


On a souvent parlé, surtout avant la guerre, du « miracle libanais », du Liban comparé au phénix qui renaît de ses cendres. Belle image… Sauf qu’à force de renaitre de ses cendres sans discontinu pendant plus d’un demi-siècle, le pays du Cèdre est aujourd’hui à bout de souffle… D’autant qu’il est miné de l’intérieur par un parti qui ne se soucie en aucune façon de « l’intérêt du Liban et de la survie de son peuple », comme l’a souligné fort à propos le président Joseph Aoun dans son intervention, en ligne, à l’adresse des dirigeants de l’Union européenne.
Le chef de l’Etat n’a pas hésité à mettre le doigt sur la plaie en accusant ouvertement le Hezbollah d’avoir réactivé le front du Liban-Sud pour « servir les intérêts iraniens », affirmant que l’objectif de la formation alliée aux Pasdaran est de provoquer « la chute de l’Etat libanais » pour prétendre par la suite qu’elle est, seule, capable d’affronter Israël.
Tel est donc le véritable problème existentiel, dans toute l’acception du terme, auquel est confronté le Liban. Il s’agit là d’une lapalissade pour les partis et pôles d’influence souverainistes. Mais lorsque le président de la République – à qui certains milieux reprochent d’être trop complaisant à l’égard du Hezbollah – en vient à stigmatiser les égarements du parti pro-iranien devant des instances internationales, c’est que le danger sur ce plan a atteint un seuil particulièrement critique. Et pour cause : le comportement irraisonné, voire « irresponsable » du Hezb – comme l’a souligné mercredi l’ambassadeur de France à l’Onu – a dépassé tout entendement.
C’est précisément ce danger que le commandant de l’armée, le général Rodolphe Haykal, a occulté en s’adressant il y a quelques jours aux officiers de la Grande Muette. Cherchant à justifier la passivité de la troupe face au déferlement milicien de la formation pro-iranienne, en violation flagrante des résolutions du Conseil des ministres à ce sujet, il a souligné que l’armée « doit demeurer à équidistance des Libanais ». En clair, Yarzé doit s’abstenir, selon lui, d’appliquer les décisions du gouvernement afin de ne pas entrer en confrontation avec une partie de la population. Mais il s’agit là d’un faux problème, ou une façon de poser le problème de manière totalement tronquée.
Ce qui est requis n’est nullement d’affronter une partie des Libanais. Ce qui est demandé est de faire face à un projet politique dont le fondement idéologique, théocratique, transnational, est la négation de l’idée même du Liban, d’un Liban pluraliste, libéral, ouvert sur le monde, respectueux des spécificités de chacune de ses composantes sociales.
Le projet khomeyniste (puisque c’est de lui qu’il s’agit) est idéologiquement aux antipodes de la raison d’être de l’entité libanaise dont il ne reconnait d’ailleurs pas l’existence, la percevant uniquement, et exclusivement, comme un simple terrain d’affrontement avec le monde occidental et une première ligne de « défense » contre Israël. La réouverture du front du Sud, le 2 mars, pour venger la mort du Guide suprême iranien, avec toutes les conséquences qui en découlent sur le plan libanais, n’est-il pas la preuve la plus éclatante du mépris total que les Pasdaran, et dans leur sillage le Hezbollah, ont pour la légalité libanaise, les intérêts les plus élémentaires du Liban et la volonté de survie de sa population?
D’aucuns pourraient rétorquer qu’un face-à-face entre l’armée et la milice pro-iranienne serait très couteux en termes de vies humaines et de stabilité interne. Les conséquences inhumaines de cette cinquième guerre contre Israël au Sud, enclenchée le 2 mars par le Hezbollah, à la demande du Corps des Gardiens de la révolution, sont-elles moins couteuses ? Plus de huit cents morts en deux semaines, non moins de 600 000 habitants du Sud et de la banlieue forcés à l’exode, de nouveaux villages rasés par l’armée israélienne, des raids aériens ciblés par centaines avec leurs lots de destructions et de victimes, et, surtout, une nouvelle occupation qui semble poindre à l’horizon… Et cette fois-ci, en toute vraisemblance, l’Etat hébreu n’acceptera pas de se retirer avant d’imposer un accord qui fera regretter au Hezbollah et consorts l’accord du 17 Mai ou les termes du cessez-le-feu de novembre 2024. Mais qu’importe, l’important n’est-il pas la survie des Pasdaran et du régime tyrannique et sanguinaire des mollahs à Téhéran?
A la lumière de telles réalités tangibles, ce serait non moins qu’une violation de la Constitution et un coup de Jarnac porté au Liban que de faire preuve de complaisance et de laxisme à l’égard d’un parti dont l’idéologie théocratique, l’action milicienne, le rôle régional et l’existence même sont l’antithèse et la négation des fondements du pays du Cèdre.