


Objet d’inquiétude et même source d’agacement pour le pouvoir romain, que ces catholiques d’Orient ! S’ils avaient disparu de la scène du Levant, les relations diplomatiques entre Rome et les pays musulmans du contour méditerranéen auraient été autrement plus sereines. Mais les choses ne pouvaient être aisées pour la diplomatie vaticane, quand celle-ci avait pour casse-tête permanent la communauté maronite. Très tôt, cette dernière s’était affirmée politiquement comme entité autonome adossée à un massif montagneux, et très vite elle revendiqua son particularisme. Ce qui la distingua des autres confessions chrétiennes de Syrie et d’Irak qui s’étaient pliées à la règle de la majorité et n’avaient nourri en leurs seins que de paisibles individus et de dociles citoyens.
Nulle génuflexion
Sujet d’inquiétude et d’agacement mais également sujet de fierté ! Écoutons ce qu’écrivait le pape Pie IV en septembre 1562 au patriarche maronite Musa Saadeh al-Akkari : « Nous te félicitons, toi tout comme ta nation, du fond du cœur, en rendant grâce à la miséricorde divine qui s’est réservé dans ces régions éloignées tant de milliers d’hommes qui « n’ont pas ployé le genou devant Baal » (1). Et ce passage d’un bulle pontificale rédigée il y a quelques cinq cents ans, reste plus que jamais d’actualité : ni les Maronites, ni leur patriarche ne se sont prosternés devant le Baal de Damas, qu’il ait été Hafez père ou Bachar fils (2). Mais cette récalcitrance a coûté cher à ces catholiques orientaux ; ils durent encaisser des années durant les coups de boutoir de l’armée d’occupation syrienne et de ses services de renseignement.
Combien de temps encore les chrétiens libanais, toutes confessions confondues, pourront-ils préserver leur projet d’indépendance nationale et de libéralisme culturel, eux qui bien avant leurs compatriotes musulmans s’étaient mis à « l’école de l’Occident » ?
La peau de chagrin
Si c’est en sa qualité de pasteur que le pape Léon XIV rend visite à ses ouailles de Turquie et du Liban, autant alors lui rappeler qu’à la veille de la Première Guerre mondiale 20% des populations de l’Asie Mineure et du Bilad as-Sham étaient chrétiens. Aujourd’hui, on n’en compte plus que 100 000 en République turque, soit moins de 0.5 % de la population. En Syrie, les « sectateurs de Jésus », ces qawm ‘Issa, qui faisaient deux millions de personnes avant la guerre civile, ne font plus que 500.000 âmes. Et en Irak, ils atteignent à peine le chiffre de 300.000, alors qu’ils faisaient un million et demi d’individus avant l’invasion américaine (3).
Quant au Liban, eh bien, on a arrêté de les compter depuis la proclamation de Hariri !
À qui la couronne obsidionale ?
Chrétiens d’Orient, vous vivez l’état de siège dans ce qui n’est plus que l’arrière-cour du christianisme. Qui pourrait encore ceindre la couronne obsidionale et d’où viendrait la délivrance quand en Turquie, vous avez mordu la poussière, et qu’en Syrie comme en Irak vous vous êtes laissé grignoter ? En 1994, Jean-Pierre Valognes se posait la question suivante : « Y aura-t-il encore des chrétiens en Orient au troisième millénaire ? », avant de poursuivre : « Sans le point d’appui qu’était le Liban, où ils marchaient la tête haute, ils ne pourront que se modeler sur les valeurs dominantes et cesser pour survivre de s’assumer comme chrétiens » (4).
Marcher la tête haute, c’est préserver sa dignité d’homme et c’est s’émanciper de toute servitude religieuse ou politique. Et quoi qu’en pensent certains diplomates de la Curie romaine, férus de dialogues interreligieux et de restrictions mentales, ce n’est pas ployer le genou devant le Baal, fût-il de Damas ou de Téhéran !
I Rois 19, 18. Je dois cette citation vétérotestamentaire à madame Mireille Issa, professeur à l’USEK, Bullarium Maronitarum. Bullaire Maronite, Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 2019, pp. 102-107.
Si l’on excepte quelques individus et certaines très courtes périodes d’alliances contre nature.
Les chiffres avancés ci-dessus, quoique approximatifs, donnent une idée du déclin inéluctable.
Jean-Pierre Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient, Fayard, 1994.