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Religion

Léon XIV à Annaya, une dimension particulière pour les maronites
Par
Fady Noun
Publié
déc. 19, 2025 - 15:52

A l’heure de la montée régionale des particularismes, sous l’effet de la guerre à Gaza, la récente visite du pape au Liban, notamment à Annaya, revêt une dimension particulière pour les maronites. Elle devrait être l’occasion pour cette communauté d'activer ses recherches historiques sur le plan académique et de rafraîchir sa mémoire sur la nature "missionnaire » de sa présence au Liban comme noyau historique de l’identité libanaise. La récente visite du pape Léon XIV à Annaya, le 1er décembre 2025, devrait être le premier coup de pioche d’un chantier historique maronite « revisité ». Au-delà de la personne de saint Charbel, c’est en effet à la source de l’Ordre libanais maronite (OLM), qui capture en lui-même l’essence de l’Eglise maronite, que s’est rendu le pape. A Annaya, nous sommes aussi à la source du Grand Liban dont Jean-Paul II affirme que « les racines historiques sont de nature religieuse ». Nous en touchons ici la genèse. Dans les premiers paragraphes de l’Exhortation apostolique post-synodale « Une espérance nouvelle pour le Liban » (1997), Jean-Paul II écrit : « Lors de la célébration eucharistique de clôture de l’Assemblée synodale, j’ai dit : « Nous savons combien le Liban a besoin de construire et de reconstruire (…). J’ai souligné aussi que l’engagement des chrétiens est important pour le Liban, dont les racines historiques sont de nature religieuse. Et c’est précisément en raison de ces racines religieuses de l’identité nationale et politique libanaise que, après les dures années de la guerre, on a voulu et pu mettre en route une Assemblée synodale, afin de rechercher ensemble la voie du renouvellement de la foi, d’une meilleure collaboration et d’un témoignage commun plus efficace, sans oublier la reconstruction de la société. » (Cf. aussi Jean-Paul II, Homélie de la messe de clôture de l’Assemblée spéciale pour le Liban du Synode des Évêques,14 décembre 1995). La visite du pape va dans deux directions : elle devrait être, d’abord, l’occasion de relancer et de populariser l’une des séquences les plus passionnantes de l’histoire maronite : celle de l’aventure humaine et spirituelle de trois laïcs venus d’Alep fonder, dans la Vallée sainte, la Kadisha, l’Ordre libanais maronite (1695) ; et en particulier de cet extraordinaire figure de sainteté que doit être Abdallah Carali, cœur de cette entreprise. On verrait bien l’Université de Kaslik fonder un centre d’études historique de l’Eglise maronite, au voisinage immédiat de la tombe d’un si grand thaumaturge. La vulgarisation de la vie de Carali devrait également être possible, peut-être d’abord dans une bande dessinée. La présence du pape à Annaya devrait être ensuite l’occasion de rafraîchir la mémoire des maronites sur la nature « missionnaire » de leur présence au Liban comme Eglise orientale, en communion avec Rome et noyau historique de l’identité libanaise. A voir le bouleversement géopolitique qui affecte le Moyen-Orient, il n’est que grand temps de se réveiller de notre torpeur intellectuelle et relationnelle, et de réaliser que le Grand Liban a été un moment de basculement où, de la responsabilité sur soi, les maronites sont passés à une responsabilité historique pour autrui, et que cette transition a eu d’importantes conséquences qu’ils n’ont pas encore mesurées pleinement. « Les vicissitudes du phénix » L’historienne française Candice Raymond, chercheuse associée à l’IFPO (Beyrouth), retrace magistralement, dans une étude parue dans la Revue Tiers Monde (numéro 216 - 2013, éditions Armand Colin), le cours historique du projet libanais. Intitulée « Vie, mort et résurrection de l’histoire du Liban, ou les vicissitudes du phénix », l’étude, « retrace l’histoire de « l’histoire du Liban », discours historique consubstantiel à la formation de l’État dont la pertinence même de l’objet a été initialement disputée et les principaux énoncés contestés. Puis il rend compte des processus par lesquels cette historiographie s’est reconfigurée, de sorte à pouvoir former, au sortir de la guerre civile, le socle d’une histoire nationale a minima et par défaut, mais qui témoigne d’un resserrement inédit des positions au sein de la société libanaise et d’un désir de consensus plus largement partagé que la persistance des clivages intercommunautaires ne le laisserait escompter. » Toute l’étude de Candice Raymond est passionnante, mais en particulier la séquence où il est question de la « création » du Grand Liban. L’auteure écrit : « Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque la question territoriale se posa, les partisans de la création d’un État libanais développèrent un argumentaire à la fois économique et historique pour obtenir l’adjonction au Mont-Liban, qui jouissait depuis 1861 d’un statut de sanjak autonome, de divers territoires périphériques (Tripoli et le Akkâr au Nord, la plaine de la Békaa à l’Est, Saida et le Jabal Âmil au Sud) et surtout de Beyrouth, dont ils désiraient faire la capitale du nouvel État. À la rhétorique de la lutte perpétuelle contre l’oppression vint alors se substituer une téléologie du pouvoir d’État qui distingue historiographie communautaire maronite et historiographie libaniste maronite. Ce dernier inverse en effet le rapport unissant la communauté maronite au territoire libanais. Ce n’est plus la communauté qui, par son combat pour la liberté, attribue son identité particulière au territoire qu’elle occupe, mais ce territoire qui, du fait de ses spécificités morphologiques et géographiques, impose une mission et une identité à ses occupants. Le parallélisme géographique du littoral marin et de la montagne libanaise trouve en effet son pendant dans une double fonctionnalité du territoire : celle du Liban de l’échange, entre la mer et le continent, entre l’Orient et l’Occident, et celle du Liban-refuge, sanctuaire de la liberté et de l’indépendance. L’État plonge dès lors ses racines dans les expériences politiques qui ont réalisé l’unité entre ces deux missions, tandis que la Nation y fonde son identité spécifique. » Nos déterminismes historiques Tout Libanais devrait approfondir cette connaissance qui, en fin de compte, est connaissance de soi et de ses déterminismes historiques. Il faut régler son compte au repli frileux sur le "petit Liban" prôné par une partie de l'opinion. Il fut un temps où le "Grand Liban" fut mis au service du "Petit Liban". Ce temps n'est plus. Certes, on peut la comprendre, l’histoire du Grand Liban dont nous avons fêté le centenaire n’est pas de tout repos. Les cinquante dernières années de notre existence comme Etat ont été douloureuses à tous les points de vue. Mais elles doivent être assumées au nom même des racines « de nature religieuse » qui sont les nôtres. Comme maronites, nous sommes inséparablement, mais sans confusion, Église et communauté. Mais c’est l’Église qui fonde la communauté. Ontologiquement, nous sommes d’abord Église, avec la responsabilité que toute Église doit assumer ; celle d’être « catholique » au sens originel du terme, c’est-à-dire inclusive et « universelle ».

