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Religion

L’encyclique de Léon XIV sur l’IA: Tour de Babel ou Cité sainte (2/3)

Pour illustrer son propos et lui donner une dimension biblique, le pape Léon XIV utilise, dans son encyclique Magnifica humanitas sur l’ère numérique et l’Intelligence artificielle (IA), une métaphore: l'humanité doit choisir entre bâtir une nouvelle «Tour de Babel» ou bâtir la «Cité sainte». L'histoire de la tour de Babel est un épisode biblique du Livre de la Genèse. Peu après le Déluge, alors qu'ils parlent tous la même langue, les hommes entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, pour se faire un nom. Alors Dieu brouille leur langue afin qu'ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre (Genèse 11 :1-9). Le mythe fut d'une fécondité remarquable dans l’histoire des idées et a inspiré des réflexions sur l'origine de la diversité des langues, la puissance de l'effort collectif, le péché d’orgueil, la totalisation du savoir, etc. Le thème de la «Cité sainte», entamé dans le Livre de Néhémie, clôt le Nouveau Testament et occupe une place centrale dans l’œuvre de Saint Augustin. La Cité sainte symbolise tout ce qui est humainement et divinement possible et désirable : paix, justice, relations d’amitié du Christ avec ses saints, fidélité doctrinale, etc. Pour la foi chrétienne, il revient à l’humanité de se hisser au-dessus d’elle-même pour bâtir cette Cité, suivant les grandes orientations de la doctrine sociale de l’Eglise. Irresponsabilité de la « Realpolitik » Or, décrivant le monde où nous vivons, Léon XIV observe que loin de toutes les promesses que s’étaient faites les nations après la Seconde Guerre mondiale, et le cri «Plus jamais la guerre» que l’Europe avait lancé, «la logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer». «Mais contrairement au scenario bipolaire de la Guerre froide, ajoute le Pape, la multiplication des acteurs et des fronts de conflits rend aujourd’hui cette logique de plus en plus fragile. L’exacerbation des affrontements conduit à des guerres asymétriques et “hybrides”, menées également sur les plans économique, financier et informatique, avec le recours à la désinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l’opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l’augmentation des dépenses militaires est présentée comme la seule réponse à un avenir incertain ou à des menaces perçues, tandis que le coût réel pèse sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allouées à la santé, à l’éducation et aux services sociaux. «Derrière tout cela, insiste Léon XIV, se cache un faux “réalisme”, fondé non seulement sur la logique bien établie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement inéluctable. Ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik, cette forme de “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu.» (§205). Le mode de production de l’économie numérique Sur un autre registre, Léon XIV s’étend sur le mode de production de l’économie numérique. Celle-ci repose, dit-il, «sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA». «Dans certaines régions du monde, souligne le Souverain Pontife, des enfants et des adolescents travaillent, dans des conditions dangereuses, au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale». Et d’ajouter: «Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. ». La paix, fruit de la justice et de la charité Pour le pape Prévost, « la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre», mais «le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité». Illustrant cette affirmation, Léon cite J.R.R. Tolkien, le grand écrivain catholique britannique du XXe siècle, décrivant ainsi notre responsabilité par la bouche de Gandalf, l’un des protagonistes de la trilogie Le Seigneur des Anneaux : «Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver». Pour nous, dont les terres cultivables et les oliveraies sont pulvérisées avec du glyphosate et du phosphore, ces mots devraient sonner particulièrement juste. Prochain article : Contre l’illusion post-humaniste, la capacité de relation et d’amour (3/3) Lire aussi sur le même thème : L’Encyclique «Magnifica humanitas» de Léon XIV, texte fondateur sur l’IA (1/3)

L’Encyclique «Magnifica humanitas» de Léon XIV, texte fondateur sur l’IA (1/3)

Dans la première encyclique de son pontificat, Léon XIV aborde de front les immenses avantages, mais aussi les périls actuels et potentiels de l’intelligence artificielle (IA). Il plaide pour «la paix possible» dans une époque qui pense que «la guerre fait inévitablement partie de la nature humaine». Intronisé il y a un peu plus d’un an, le pape Léon XIV a présenté le 15 mai dernier sa première encyclique Magnifica humanitas (Magnifique humanité), qui aborde de front les immenses avantages, mais aussi les périls actuels et potentiels de l’intelligence artificielle (IA), une avancée technologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, mais aussi un redoutable outil capable d’asservir l’humanité, de dénaturer l’homme. Le parallélisme entre «Magnifique humanité» et l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) est évident, jusque dans la forme: Léon XIV a symboliquement signé son texte le 15 mai 2026, jour du 135e anniversaire de l’encyclique fondatrice de la «Doctrine sociale de l’Église». Le pape avait déjà expliqué avoir choisi son nom de règne pour honorer Léon XIII, traçant un parallèle direct entre les bouleversements de la première révolution industrielle et ceux de l’intelligence artificielle. En 1891, l’encyclique Rerum novarum , qui devait inspirer toute la doctrine sociale de l’Église du XXe siècle, posait un certain nombre de principes pour rappeler que l’économie et le progrès technique en général, alors en pleine mutation, devaient rester au service de l’homme et non le contraire. En pleine révolution industrielle, le pape Léon XIII voulait mettre en garde contre le danger que représentait pour l’humanité, d’un côté, l’avènement d’un capitalisme sauvage, de l’autre, le projet socialiste d’une économie d’État. Parmi ces grands principes étaient mis en avant la dignité du travailleur, la nécessité pour l’État de se soucier du bien commun, la destination universelle des biens contre son appropriation par quelques-uns, la subsidiarité qui veut qu’une autorité supérieure ne doit accomplir que ce que les échelons inférieurs ne peuvent pas faire eux-mêmes, la légitimité aussi bien du syndicalisme que de la propriété privée, ou encore la nécessité de l’option préférentielle pour les pauvres. Un héritage «augmenté» L’encyclique Magnifica humanitas a été accueillie comme un texte fondateur pour l’ère numérique, comparable à Rerum novarum pour la révolution industrielle. Elle reprend cet héritage, en l’adaptant au nouvel environnement numérique, car «l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la doctrine sociale» (§17). Pour beaucoup d’intellectuels, Léon XIV se révèle être, grâce à ce document, l’homme du moment. Ainsi, l’encyclique intègre à la destination universelle des biens les données digitalisées: «Brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns» (§67). Autre exemple: l’encyclique redéfinit la subsidiarité car le «niveau supérieur» n’est plus incarné par l’État, mais par les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d’accès à la vie publique (§71). Toute la société interpellée À l’instar des grandes encycliques sociales de la tradition catholique, Magnifica humanitas interpelle l’ensemble de la société. C’est un appel universel qui s’adresse autant aux concepteurs d’algorithmes et aux dirigeants politiques qu’aux citoyens ordinaires, croyants ou non, pour replacer l’inaliénable dignité humaine au centre de l’innovation. L’encyclique est marquée par une grande fidélité doctrinale. Elle reprend les concepts de Jean-Paul II sur la dignité du travail humain ( Laborem exercens ), de Benoît XVI sur le développement humain intégral face à la technique ( Caritas in veritate ) et de François sur la destination universelle des biens et la dénonciation du paradigme technocratique ( Laudato si’ ) et la promotion de la fraternité face à l’individualisme numérique que transmettent les écrans ( Fratelli tutti ). Actualité théologique «Il faut redonner une actualité à l’idée que l’humanité est quelque chose de grand», a écrit un jour le pape Benoît XVI. Par son titre seul, l’encyclique de Léon XIV fait directement écho à cette aspiration. La «Magnifique humanité», c’est «dans le visage du Fils» qu’elle doit être vue, dit le pape américain (§133). Un fils «par qui et pour qui tout a été créé» (Col 1 :16), mais qui s’est présenté à ses contemporains et au monde comme étant «le fils de l’homme», le frère de tous (« Fratelli tutti »). En ce sens, «Magnifique humanité» est une encyclique très «personnaliste» qui place la personne humaine «au centre» et non à la périphérie de l’activité humaine. Elle est également profondément morale. Mais ce n’est pas de la morale personnelle qu’il s’agit, mais de la morale telle que déterminée par l’avènement et l’utilisation de cet outil extraordinaire qu’est l’IA, c’est-à-dire en particulier la morale de son mode de production, des rapports entre nations riches et pauvres, du rapport entre le capital et le travail, de la concentration du pouvoir cognitif, économique et politique aux mains de multinationales ou de particuliers. Elle est aussi la morale de l’utilisation du pouvoir numérique dans le monde de l’éducation, à des fins civiles ou militaires, ou encore à des fins de bien commun ou de malveillance criminelle. Une grande cécité spirituelle L’encyclique est également morale par le jugement qu’elle porte sur notre époque, marquée, selon le pape, par «une grande cécité spirituelle et culturelle». On peut y lire au § 204: «Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite à couper les racines de la mémoire, comme si l’on pouvait inaugurer une sorte de “nouvelle création” coupée du passé; même ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se berçant de l’illusion que les atrocités du XXe siècle (NDLR, celles des deux Guerres mondiales et des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, du goulag soviétique, de la Shoah et des rizières du Cambodge, etc. ), ne peuvent plus se reproduire. En réalité, les mêmes dynamiques refont surface sous de nouvelles formes.» Comme nous le voyons sous nos yeux au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie et même dans la vieille Europe. Prochain article: Tour de Babel ou Cité sainte (2/3)

