Logo Levant Time

Éditorial

Sauver l’humanisme intégral
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
mai 14, 2026 - 00:33

On continue à parler de « mondialisation » comme si le mot avait encore un sens commun. Il n’en a plus. Ou plutôt : il lui reste sa carcasse économique, la globalisation – flux de capitaux, chaînes de production, plateformes numériques –, mais son âme a disparu. La mondialisation comme ouverture, comme promesse d’un monde plus habitable par tous, comme quête d’un langage partagé entre les cultures, est en train de mourir. Cette mondialisation-là n’était pourtant pas qu’une réalité matérielle, mais un horizon moral. Elle reposait sur une idée simple, presque naïve : le contact répété entre les peuples, les cultures, les imaginaires finirait par désarmer la tentation de la guerre. Les distances réduites par la technologie, les transports, l’abolition des frontières douanières… On se croiserait à l’université, dans les festivals, dans les ONG, dans les institutions internationales ; on bâtirait des compromis, des traités, des programmes d’échange. On apprendrait à vivre ensemble, faute de mieux. Cet horizon est né avec une génération précise : les baby boomers. Une génération traumatisée par la Seconde Guerre mondiale, l’extermination industrielle, Hiroshima, la découverte des camps. Une génération pour laquelle le mot « universel » n’était pas une abstraction philosophique, mais une réponse à l’abîme. Au hitlérisme, au mussolinisme, au franquisme. À l’horreur d’Auschwitz. L’ouverture contre les camps de concentration. De là sont sortis la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Nations unies, l’Union européenne, les grandes institutions culturelles et scientifiques qui ont tenté – maladroitement, imparfaitement – de fabriquer un espace commun. Cette génération s’était dotée d’un langage : celui de l’humanisme intégral. Un humanisme qui ne réduisait pas l’homme à son identité communautaire, qui ne le dissolvait pas dans le seul marché, qui ne le sacrifiait pas non plus sur l’autel d’une transcendance jalouse. Un humanisme qui plaçait au centre la dignité de chaque personne, contre les fétiches de la race, de la confession, du clan, de la nation. Or cette génération est en train de disparaître. Et avec elle, l’architecture symbolique qui rendait possible une mondialisation d’ouverture. Nous sommes effectivement entrés depuis un moment dans le fameux entre-deux gramscien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. » Le vieux monde, c’était celui où l’universel avait encore droit de cité, ne serait-ce que comme hypocrisie officielle. Le nouveau, nous le voyons poindre : un monde de blocs, de murs, de guerres par procuration, de plateformes numériques qui fragmentent les sociétés en tribus hostiles. Et, maintenant, l’intelligence artificielle qui renvoie chacun à « sa » vérité, son narcissisme comme confort intellectuel. Encore une addiction virtuelle sous le couvert d’un progrès. Entre les deux prolifèrent les monstres : les régimes autoritaires qui parlent le langage de la démocratie pour mieux la vider de sa substance ; les populismes qui transforment la colère sociale en haine de l’ennemi intérieur ; les identitarismes religieux, ethniques, civilisationnels, qui font de l’altérité une menace ontologique. La haine est malheureusement devenue l’affect structurant du politique, là où la volonté de vivre-ensemble, même chancelante, était l’espoir d’un monde meilleur. Sans doute jusqu’au désastre charnière du 11 septembre 2001. La haine, la violence, étaient autrefois l’ombre portée des conflits ; elles en sont aujourd’hui le moteur assumé. La frontière n’est plus un instrument de régulation, mais un fétiche brandi en totem. On érige des murs, on brandit les barrières douanières comme des armes, on fantasme le retour aux souverainetés closes, comme si l’interdépendance matérielle pouvait être annulée par décret. Il y a là une ironie cruelle : au moment même où les échanges n’ont jamais été aussi intenses – données, images, capitaux, marchandises circulent à la vitesse de la lumière – les imaginaires, eux, se referment. On ne rêve plus d’un monde commun ; on se contente de défendre des forteresses. Un postulat brisé La mondialisation culturelle des baby boomers était certes occidentale, parfois arrogante, souvent asymétrique. Mais elle comportait une part de mise en danger de soi : on allait vers les autres, on se confrontait à eux, on se laissait transformer. Elle