Les Iraniennes découvrent leurs visages que les mollahs ne sauraient voir
Par
LevantTime .
Publié
déc. 18, 2025 - 23:36

Le pouvoir des mollahs serait-il en train de lâcher du lest sur le port du voile islamique obligatoire ou bien accorde-t-il un assouplissement passager pour calmer une population excédée ? Une chose est sûre: ces dernières années, les femmes ont bravé de plus en plus les règles strictes de la République islamique alors qu’un vent de liberté souffle dans les rues iraniennes. Des femmes qui dansent dans une fête ou discutent dans des cafés... Sans foulard. Des images encore inimaginables il y a peu se multiplient Nattes, cheveux bouclés ou peroxydés s'affirment aujourd'hui dans l'espace public, au milieu de femmes plus traditionnelles arborant le hijab ou le tchador. Ce phénomène, davantage visible ces derniers mois à Téhéran et dans les grandes villes, touche désormais toutes les générations à de divers degrés. Certaines femmes arborent aussi davantage de tenues plus serrées ou laissant apparaître épaules, jambes ou nombril, au grand dam de certains conservateurs qui fustigent ce qu'ils appellent leur "nudité". Elles sont pourtant de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public, en dépit de la répression ayant frappé en 2022 et 2023 le mouvement de contestation "Femme, Vie, Liberté", après la mort en détention de la jeune Kurde Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour non-respect du strict code vestimentaire en vigueur. Un pouvoir divisé L'assouplissement, relatif, intervient alors que l'Iran est sorti affaibli de la guerre de 12 jours en juin dernier contre Israël, et que se profile la succession du guide suprême iranien Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989 et âgé de 86 ans. Le port du voile reste cependant un sujet de division, y compris au sein du pouvoir. Le président Massoud Pezeshkian considère que l'on ne peut pas contraindre une femme à porter le voile. Son administration a refusé l'an dernier de promulguer une loi, votée au Parlement, qui prévoyait un durcissement drastique des peines à l'encontre des femmes non ou mal voilées. Les autorités iraniennes ont certes lâché du lest sur le port du voile en public, mais elles ne sont pas pour autant prêtes à renoncer à ce pilier de la République islamique, relèvent des analystes et des militants, avertissant qu'un brusque retour de bâton est possible. Selon Arash Azizi, de l'université Yale aux États-Unis, "le régime a renoncé à faire respecter une application stricte du port du voile obligatoire, mais il n'a pas du tout renoncé au principe lui-même". "Ce serait une énorme concession idéologique qu'il n'est pas prêt à faire. Mais il sait qu'il sera très difficile de faire rentrer le génie dans la bouteille", ajoute le chercheur. Le cabinet du guide suprême lui-même a été critiqué par certains ultraconservateurs après avoir publié en novembre la photo de Niloufar Ghalehvand, une professeure de pilates tuée pendant la guerre avec Israël, la montrant sans voile, juste avec une casquette de baseball. Lors de la semaine du design à l'Université de Téhéran en novembre, on pouvait voir des femmes sans voile se promenant dans les expositions. Toutefois, la manifestation a dû fermer ses portes plus tôt que prévu après des protestations de dignitaires religieux. Répression intensifiée Le chef de l'autorité judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a ainsi déclaré que les agences de renseignement devaient signaler "les réseaux promouvant l'immoralité et le non-port du voile", promettant que ses services prendraient des mesures. Début décembre, le guide suprême a défendu le hijab dans une allocution, déclarant que les femmes portant le voile "progressaient davantage que les autres dans tous les domaines et jouaient un rôle actif dans la société et dans leurs foyers". Si les images de femmes dévoilées et joyeuses peuvent donner une impression de liberté ambiante, la répression s'est cependant intensifiée ces derniers mois après la guerre avec Israël, préviennent les organisations militantes. Plus de 1.400 exécutions ont déjà eu lieu cette année, selon des ONG et des groupes, notamment les Baha'ís, la plus grande minorité religieuse non musulmane d'Iran, subissent une persécution accrue. La prix Nobel de la paix 2023 Narges Mohammadi, qui était en liberté provisoire depuis décembre 2024 et ne se couvre jamais la tête, a été de nouveau interpellée le 12 décembre à Mashhad après avoir pris la parole lors d'une cérémonie en hommage à un avocat retrouvé mort début décembre.

