


On continue à parler de « mondialisation » comme si le mot avait encore un sens commun. Il n’en a plus. Ou plutôt : il lui reste sa carcasse économique, la globalisation – flux de capitaux, chaînes de production, plateformes numériques –, mais son âme a disparu.
La mondialisation comme ouverture, comme promesse d’un monde plus habitable par tous, comme quête d’un langage partagé entre les cultures, est en train de mourir. Cette mondialisation-là n’était pourtant pas qu’une réalité matérielle, mais un horizon moral. Elle reposait sur une idée simple, presque naïve : le contact répété entre les peuples, les cultures, les imaginaires finirait par désarmer la tentation de la guerre. Les distances réduites par la technologie, les transports, l’abolition des frontières douanières… On se croiserait à l’université, dans les festivals, dans les ONG, dans les institutions internationales ; on bâtirait des compromis, des traités, des programmes d’échange. On apprendrait à vivre ensemble, faute de mieux.
Cet horizon est né avec une génération précise : les baby boomers. Une génération traumatisée par la Seconde Guerre mondiale, l’extermination industrielle, Hiroshima, la découverte des camps. Une génération pour laquelle le mot « universel » n’était pas une abstraction philosophique, mais une réponse à l’abîme. Au hitlérisme, au mussolinisme, au franquisme. À l’horreur d’Auschwitz. L’ouverture contre les camps de concentration. De là sont sortis la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Nations unies, l’Union européenne, les grandes institutions culturelles et scientifiques qui ont tenté – maladroitement, imparfaitement – de fabriquer un espace commun.
Cette génération s’était dotée d’un langage : celui de l’humanisme intégral. Un humanisme qui ne réduisait pas l’homme à son identité communautaire, qui ne le dissolvait pas dans le seul marché, qui ne le sacrifiait pas non plus sur l’autel d’une transcendance jalouse. Un humanisme qui plaçait au centre la dignité de chaque personne, contre les fétiches de la race, de la confession, du clan, de la nation. Or cette génération est en train de disparaître. Et avec elle, l’architecture symbolique qui rendait possible une mondialisation d’ouverture.
Nous sommes effectivement entrés depuis un moment dans le fameux entre-deux gramscien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. » Le vieux monde, c’était celui où l’universel avait encore droit de cité, ne serait-ce que comme hypocrisie officielle. Le nouveau, nous le voyons poindre : un monde de blocs, de murs, de guerres par procuration, de plateformes numériques qui fragmentent les sociétés en tribus hostiles. Et, maintenant, l’intelligence artificielle qui renvoie chacun à « sa » vérité, son narcissisme comme confort intellectuel. Encore une addiction virtuelle sous le couvert d’un progrès. Entre les deux prolifèrent les monstres : les régimes autoritaires qui parlent le langage de la démocratie pour mieux la vider de sa substance ; les populismes qui transforment la colère sociale en haine de l’ennemi intérieur ; les identitarismes religieux, ethniques, civilisationnels, qui font de l’altérité une menace ontologique.
La haine est malheureusement devenue l’affect structurant du politique, là où la volonté de vivre-ensemble, même chancelante, était l’espoir d’un monde meilleur. Sans doute jusqu’au désastre charnière du 11 septembre 2001. La haine, la violence, étaient autrefois l’ombre portée des conflits ; elles en sont aujourd’hui le moteur assumé. La frontière n’est plus un instrument de régulation, mais un fétiche brandi en totem. On érige des murs, on brandit les barrières douanières comme des armes, on fantasme le retour aux souverainetés closes, comme si l’interdépendance matérielle pouvait être annulée par décret. Il y a là une ironie cruelle : au moment même où les échanges n’ont jamais été aussi intenses – données, images, capitaux, marchandises circulent à la vitesse de la lumière – les imaginaires, eux, se referment. On ne rêve plus d’un monde commun ; on se contente de défendre des forteresses.
Un postulat brisé
La mondialisation culturelle des baby boomers était certes occidentale, parfois arrogante, souvent asymétrique. Mais elle comportait une part de mise en danger de soi : on allait vers les autres, on se confrontait à eux, on se laissait transformer. Elle postulait que le monde n’était pas divisible en blocs culturellement étanches. Ce postulat est aujourd’hui brisé. Le XXIᵉ siècle s’écrit au pluriel fermé : « civilisation chrétienne » contre « civilisation islamique », « monde russe » contre « Occident décadent », « vrai peuple » contre « élites cosmopolites », « nous » contre « eux », partout, tout le temps. C’est ce que François n’a eu de cesse de dénoncer jusqu’à sa mort. La question n’est plus : que partageons-nous, mais : qu’est-ce qui nous sépare, et comment l’exploiter ?