postulait que le monde n’était pas divisible en blocs culturellement étanches. Ce postulat est aujourd’hui brisé. Le XXIᵉ siècle s’écrit au pluriel fermé : « civilisation chrétienne » contre « civilisation islamique », « monde russe » contre « Occident décadent », « vrai peuple » contre « élites cosmopolites », « nous » contre « eux », partout, tout le temps. C’est ce que François n’a eu de cesse de dénoncer jusqu’à sa mort. La question n’est plus : que partageons-nous, mais : qu’est-ce qui nous sépare, et comment l’exploiter ? L’humanisme intégral, lui, est pris en tenaille. Du côté des marchés, il est disqualifié comme naïveté : ce qui compte, ce n’est plus la personne, mais le profil, la donnée, le segment de consommation. L’individu est ainsi pulvérisé en comportements mesurables, monétisables. Du côté des identités, il est dénoncé comme ruse occidentale : l’universel ne serait qu’un masque de la domination, un vernis moral posé sur des rapports de force coloniaux. Réponse : retour aux appartenances « authentiques », aux communautés supposément préservées, aux passions tribales. Pris entre le cynisme du capital global et le ressentiment des identités blessées, l’humanisme intégral ne trouve plus de lieu politique. Il continue à survivre dans des institutions en voie d’ossification, dans les discours diplomatiques, parfois dans quelques consciences individuelles. Mais il ne structure plus l’imaginaire des sociétés. Le plus inquiétant, peut-être, est la cassure générationnelle. Les baby boomers portaient en eux la mémoire directe ou transmise des catastrophes du XXᵉ siècle. Ils avaient vu où mène la déshumanisation radicale, et c’est cette mémoire qui rendait crédible, malgré tout, la promesse d’un universel fragile. Les générations suivantes ont grandi dans un monde déjà mondialisé, déjà connecté, mais aussi déjà fracturé. Pour elles, l’universel apparaît souvent comme un discours épuisé, un récit officiel sans prise sur la réalité. Elles vivent dans la précarité économique, la crise climatique, les guerres à répétition, le vertige informationnel. Des survivances d’un monde révolu Le réflexe le plus naturel n’est pas l’ouverture, mais la défense : défendre son emploi, son territoire, son identité, son confort, son récit. Dans ce contexte, les figures d’ouverture deviennent inaudibles. Qu’elles s’expriment au nom de la foi, de la raison, des droits humains ou de la littérature, elles semblent parler une langue étrangère. Elles apparaissent comme des survivances d’un monde révolu – celui où l’on croyait encore que le dialogue pouvait infléchir le réel. Les « hommes forts », par contre, rassurent. Qu’ils s’appellent Poutine, Trump, Erdogan, MBS, Netanyahu, Orban ou Le Pen, ils répondent tous à une peur intrinsèque d’être avalés, absorbés, happés, dénués de toute différence dans un monde qui avait, du fait de la technologie, atteint un point culminant dans le rapprochement mimétique entre les peuples et leurs particularités. Faut-il en conclure que tout est perdu ? Ce serait trop simple, et trop confortable. La mort de la mondialisation ouverte ne signifie pas la fin de l’universel comme exigence. Elle signifie que la forme historique qu’avait pris cet universel – celle construite par les baby boomers, avec leurs institutions, leurs traités, leurs grands récits – arrive à bout de souffle. Reste la question nue, brutale : comment parler encore de dignité humaine, de droits, de commun, dans un monde qui a cessé d’y croire ? Il faudra sans doute recommencer par le bas, dans les villes, les écoles, les associations, les lieux minuscules où des individus continuent obstinément de croire que l’autre n’est pas d’abord un ennemi. L’humanisme intégral ne renaîtra pas d’un sommet diplomatique ni d’un nouveau traité, mais d’une contre-culture : une culture qui refuse la haine comme langue maternelle et le repli comme horizon ; une culture qui ne confond pas la mémoire des blessures avec la perpétuation de la vengeance. La mondialisation ouverte est peut-être morte. Mais tant qu’il restera des hommes et des femmes capables de dire « nous » au-delà de leurs tribus, et de s’élever au-delà du « moi » pour célébrer et promouvoir la culture du lien, l’universel ne sera pas totalement enterré. Il avancera en boitant, à contre-courant, sans illusions, certes. Comme il l’a toujours fait. Mais il trouvera son chemin. Une phrase attribuée à Burke affirmait que « le mal est l’inaction des gens de bien ». Alors, il faut s’unir - et agir.

