
Le leadership chiite au Liban passera-t-il enfin du pouvoir personnel aux institutions?


Depuis plus de trois décennies, la politique libanaise est étroitement associée au nom de Nabih Berry. Depuis son accession à la présidence de la Chambre des députés en 1992, Berry a survécu aux présidents de la République, aux chefs de gouvernement, aux guerres régionales, aux interventions internationales et à de profondes mutations géopolitiques. Il n’est plus seulement le président du pouvoir législatif. Il s’est imposé comme l’un des principaux architectes du Liban de l’après-Taëf et le chef politique incontesté du mouvement Amal.
Mais toute longue trajectoire au pouvoir finit inévitablement par soulever la même question: que se passera-t-il après?
La véritable interrogation n’est pas de savoir si Nabih Berry quittera ses fonctions demain ou dans plusieurs années. Rien n’indique aujourd’hui qu’il s’apprête à se retirer. La question stratégique est plutôt de savoir si le Liban se prépare réellement à passer d’un système politique centré sur les individus à un système fondé sur les institutions.
Ce débat dépasse largement le mouvement Amal et la communauté chiite. Il constitue, à bien des égards, un test de la capacité même du Liban à évoluer vers une culture politique plus institutionnelle.
La fin d’une époque
Rares sont les responsables politiques du Moyen-Orient qui ont conservé une telle influence pendant une période aussi longue. Cette longévité ne doit rien au hasard. Nabih Berry a maîtrisé l’art des équilibres internes tout en préservant des relations de travail avec Damas, Téhéran, Riyad, Paris, Washington et, lorsque les circonstances l’exigeaient, avec les médiateurs internationaux.
Au sein du paysage politique chiite libanais, une répartition tacite des rôles s’est progressivement imposée: le Hezbollah est devenu la principale force militaire et idéologique, tandis que Berry s’est affirmé comme le visage institutionnel de la participation politique chiite au sein de l’État libanais.
Cette division des rôles a permis de maintenir, pendant plusieurs décennies, un équilibre interne relativement stable, tout en contribuant à l’affaiblissement progressif de la logique étatique.
Mais l’histoire laisse rarement les équilibres politiques perdurer indéfiniment.
L’environnement régional qui a soutenu cet équilibre est aujourd’hui en pleine mutation. L’influence iranienne est de plus en plus contestée. Les pays arabes renouent avec le Liban selon de nouvelles conditions. Les États-Unis continuent d’insister sur le renforcement des institutions de l’État et sur la réforme du secteur de la sécurité. Le débat sur l’avenir du rôle du Hezbollah devient plus fréquent, tandis que les pressions s’accentuent sur l’État libanais pour qu’il retrouve le monopole de l’autorité légitime.
Dans ce contexte, la question de la succession s’inscrit inévitablement dans une réflexion beaucoup plus vaste.
Au-delà des noms qui circulent
Les débats médiatiques réduisent souvent la question de la succession à la désignation d’un héritier unique. La réalité est pourtant bien plus complexe.
Parmi les noms les plus souvent évoqués au sein du mouvement Amal figure Ali Hassan Khalil, l’un des plus proches collaborateurs politiques de Nabih Berry et ancien ministre des Finances. Son expérience et sa proximité avec le président de la Chambre en font un héritier naturel dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement. Mais les sanctions internationales qui le visent, les accusations de corruption et la forte polarisation politique compliquent considérablement sa capacité à s’imposer comme une figure nationale rassembleuse.
Un autre nom revient régulièrement: celui de Jamil Hayek, président du bureau politique du mouvement Amal. Hayek dispose d’une solide expérience organisationnelle et jouit d’une solide crédibilité au sein de l’appareil du mouvement. Mais le leadership interne d’un parti ne se transforme pas automatiquement en autorité politique à l’échelle nationale.
D’autres responsables d’Amal, tels que Kabalan Kabalan ou Hani Kobeissi, possèdent eux aussi une longue expérience parlementaire et organisationnelle. Pourtant, aucun d’entre eux ne semble aujourd’hui en mesure de reproduire l’alchimie singulière qui a fait la force de Nabih Berry: une combinaison de légitimité politique, de talent de négociateur, de relations régionales et d’autorité institutionnelle.
À lui seul, ce constat laisse penser que le Liban ne verra vraisemblablement pas émerger un «autre Nabih Berry».
La relève pourrait-elle venir de l’extérieur d’Amal ?
L’hypothèse la plus intéressante est peut-être que le leadership chiite de l’après-Berry ne restera pas enfermé dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement Amal.
Le nom du général à la retraite Abbas Ibrahim, ancien directeur général de la Sûreté générale, est souvent cité en raison de la singularité de son parcours. Au cours de sa carrière dans les services de sécurité, il a tissé un vaste réseau de relations à travers tout l’échiquier politique libanais, tout en conservant des canaux de communication avec plusieurs gouvernements arabes, des capitales occidentales et des acteurs régionaux influents.