« Nostra aetate », l’esprit de vérité opérant en dehors des frontières visibles de l’Église (4/4)

Des repas bibliques à l’Eucharistie, et plus récemment au dialogue d’Abou Dhabi, la fraternité chrétienne se vit dans la convivialité et le partage. Quatrième et dernier volet de notre série. Le christianisme est convivialité. Il suffit de constater combien de scènes marquantes de l’Évangile se déroulent au cours d’un repas, combien d’enseignements le Seigneur y formule… La table est un lieu d’hospitalité partagée, de renversement des frontières sociales, de fraternité joyeuse et de communion. À l’Eucharistie, événement central de la vie chrétienne, elle devient autel. C’est justement au cours d’un repas qu’est née l’idée de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la Fraternité humaine de 2019 cosignée par le pape François et cheikh Ahmad el-Tayyeb, imam d’al-Azhar, à Abou Dhabi. Selon la revue America Today (1er décembre 2020 ; cf. aussi le site égyptien albawaba), le repas s’est tenu en mai 2016 au sortir d’une séance de travail à la bibliothèque du Vatican. Cet entretien s’inscrivait dans un regain de dialogue entre l’Église catholique et la grande institution sunnite qu’est al-Azhar, après plusieurs années de tensions. En effet, les échanges entre le Saint-Siège et al-Azhar s’étaient interrompus après l’attentat contre la cathédrale copte d’Alexandrie, le 1er janvier 2011 : Benoît XVI avait souligné la nécessité de protéger les chrétiens en Égypte et au Moyen-Orient, dans une déclaration que l’institution égyptienne avait considérée comme une interférence occidentale indue. Bref, à l’issue de la séance de travail, le pape a demandé spontanément à l’imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb : « Avez-vous un programme ? Déjeunez-vous quelque part ? » Et comme rien n’était prévu, il a proposé lui-même : « Puis-je vous inviter à déjeuner ? » C’est pendant ce déjeuner que l’idée de rédiger un document commun sur la fraternité humaine a été suggérée. Selon Mohammad Sammak, secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, le déjeuner a eu lieu à l’hôtellerie Sainte-Marthe. Ce que ce moment signifie, le pape lui-même l’a déclaré aux médias : « La rencontre est le message. » La « méthode François », la fraternité vécue Lors de la commémoration du 60ᵉ anniversaire de Nostra aetate (28 octobre 2025), Léon XIV est revenu sur cet événement et a rendu hommage à la « méthode François » de dialogue interreligieux : la fraternité vécue. « L’un des points forts du pontificat du pape François a été celui de la fraternité universelle, a-t-il dit. Sur ce point, le Saint-Esprit l’a vraiment ‘poussé’ à faire avancer à grands pas les ouvertures et les initiatives déjà entreprises par les papes précédents, surtout à partir de saint Jean XXIII. Le pape a promu tant le chemin œcuménique que le dialogue interreligieux, et il l’a fait surtout en cultivant les relations interpersonnelles, de manière que, sans rien enlever aux liens ecclésiaux, l’aspect humain de la rencontre soit toujours valorisé. Que Dieu nous aide à tirer profit de son témoignage ! » Au cours de cette même session, Léon XIV devait dire : « Le dialogue n’est pas une tactique ou un outil, mais un mode de vie – un voyage du cœur qui transforme tous ceux qui y participent, celui qui écoute et celui qui parle.» « Hors de l’Église, point de salut » Grâce à ce « voyage du cœur », l’approche des textes n’est plus la même qu’aux premiers siècles, où il fallait défendre l’unité de l’Église contre les schismes et les hérésies, et promouvoir la centralité de la foi au Christ. « Hors de l’Église, point de salut ! » affirmait-on alors. Une proposition qui signifiait que le salut éternel passe par la reconnaissance formelle du Christ et que l’Église catholique est le lieu où l’on reçoit sa grâce, notamment grâce aux sacrements de l’initiation (baptême et confirmation). Depuis Vatican II, l’élaboration d’une théologie de l’Esprit de vérité agissant en-dehors des limites visibles de l’Église a permis d’interpréter cette proposition de manière moins exclusive. Certes, selon les diverses Églises du monde, le salut vient toujours de Dieu par le Christ, et l’Église, corps mystique du Christ, est le sacrement universel du salut, c’est-à-dire le signe et le moyen ordinaire par lequel Dieu agit et sauve du péché et de la mort qui le rétribue. Mais des personnes qui ne sont pas formellement membres de ces Églises, assure le Catéchisme de l’Église catholique, peuvent être sauvées, si elles n’ont pu connaître l’Évangile ‘sans faute de leur part’ et si elles cherchent sincèrement la vérité de Dieu, suivant leur conscience et le ‘rayon de vérité’ que leur religion leur a manifesté (paragraphes 846-848). » Se fondant sur une affirmation rarement étudiée de la Constitution Gaudium et spes du Concile Vatican II, le théologien français Vincent Guibert confirme cette orientation du magistère : « L’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (22, 5). Nostra aetate ne dit pas autre chose.