Bkerké dote les épouses des prêtres mariés d’une identité
Por
Fady Noun
Publicado
juin 3, 2026 - 10:30

Vertueuse révolution dans l’Église maronite: Bkerké a décidé de doter les épouses de ses prêtres mariés d’une identité: les «khouriyètes». Elles s’appellent Rita, Paulette, Nadia, Nour, Charlotte, Dounia, et elles sont toutes mariées à des prêtres maronites. Ce sont les «khouriyètes», féminin du mot «khoury» (prêtre), un nom affectueux qu’elles portent depuis toujours. Le 16 mai, elles ont eu la joie de participer à la première rencontre nationale d’épouses de prêtres de l’Église maronite, qui a décidé de leur donner une identité et de s’assurer qu’elles seront partie intégrante du parcours sacerdotal de leur mari. Dans un message à l’assemblée, le cardinal Mario Grech a relevé le double mouvement que cette initiative incarne: la fidélité à la tradition orientale de l’Église maronite et l’ouverture à la place et au rôle suréminents que doit jouer la femme dans la société contemporaine. La réunion, une première historique, a été préparée et lancée conjointement par le diocèse d’Antélias, présidé par Mgr Antoine Bou Najem, et le Comité patriarcal de suivi du Synode sur la synodalité, présidé par Mgr Mounir Khairallah, évêque de Batroun. Son thème: «Vocation et mission de la khouriyé dans l’Église». Pour les 154 épouses de prêtres présentes, la rencontre a été un immense cadeau: l’obtention d’une reconnaissance communautaire et l’assurance d’une formation permanente. «Il s’est même trouvé, dans l’assemblée, une femme de prêtre dont le fils est lui-même prêtre marié», s’amuse à raconter Rita Abou-Mitri, 49 ans, coordinatrice du groupe des épouses de prêtres au sein du diocèse d’Antélias. Cette instance a joué un rôle moteur dans la concrétisation de cette première nationale. «La plus ancienne fêtait ses cinquante ans de mariage, et la plus nouvelle n’était mariée que depuis une semaine!» rit-elle encore. Le nombre de «khouriyètes» au Liban est bien plus élevé, convient Rita, qui fait observer que l’on manque encore de données précises à ce sujet. L’importance du rôle des prêtres maronites dans la société libanaise n’a pas besoin d’être soulignée, aussi bien dans les concentrations urbaines que dans les villages. Leur mariage est une partie intégrante de la tradition maronite et est souvent considéré comme un élément de stabilité, de fécondité et d’unité. Au sein de l’Église maronite, ils jouissent d’un statut particulier: leur état de vie est choisi avant l’ordination. Prêtres diocésains, ils ne peuvent pas être consacrés évêques, ni se remarier après le décès de leur épouse. En Occident, le pape François a autorisé leur présence et leur ordination, en raison de leur croissance et du flux migratoire qui les pousse hors du Moyen-Orient. Infirmière diplômée, Rita et son mari, Georges Abou-Mitri, curé de la paroisse Saint-Michel de Beit Chaâr (Metn), ont trois enfants, deux garçons de 15 et 18 ans, et une fille de 11 ans. Ils se sont connus quand Georges se préparait au sacerdoce au séminaire de Ghazir (Kesrouan). Le bagage universitaire de son mari comprend la gestion hôtelière, l’accompagnement spirituel et la philosophie. Aucun sentiment de trahison ou de culpabilité ne mine leur relation. Le père Georges avait, dès cette époque, opté pour le mariage, à l’issue d’un processus de discernement conduit avec son directeur de conscience. «Quitter Dieu pour Dieu» Pour ce couple, les deux vocations conjugale et sacerdotale ne se contredisent pas. L’une des «règles d’or» de leur vie commune est celle de la souplesse, que saint Vincent de Paul a établie pour les Filles de la Charité: «Il y a certaines occasions dans lesquelles on ne peut garder l’ordre de l’emploi de la journée (…), la charité est par-dessus toutes les règles (…). Dieu vous appelle à faire l’oraison et, en même temps, il vous appelle à ce pauvre malade. Cela s’appelle quitter Dieu pour Dieu.» «C’est une loi de liberté, commente Rita. Comme toute maman, il est des moments où il me faut couper court à la messe pour m’occuper des enfants; ou m’absenter d’une réunion si l’urgence le commande. Parallèlement, je dois faire preuve de beaucoup de retenue dans mes rapports avec les diverses commissions sociales ou caritatives de la paroisse, les organisations de jeunesse, la préparation annuelle de la première communion, les comités de dames, les relations avec le monde scolaire, etc.» «C’est notre partenariat qui fait grandir la famille», reprend-elle. Ce mot, pour Rita, signifie que les deux vocations se pensent et se vivent ensemble, et qu’à eux deux, ils forment une équipe pastorale sans que cette synthèse n’introduise une fausse hiérarchie dans le couple. Il existe un équilibre délicat à trouver dans le service mutuel qu’ils se rendent. Sachant qu’il est prioritaire que le sacerdoce du père Georges soit fructueux, sans que leur mariage ne finisse dans la solitude et le surmenage ou que les enfants soient négligés. «Au contraire, souligne Rita, notre bonne entente se reflète dans les rapports de mon mari avec ses paroissiens. S’il y a de l’électricité dans l’air, et cela arrive, ou que la fatigue devient trop visible, cela crée des problèmes, et ils le remarquent immédiatement. Par ailleurs, nos deux familles accordent la priorité à l’emploi du temps de Georges et réorganisent leurs horaires en conséquence. Les enfants aussi s’adaptent.» Rita précise quand même que dans la première phase de son mariage, pour s’occuper de ses enfants en bas-âge, elle a dû renoncer à son contrat de travail dans un grand hôpital de Beyrouth. Il a fallu compter, durant ces années, sur le salaire d’enseignant de son mari, qui donne des heures de catéchisme et fait de l’accompagnement spirituel dans deux écoles distinctes. Il est aussi d’usage dans les paroisses maronites que le prêtre reçoive un salaire. Mais ce montant n’est pas unifié et dépend des ressources de chaque paroisse. Au meilleur des cas, il plafonne à 600 dollars par mois. Certaines paroisses peuvent réduire ce salaire à une aumône de 100 dollars par mois, estimant que le prêtre peut assurer des rentrées des baptêmes, mariages et obsèques qu’il célèbre. Reste quand même que dans l’Église maronite, le logement d’un prêtre est normalement assuré par la paroisse, que ses enfants sont scolarisés gratuitement et qu’il dispose d’une assurance médicale et d’hospitalisation couverte par son diocèse, ainsi que d’une caisse de retraite. «Que le prêtre soit célibataire ou marié, qu’importe, pourvu qu’il ne regarde pas en arrière, qu’il empoigne le joug du service et suive le Christ dans la joie», affirme Mgr Paul Nahed, lui-même prêtre marié et secrétaire général du Comité patriarcal pour le suivi du Synode sur la synodalité. Le cardinal Grech: «Un véritable appel» Accueillies et encadrées par le patriarche Raï, Mgr Mounir Khairallah, évêque de Batroun chargé du suivi du Synode sur la synodalité, Mgr Antoine Bou Najem, évêque d’Antélias et Mgr Paul Nahed, les participantes à cette réunion ont pu écouter un message vidéo du cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode des évêques à Rome, que le père Nahed a jugé «étonnant d’ouverture». «Votre invitation, a dit le cardinal Grech, bien que surprenante, m’a permis d’apprécier la valeur du cheminement que votre Église entreprend pour assurer cette fidélité à sa propre tradition (…). Étant donné que la tradition des Églises orientales a, de tout temps, souligné l’importance du clergé marié, il est essentiel, à l’époque actuelle et face aux mutations socioculturelles croissantes, de considérer que les femmes occupent un rôle plus en adéquation avec leurs immenses capacités; ce rôle doit pouvoir accompagner pleinement le parcours sacerdotal, voire en devenir une partie intégrante et non secondaire.» S’adressant directement aux épouses participant à la rencontre, le cardinal Grech a ajouté: «Soyez fidèles à votre appel. C’est en effet un véritable appel. Vivez aux côtés de vos maris en tant que prêtres, leur offrant vos capacités et votre intelligence, et surtout votre foi, votre espérance et votre amour; cet amour qui tire sa force du merveilleux don que Dieu vous a donné: devenir mères au sein de la communauté ecclésiastique.» Réparties en petits groupes, les femmes présentes ont goûté à «l’entretien dans l’Esprit», moment de partage et d’écoute de ce que l’Esprit saint, à travers la communauté croyante, dit à l’Église. Elles ont également pu s’entretenir avec le patriarche Raï, qui a patiemment répondu aux innombrables questions portant sur des aspects pratiques de leur situation, notamment le veuvage. Un comité va se charger du suivi de cette réunion et d’un programme de formation biblique et pastoral. Pour Rita Abou-Mitri, «l’esprit d’écoute, de discernement et de participation a dominé la journée, reflétant une atmosphère spirituelle où les participantes ont vu une Pentecôte».