L’impasse…
Par
Jawad Pakradouni
Publié
mars 23, 2026 - 11:29

La position actuelle de l’Exécutif libanais n’est certainement pas enviable. Du président de la République et son discours d’investiture, au Premier ministre et son projet gouvernemental. De beaux discours, de belles promesses, une certaine volonté pour les réaliser, une bonne foi (du moins pour le second), mais l’obstacle de la réalité, du terrain, des dissensions, d’une nostalgie, d’un rêve, d’une utopie. D’aucuns reprochent à l’Exécutif son inertie, son incapacité à faire face aux évènements, et lui rappellent la position de Winston Churchill face à Chamberlain, le choix entre le déshonneur et la guerre. Il est facile de critiquer et de transposer les situations. Sauf que la politique du pays du Cèdre n’est pas celle d’un seul homme à l’instar de la Grande Bretagne, mais celle d’un consensus, confessionnel de surcroît. « Il ne peut y avoir deux capitaines sur un même navire » selon le fameux proverbe. Que dire lorsqu’il y en a trois, et qu’il faille prendre en considération l’avis des lieutenants, de la vigie et des mousses avant d’entreprendre n’importe quelle démarche ? L’Exécutif, par l’entremise de Joseph Aoun et de Nawaf Salam, a clairement annoncé sa position s’agissant de la souveraineté du pays. L’impasse se trouve chez le troisième capitaine, et aussi chez le premier qui privilégie le rôle d’équilibriste, un coup de marteau sur le clou et l’autre à côté pour reprendre le proverbe libanais, histoire de ne froisser personne. Mais plaire à tout le monde c’est plaire à n’importe qui, comme le disait Guitry. Contre toute attente, c’est le deuxième capitaine qui est droit dans ses bottes. Nawaf Salam est celui qui a démontré être à la hauteur de ce qu’il avance et de ce qu’il pense. Encore faut-il entreprendre. Pour entreprendre, il lui faut l’aval de tout l’équipage. C’est là le malheur de cette utopie qui s’appelle Liban, ce fameux slogan de 10 452 km², lancé par un homme qui avait à l’époque les pleins pouvoirs, mais qui a voulu les partager pour que tout le monde politique se sente partenaire dans le rétablissement du pays… Probablement le dernier chef d’Etat digne de ce titre. Nawaf Salam pourrait appliquer sa politique, laquelle se heurtera nécessairement à des considérations constitutionnelles, cette fameuse charte qui est constamment violée par toutes les factions politiques au gré de leur volonté. En effet, la logique voudrait que les deux ministres affiliés au Hezbollah soient démis de leurs fonctions, en raison de la réaction de la milice et de ses menaces à peine voilées envers les institutions gouvernementales. Sauf que, ce fameux adverbe « sauf », toute destitution d’un ministre nécessite selon l’article 69-2 de la Constitution l’approbation des deux-tiers du conseil des ministres, quorum qui dans l’état actuel est impossible à réunir, pour des considérations politiques et/ou confessionnelles. Nawaf Salam dans son discours pour l’Eid a cependant lancé une perche: il a demandé l’aide des Etats-Unis pour régler le conflit actuel. Ce conflit qui perdure depuis des années et qui reprend de plus belle. Israël refuse toute négociation tant que le Hezbollah n’est pas désarmé. Le cynisme réside dans le fait que l’Etat hébreu est le plus à même non seulement de savoir mais aussi de comprendre, qu’il est impossible que le Liban puisse désarmer cette milice qui le gangrène depuis plusieurs décennies, malgré l’hécatombe qu’elle a subie en 2024. Cependant, il existe une solution à la résolution définitive de ce problème qui n’est pas seulement local mais régional. Il s’agit d’un chiffre, le sept, et plus précisément le Chapitre VII de la Charte des Nations-Unies. Il faut se rendre à l’évidence : l’Etat libanais est incapable pour des raisons valables ou non, de démanteler le Hezbollah dont les branches militaires et sécuritaires sont désormais considérées comme illégales. A présent que ce point a été (finalement) admis et entériné par le Conseil des ministres le 2 mars 2026, le recours au chapitre VII reste la seule option valide. Ce recours nuit certainement à la souveraineté du pays, encore faut-il qu’il reste un pays après cette guerre. Le silence des pouvoirs publics et l’absence d’exécution des décisions ont donné un blanc-seing de facto à Israël de régler le problème à sa manière : destructions, mort et chaos. S’il est une décision que le président de la République devrait réellement envisager, de concert avec le Premier ministre, c’est bien la demande du chapitre VII. Le constat est très amer : notre Etat est un Etat failli, quand bien même les bonnes intentions et/ou la bonne volonté de certains de ses dirigeants sont réelles. Le Hezbollah a officiellement prêté allégeance au nouveau Guide Suprême, a augmenté ses lancers de missiles après la décision du 2 mars, s’enorgueillit des cyber-attaques contre les sites des différents ministères du pays qui s’opposent à lui, menace ouvertement ses détracteurs de liquidation physique, et l’Etat laisse faire, par peur de mettre le feu aux poudres, alors que l’incendie a déjà brulé la moitié de son édifice. A ce stade, refuser d’agir, ce n’est pas préserver la souveraineté, mais organiser sa disparition. Il n’y a pas de honte à se déclarer incapable d’exécuter une résolution. Au contraire, prendre une décision en se sachant incapable de l’accomplir consiste en une lâcheté avérée, une hypocrisie qui ne fait que mener le pays à sa perte. Selon la psychologue Brené Brown, la vraie force est d’oser demander de l’aide quand on en a besoin. C’est pourquoi, la seule issue viable est de demander assistance, d’invoquer le Chapitre VII. Réclamer un chapitre pour ouvrir une page vierge d’un nouveau livre avant que celui-ci ne soit autodafé. Certes, le Phoenix renait toujours de ses cendres, à condition qu’elles ne soient pas dispersées…

«Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font»
Par
Jawad Pakradouni
Publié
mars 14, 2026 - 09:44