«Nostra aetate» : Abou Dhabi et «Fratelli tutti», les bons fruits du dialogue (3/4)

« Nostra aetate » a profondément transformé le dialogue entre catholiques et musulmans. De Jean-Paul II au pape François, le Saint-Siège poursuit une œuvre de rencontre et de fraternité. Troisième volet de notre série. Il est difficile de minimiser l’impact de la déclaration Nostra aetate de 1965 sur les rapports entre l’Église catholique et le monde arabo-musulman. Pour s’en assurer, rien ne remplace la lecture du texte, qui ne présente aucune difficulté d’ordre dogmatique. En voici le passage qui nous intéresse directement : « (…) L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. « Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. » Cartographier le « berceau » du christianisme Entre 1985 et 2001, bâtissant sur cette solide fondation doctrinale, le pape Jean-Paul II posera des gestes forts : discours à Casablanca devant 80 000 jeunes musulmans, appelant à « croire ensemble en un Dieu unique » (1985) ; prière d’Assise pour la paix avec des représentants de toutes les religions (1986) ; synode pour le Liban et participation d’« observateurs fraternels » musulmans (1995) ; visite historique en Syrie et à la mosquée des Omeyyades de Damas (2001). Au Moyen-Orient, le pape Benoît XVI et surtout son successeur, le pape François, poursuivront méthodiquement la tâche de cartographier spirituellement le « berceau » du christianisme, cet espace où la foi chrétienne se vit désormais en milieu musulman, exception faite du Liban. C’est le pape François qui effectuera, sur le plan du dialogue interreligieux, la percée la plus spectaculaire, grâce au Document sur la Fraternité humaine d’Abou Dhabi (2019) cosigné par le grand imam d’al-Azhar, Ahmad al-Tayyeb, et à l’encyclique Fratelli tutti (2020) qui en développera le message. L’encyclique affirme en particulier : « Les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations (…). Je me suis particulièrement senti encouragé par le grand imam Ahmad al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu ‘a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux’. Ce n’était pas un simple acte diplomatique, mais une réflexion faite dans le dialogue et fondée sur un engagement commun. Cette encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans ce document que nous avons signé ensemble (…). Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté. » ( Fratelli tutti 5 et 6). Maison de la Famille abrahamique Ces principes viendront s’adosser à certaines réalisations. La plus éminente en ce sens reste la Maison de la Famille abrahamique (Abrahamic Family House), à Abou Dhabi. Inauguré en 2023, l’ensemble regroupe une mosquée, une église et une synagogue partageant un espace commun, lieu d’éducation, de prière et de rencontre. Mais l’évolution des mentalités n’est pas la même partout. Ainsi, l’Arabie saoudite n’a toujours pas établi de relations diplomatiques avec le Vatican ; la construction d’églises et la célébration d’offices religieux publics hors des enceintes diplomatiques, y sont interdites. Nostra aetate et ses fruits de dialogue sont un levain agissant surtout au sein de l’islam sunnite, majoritaire (85 à 90 % du nombre total des croyants musulmans). Mais la volonté d’ouverture manifestée par le document conciliaire est universelle. Elle a notamment conduit le pape François à rencontrer l’ayatollah Sistani, lors de son voyage en Irak, en 2021. Le thème de la visite était « Vous êtes tous frères », en écho à l’encyclique Fratelli tutti .