Le rosaire, «prière du pauvre» et force de frappe du Ciel
Por
Fady Noun
Publicado
mai 25, 2026 - 11:54

«Il faut le dire, le rosaire t’empêche de tomber plus bas.» C’est sur le ton de l’évidence et sans entrer dans les détails que s’exprime Raoul*, retraité passionné de langues, père de famille libano-canadien surqualifié, régulièrement menacé par le chômage! En ce mois de mai, que l’Église consacre à la Vierge Marie, les aveux de secours reçus par le moyen du chapelet sont innombrables. Pour Fahed F., un Kesrouanais pure souche, sans le chapelet et la visite du sanctuaire marial de Béchouate (Békaa), son mariage serait resté sans enfants. «Mets-toi en prière!» entend intérieurement ce chef d’entreprise, immédiatement après avoir confié les clés de sa voiture à un ouvrier qu’il avait chargé d’une commission. À son retour, l’homme qui avait discrètement multiplié les « Ave » près du chantier où ses ouvriers travaillaient, apprend que sa voiture avait dérapé sur la route mouillée de la voie rapide du Metn et aurait pu finir dans une ravine sans le gros buisson qui a providentiellement arrêté sa course. Ces témoignages confirment, à leur manière, les paroles du pape Léon XIV venu le 8 mai au sanctuaire de Pompéi (Italie) commémorer le premier anniversaire de son pontificat: «Le rosaire, a-t-il dit, est la prière du pauvre (…). Elle est un écrin de la théologie chrétienne la plus essentielle.» Elle l’est en particulier des dogmes de l’Incarnation et de la Rédemption. De fait, recueillis au hasard des conversations, ces témoignages attestent que le chapelet est bien «la prière du pauvre», la prière à tout faire du ciel, celle à qui l’on a recours spontanément, à tout moment, en toute occasion, pour obtenir une grâce, arrêter une guerre, faciliter l’accouchement d’un enfant, demander le courage de se relever, réussir un examen ou prévenir un accident. Une tradition venue du XIIIe siècle La récitation du chapelet et du rosaire puise ses racines dans l’Europe médiévale. Lors de la campagne contre la secte des Albigeois, au début du XIIIe siècle, la Vierge se montre à saint Dominique et lui explique que, plus puissante pour vaincre l’hérésie que les polémiques et les batailles, l’arme de la prière devait être utilisée. Il fallait sans cesse répéter: «Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs!» C’est l’origine du rosaire. Une allégorie veut que la Vierge Marie elle-même tendit à saint Dominique ce précieux collier de nœuds ou de grains, que l’on voit orner aujourd’hui le rétroviseur de tant de voitures. Dans les couvents, on fit désormais réciter aux moines illettrés les 150 « Ave Maria » du rosaire, en attendant de leur faire retenir les 150 psaumes du Psautier. Composée de cinq dizaines de «Je vous salue Marie», ponctuées chacune par un «Notre Père» et un «Gloire à Dieu», le chapelet est une prière répétitive. Le rosaire comptait originellement trois chapelets, ce qui permettait d’égrener les quinze mystères joyeux, douloureux et glorieux. Le mot «mystère» est utilisé, dans ce contexte, comme signifiant un épisode fondamental de la vie du Christ. Un quatrième chapelet de cinq «mystères» dits «lumineux» a été ajouté à cet office par Jean-Paul II, au début du XXIe siècle, mais il reste optionnel. Une méditation sur l’un des «mystères» de la vie du Christ, accompagne la récitation de chaque dizaine. Pour rendre le rosaire accessible, question temps, au grand nombre, et non seulement aux religieux, l’Église attribue des jours de la semaine à chaque groupe de «mystères», de sorte que l’on peut étaler la récitation d’un rosaire entier sur trois jours ou quatre. Ancrage dans l’Histoire Son ancrage dans l’histoire de l’Église confère au chapelet une légitimité spirituelle sûre. Sa grande force est dans son accessibilité. Il s’adapte aux soucis et moments libres de chacun. Bien sûr, l’expérience montre que sa répétitivité conduit parfois à une récitation mécanique, ou au sommeil, et qu’un effort est nécessaire pour compléter le chapelet. Toutefois, cet effort ne manque jamais d’être récompensé. Puissant point d’appui dans les divers moments difficiles de la vie, les accidents de santé, les revers professionnels, les anxiétés de toutes sortes, le chapelet peut aussi conduire à découvrir de nouvelles profondeurs dans les Écritures saintes, et à une véritable rencontre personnelle avec le Christ. «Le plus grand miracle du rosaire est celui qui s’opère dans le cœur», assure Marielle, une mère maronite qui a grandi dans une famille où l’on récitait quotidiennement le chapelet. Elle avoue, qu’enfant, elle s’endormait presque toujours pendant la prière et qu’elle ne sait toujours pas prier le chapelet toute seule. «Avec mon époux, dit-elle, nous parvenons souvent à en faire un moment de grâce, d’échanges, de rencontre avec le Seigneur et de puissante intercession. Tous nos soucis y passent!» Changer le cours de l’histoire Mais la «Reine du ciel et de la terre» ne se contente pas d’assister les personnes. Elle veut aussi conduire à son fils des peuples, des continents et le monde entier. Son intercession, notamment au moyen du rosaire, peut changer le cours de l’histoire. L'exemple type que l’on donne, à cet égard, est le rôle attribué au rosaire durant la célèbre bataille navale de Lépante (mer Ionienne, 7 octobre 1571), où s’affrontèrent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la coalition de la Sainte-Ligue sous la conduite de l’Espagne et de la République de Venise. Avec la perte de 187 vaisseaux sur 251 engagés, et plus de 20.000 hommes, l’issue de la bataille fut tenue pour providentielle. Un coup d’arrêt décisif fut mis ce jour-là à l’expansionnisme ottoman. En conséquence, le pape Pie V fixa au 7 octobre la fête liturgique du Rosaire. L’ancienne présence arabo-musulmane en Europe laissa au Continent deux très beaux souvenirs: Lourdes et Fatima. Le village de Fatima, au Portugal, porte le nom de la fille préférée du Prophète de l’islam. Derrière cette toponymie insolite, il y a le souvenir durable de l’Andalousie et de la présence arabe dans la péninsule ibérique. Pourquoi Marie a-t-elle choisi ce village pour s’y mettre en garde contre les malheurs du XXe siècle, cela reste son secret. Ce que l’on sait, cependant, c’est qu’elle se présenta aux trois enfants qui la virent comme Notre-Dame du Rosaire et demanda sa récitation quotidienne. «La plus noble des dames» Dans le cas de Lourdes, une tradition orale recueillie par des chroniqueurs laisse croire que ce nom dérive du mot arabe « warda » (rose, fleur), par le glissement du « waw » arabe vers la consonne liquide française «l»; on conjecture aussi que la grotte de Massabielle, où la Vierge est apparue en 1858 à sainte Bernadette, tient son nom de l’arabe « as-sabil », qui signifie la fontaine ou la source. Ces détails figurent dans une chronique racontant comment, en 778, l’empereur Charlemagne, au retour de sa campagne d’Espagne, se trouve arrêté le long des Pyrénées devant un château-fort occupé par un prince nommé Mirat (anagramme d’ amir ou d’ émir ?), qui résiste aussi bien aux sommations de se rendre, qu’aux promesses d’être fait «comte et chevalier de Charlemagne» et de conserver toutes ses possessions, s’il accepte le baptême. En dernier recours, l’aumônier de Charlemagne, l’évêque du Puy, après avoir imploré avec ferveur Notre-Dame du Puy, obtint de monter à la citadelle en parlementaire. Conscient que les musulmans tiennent la Vierge Marie en grand honneur, l’homme proposa à Mirat, sinon de reconnaître Charlemagne, d’accepter au moins pour suzeraine «la plus noble Dame qui fut jamais». Conquis à l’idée, Mirat se déclara «prêt à rendre les armes au serviteur de Notre-Dame et à recevoir le baptême, à condition que son comté ne relève jamais, soit pour lui, soit pour ses descendants, que d’Elle seule». Charlemagne confirma l’accord et Mirat reçut le baptême des mains de l’évêque du diocèse de Puy. Cette rencontre marqua la fin de la «Reconquista» en France. Des témoignages qui interpellent Ces témoignages nous interpellent. Par leur rayonnement, Lourdes et Fatima sont de saintes reliques, presque des promesses. Le sanctuaire de Lourdes continuera jusqu’à la fin du monde de porter la marque de la Vierge Marie, la « warda sirriya » ou «rose mystique» de la litanie du rosaire, comme le souhaita Mirat le Sarrasin. Disons en conclusion que l’Église catholique ne peut que se féliciter de la sainteté des papes qui l’ont gouvernée, depuis plus d’un siècle. Mais la multiplication évidente des apparitions de la Vierge depuis plus d’un siècle atteste qu’elle a jugé également utile d’intervenir directement dans le cours de l’histoire. Au Moyen-Orient, nous l’avons vue au Caire (1968), à Beyrouth (1970), à Damas (1982) et à Mossoul (1991). Car rien n’échappe à Marie de nos conduites personnelles ou des temps inquiétants que vit la planète. Nous le constatons, au Liban et ailleurs, ses mises en garde sont toujours à leur place. Au Liban, nous avons eu l’originale idée d’instaurer une fête nationale civile symbolisant notre vivre-ensemble, et d’emprunter à la Vierge Marie la fête de l’Annonciation (25 mars) pour le faire. Car heureusement, le dernier mot lui revient toujours. «Si Dieu, dans sa colère, brisait le monde, je lui en rapporterais les morceaux», sont les paroles saisissantes qu’elle a confiées un jour au père Jean-Edouard Lamy, apôtre et mystique français (1853-1931). Oui, le rosaire est bien à l’image de «la Servante du Seigneur», l’incarnation priante de l’esprit de service, et l’assurance que la prière fervente et sincère surclasse en efficacité «les polémiques et la guerre». Une «prière du pauvre», une prière à tout faire et même, comme la Vierge Marie elle-même l’assure, à tout refaire. (*) Les prénoms ont été changés.