Contrairement aux responsables politiques traditionnels, sa réputation repose sur la gestion des crises, les négociations pour la libération d’otages, la diplomatie du renseignement et une culture du dialogue profondément pragmatique.
Rien ne permet toutefois d’affirmer que ces qualités puissent, à elles seules, se transformer en leadership politique. Une carrière dans les services de sécurité ne confère pas automatiquement une légitimité électorale. Mais dans les périodes de transition, les États se tournent souvent vers des personnalités de consensus capables de jeter des ponts entre des camps rivaux.
Un autre nom est parfois avancé: celui du député Jamil Sayyed.
Celui-ci s’efforce de cultiver une image d’indépendance à l’égard des structures partisanes traditionnelles, malgré son long passé dans les appareils sécuritaires. Ses critiques de la classe politique établie lui ont valu le soutien d’une partie de ceux qui recherchent un discours alternatif au sein de la communauté chiite.
Il demeure toutefois l’une des personnalités les plus controversées de la scène politique libanaise. Son style volontiers conflictuel peut mobiliser ses partisans, mais il rend d’autant plus difficile la recherche d’un consensus national.
Ni Abbas Ibrahim ni Jamil Sayyed n’incarnent aujourd’hui un projet de succession clairement défini. Leur intérêt réside plutôt dans le fait qu’ils illustrent une réalité nouvelle: le prochain chapitre de la politique chiite ne s’écrira peut-être pas exclusivement à l’intérieur du cadre organisationnel du mouvement Amal.
La véritable question est institutionnelle
Se concentrer uniquement sur les personnes revient à passer à côté de la transformation la plus importante.
Les systèmes politiques modernes ne se demandent pas seulement qui succédera au dirigeant. Ils s’interrogent avant tout sur la capacité des institutions à produire une nouvelle génération de responsables.
C’est précisément là que réside le principal défi du Liban.
Depuis des décennies, les partis politiques, toutes communautés confondues, s’articulent largement autour du pouvoir personnel plutôt que de mécanismes démocratiques internes. Les transitions de leadership sont le plus souvent déterminées par l’influence individuelle, les réseaux familiaux ou des circonstances politiques exceptionnelles, davantage que par des procédures institutionnelles transparentes.
Le mouvement Amal ne fait pas exception à cette réalité.
La véritable opportunité qu’offre l’après-Berry serait de transformer Amal, d’un mouvement intimement lié à une seule figure historique, en un véritable parti politique institutionnel, régi par des élections internes, un renouvellement régulier de ses dirigeants, un débat sur les orientations politiques et des mécanismes de reddition des comptes.
Une telle évolution renforcerait le mouvement au lieu de l’affaiblir.
Les institutions solides survivent au départ des dirigeants.
Les systèmes politiques bâtis exclusivement autour des hommes, eux, survivent rarement.
Un test pour la communauté chiite au Liban
La communauté chiite elle-même se trouve aujourd’hui face à une occasion historique.
Pendant des décennies, sa représentation politique a été dominée par deux grandes organisations dont la légitimité s’est forgée dans le contexte de la guerre, de la «résistance» et des conflits régionaux.
Les années à venir pourraient toutefois exiger un tout autre vocabulaire politique.
La relance économique.
La reconstruction de l’État.
La réforme des institutions.
L’investissement étranger.
L’indépendance de la justice.
La modernisation de l’administration.
Ces priorités appellent une classe dirigeante capable non seulement de mobiliser, mais aussi de gouverner.
En définitive, la nouvelle génération de dirigeants chiites sera jugée moins à l’aune de son héritage issu des années de guerre que de sa capacité à reconstruire l’État libanais.
L’après-Berry
Au fond, l’avenir ne devrait pas être évalué à l’aune de la capacité d’un successeur à reproduire le mode de gouvernance de Nabih Berry, marqué par une emprise sur les institutions de l’État et par le développement d’une fonction publique alourdie par des recrutements clientélistes ayant engendré une forme de chômage déguisé.
Il est peu probable que quiconque puisse reproduire un tel modèle.
La véritable question est de savoir si le Liban parviendra enfin à se libérer de sa dépendance chronique à l’égard de dirigeants présentés comme irremplaçables.
Si le débat sur l’après-Berry se limite à désigner un nouvel «homme fort», le pays ne fera que reconduire la même culture politique sous un autre nom.
En revanche, si cette transition favorise l’émergence de partis plus solides, de mécanismes transparents de sélection des dirigeants, d’une gouvernance institutionnelle et d’un pluralisme politique plus large au sein de la communauté chiite, alors le départ de Nabih Berry, quel qu’en soit le moment, pourrait marquer non pas le début d’une période d’instabilité, mais celui d’une véritable maturation politique.
Le Liban n’a pas besoin d’un nouvel homme indispensable.
Il a besoin d’institutions indispensables.
Et c’est cela, bien plus que toute bataille de succession, qui déterminera le prochain chapitre politique du pays.