« Nostra aetate », un geste qui résume tout (2/4)
Par
Fady Noun
Publié
déc. 9, 2025 - 12:41

Nous évoquions, dans notre premier article, les circonstances dans lesquelles est née Nostra aetate , le document du Concile Vatican II portant sur les rapports entre le christianisme et les religions non-chrétiennes. Limpide, la déclaration ne laisse rien dans l’ombre, et évite une autre « substitution » possible : le remplacement de la mission chrétienne par le dialogue. Mais c’est là une autre histoire. En ce qui concerne les juifs, Nostra aetate rejette explicitement l’idée de leur responsabilité collective dans la mort du Christ, telle que certains l’interprètent en se basant sur des passages de l’Évangile, comme celui qui fait dire à la foule : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Elle affirme clairement que « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivants alors, ni aux juifs de notre temps ». Un geste qui résume tout L’historique du conflit séculaire entre la Synagogue et l’Église est bien résumé dans un geste du pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage jubilaire en Terre sainte, en mars 2000. Au cours de sa visite au Mur des Lamentations, le pape, seul, tête inclinée, avait déposé un papier exprimant ses intentions de prière dans une fente entre les pierres – comme le font les fidèles juifs. Ce geste prolongeait la visite qu’il avait faite quelques jours plus tôt au mémorial de Yad Vashem, où il avait condamné l’antisémitisme et salué le souvenir des victimes de la Shoah. Le texte du message fut rendu public par le Vatican par la suite. En voici la teneur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour apporter ton Nom aux nations : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir tes enfants, et, en demandant ton pardon, nous désirons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. » (26 mars 2000). Pas un pardon diplomatique Ainsi, le pape reconnaissait explicitement les souffrances infligées aux communautés juives dispersées par le monde après la destruction du Temple (70) et en demandait pardon : non pas un pardon diplomatique, mais un pardon devant Dieu pour les souffrances infligées au « peuple de l’Alliance ». En utilisant ces derniers termes, le pape signifiait que l’alliance avec Israël n’est pas révoquée et qu’elle est transhistorique, c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas seulement à un moment historique donné, et ce, indépendamment de la vocation propre de l’Église. Le rabbinat israélien et la communauté juive mondiale virent à bon droit, dans ce geste, un tournant irréversible dans les relations judéo-chrétiennes. C’est ainsi que l’Église catholique rejeta la théorie de la substitution en vertu de laquelle toutes les promesses faites à Israël sont passées à l’Église, et fit reposer la permanence du lien spirituel entre chrétiens et juifs sur l’aspiration à une commune fidélité à la volonté du Dieu d’Abraham.

Le Liban, terre de rencontre, terre de l'unité chrétienne
Par
Fady Noun
Publié
déc. 5, 2025 - 22:49

« Merci d’être venu » est probablement l’une des phrases que Léon XIV a le plus entendue au cours de son séjour au Liban. Pour beaucoup, l’accueil populaire réservé au Pape a créé la surprise. Léon XIV a loué la « simplicité » de notre foi. Il a dû retrouver au Liban quelque chose de la foi des paysans du Pérou, celle d’un peuple que la sophistication intellectuelle de l’Occident n’a pas encore atteint. « Wow ! Merci au Pérou, et surtout à Chiclayo, d’avoir si bien façonné cet homme de Dieu plein de zèle et de compassion » écrit sur Facebook un ingénieur à la retraite qui a passé trois jours scotché à la télévision. Ce n’est pas Mère Marie Makhlouf, la supérieure des Sœurs de la Croix, ni les deux femmes qui ont eu reçu le réconfort de son étreinte, à Bkerké et au port, qui diront le contraire. Désormais, Léon XIV connait le Liban de près et le peuple a lu sur son visage le bonheur de la rencontre. Dans l’avion qui le ramenait à Rome, le pape a livré mardi dernier certaines