Le Liban et son Église dans la tourmente de trois guerres saintes
Por
Fady Noun
Publicado
mars 17, 2026 - 15:30

L’Église du Liban est prise dans la tourmente de trois «guerres saintes», deux fondamentalismes musulmans distincts, chiite et sunnite, un fondamentalisme judaïque et une dérive religieuse eschatologique, le «sionisme chrétien». Ces imaginaires spirituels concurrents ont pour centre commun Jérusalem, la ville de la paix par excellence. À son passage au Liban, le pape Léon XIV a adressé aux Libanais une parole, la même qu’il adresse depuis son élection à tous les peuples du monde, en particulier aux jeunes chrétiens orientaux: «Soyez des acteurs de votre propre paix, soyez de puissants leviers d’une paix des religions.» Ces paroles s’adressent aux hommes et aux femmes d’un pays, partie intégrante de la Terre sainte, et par conséquent d’une mission de rassemblement et de communion. Le Liban est considéré comme un phare et une garantie pour tous les chrétiens du Moyen-Orient, parce que c’est le seul pays de cette région où le christianisme historique reste enraciné massivement dans la société. C’est un pays au sujet duquel le pape Jean-Paul II a vu «un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient comme pour l’Occident». Liés depuis des siècles au Vatican, mais foncièrement orientaux, les maronites du Liban et leurs écoles ont fait du pays un pont extraordinaire entre l’Orient et l’Occident. À l’inverse, dans certaines visions religieuses américaines, notamment celles associées au «sionisme chrétien», le Moyen-Orient – dont le Liban – est perçu comme un théâtre prophétique centré sur l’existence et la sécurité de l’État d’Israël. Dans cette perspective, les conflits régionaux ne sont pas seulement politiques: ils participent d’une lecture eschatologique de l’histoire, liée aux fins dernières. L’Église a le devoir de leur tenir un langage de vérité et de charité. Prudence et discernement Certes, l’Église, elle aussi, croit aux fins dernières, mais elle y croit avec la prudence et le discernement acquis au fil de deux millénaires, et après bien des égarements qui lui sont propres. D’ailleurs, sans la grâce de Dieu, ces égarements peuvent toujours se produire. Mais elle a deux ou trois choses à dire sur le sujet, notamment sur l’instrumentalisation de la religion pour légitimer la violence. Pour l’Église, la seule violence «légitime» est celle que l’on exerce contre «ce qui rend l’homme impur», ce qui «procède du cœur comme mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations» (Matthieu 15). Cette violence s’exerce d’abord et surtout contre soi. Elle peut aussi être exercée hors de soi, dans les limites de la légitime défense. Mais même cette notion, qui figure dans le catéchisme de l’Église catholique, doit être utilisée avec la prudence nécessaire. Elle est, d’ailleurs, en cours de révision doctrinale, surtout quand elle est invoquée à titre collectif, sous l’appellation de «guerre juste». La «Wilayat el-Fakih» En Iran, la doctrine islamique du Wali el-Fakih stipule que pendant l’occultation du 12e imam, dit «l’Imam du Temps» (Xe siècle), le gouvernement est sous la responsabilité d’un faqih (juriste-théologien). Cette théorie, essentiellement développée par l’ayatollah Khomeini, est à l’origine d’une théocratie qui confère aux religieux chiites la primauté sur le pouvoir politique. Le faqih est considéré comme le guide suprême. Il gouverne la communauté musulmane ( oumma ) avec un droit de veto dans tous les domaines, aussi bien législatif que judiciaire ou militaire. Il est choisi pour mener une politique la plus proche possible de ce que le Mahdi lui-même aurait pu faire. Intégrée à la Constitution iranienne de la République islamique, la mise en pratique au Liban de cette doctrine par le Hezbollah pose le grave problème de son incompatibilité avec le pluralisme confessionnel. Ainsi, cheikh Mohammed Hussein Fadlallah s’est proclamé en 1995 marjaa taqlid (source d’imitation), ce qui équivaut à une contestation ouverte du principe de la Wilayat-el Faqih , au nom d’une «tradition pluraliste et non-hiérarchique» de l’islam chiite. «Les signes de l’Heure» Dans un article paru dans le numéro 422 de la revue L’Histoire (avril 2016), l’historien Jean Pierre Filiu a soulevé la question du «djihad de la fin des temps». Plusieurs figures de la théocratie iranienne, du président iranien Mahmoud Ahmadinajad au secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ont publiquement fait le lien entre la théocratie instaurée en Iran et son prosélytisme idéologique et militaire, avec l’avènement du «temps de la fin». Selon Jean-Pierre Filiu, «dans le sunnisme comme dans le chiisme, la fin des temps sera annoncée par une série d’indices, désignés comme ‘les signes de l’heure’». À côté de signes relativement convenus – la montée du paganisme, le mépris de la religion et des liens familiaux, la corruption et l’immoralité – d’autres indices sont plus spécifiques: les saisons seront trompeuses, le temps se contractera, les déserts seront aménagés et construits, une montagne d’or émergera de l’Euphrate, les Roums (chrétiens) attaqueront les villes d’Aamaq et de Dabeq en Syrie. L’organisation État islamique a évoqué ces signes et donné à sa revue le nom de Dabeq . Dans son article, Filiu revient sur deux exemples historiques «d’opportunisme apocalyptique» survenus en 1883 au Soudan et en 1979 à La Mecque, tous deux écrasés. La prise de la Grande Mosquée, rappelle-t-on, est la prise d’otages par des fondamentalistes islamistes et opposants à la famille royale saoudienne, de la mosquée al-Masjid al-Harâm, à La Mecque (Arabie saoudite), le 20 novembre 1979, en plein pèlerinage. À la tête de cette prise d’otages se trouvait un caporal retraité de la Garde nationale saoudienne. Il souhaitait, en premier lieu, la reconnaissance de son beau-frère, présent avec eux, comme étant le Mahdi. Il motive son action par le fait que la dynastie des Saoud a perdu sa légitimité, car elle est corrompue, vit dans le luxe et a détruit la culture saoudienne par sa politique d’ouverture à l’Occident. L’illuminisme apocalyptique de la République islamique d’Iran est illustré par Jean-Pierre Filiu par le fait que Mahmoud Ahmadinajad, président de la République islamique de 2005 à 2013, est convaincu de l’imminence du retour de l’imam caché et qu’il affirme «avoir été nimbé de la lumière du Mahdi lors de son intervention à la tribune de l’ONU». «La milice libanaise du Hezbollah revendique, elle aussi une ‘victoire divine’ après un mois d’affrontements avec Israël à l’été 2006. Sa propagande invoque une intervention du Mahdi aux côtés des combattants chiites», précise l’historien. Que dire d’Israël? Que dire d’Israël? Nous savons tous comment le petit «foyer national» de la déclaration Balfour (1918), est devenu le «lion rugissant» du bombardement de Téhéran (2026). Le Liban a en outre assisté de près à la guerre de Gaza au cours de laquelle, aux atrocités du 7 octobre, le gouvernement d’extrême-droite du Premier ministre Benyamin Netanyahou a répondu par un génocide. Pour révéler le messianisme nationaliste de Benjamin Netanyahou, il suffit de citer son allocution télévisée sur la chaîne nationale israélienne i24 le mercredi 26 octobre 2023: «Nous sommes le peuple de la lumière, ils sont le peuple des ténèbres, et la lumière triomphera des ténèbres. Notre guerre contre le Hamas est un test pour toute l’humanité, c’est une lutte entre l’axe du mal de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas, et l’axe de la liberté et du progrès. Le moment est venu de se rassembler dans un seul but pour aller de l’avant et remporter la victoire avec des forces conjointes et une croyance profonde dans la justice, une croyance profonde dans l’éternité du peuple juif. Nous réaliserons la prophétie d’Isaïe.» Le Hamas et le «hadith» La dimension eschatologique du Hamas, une création des Frères musulmans, se voit clairement dans sa charte, adoptée le 18 août 1988 et dont les objectifs fondamentaux sont: institution d’un État palestinien, libération des Territoires palestiniens occupés et élimination d’Israël. Mais l’un des passages de la charte du Hamas est le hadith (communication orale du prophète Mohammad) eschatologique cité dans son article 7: «L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les Juifs et les tuent; jusqu’à ce que les Juifs se cachent derrière des rochers et des arbres, et ceux-ci appelleront: ‘Ô Musulman, il y a un Juif qui se cache derrière moi, viens et tue-le!’» Le «sionisme chrétien» et le Second avènement Il n’y a pas lieu de refaire ici l’historique du sionisme, qui est à l’origine de l’État d’Israël. Disons seulement, pour notre propos, que la croyance dans la place de l’État d’Israël dans l’histoire du salut estprésente de façon très particulière dans certains milieux évangéliques américains, qui considèrent Israël comme l’accomplissement de prophéties bibliques. Pour beaucoup de ses partisans, les événements du Moyen-Orient sont interprétés à travers une lecture eschatologique de l’histoire. Le retour d’Israël sur son sol («du Nil à l’Euphrate») hâtera la seconde venue du Christ, croient ces milieux. Par sa compréhension biblique littérale du sujet, cette croyance se distingue du sionisme nationaliste. Les évangéliques considèrent que l’existence même de l’État d'Israël ramènera Jésus sur terre, assurera le triomphe de Dieu sur les forces du mal, pendant que les juifs convertis au christianisme seront sauvés. Le «sionisme chrétien» a été dénoncé tout récemment encore par les Églises de Terre sainte. Dans une déclaration qui date du 17 janvier 2026, les patriarches orthodoxes, grecs et arménien l’ont classé dans la catégorie des «idéologies nuisibles». Celles-ci, affirme la déclaration, «trompent le public, sèment la confusion et endommagent l’unité du troupeau». Les signataires mettent en garde contre «une possible instrumentalisation politique qui pourrait nuire à la présence chrétienne en Terre Sainte et dans tout le Moyen-Orient». L’avertissement est clair. Au-delà des missiles, des alliances et des rivalités géopolitiques, la véritable bataille du Liban – et de son Église – consiste à démontrer qu’un pays du Moyen-Orient peut préserver sa diversité religieuse, construire un État juste et résister à la manipulation politique du sacré. Cela peut paraître utopique, mais si, au milieu de toutes les turbulences, le Liban parvient à relever ce défi, dans une région marquée par l’arbitraire religieux le plus aveugle, il pourrait devenir non pas un champ de bataille régional, mais un phare et un pivot spirituel pour tout le Moyen-Orient.

Chrétiens de Syrie: «désertification spirituelle» au berceau du christianisme (2/2)