Et quid du pardon quand les offenseurs savent pertinemment et sciemment ce qu’ils font? Quid de la mansuétude à l’égard de ceux qui se foutent du pays, des autres et même des leurs? Au nom de Khamenei et de la République Islamique, le Hezbollah lance des roquettes sur le pays qui lui a anéanti son guide suprême en une seule frappe. Le prétendu chef du Hezbollah, Naim Kassem, le planqué, lance des guerres «karbaléennes», des batailles baptisées aux noms de versets coraniques, faisant ainsi honneur à son originel, « la résistance islamique au Liban ». Et pendant ce temps, c’est la mort, la destruction, la panique, le chaos. Leur pardonner? C’est au-dessus des forces du Christ lui-même. D’ailleurs, ce n’est pas le Hezbollah seul qui est à blâmer, c’est tout le système, tous les politiciens, députés et ministres qui sont officiellement leurs alliés, qui les défendent par dhimmitude ou par intérêt. C’est aussi, les autres, ceux qui haranguent les foules et qui se prévalent d’être contre la milice, mais qui à la première occasion, se saluent chaleureusement, alors que leurs partisans s’écharpent sur les réseaux sociaux voire sur le terrain. Désormais, l’équation est très simple, manichéenne: soit avec, soit contre. Il n’y a plus de place à la zone grise. La milice iranienne a déclaré la guerre au Liban en lançant ses missiles contre Israël, cet État dirigé par un fou qui ne doit sa liberté qu’à la guerre. Il est grand temps de faire face à la réalité: cette milice n’a rien de libanais et ne représente pas les véritables chiites libanais. Et lorsqu’on fait la guerre à un pays dont on est issu au nom d’un autre, cela ne s’appelle certainement pas une résistance, mais une trahison….

Comment en sommes-nous arrivés là?
Par
Jawad Pakradouni
Publié
mars 7, 2026 - 13:59

Un énième retour à la guerre, une guerre qui n’est toujours pas la nôtre, celle pour venger la mort d’un dictateur théocrate. Il se dit que dans les temps d’infortune, la solidarité est de mise, et que nous ne devons régler nos comptes qu’après. C’est d’ailleurs ce que les voix moralistes préconisaient en 2023-2024. Non ! Aujourd’hui plus que jamais, nous devons dénoncer une fois pour toutes les causes de nos malheurs. Nos malheurs nous les devons bien évidemment au Hezbollah, mais aussi à la complaisance politicienne, à l’acquiescement d’un état de fait, de tous les partis. La complaisance pour éviter la « guerre civile »; l’acquiescement qui se traduit par des alliances contre nature, pour le partage des postes ou pour préserver des quotas confessionnaux. L’hypocrisie politicienne ! Voilà la véritable source du problème. Cette hypocrisie s’est traduite par la dernière décision du gouvernement : « Les actes militaires et sécuritaires du Hezbollah sont illégitimes ». Il est effarant d’opérer (encore) une distinction entre la branche militaire et la branche politique de cette milice, d’autant que les deux se combinent : le chef de file du groupe parlementaire est lui-même le numéro 2 cette organisation paramilitaire. Ce qui nous a conduit au désastre est la faiblesse d’un système politique qui a préféré l’accommodement à la vérité. En novembre 2024, on nous a expliqué qu’il fallait préserver la stabilité, ne pas provoquer la sensibilité du camp perdant, ne rien lui reprocher, la faute étant uniquement celle de « l’ennemi oppresseur » qui ne rêve que de l’établissement du Grand Israël… On nous a aussi expliqué que critiquer le Hezbollah revenait à diviser les Libanais, comme si la division ne venait pas précisément de l’existence d’une organisation armée qui décide seule de la guerre et de la paix. Comme si l’unité nationale pouvait exister lorsque certains citoyens vivent sous l’autorité de la loi et d’autres au-dessus. En réalité, cette attitude n’était qu’une capitulation progressive. Chaque concession faite au nom de la « préservation de la paix sociale» a reculé un peu plus la souveraineté de l’État. L’encre de la décision du conseil des ministres mettant au ban les actions militaires du Hezbollah n’avait pas encore séché que la milice lançait des roquettes et des drones sur Israël. La vérité qui ne souffre d’aucune interprétation: tant que l’anomalie perdurera, le Liban restera condamné à subir des guerres qui ne sont pas les siennes, avec son lot de morts et de destructions. Nous sommes autant responsables que le Hezbollah dans ce qui nous arrive. Notre silence et notre bienveillance sont bien plus dangereux que son arsenal. Apprendre de nos erreurs, même en temps de guerre, afin que, si la paix revient un jour, nous soyons enfin capables de la préserver….

Pour un retour au legs politique de Mohammed Mehdi Chamseddine
Par
Michel Touma
Publié
janv. 26, 2026 - 19:26