réflexions personnelles qui sont autant de commentaires de sa visite. Il a parlé de son livre de chevet, La Pratique de la Présence de Dieu, du Frère Laurent de la Résurrection, un humble moine français du XVIIe siècle. « S’il n’y a pas la rencontre personnelle avec Jésus-Christ, il y aura un « ethnicisme déguisé en christianisme », a dit un jour le Pape François, en parlant des peuples qui se disent chrétiens. La rencontre personnelle avec Jésus-Christ n'est pas aussi commune qu'on le pense. Un voyage possible en Algérie Léon XIV a également parlé des efforts d’apaisement qu’il déploie auprès d’Israël et des États-Unis, personnellement ou à travers la diplomatie du Vatican, alors que la région risque un embrasement dans le conflit opposant Israël au Hezbollah. Il a en outre confirmé avoir pris connaissance de la lettre ouverte que lui avait adressée le parti pro-iranien, auquel il avait répondu en substance en l’invitant à renoncer aux armes et à choisir le dialogue. Cette réponse a pu être transmise par cheikh Ali Khatib, président du Conseil supérieur chiite, qu’il a vu à la rencontre interreligieuse de lundi, et avec lequel, selon le Nonce Paolo Borghia, il a eu un tête-à-tête par la suite. « La paix, a affirmé Léon XIV durant la messe du front de mer à Beyrouth, est aussi bien un objectif qu’un moyen ». Par ailleurs, le pape a cité son désir de se rendre, après le Liban, en Algérie, patrie de saint Augustin et terre de rencontre islamo-chrétienne. Il semble donc qu’il porte ce désir dans son cœur, à l'instar de tous ses prédécesseurs. Depuis Vatican II et la déclaration « Nostra Aetate », l’Eglise universelle déploie des efforts constants pour promouvoir le dialogue entre les deux mondes, chrétien et musulman. Un effort qui a fini par porter ses fruits dans la déclaration commune sur la fraternité d’Abou Dhabi (2019) et dans l’encyclique Fratelli Tutti, qui en a repris et développé l’essentiel. La perspective œcuménique Enfin, le Pape a parlé de la perspective œcuménique commune à son pèlerinage à l’ancienne Nicée, lieu de naissance du Credo, et au Liban. Là aussi, Léon XIV s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs, en particulier de Benoît XVI qui, en 2012, en remettant aux Eglises orientales, à partir du Liban, l’exhortation apostolique issue du synode sur le Moyen-Orient, confiait au pays du Cèdre, poumon de tous les chrétiens du Moyen-Orient, la tâche de « rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ». C’est « l’unique Église du Christ (qui) s’exprime dans la variété des Traditions liturgiques, spirituelles, culturelles et disciplinaires des six vénérables Églises orientales catholiques sui juris , ainsi que dans la Tradition latine », dira-t-il à la messe d’ouverture du synode, à Rome, en 2010. « C’est cette optique intérieure qui m’a guidé dans les voyages apostoliques en Turquie, en Terre sainte – Jordanie, Israël, Palestine – et à Chypre, où j’ai pu connaître de près les joies et les préoccupations des communautés chrétiennes ». Depuis, il y a eu les voyages de François au Caire, en Irak et à Bahreïn. Mais dans un Liban à la souveraineté anéantie par un Hezbollah totalement inféodé à l’Iran, livré à une oligarchie sans scrupules et à des rivalités internes insensées entre leaders chrétiens, l’Église maronite avait été placée à l’époque devant une tâche qui la dépasse, et n’avait pu accomplir la mission qui lui avait été confiée. Du reste, les Eglises signalées par Benoît XVI, en raison d’un cléricalisme paralysant, doivent encore aujourd’hui apprendre à se respecter, à discerner leurs charismes respectifs, à s’écouter et à travailler ensemble. Comme l’a si bien dit le Cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, au vu de ce qui se passe à Gaza, dont la présence au Liban durant la visite papale a été remarquée : « Nous ne sommes plus appelés à construire des structures, mais des relations ». Le Liban, terre des bonnes relations et du “vivre ensemble” islamo-chrétien, doit devenir aussi la terre pionnière de l’unité chrétienne.