Dans un premier article consacré à l’état des lieux des chrétiens d’Orient, nous avons rapidement présenté un tableau démographique et social en tous points déplorable des communautés chrétiennes en Syrie. Cette seconde partie en précise les enjeux de nature spirituelle, culturelle et historique. Commentant le rapport de L’Œuvre d’Orient sur les communautés chrétiennes de Syrie, achevé durant l’été 2025 (voir article précédent), Mgr Hugues de Woillemont, directeur de cette association, met en exergue le rôle vital que les institutions associatives et caritatives chrétiennes jouent pour l’ensemble de la société syrienne, notamment dans les domaines de la réconciliation, de l’autonomie des femmes et de l’éducation. Pour en revenir au rapport, il affirme : «Le pluralisme religieux et ethnique est l’une des richesses de la Syrie. Néanmoins, après un demi-siècle de dictature, quatorze années de guerre, auxquelles se sont ajoutées des violences communautaires dans la période post-Assad, il apparaît clairement que cette diversité religieuse et ethnique est considérablement fragilisée et menacée en Syrie.» «Du reste, l’enjeu crucial de protection des minorités pour assurer la stabilité et prévenir les conflits est rappelé dans de nombreux rapports onusiens, commente Mgr Woillemont. Or il s’avère que les aides et les instruments de protection actuels au niveau européen et international ne prennent pas suffisamment en compte la vulnérabilité et la fragilité de cet écosystème.» «Nous souhaitons en particulier, poursuit le directeur de L’Œuvre d’Orient, la création d’un fonds dédié à la diversité ethnique et religieuse et d’une plateforme nationale pour le dialogue intercommunautaire. Aussi, ces différents instruments nationaux ou internationaux pourraient-ils être soutenus par diverses agences des Nations unies et de l’Union européenne. Loin de pousser au communautarisme, ces initiatives permettraient de soutenir une transition politique et d’ancrer ces minorités au sein des sociétés dans lesquelles elles vivent, afin d’assurer la stabilité des pays tout en renforçant le respect des droits de l’Homme pour tous.» Diversité et mémoire culturelle «Cette question concerne l’équilibre, la diversité et la mémoire culturelle du Moyen-Orient, ajoute en substance le directeur de l’ONG. Elle engage aussi la responsabilité historique de l’Europe. La présence de ces communautés est un gage de pluralisme et de démocratie. Sans soutien massif, les écoles ferment, les jeunes émigrent, les familles se dispersent et la mosaïque religieuse s’effondre. Une Journée internationale permettrait de rendre visible une crise silencieuse, de soutenir concrètement les institutions éducatives et sanitaires, de recréer des ponts entre Orient et Occident». Pour Vincent Gelot, représentant de l’ONG au Liban, en Syrie et en Jordanie, cette baisse en nombre de chrétiens n’est pas une donnée démographique ordinaire, mais «une fracture historique et culturelle de dimension théologique». En d’autres termes, elle dit quelque chose de la présence de Dieu dans l’histoire. Pour utiliser une expression du pape Benoît XVI, il s’agit d’une «désertification spirituelle» du berceau du christianisme, de la substitution d’une vérité sur l’homme par une autre. Mais la disparition de Jésus à l’échelle sociale n’est pas une chose neutre. C’est la disparition de la façon particulière dont Dieu a aimé le monde en Jésus, et de la connaissance de soi impartie par ce Dieu à l’homme, et donc de toute une anthropologie. C’est le pendant oriental de la «mort de Dieu» en Occident, de la perte irréparable d’une vérité sur l’homme qu’aucune autre pensée ne peut remplacer. À cette menace qui pèse sur le pluralisme, les autorités religieuses chrétiennes sont particulièrement sensibles. «La diversité des religions et des groupes ethniques a toujours existé en Syrie, nous ne pouvons pas imaginer une nation qui ne ressemble pas à la nôtre», plaide Mgr Jacques Mourad, archevêque syriaque catholique de Homs, à l’appui de ces données. «Les Syriens n’ont jamais été attachés à un islam aussi traditionnel», résume l’archevêque, qui réfléchit sur l’impact de l’arrivée au pouvoir de l’organisation fondamentaliste Hay’at Tahrir el-Cham, le climat social et culturel dans lequel évoluaient les chrétiens, depuis des décades, ayant été modifié. Revenons sur terre «Revenons sur terre: 18 millions d’euros, pour un millier de projets, ce n’est pas beaucoup, souligne Vincent Gelot. Aujourd’hui, l’aide dépend presque exclusivement de donateurs occidentaux privés à travers les organisations réunies au sein de la ROACO*, c’est largement insuffisant.» «Il est grand temps que la communauté internationale prenne ses responsabilités et agisse concrètement pour les communautés ethniques ou religieuses de cette région du monde dont l’existence se joue aujourd’hui. Sans soutien massif, la mosaïque religieuse s’effondre. La présence de ces communautés est un gage de pluralisme et de démocratie pour notre monde. Une Journée internationale permettrait de rendre visible une crise silencieuse, de soutenir concrètement les institutions éducatives et sanitaires, de recréer des ponts entre Orient et Occident. Nous appelons à une mobilisation immédiate, non pour préserver un passé figé, mais pour maintenir vivante une présence qui participe depuis deux millénaires à l’équilibre du Moyen-Orient.» «Ces communautés chrétiennes sont des témoins irremplaçables du christianisme des origines, souligne encore Gelot. Les lieux saints, c’est ici: Jésus et ses Apôtres ont parcouru la région; Tyr et Sidon, aujourd’hui au Liban, sont cités dans les Évangiles; Saint-Paul a été converti sur le chemin de Damas; Saint-Pierre s’est rendu à Antioche; la Jordanie abrite le site où Jésus a été baptisé par Jean le précurseur. Or on voit les communautés chrétiennes de ces régions plier bagage. Partir, c’est inacceptable. Certes, le départ des chrétiens ne remet pas au cause la Résurrection du Christ, mais n’est-ce pas déjà une déchirure théologique pour ces communautés de ne pas avoir accès aux lieux saints? Du reste, leur départ n’est pas seulement une perte pour elles, mais aussi pour nous autres Occidentaux, parce qu’une partie de nos racines, de notre civilisation, de nos racines culturelles, civilisationnelles et religieuses, viennent