Le Liban et, plus spécifiquement, la communauté chiite ont commémoré il y a quelques jours le 25e anniversaire du décès, le 10 janvier 2001, de l’ancien président du Conseil supérieur chiite (CSC), l’imam Mohammed Mehdi Chamseddine. Celui qui fut pendant plus de deux décennies le chef spirituel de la communauté chiite libanaise, succédant à l’imam Moussa Sadr – mystérieusement disparu lors d’une visite en Libye en 1978 – a laissé derrière lui un « testament » politique dont de nombreux Libanais et étrangers, notamment dans les milieux universitaires et journalistiques, ignorent (ou occultent…) l'existence et la véritable portée. La dimension historique et véritablement existentielle de ce legs est mise en relief par les développements dramatiques dont le Liban et la région sont actuellement le théâtre. Plus que jamais, le pays du Cèdre et le Levant ont besoin de l’apport dans la vie publique d’une personnalité combinant, à l’instar de l’imam Chamseddine, autorité morale, ouverture d’esprit et vision lucide des réalités socio-politiques du moment. A la fin de sa vie, et bien qu’affaibli par la maladie, il avait enregistré sur cassette ses mémoires et des recommandations quant à la ligne de conduite que devraient adopter les chiites du Liban et de la région. Il avait notamment exhorté ses coreligionnaires à ne pas avoir de « projet politique propre aux chiites » et à mener la lutte pour acquérir leurs droits « en s’intégrant à la société au sein de laquelle ils évoluent ». En clair, il rejetait d’une manière à peine voilée le principe de l’exportation de la Révolution islamique iranienne initié par les Pasdaran au lendemain de l’accession de Khomeiny au pouvoir en 1979. Il contestait surtout dans ce cadre le système mis en place par Khomeiny, fondé sur l’autorité du walih el-faqih, à savoir le Guide suprême de la révolution islamique iranienne – en l’occurrence lui-même et ses successeurs – doté, en sa qualité de descendant direct du Prophète, d’un pouvoir décisionnel absolu et sans appel pour les questions d’ordre stratégique, dont notamment la décision de guerre et de paix. En instaurant un tel système politique, l’ayatollah Khomeiny avait semé les germes d’une déstabilisation régionale chronique, fruit du comportement d’un pouvoir autocratique qui plongera l’ensemble du Moyen-Orient dans le chaos pendant plus de quatre décennies. Et pour cause : la wilayat el-faqih avait été conçue pour être une autorité de référence absolue non seulement pour les Iraniens, mais également pour tous les chiites. Sur le plan de la pratique religieuse, tout groupement ou individu chiite se doit en effet d’opter pour le chef spirituel de son choix. Or en s’octroyant un pouvoir fondé sur une « légitimité » divine (donc non discutable), le nouveau Guide de la République islamique (Khomeiny puis Khamenei, actuellement) se plaçait au-dessus de toute autre autorité religieuse, au service, de surcroît – et c’est là que le bât blesse – d’un projet politique transnational, expansionniste, hégémonique, répressif, sacralisant la violence comme mode d’action. Cette « greffe » khomeyniste opérée sur le corps socio-politico-religieux chiite ne pouvait être qu’une source de tension et de conflits dans le monde arabe, sous le poids de « l’exportation de la Révolution islamique » et du pouvoir divin octroyé au Guide suprême. En bon visionnaire, cheikh Mohammed Mehdi Chamseddine avait vu le danger poindre à l’horizon, prenant clairement ses distances à l’égard des fondements de la wilayet el-faqih et des ambitions expansionnistes des Pasdaran, à l’instar d’ailleurs du chef spirituel de la communauté chiite en Irak, l’ayatollah Sistani, de l’imam Moussa Sadr et même de cheikh Mohammed Hussein Fadlallah, que nombre d’observateurs occidentaux qualifiaient à tort de « guide spirituel du Hezbollah », alors que bien au contraire il contestait le pouvoir divin du walih el-faqih et exprimait, de ce fait, des réserves au sujet de la ligne de conduite du Hezbollah au Liban. Plus de vingt-cinq ans plus tard les événements ont illustré le caractère visionnaire du legs politique de cheikh Chamseddine. De fait, c’est sur base du « projet (transnational) propre aux chiites », dénoncé par l’ancien président du CSC, que le pouvoir iranien a eu recours à des miliciens de pays arabes pour réprimer sauvagement dans le sang, il y a quelques jours, son propre peuple. Le slogan « Ni Gaza, ni Hezbollah, nous donnons notre vie à l’Iran », lancé par les révolutionnaires iraniens, résume à lui seul toute la dimension historique et existentielle de la vision exprimée par l’imam Chamseddine. Il reflète surtout dans ce cadre le grave ressentiment à l’égard des populations arabes manifesté par une large partie de l’opinion iranienne qui ne comprend pas comment l’aile radicale du régime iranien a pu dépenser des dizaines de milliards de dollars pour entretenir des proxys dans les pays arabes alors que l’Iran fait face à une lourde crise socio-économique sans précédent. C’est également sur cette même base du « projet (transnational) propre aux chiites » que le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, ne cesse de faire prévaloir l’intérêt supérieur du régime iranien au détriment des impératifs de l’édification d’un Etat libanais fort et souverain. Il ira jusqu’à proférer des menaces contre le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi (jugé trop souverainiste !), sans oublier au passage de brandir le spectre de troubles internes si le gouvernement venait à mettre à exécution sa décision de désarmer le Hezbollah… Lors de l’une de ses récentes interventions publiques, le président Joseph Aoun a appelé le Hezbollah à « la raison », ce qui a ouvertement déplu à Naïm Kassem (intérêt supérieur de l’Iran des mollahs oblige !). Pour stopper une telle dérive suicidaire de la part de la formation pro-iranienne, une démarche impérative s’impose aujourd’hui, en toute urgence : l’alignement sur les recommandations, sur le legs politique prophétique, de Mohammed Mehdi Chamseddine. Même si cela doit passer inéluctablement – il faudra qu’ils l’admettent un jour – par une véritable « révolution culturelle » pour remodeler leur doctrine politique élaborée au milieu des années 1980…