La maison d’Abraham à Abou Dhabi, espace de dialogue interreligieux
Par
Micha Moussallem
Publié
déc. 4, 2025 - 11:00

Au début du mois de février 2019, le pape François avait créé l’évènement en se rendant en visite officielle à Abou Dhabi. C’était la première fois qu’un pape se rendait dans cette région du monde. Lors de cette visite, le pape François et le grand imam d'Al Azhar, Dr Ahmed Al Tayeb, écrivirent l'histoire, en signant tous les deux un document sur la fraternité humaine ; un texte qui appelle à la tolérance, à la paix universelle et à la réconciliation entre toutes les religions. Afin de célébrer cette visite historique et en adéquation avec cette charte de la fraternité humaine, décision fut prise par le gouvernement des Émirats Arabes Unis d’édifier sur l’île de Saadiyat La Maison d’Abraham , un espace architectural de près de 6000 m2 dédié aux trois religions monothéistes. Inauguré en 2023, il comprend une église, une mosquée et une synagogue ainsi qu’un espace d’échanges, un forum. Ce projet a été rendu possible du fait que les valeurs prônées par la charte sur la fraternité humaine sont les mêmes que celles des Emirats Arabes Unis où plus de 200 nationalités se côtoient et vivent en paix. Convaincu que cette coexistence harmonieuse est possible à travers le dialogue, la connaissance de l’autre et la pratique pacifique de la foi, le gouvernement émirati a voulu offrir aux croyants (et non croyants) du monde entier la possibilité d’établir un dialogue interreligieux en participant à des forums de discussion, des évènements, des masterclass etc, ou tout simplement en visitant les trois lieux de culte et pratiquer sa foi en toute quiétude. Le vaste programme éducatif offert par la Maison d’Abraham est mis au point en partenariat avec les meilleures écoles et universités du monde. Ces valeurs de tolérance prônées par La Maison d’Abraham sont d’ailleurs enracinées dans l’histoire même des Emirats Arabes Unis. En effet, dès les premiers temps de l’islam, aux 7e et 8e siècles, nous trouvons des traces de couvents et d’églises sur les îles de Sir Bani Yas à Abou Dhabi et Siniya à Umm Al Quwain, qui prouvent la présence d’une communauté chrétienne dans la région. Nous y trouvons également les traces d’une communauté juive, avec la découverte d’une pierre tombale sur laquelle était gravé en hébreu : “Ici se trouve le lieu de repos de David, fils de Moïse”. Un architecte anglo-ghanéen L’architecture de La Maison d’Abraham est l’œuvre de l’architecte anglo-ghanéen, Sir David Adjaye Omobe. Brillant architecte de renommée internationale, lauréat de la Médaille d’Or du Royal Institute of British Architects, il a à son actif d’innombrables projets de par le monde (le centre du prix Nobel à Oslo, le Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington DC ou encore la fondation Aïshti à Beyrouth…etc). Sir David est connu pour son style éclectique et son utilisation de matériaux innovants, de jeux de transparence et de lumière, et la création de monuments symboliques qui racontent tous une histoire alliant l’intime au collectif. Pour réussir à incarner la raison d’être et les valeurs véhiculées par La Maison d’Abraham , il a d’abord commencé par identifier les matériaux communs utilisés dans les lieux de culte des trois religions qui sont le calcaire, le bois et le bronze. Il a alors utilisé ces trois matériaux dans la construction des trois lieux de culte en insistant sur la spécificité et les références religieuses de chacun d’entre eux. Il a impérativement voulu que les trois édifices (la mosquée Ahmed el-Tayeb, l’église Saint François et la synagogue Moïse Maïmonide) soient d’une beauté égale, impressionnants et de même dimension afin écarter toute idée de hiérarchie entre les trois religions. La mosquée Ahmed El Tayeb La mosquée a été ainsi nommée en l’honneur du grand imam d’Al Azhar, Dr Ahmed El Tayeb, cosignataire en 2019 avec le pape François du document sur la fraternité humaine. La mosquée est orientée vers la Mecque et comporte des détails typiques de l’art religieux islamique, comme par exemple les sept arches à l’extérieur montrant l’importance du chiffre 7 qui symbolise la transcendance divine et la perfection spirituelle en islam, ou les neuf voûtes qui se rejoignent á l’intérieur de la mosquée pour former le plafond. À noter également les moucharabiehs, délicatement sculptés à la main dans la plus pure tradition artisanale arabe et qui permettent à la lumière du jour d’éclairer l’intérieur de la mosquée, tout en préservant l’intimité des croyants ainsi que les panneaux décoratifs en fibre qui servent de séparation entre les hommes et les femmes. L’Église Saint François Comme son nom l’indique, l’église est dédiée á Saint François d’Assise, un saint du 13e siècle, ami des pauvres et saint patron du pape François. Elle est orientée vers l’est, vers le lever du soleil, la lumière symbolisant Dieu dans la chrétienté. Elle est ornée d’une forêt de colonnes également tournées vers l’est. La réflexion de la lumière augmente l’impression de verticalité de ces colonnes, et symbolise à la fois l’incarnation du Christ (lumière descendante) et sa résurrection (lumière ascendante). Plus de 13 000 mètres linéaires de bois forment la voûte de l’église. Quant aux lattes de bois en faisceau au-dessus de l’autel, elles font référence aux rayons du soleil et rappellent l’autel de la basilique Saint Pierre à Rome. La synagogue Moïse Maïmonide La synagogue est orientée vers Jérusalem. Elle a été ainsi nommée en l’honneur d’un grand philosophe juif du 12e siècle, Moïse Maïmonide. Elle est bâtie comme un abri pour la prière. La façade de la synagogue en treillis rappelle les palmiers utilisés par les croyants pour bâtir la soucca ou cabane durant les fêtes de Sukkot commémorant l’exil du peuple juif dans le Sinaï et la fin de son esclavage. La façade permet de se protéger du soleil le jour et de voir les étoiles, la nuit. Une côte de maille en bronze orne l’intérieur de la synagogue. Elle représente une chuppah, ou dais nuptial sous lequel se tiennent les mariés juifs lors des cérémonies de mariage. Dans un monde où la tolérance et la paix entre les hommes manquent cruellement, une telle initiative nous interpelle et ne peut qu’être saluée et susciter le respect.

Nostra Aetate, pierre angulaire du dialogue interreligieux – Les racines (1)