d’ici. Elle l’est aussi pour les musulmans. Il faut aider les pays du Moyen-Orient à maintenir leur mosaïque.» Ancrer les minorités «Ainsi, conclut Vincent Gelot, L’Œuvre d’Orient recommande l’instauration rapide de mécanismes pour soutenir une réconciliation et une justice adaptée pour tous les Syriens. Elle recommande également la mise en place de mécanismes internationaux et de financement pour assurer une reconstruction inclusive, ainsi que la mobilisation durable de la communauté internationale afin de promouvoir la diversité ethnique et religieuse en Syrie.» Et M. Gelot de conclure: «Loin de pousser au communautarisme, ces initiatives permettraient de soutenir une transition politique et d’ancrer ces minorités au sein des sociétés dans lesquelles elles vivent afin d’assurer la stabilité des pays tout en renforçant le respect des droits de l’Homme pour tous.» * ROACO: Reunion of Aid Agencies for the Oriental Churches (Aide à l’Église en détresse-AED, Miséreor; Mission pontificale, L’Œuvre d’Orient…). Sur le même thème: «Désertification spirituelle» en Syrie: un état des lieux déplorable (1/2)

«Désertification spirituelle» en Syrie: un état des lieux déplorable (1/2)

Quelque chose de grave se passe silencieusement au Moyen-Orient, berceau du Christianisme. Il se vide de ses chrétiens. Ce processus avait été observé en Irak, après l’invasion américaine de 2003, et en Terre sainte. C’est désormais chose faite, aussi, en Syrie. «La rupture est existentielle», affirme Vincent Gelot, représentant au Liban, en Syrie et en Jordanie de L’Œuvre d’Orient, une association apolitique liée à l’Église de France, qui mène campagne en ce moment pour l’instauration d’une Journée internationale des chrétiens d’Orient. Prenant la Syrie en exemple, Vincent Gelot affirme: «En quatorze ans de guerre (2011-2025), le pays a perdu près de 80% de sa population chrétienne.» Selon des estimations fiables, entre 300 et 400.000 chrétiens syriens vivraient encore en Syrie, dont la population est estimée à quelque 26 à 27 millions d’habitants, assure le représentant de L’Œuvre d’Orient. À Alep, il ne resterait plus qu’un sixième des chrétiens présents avant la guerre de 2011. À Deir Ez-Zor, détruite à 75%, les chrétiens ne seraient plus que… 4, contre 7.000 avant la guerre. Certes, le chiffre global avancé est basé sur des estimations, et non un recensement. Selon une source fiable du secrétariat de l’Église grecque-orthodoxe, majoritaire en Syrie, il s’agit d’une sous-estimation. Aucun chiffre n’est toutefois avancé par cette instance. En tout état de cause, estime-t-on dans les milieux ecclésiastiques maronites, l’hémorragie humaine se poursuivra tant que la stabilité politique ne sera pas revenue et qu’une solide reprise économique ne se dessinera pas. L’ensemble des communautés chrétiennes constituait environ 15% de la population du pays en 1905, soit quelque trois millions de personnes, contre 10% des Syriens avant le début du conflit en 2011. Sur base du chiffre avancé par L’Œuvre d’Orient, il est aujourd’hui inférieur à 1%. «C’est un déclin brutal que l’on ne peut comparer qu’à des épisodes de génocide ou d’épuration ethnique, souligne le responsable de L’Œuvre d’Orient. C’est très rare de perdre une communauté autochtone locale, en l’occurrence chrétienne, mais en si peu de temps, de façon aussi brutale!» Et d’ajouter: «Parmi les 20% de chrétiens qui restent, on est face à une communauté qui est plutôt âgée. Plus de 50% des membres de cette communauté ont plus de 50 ans. Donc, on est en face d’une pyramide des âges inversée, avec une descente en flèche du nombre de jeunes en proportion des personnes âgées.» Une communauté «abandonnée» «Les chrétiens de Syrie ont subi la guerre comme l’ensemble de la population, mais ont aussi été spécifiquement visés par Daech. Non armée structurellement, sans appui confessionnel régional, la communauté a été abandonnée, et cela explique qu’elle soit partie de façon aussi brutale», reprend Vincent Gelot. L’attentat du 23 juin 2025 contre l’église grecque-orthodoxe Saint-Élie à Damas, qui a fait au moins 25 morts et plus de 60 blessés, illustre tragiquement cette vulnérabilité. L’exode des chrétiens a été aggravé par trois causes additionnelles: les conséquences du tremblement de terre en 2023; les sanctions internationales pesant sur le régime d’Assad; le service militaire qui a touché tous les jeunes Syriens jusqu’à la chute du régime. Installé au Liban depuis dix ans, avec son épouse, père de quatre enfants, Vincent Gelot, 37 ans, dirige un millier de projets qui irriguent le tissu social des trois pays de la région dont il a la charge. Il n’est pas arrivé au Moyen-Orient en costume-cravate. «À 23 ans, avec trois sous en poche, il grimpait dans une 4L, seul, à la rencontre d’un monde chrétien en voie d’extinction. De la plaine de Ninive aux confins de l’Afghanistan, son périple a duré deux ans. Cette aventure fut comme une conversion», écrit la journaliste Guyonne de Montjou, qui lui a consacré un portrait sur le site Aleteia. Depuis, il a pris du galon et, au sein de L’Œuvre d’Orient, chaque année, il accorde près de 18 millions d’euros dans la région dont il est responsable, pour maintenir à flot des hôpitaux, des écoles, des dispensaires, des centres d’accueil de réfugiés, des groupes de parole et des pépinières pour étudiants. Rôle central des institutions chrétiennes Le nombre de chrétiens en Syrie n’est pas à comparer avec leur impact social et culturel et les établissements animés par des congrégations chrétiennes ne servent pas uniquement les chrétiens: ils constituent des lieux de dialogue intercommunautaire et de cohésion nationale. Leur disparition affaiblirait énormément l’ensemble du tissu social, ainsi que son ouverture à la modernité. Un rapport de L’Œuvre d’Orient datant de l’été 2025 souligne le «profond déclassement marqué par la peur et par une insécurité permanente» des chrétiens de Syrie, et adresse des recommandations à la communauté internationale. «Malgré leur situation fragile, les chrétiens continuent de servir les autres communautés sans relâche. À travers leurs quatre grands hôpitaux, leurs 57 écoles disséminées dans le pays et leur secteur associatif dynamique, ils contribuent à soutenir la population et le retour à l’emploi», affirme-t-on dans ce rapport.