Liban, Terre d’Asile
Par
Jawad Pakradouni
Publié
janv. 17, 2026 - 20:32

« Le Liban se distingue par la proximité unique entre la mer et la montagne. Les imposantes chaînes de montagnes du Liban s’étendent parallèlement au littoral de la mer Méditerranée, créant une diversité géographique saisissante qui réunit des plages magnifiques, des vallées verdoyantes et des montagnes couvertes de neige en hiver. » Introduction type que l’on retrouve dans tous les manuels de géographie libanaise qui décrit un pays unique en son genre, tout aussi captivant pour les autochtones que pour les touristes. Il ne faut donc pas s’étonner de l’afflux massif de ressortissants étrangers, notamment Syriens et Iraniens (lesquels, parait-il contribuent à une hausse soudaine du taux d’occupation de certains hôtels) : le Liban paie la rançon de son succès. Il est vrai que nous aurions préféré voir débarquer des Occidentaux ou des Arabes du Golfe Persique, mais malheureusement, nous ne choisissons pas nos touristes, et c’est bien le ministère concerné qui s’était fendu du slogan « Ahla Bhal Tallé » sans préciser les nationalités de la « tallé ». En effet, force est de constater que les Syriens en question ont soudainement décidé de visiter le pays à partir de décembre 2024, la grande majorité d’entre eux préférant s’installer aux frontières, dans la vallée de la Békaa, connue pour son climat rude en hiver et sec en été, mais nécessairement moins rude et sec que le climat politique qui règne en Syrie, pour ceux qui justement ont décidé précipitamment de fouler le sol libanais. Il en est de même pour les Iraniens qui ont très récemment – selon les informations qui circulent – envahi certains hôtels, une variante plus délicate que l’invasion opérée en mai 2008 par leur milice locale, mais qui demeure gênante, dans la mesure où il se trouverait certaines personnes fichées dans les banques de données des hirondelles israéliennes dont le bourdonnement ne cesse d’agrémenter nos journées. Dans le fond, ces touristes d’un autre genre s’acclimateront très facilement dans certaines de nos régions. En effet, il existe des plages qui répondent à leurs critères sociaux et culturels : unisexes, bien viriles où Mohammad Raad officie comme GO (Gueulard Organisateur), en guise d’animateur, ce sera Hussein Hajj Hassan dont le physique rappelle celui de Gordon Shumway (accréditant ainsi l’une des prémonitions les plus loufoques de Michel Hayek), et bien évidemment Naim Kassem en DJ, remplaçant le David Guetta de la milice, celui qui faisait vibrer la république avec son doigt. Il est cependant navrant de constater que la terre d’accueil qu’est le Liban ne reçoit que les personnalités de deuxième, voire troisième rang, les célébrités et autre VIP quant à elles préférant passer à l’Est du mur de Berlin (qui est en fait l’Ouest pour eux), en Russie, quand bien même la fragilité notoire des balcons et l’effet purgatif de leurs thés. Selon les rapports publiés par « World Population Review » fin 2025, le Liban tient la place de la première dauphine dans le monde arabe et la cinquième au classement mondial en termes de prévalence des maladies mentales et troubles psychologiques. Déjà qu’on est un asile de fous à ciel ouvert, si en plus, on devait servir d’asile pour les criminels….

Bonne année 2026 !
Par
Jawad Pakradouni
Publié
déc. 29, 2025 - 15:35

Chers compatriotes, Jeudi 1er janvier 2026 le Liban sera transfiguré! L’électricité fonctionnera 24h/24, sans générateur ou abonnement parallèle. Tous les malfaisants et corrompus seront jugés, du plus petit piaf au vieux corbeau aussi haut que soit son perchoir. L’État fonctionnera, du verbe fonctionner et non ponctionner. Un État où les services basiques de la République seront efficients et non inopérants. En parallèle, les télé-pilotes des MK seront au chômage technique, étant donné que le Hezbollah sera démilitarisé au nord, est et ouest du Litani. La question avec un grand Q est comment se fait-ce (quand bien même vous aurez le 1er janvier la tête dans la lettre ou le verbe)? Parce que tout simplement au Liban, chaque nouvelle année est une promesse de miracle, qui est nécessairement reportée à l’année suivante. Maintenant, réveillez-vous. Prenez deux paracétamols et respirez! Le jeudi 1er janvier 2026 n’est qu’une seconde de plus que le mercredi 31 décembre 2025. Une seconde. Pas une rupture. Pas une révolution. Pas un “reset” ou un “ctrl + alt + delete”. A présent que la gueule de bois se dissipe, vous pouvez refaire la gueule, le constat étant affligeant: même système, mêmes dirigeants, mêmes mensonges, quand bien même vous vous êtes égosillés à chanter l’éternel tube d’ABBA à l’heure psychologique, qui est plutôt au Liban l’heure psychiatrique, vu que tout le monde pense que la nouvelle année ça ira mieux. Rien ne s’est réparé à minuit. Rien ne s’est effacé avec le compte à rebours. Le Liban n’obéit à aucun calendrier, il est figé, un Groundhog Day permanent depuis presque quarante ans. Canal Plus a lancé son nouveau slogan: “Ne confiez pas votre imagination à n’importe qui.” Je vous suggère de ne confier vos rêves à personne, faute de quoi, au mieux, vous risquez la camisole, ou au pire, de passer pour des cons, bien qu’il vaut mieux être pris pour les premiers que les seconds, sachant que beaucoup d’entre nous, surtout ceux qui suivent aveuglément les préceptes de certains mouvements ou partis ne risquent pas la camisole. Alors oui, bonne année. Bonne continuité dans le désastre, et surtout rendez-vous le 31 décembre prochain, pour fêter une nouvelle fois le passage du temps, dans un pays où ses habitants refusent obstinément d’avancer, figés dans le passé et s’en remettant à Dieu ou Allah, et bientôt à Yahvé….

