Syrie, non au Liban. La logique voudrait que la Syrie, désormais débarrassée du régime alaouite, celui des Assad, devienne un État réconcilié avec lui-même et avec toutes les composantes du peuple syrien: sunnites, chrétiens, druzes, alaouites et ismaéliens. Lorsque cette évolution se concrétisera, et qu’elle inclura également les Kurdes, les Libanais croiront qu’un changement profond s’est réellement produit en Syrie et que des relations normales pourront enfin s’établir entre les deux pays.

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