L’humanisme intégral, lui, est pris en tenaille. Du côté des marchés, il est disqualifié comme naïveté : ce qui compte, ce n’est plus la personne, mais le profil, la donnée, le segment de consommation. L’individu est ainsi pulvérisé en comportements mesurables, monétisables. Du côté des identités, il est dénoncé comme ruse occidentale : l’universel ne serait qu’un masque de la domination, un vernis moral posé sur des rapports de force coloniaux. Réponse : retour aux appartenances « authentiques », aux communautés supposément préservées, aux passions tribales.
Pris entre le cynisme du capital global et le ressentiment des identités blessées, l’humanisme intégral ne trouve plus de lieu politique. Il continue à survivre dans des institutions en voie d’ossification, dans les discours diplomatiques, parfois dans quelques consciences individuelles. Mais il ne structure plus l’imaginaire des sociétés. Le plus inquiétant, peut-être, est la cassure générationnelle. Les baby boomers portaient en eux la mémoire directe ou transmise des catastrophes du XXᵉ siècle. Ils avaient vu où mène la déshumanisation radicale, et c’est cette mémoire qui rendait crédible, malgré tout, la promesse d’un universel fragile. Les générations suivantes ont grandi dans un monde déjà mondialisé, déjà connecté, mais aussi déjà fracturé. Pour elles, l’universel apparaît souvent comme un discours épuisé, un récit officiel sans prise sur la réalité. Elles vivent dans la précarité économique, la crise climatique, les guerres à répétition, le vertige informationnel.
Des survivances d’un monde révolu
Le réflexe le plus naturel n’est pas l’ouverture, mais la défense : défendre son emploi, son territoire, son identité, son confort, son récit. Dans ce contexte, les figures d’ouverture deviennent inaudibles. Qu’elles s’expriment au nom de la foi, de la raison, des droits humains ou de la littérature, elles semblent parler une langue étrangère. Elles apparaissent comme des survivances d’un monde révolu – celui où l’on croyait encore que le dialogue pouvait infléchir le réel. Les « hommes forts », par contre, rassurent. Qu’ils s’appellent Poutine, Trump, Erdogan, MBS, Netanyahu, Orban ou Le Pen, ils répondent tous à une peur intrinsèque d’être avalés, absorbés, happés, dénués de toute différence dans un monde qui avait, du fait de la technologie, atteint un point culminant dans le rapprochement mimétique entre les peuples et leurs particularités.
Faut-il en conclure que tout est perdu ? Ce serait trop simple, et trop confortable. La mort de la mondialisation ouverte ne signifie pas la fin de l’universel comme exigence. Elle signifie que la forme historique qu’avait pris cet universel – celle construite par les baby boomers, avec leurs institutions, leurs traités, leurs grands récits – arrive à bout de souffle. Reste la question nue, brutale : comment parler encore de dignité humaine, de droits, de commun, dans un monde qui a cessé d’y croire ? Il faudra sans doute recommencer par le bas, dans les villes, les écoles, les associations, les lieux minuscules où des individus continuent obstinément de croire que l’autre n’est pas d’abord un ennemi.
L’humanisme intégral ne renaîtra pas d’un sommet diplomatique ni d’un nouveau traité, mais d’une contre-culture : une culture qui refuse la haine comme langue maternelle et le repli comme horizon ; une culture qui ne confond pas la mémoire des blessures avec la perpétuation de la vengeance. La mondialisation ouverte est peut-être morte. Mais tant qu’il restera des hommes et des femmes capables de dire « nous » au-delà de leurs tribus, et de s’élever au-delà du « moi » pour célébrer et promouvoir la culture du lien, l’universel ne sera pas totalement enterré. Il avancera en boitant, à contre-courant, sans illusions, certes. Comme il l’a toujours fait. Mais il trouvera son chemin. Une phrase attribuée à Burke affirmait que « le mal est l’inaction des gens de bien ». Alors, il faut s’unir - et agir.