Merci d’oublier
Par
Jawad Pakradouni
Publié
déc. 21, 2025 - 21:37

L’oubli est un mécanisme qui permet à beaucoup de surmonter les épreuves. Mais il est aussi le moyen, voire le but, auquel aspirent tous les malfaisants pour effacer leurs traces. Une population dotée d’une mémoire de poisson rouge est le fantasme de tous les pêcheurs: un Alzheimer collectif qui leur garantit une vie paisible, comme un long fleuve tranquille. Et le Liban en est l’exemple le plus frappant. Récemment, certains établissements financiers promettent, pour tout dépôt en espèces, de recouvrer les fonds avec un taux d’intérêt. Un terme que nous n’avions plus croisé depuis 2019 et qui, pour beaucoup, est pire que la pomme du jardin d’Eden: Adam et Ève étaient nus avant d’y croquer, alors que nous avons cédé face à ces taux créditeurs usuriers, qui nous ont menés à l’usure et à l’érosion. Ces publicités choquent, insinuant qu’avant 2019, nous aurions dû être plus vigilants face aux investissements hasardeux décidés sans notre consentement par les banques elles-mêmes. Celles qui, autrefois, nous vantaient la quiétude d’esprit, un avenir radieux, des slogans encore plus mielleux que ceux du régime soviétique. Et pourtant, et même s’il est vrai que l’Etat est le principal trou noir, certains médias, trouvent le moyen d’exonérer totalement les banques de toute responsabilité, comme si leurs propriétaires étaient au-dessus de tout soupçon. Curieusement, tous ces banquiers ont placé leurs deniers à l’étranger. Philip Morris, lui au moins, avait la décence de fumer sa propre marchandise, même s’il en est mort. Grâce au syndrome du poisson rouge qui fait de nous, Libanais, les dindons de la farce, les dirigeants politiques et les banques s’activent pour effacer tout le passé et ouvrir une nouvelle page. Si les établissements bancaires étaient cohérents, ils auraient intenté depuis des années des actions contre l’État. Mais dans cet échangisme politico-financier chaotique, impossible de séparer le vrai du faux, et la vérité reste enfouie dans les maisons closes des chiffres. On nous demande de tout recommencer, une nouvelle version du “If” de Kipling, basée sur le fait que, nous, Libanais, en avons vu d’autres. Et cette farce fonctionne à merveille grâce à deux facteurs : l’indécence et l’indifférence. L’indécence caractérise ceux qui nous ont spoliés et dépensent ouvertement le fruit de notre labeur. Plus ces criminels sont méprisants, plus leur cortège d’idiots utiles et d’arrivistes s’agrandit. Certains ont tout transféré à l’étranger pendant la crise, d’autres raturent les dettes publiques d’un coup de crayon, autrement dit nos épargnes. Tout cela survient dans une indifférence quasi générale, alimentée par une bêtise appelée résilience. Cette faculté, plus puissante que n’importe quel sédatif, efface la mémoire de ceux qui n’ont plus qu’une obsession: vivre comme si rien ne s’était passé, un carpe diem permanent. Indécence et indifférence, les deux mamelles de cette république bananière appelée Liban, qui doit rester immuable, surtout pendant les fêtes ou périodes estivales. Si Kipling avait été témoin de ces événements, il aurait été atterré par notre faculté à oublier et aurait peut-être écrit: “Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot, parce que c’est honteux, te mettre à rebâtir; Voir tes deniers volés sans honte ni alibi, Et parler d’avenir sur fond de sunset et daiquiri; Si tu peux reconstruire ta demeure, dévastée un 4 Août, Te taire et payer sans émettre le moindre doute; Sachant que l’État, tel un pique sous, Reviendra demain se servir et te tenir au cou ; Si tu peux tout perdre sans jamais dire non, Prendre ta servitude pour une force tranquille, Et te remettre à recommencer, sans sourciller, pensant être un résilient, Alors tu connaîtras vraiment le Liban, Et tu seras, hélas, un vrai con, mon fils”….