La fête de Saint Maron: histoire, sacrifices et promesse d’avenir
Por
Nayla Assaf
Publicado
févr. 9, 2026 - 20:03

« Le Liban n’appartient pas aux Maronites ; ce sont les Maronites qui appartiennent au Liban » Patriarche Nasrallah Sfeir Saint Maron, dont la fête est célébrée en ce 9 février, n’est pas seulement une figure religieuse ; il est, pour les Maronites et pour le Liban, un symbole fondateur de liberté, de fidélité et de résilience. Enraciné dans l’ascèse et la prière au IVᵉ siècle, cet ermite syrien a inspiré une tradition spirituelle qui s’est étendue au fil des siècles et qui deviendra l’Église maronite : un pilier essentiel de l’histoire libanaise et une force vive dans la construction d’une identité pluraliste au cœur du Moyen-Orient. À travers les âges, les Maronites ont affronté épreuves et persécutions, façonnant leur identité dans les montagnes du Mont-Liban, souvent en marge des grandes puissances mais toujours au centre de la vie religieuse, culturelle et sociale du pays. Leur fidélité à la foi et à leurs valeurs est allée de pair avec un engagement profond pour la liberté humaine et la coexistence — un message rare dans une région marquée par des bouleversements incessants. Les Maronites n’ont pas seulement survécu ; ils ont contribué directement à la naissance de ce que nous appelons aujourd’hui le Liban . Leur présence historique a influencé le développement politique et social du pays, donnant naissance à une vision de coexistence entre communautés différentes et une structure institutionnelle unique. Ils ont bâti des écoles, des hôpitaux, des universités, et des institutions sociales qui ont soutenu la société libanaise, souvent en l’absence d’un État pleinement organisé. Chaque pierre posée, chaque enfant instruit, chaque malade soigné reflète l’idée que le service au prochain est une dimension essentielle de l’identité maronite. Querelles intestines et divisions Pourtant, cette histoire glorieuse ne doit pas occulter les défis internes. Les querelles intestines au sein de la communauté maronite – qu’elles soient politiques, sociales ou économiques – ont parfois affaibli sa cohésion. Les divisions, amplifiées par le contexte national, ont fragmenté des courants de pensée et parfois détourné l’attention des enjeux essentiels. Dans un Liban déjà fragilisé par des crises structurelles, ces tensions internes ont donné l’impression que le legs historique des maronites était menacé d’érosion et que leur rôle central allait se diluer face aux rivalités contemporaines. Cependant, l’histoire enseigne une vérité profonde : même lorsque les difficultés paraissent insurmontables, les sociétés capables de puiser dans leur mémoire collective et leurs valeurs fondatrices peuvent renaître. L’héritage maronite est loin d’être une relique poussiéreuse du passé ; il constitue une réserve morale et spirituelle puissante. Les Maronites ont résisté à l’adversité pendant des siècles – des persécutions médiévales aux bouleversements modernes – sans jamais renier l’essence de leur vocation. Aujourd’hui plus que jamais, ce courage moral, cette fidélité à la dignité humaine, peuvent être remis au service d’un Liban renouvelé . En renouant avec les valeurs de liberté, de dialogue et de respect mutuel qui ont guidé leurs ancêtres, les Maronites peuvent contribuer à surmonter les divisions qui affligent le pays. Ce n’est pas un appel à l’uniformité, mais à la réaffirmation d’un rôle positif et constructif dans une société pluraliste. Un lien pour le dialogue Ce rôle ne se limite pas à la protection des intérêts communautaires. Il englobe une responsabilité plus large : être un lien, un pont de dialogue entre les différentes composantes de la nation, une voix pour la justice sociale, un catalyseur d’harmonie dans un paysage souvent fracturé. Les Maronites ont, par le passé, incarné l’idée d’un Liban qui pourrait être un espace de coexistence pacifique et de créativité humaine. Cette idée n’est pas morte. Elle vit encore, prête à être intensifiée par ceux qui veulent en faire une réalité vivante. L’avenir des maronites ne doit pas être défini par les rivalités internes, mais par leur capacité à transcender ces divisions et à s’unir autour de ce qui compte le plus : la pérennité du Liban comme terre d’accueil, de pluralisme et de dignité humaine. Les défis actuels — qu’ils soient politiques, économiques ou sociaux — ne sont pas insurmontables si la communauté sait puiser dans son héritage spirituel et moral. Le message intemporel de saint Maron, qui a inspiré des générations à vivre avec foi et courage, demeure pertinent aujourd’hui. Ce message n’est pas enfermé dans les archives du passé : il vit dans les institutions éducatives, les monastères, les centres sociaux, dans chaque geste d’entraide et de solidarité. Tant que cette flamme demeure, il existe une possibilité réelle que les maronites — et avec eux tout le Liban — se redressent, unis dans la diversité, confiants dans l’avenir . En ce jour de Saint Maron, rappelons-nous que notre héritage est autant un souvenir qu'une source d’espérance. Et que l’avenir, malgré les obstacles, peut être écrit avec audace et lucidité, en s’appuyant sur les leçons et les sacrifices du passé tout en regardant vers un Liban de concorde et de prospérité.