Le Vatican et le monde catholique, y compris le Liban, célèbrent en ce moment le 60e anniversaire de la promulgation par le Pape Paul VI de la déclaration Nostra Aetate (« En notre temps… ») sur le rapport de l’Eglise catholique avec les religions non-chrétiennes. Au Liban, un colloque s’est tenu à Bkerké, le 8 novembre, pour marquer cet anniversaire. On ne soulignera jamais assez combien cette déclaration fut « prophétique », comme elle le laisse entendre. Elle fut écrite à l’orée d’une époque où, malgré le rapprochement des hommes les uns des autres, par le développement des moyens de transport et de communication, l’instrumentalisation de la religion à des fins de violence allait s’étendre aux cinq continents. La culture de la haine religieuse et raciales allait atteindre, en Europe, un paroxysme au cours de la seconde Guerre mondiale, avec la Shoah, l’extermination de plusieurs millions de Juifs d’Europe par les Nazis. « Les rayons de la vérité » Dans toutes les religions, il existe « un rayon de la vérité » : tel est le principe qui se trouve au cœur de la Déclaration Nostra Aetate , dont voici le passage central : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. » Origine et développement La déclaration Nostra Aetate plonge ses racines dans la Shoah, une des facettes les plus douloureuses de la Seconde guerre mondiale. En 1947, des personnalités juives et chrétiennes, bouleversées par cette tragédie, se réunissent à Seelisberg (Suisse), à l'initiative du « Council of Christians and Jews » britannique. Les conférenciers se penchent aussi bien sur les causes de l’antijudaïsme chrétien, de nature religieuse, que de l’antisémitisme, de nature raciale et politique. L’un des conférenciers de Seelisberg n’est autre que l’historien français juif Jules Isaac, cruellement éprouvé par la mort en déportation de sa femme et de sa fille. Un an auparavant, l’historien français avait achevé la rédaction de son livre intitulé « Jésus et Israël », dans lequel il examinait les racines chrétiennes de l’antijudaïsme religieux et réclamait l’instauration d’un dialogue entre juifs et chrétiens. En 1960, Jules Isaac rencontre le pape Jean XXIII et lui remet un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les Juifs, traités dans certaines liturgies comme « peuple déicide ». Jean XXIII confie au cardinal Augustin Bea la tâche de rédiger un texte sur les Juifs dans le cadre de la préparation du Concile Vatican II. Initialement, le projet ne devait concerner que les rapports entre christianisme et judaïsme. Le texte initial s’intitulait Decretum de Iudaeis (Décret sur les Juifs). Plusieurs évêques catholiques des Églises melkite et maronite exprimèrent leurs réserves face à un texte centré exclusivement sur les Juifs, craignant qu’il ne soit mal perçu dans les pays à majorité musulmane. Citons parmi eux le Patriarche grec-catholique Maximos IV Sayegh - figure marquante du concile - et Mgr Georges Hakim (futur Patriarche Maximos V Hakim). Leur argument : dans les sociétés où ils vivaient (Liban, Syrie, Égypte, etc.), les relations interreligieuses concernaient surtout les musulmans et les chrétiens, et non les juifs. Limiter la déclaration au judaïsme aurait paru étranger à leur contexte, et apparaître potentiellement comme un soutien diplomatique à l’Etat d’Israël nouvellement créé en 1948. «Nous vivons au milieu du monde musulman. Il ne serait pas sage que ce document traite seulement du peuple juif, sans mentionner les musulmans, nos frères issus d’Abraham. [...] Nous demandons qu’on parle aussi de l’islam, de l’estime que nous portons à leur foi en Dieu unique », devait notamment affirmer le Patriarche Maximos IV (19 novembre 1963). Le texte fut alors élargi, avec bonheur, aux autres religions non chrétiennes connues, notamment à l’Islam. Nostra Aetate reste le plus court des documents de Vatican II, mais il est considéré comme la pierre angulaire du dialogue interreligieux catholique contemporain. Limpide, la déclaration ne laisse rien dans l’ombre, et évite une autre « substitution » possible : le remplacement de la mission par le dialogue, mais c’est là une autre histoire. En particulier, Nostra Aetate rejette explicitement l’idée de la responsabilité collective des Juifs dans la mort du Christ inférée de certains passages de l’Evangile, comme celui qui fait dire à la foule : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » . Elle affirme clairement que « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs de notre temps.» Un geste qui résume tout L’historique du conflit séculaire entre la Synagogue et l’Église est bien résumé dans un geste de pape Jean-Paul II lors de son pèlerinage jubilaire en Terre sainte, en mars 2000. Au cours de sa visite au Mur des Lamentations, le Pape, seul, tête inclinée, avait déposé un papier exprimant ses intentions de prière dans une fente entre les pierres — comme le font les fidèles juifs. Ce geste prolongeait la visite qu’il avait faite quelques jours plus tôt au mémorial de Yad Vashem, où il avait condamné l’antisémitisme et salué le souvenir des victimes de la Shoah. Le texte du message fut rendu public par le Vatican par la suite. En voici la teneur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour apporter ton Nom aux nations : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir tes enfants, et, en demandant ton pardon, nous désirons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. » (26 mars 2000). Pas un pardon diplomatique Ainsi, le pape reconnaissait explicitement les souffrances infligées aux communautés juives dispersées par le monde après la destruction du Temple (70) et en demandait pardon : non pas un pardon diplomatique, mais un pardon devant Dieu pour les souffrances infligées au « peuple de l’Alliance ». En utilisant ces derniers termes, le Pape signifiait que l’Alliance avec Israël n’est pas révoquée, et qu’elle est transhistorique- c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas seulement à un moment historique donné, et ce, indépendamment de la vocation propre de l’Eglise. Le rabbinat israélien et la communauté juive mondiale virent à bon droit, dans ce geste, un tournant irréversible dans les relations judéo-chrétiennes. C’est ainsi que l’Eglise catholique rejeta la théorie de la substitution en vertu de laquelle toutes les promesses faites à Israël sont passées à l’Eglise, et fit reposer la permanence du lien spirituel entre Chrétiens et Juifs sur l’aspiration à une commune fidélité à la volonté du Dieu d’Abraham. C’était comme si l’Eglise catholique reconnaissait que la Synagogue a toujours une place privilégiée dans le cœur de Dieu, mais une place qu’elle ne doit pas à ses propres mérites, dont Dieu seul est juge, mais à la fidélité de Dieu et à sa souveraine volonté. Prochain article : Le dialogue avec l’Islam.

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