Consensuel…
Par
Jawad Pakradouni
Publié
déc. 16, 2025 - 18:51

Ce terme est plus que jamais d’actualité dans tous les pays du monde et retrouve sa définition d’origine: un acte ne peut être consensuel ou consenti que s’il est accepté par l’autre. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de l’acte charnel, qui défraye toutes les chroniques, lance les tendances sur les réseaux sociaux et peut annihiler une carrière ou une vocation. Tant qu’il s’agit d’une application à un acte entre deux personnes, le terme n’a que peu d’incidence. Mais lorsqu’il devient le fondement d’une politique, d’une société, voire le pilier d’un pays, il s’agit là d’une tout autre paire de manches. Au Liban, tout est consensuel: sa démocratie, son État de droit, son existence même. À l’origine, ce terme tant convoité est issu de son dérivé latin consensus, qui signifie “accepté par tous”. Et c’est bien là la malédiction libanaise: tout doit être accepté par tous, sinon le tout n’est rien. Or, plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui, comme le disait Sacha Guitry. Et les “n’importe qui” au Liban non seulement pullulent, mais font force de loi. Si la vie est faite de compétitions, au Liban, c'est l’école des fans : personne n’a perdu, tout le monde a gagné, ou presque. La seule fois où il y eut un perdant (sans le nommer expressément), ce fut lors des Accords de Taëf, qui ont amoindri les pouvoirs accordés au président de la République au profit de ceux du président du Conseil et du président du Parlement. Mais, comme l’a écrit Beigbeder, les chrétiens ont bon dos et se doivent de supporter tous les malheurs et les péchés du monde. Depuis ce jour, tout est fondé sur le consensuel, y compris la démocratie. Un consensualisme non pas entre les différentes composantes, factions, tribus, religions, qui forment les communautés du pays, mais entre leurs chefs nommément désignés ou leurs partis, même si certains jouissent, plus que d’autres, d’une longévité hors norme. Il suffit qu’un seul oppose son veto pour que la machine s’enraye, sous des prétextes tous aussi fallacieux les uns que les autres, le dernier en date étant la guerre civile. Appliquer la résolution 1701 (et incidemment la 1559, qui en constitue l’introduction) mènerait à la guerre civile. Accorder le droit de vote aux expatriés pour les 128 députés garantirait que le sang inonde les rues. Quémander (et le verbe est encore trop fier) justice pour le 4 Août provoquerait une apocalypse plus dévastatrice que l’explosion elle-même. Au nom de la démocratie consensuelle, c’est le totalitarisme consensuel qui règne. Dans trois semaines, cela fera un an que le nouveau locataire de Baabda aura pris ses quartiers. Lors de son discours d’investiture, certains nostalgiques y ont perçu les échos d’un rêve dissipé le 14 septembre 1982. D’autres y ont vu l’avènement d’une nouvelle ère, porteuse d’espoirs. Mais voilà que le consensuel revient à la charge, avec ses épouvantails politiques et sécuritaires, prétextes commodes pour freiner toute décision frénétique aux yeux de ceux qu’elle touche. Aujourd’hui, nous sommes au même point que le 8 janvier 2025. Tout doit être accepté par tous, sinon rien n’advient. Dans ces conditions, il est impossible de bâtir un État de droit. Démilitariser les milices et les groupes paramilitaires serait une folie, parce que non consensuelle. Ce serait un viol étatique, quand bien même le violeur serait à l’origine le bourreau. Il faudrait non seulement le ménager, mais encore le dédouaner; faute de quoi, ce serait la fin du consensus, et donc le début annoncé de la guerre civile. Et cela vaut pour tous les dossiers: celui du port, ceux des grands scandales, où il est impératif de préserver l’équilibre consensuel, c’est-à-dire confessionnel et communautaire. Pourquoi un ministre chrétien serait-il poursuivi et non son collègue musulman, quand les dignitaires religieux s’acharnent à tracer des lignes rouges autour de chaque enfant de leur communauté? Comment dépêcher une armée composée de soldats chiites pour affronter leurs “frères”? Sur ce point, nous avons d’ailleurs consenti, indirectement, à une sous-traitance sécuritaire confiée à une armée étrangère dont les rangs ne comptent pas de fils de ladite communauté. Guerre civile? Si elle devait avoir lieu (bien que it takes two to tango, ce qui n’est vraiment pas le cas dans les circonstances actuelles), comme le disait Anatole France, elle serait moins détestable que la guerre avec l’étranger, on sait du moins pourquoi l’on s’y bat. Notre véritable tragédie est ailleurs: nous nous prenons pour le centre du monde. Tout tournerait autour de nous, la planète entière serait suspendue à nos moindres mouvements. La réalité est plus cruelle: nous sommes seuls, et le monde se fiche éperdument du Liban. Le jour où nous comprendrons que notre nombrilisme n’a pas sa place, que personne ne consentira à notre place à l’existence d’un État, que le droit ne se négocie pas et que la souveraineté ne se quémande pas, alors peut-être cesserons-nous d’attendre l’autorisation de vivre. Car à force d’exiger l’accord de tous pour exister, nous avons fini par consentir collectivement, une fois de plus, à notre propre disparition….