La solution à deux Etats et l’étoile Espérance
Por
Fady Noun
Publicado
déc. 25, 2025 - 19:32

On raconte qu’une nuit, alors que le sable traversé par les Rois mages semblait fatigué d’avoir vu tant de pas se croiser sans jamais se rencontrer, une nouvelle étoile se mit à briller plus fort que les autres. Les plus attentifs levèrent la tête et soupirèrent en scrutant le ciel, se disant que quelque chose de neuf et de mystérieux, venu du Grand Inconnu, manifestait sa présence. L’étoile n’apparut pas dans un ciel intact. Elle brillait au-dessus d’un Moyen-Orient balafré de murs, de postes de contrôle, de ruines, de prières contradictoires et de milliers de morts, de veuves et d’orphelins. Dans une ruelle de Bethléem, au même moment, une famille préparait une petite crèche devant sa maison. Rien de bien décoratif : de la toile de jute récupérée d’un sac de riz, quelques figurines en plastique abîmées, un enfant Jésus enveloppé dans un tissu jauni, des moutons sans bergers, une Vierge Marie et un saint Joseph aux couleurs passées. Un garçon demanda à son père : — Papa, pourquoi on fait encore une crèche, ici ? Le père répondit simplement : — Parce qu’on est encore là mon fils. Cette nuit-là, l’enfant vit la nouvelle étoile. Elle semblait avancer, lentement, comme si elle attendait qu’on la suive. Loin de là, un berger du désert de Judée rentrait ses bêtes avant la tombée de la nuit. Il avait fait de mauvaises rencontres et avait entendu trop de tirs ces derniers jours. Lui aussi leva les yeux. Et ailleurs encore, à Bagdad, à Gaza, à Amman, à Jérusalem-Est, des hommes et des femmes sentirent la même inquiétude mêlée d’un appel étrange : ne pas rester immobiles, espérer contre toute espérance. Alors tous ces gens se mirent en route. Il y eut des bergers, qui laissèrent leurs troupeaux à d’autres bergers ; une institutrice qui voulait comprendre pourquoi « l’avenir avait plié bagage » ; un cordonnier de Nazareth, dont la boutique vivait surtout de réparations, parce que plus personne n’achetait du neuf ; deux frères séparés par un mur mais se parlant par téléphone ; un berger, qui connaissait les chemins sans panneaux; un évêque ; des cordonniers, les mains encore pleines de cuir, de glue et de poussière, qui se dirent que des pieds fatigués auraient bientôt besoin de bonnes sandales ; des adultes inquiets, portant des questions plus lourdes que leurs bagages. Ils se rencontrèrent à des barrages, dans des bus trop pleins, dans des salles d’attente. Ils ne parlaient pas toujours la même langue, mais ils partageaient le même silence. Sur la route, ils firent des rencontres inattendues. Ils croisèrent trois sages revenus de tout. Ils n’avaient ni la même langue, ni la même prière, ni les mêmes vêtements. Mais ils fixaient tous la même étoile. À quelques kilomètres de là, dans des bâtiments climatisés, derrière des portes blindées, ils virent des responsables politiques entourés de gardes et de discours. Ils cherchaient une solution à une énigme remontant au premier Déluge. - Que cherchez-vous ? demandèrent les enfants. - La solution à deux Etats, répondirent les responsables. Alors un homme âgé vêtu de blanc, avec un nom venu du XIIIe siècle, s’avança. A ses côtés marchait un sage venu d’Al-Azhar. Ils se parlaient par silences entendus. Enfin, tous arrivèrent à un lieu très simple. Pas une forteresse. Pas une citadelle. Une église endommagée du Liban-Sud. Une famille y logeait. Ils y virent une enfant nouvellement née que ses parents avaient nommée familièrement Espérance. Les bergers partagèrent le lait et le miel. Quelqu’un offrit des olives. Les généraux et les chefs d’État, pour une fois, se turent. On leur servit du café. Des paroles furent échangées par bouquets. Les voyageurs comprirent alors que Dieu se rencontre souvent là où personne ne pensait le trouver. Une journaliste couvrit l’événement et un metteur en scène s’intéressa à son histoire. Quant à l’étoile, elle se divisa en milliards de petites lumières, une pour chaque personne réparant un tort. Et le monde, lentement, réapprit à marcher, comme un enfant qui fait ses premiers pas.

Comme le levain dans la pâte…
Por
Fady Noun
Publicado
déc. 21, 2025 - 10:14

La vocation de l’Eglise, de toute Eglise et de toutes les Eglises, est tracée par le Christ. Cette vocation est à la fois d’être universelle et inclusive dans le but de bannir toute discrimination. Elle est d'être le levain dans la pâte et /ou le sel sans lequel toute nourriture s’affadit et devient immangeable. En d’autres termes, comme le sel est fait pour les aliments, nous ne sommes pas faits pour nous-mêmes, nous sommes « des êtres pour autrui ». Cette vocation est aussi de proclamer, par nos paroles et nos actes, la « bonne nouvelle » du Christ. « Le socle d’une histoire nationale a minima » et d’un début de cristallisation d’une identité nationale, constatée par l’historienne Candice Raymond, est ce que nous avons de plus précieux à offrir à nos compatriotes – et l’on doit indistinctement en parler comme maronites et comme Libanais. Ce socle est notre fierté : il est l’amorce d’une identité stable et définie que nous devons protéger de tout ce qui pourrait la défigurer. C’est en particulier ce que nous pouvons offrir de plus précieux à une communauté aliénée de ce Liban par une utopie politico-religieuse de nature « millénariste », au sens où elle doit s’accomplir à l’intérieur de l’Histoire, et dans ce cas précis, conclure l’Histoire. L’Eglise est passée par là. Elle a condamné le « millénarisme » chrétien, et l’on ne sait que trop, et d’expérience, combien toute utopie engendre la terreur. Mais il vaut mieux, en lieu et place de cette démonstration qui pourrait se prolonger, parler de ce que les maronites du Liban peuvent offrir de plus digne à leurs compatriotes : l’altruisme. Voici comment : Nul texte apologétique mieux que la Lettre à Diognète, un manuscrit des temps apostoliques découvert à Constantinople vers 1436, dans une poissonnerie où il servait de papier d'emballage, ne le dit : « Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. (...) Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. (...) Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. (...) Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. (...) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. » La Lettre à Diognète est une illustration par excellence de ce que doit être la citoyenneté ; la plupart de ses critères peuvent être repris à leur compte par tout homme, toute femme. Il en va de même pour bien d’autres textes doctrinaux que l’Eglise met à notre disposition, dont la Doctrine sociale de l’Eglise. Pour cette doctrine, les notions de dignité de la personne humaine, de bien commun, de destination universelle des biens, de subsidiarité dans la prise de décision, de solidarité, sont des articulations essentielles de rapports sociaux, lieu par excellence où se joue la piété et la fidélité à Dieu. A la limite, il s’agit même de textes areligieux, dans le sens qu’il n’est point besoin d’être chrétien pour y puiser ; c’est un buffet ouvert au monde entier. L’encyclique sociale Fratelli Tutti du pape François fait partie de ces textes abordables par tous, sans distinction d’appartenance religieuse. Ce texte est un développement de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la fraternité humaine cosignée par François et le grand imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb (2019). De l’aveu même du Pape, cette déclaration est née dans ses grandes lignes autour d’un repas auquel il avait informellement convié le dignitaire sunnite, à la sortie d’une réunion de travail à la bibliothèque du Vatican. Le pape François y met en évidence le concept d’amitié sociale, qui est en fait le complément nécessaire du concept de citoyenneté. Ces éléments de doctrine chrétienne sont adossés à des valeurs et principes universels qui transcendent les cultures et les époques. Quand Jean-Paul II disait du Liban qu’il « est bien plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient et l’Occident », c’est ce qu’il voulait dire : les valeurs incarnées et assumées par le Liban dont nous parlons, et inscrites dans notre Constitution, sont valables pour tous, y compris le monde occidental, dont une partie est engagée sur la pente glissante de l’humanisme athée, autoréférentiel. Les paroles de Jean-Paul II soulignent, une fois pour toutes, la mission particulière, profonde, irremplaçable du pays du cèdre : celle d’être un modèle de convivialité entre les différentes communautés religieuses qui la composent, en particulier entre le christianisme et l’islam. Or comme l’affirme aussi Jean-Paul II, « l’homme n’est pas la vérité, il est à la recherche de la vérité ». C’est le postulat philosophique inébranlable sur lequel repose le Liban. C’est la fondation même de ce pluralisme qui en fait la richesse, et qui est en fait la vocation de toute société démocratique. C’est aussi le « chaînon manquant » dont l’existence permettrait au principe de laïcité en France, qui nous est si proche culturellement et politiquement, d'éviter l'intolérance, de rester mesuré. Non que l’Eglise ne soit le corps mystique de Celui qui a dit « Je suis la Vérité », comme le croit tout Catholique. Mais l'Eglise sait aussi, en particulier depuis Vatican II, que « l’Esprit de vérité », Dieu Lui-même, agit aussi « en-dehors des frontières visibles de l’Eglise », et qu'il conduit au salut ceux qui, « sans faute de leur part », et pour diverses raisons, n’ont pas connu le Christ comme les chrétiens le connaissent.