


Gaza est l’avenir
L’image générée par intelligence artificielle pour le projet «Riviera de Gaza» traduit, dans toute sa séduction, l’imaginaire immobilier du président Trump et de son gendre Kushner. Elle s’étend sur 365 km² de sables dorés que caressent les vagues tièdes de la Méditerranée, sous un climat dont rêvent les nantis des pays froids.
De cette image, seuls sont absents les propriétaires des terres, qui n’ont aucune place dans la scène à venir — pas même au titre d’agents d’entretien ou d’ouvriers du bâtiment —, à l’image des esclaves affranchis à la peau sombre qui contribuèrent, de leurs muscles et de leur sueur, à bâtir et entretenir Washington lors de sa fondation, et qui en forment aujourd’hui encore la majorité de la population.
Le peuple de Gaza, toutefois, n’a pas seulement été effacé de l’image : il n’a pas non plus obtenu de cessez-le-feu, les morts et blessés se comptant désormais en dizaines par jour — un taux jugé acceptable à l’aune des guerres d’extermination!!! Aussi la guerre est-elle considérée comme achevée du point de vue du président Trump, et ce que mène le gouvernement Netanyahu ne serait que la réponse à la situation telle qu’elle se présente — sans autre qualification ni appellation que celle d’« opérations de nettoyage »?!!
Les pères fondateurs de Washington méritent, à ce titre, quelque reconnaissance en tant que libérateurs d’esclaves et employeurs de pauvres pour édifier la capitale des décisions du monde. Ils se sont décidément révélés plus humains et plus civilisés que leurs héritiers contemporains.
Mais si l’on quitte Washington pour «Jérusalem-Al-Qods», on obtient peut-être une image différente, générée cette fois à partir des textes de la Torah. Une large frange de politiciens et de ministres, au premier rang desquels les rabbins radicaux, réclame au gouvernement Netanyahu l’expulsion de la population de Gaza vers quelque destination que ce soit, ne tolérant le maintien sur place que d’une centaine de milliers de personnes «élues» triées sur le volet, à des fins de service. Non point en tant qu’esclaves à la peau sombre, mais en tant que «bêtes de somme» — selon la terminologie du texte de la Torah —, des créatures que le Seigneur aurait assignées au service des Fils d’Israël revenant de l’errance vers la Terre promise.
En vérité je vous le dis : en tant que Palestiniens, nous ignorions que Dieu nous avait créés à cette fin, et que notre mission sur terre était de les servir !! Si nous l’avions su… nous aurions refusé Sa volonté.
L’histoire de «Gaza est l’avenir» n’a rien de neuf: elle est née sous le premier mandat du président Trump, lorsque son gendre Kushner — à l’en croire — passa en revue tous les plans ayant échoué à résoudre le conflit palestino-israélien, ceux qui dormaient dans les tiroirs de la Maison-Blanche. Il estima être en mesure d’en distiller un plan viable, qu’il anonça promptement sous l’appellation de «deal du siècle» — une approche fondée sur l’économie, censée apporter la prospérité aux Palestiniens à l’écart du casse-tête de la politique… Il proposait que la bande de Gaza serve d’assise géographique à la solution, à laquelle se rattacheraient toutes les villes de Cisjordanie, à l’exception de Jérusalem-Est, que Trump avait annexée à Israël, comblant ainsi Netanyahu et son entourage ; le tout dans le but de soustraire les colons aux frictions quotidiennes avec les non-Juifs — les «goïm» — et de leur octroyer les deux tiers de la Cisjordanie en récompense de leur patience à l’égard des autochtones.
Mais l’affaire comportait une autre dimension, que M. Kushner découvrit dans les plans du second mandat du président Obama : ce projet portait alors le nom d’«État de Palestine islamique» et avait fait l’objet de négociations avec la direction internationale des Frères musulmans, avec le Hamas ainsi qu’avec le président islamiste élu en Égypte, Mohamed Morsi. Le Hamas, qui gouverne la bande de Gaza depuis son coup de force contre la légitimité palestinienne en 2007, devait se charger de promouvoir cet «État de Palestine islamique» reconnaissant le «caractère juif» de l’État d’Israël — ce leitmotiv cher à Netanyahu à l’époque —, qui lui permettrait d’envisager l’expulsion de l’ensemble des non-Juifs porteurs de la nationalité israélienne.
Le talon d’Achille de ce plan résidait toutefois dans la proposition d’élargir le territoire du secteur au détriment du désert du Sinaï, en compensation de l’annexion des deux tiers de la Cisjordanie. C’est ce qui mit en branle l’État profond égyptien dans son bras de fer avec le président élu, jusqu’à sa destitution.
C’est sans doute dans ce contexte que Kushner s’employa à dépouiller sa proposition de toute dimension idéologique, se contentant du seul contenu économique et rebaptisant le projet «deal du siècle» — promesse de prospérité pour tous au Moyen-Orient!!?
Il convient dès lors de répondre à des questions qui paraissent simples, presque naïves. Comment peut-on passer outre le droit à la propriété privée et en liquider la protection, lui qui constitue le pilier central de la Constitution des États-Unis?!! Comment peut-on faire abstraction du droit à l’autodétermination politique d’un peuple qui compte, cette année, quinze millions d’âmes — la moitié vivant dans sa patrie, l’autre dans la diaspora?!! Que reste-t-il des hauts faits fondateurs américains au moment de la création des Nations Unies?!! — surtout quand son Secrétaire général et ses équipes se retrouvent dans le viseur quotidien de Trump et Netanyahu!!? Et lequel des deux mériterait le prix de la paix, Donald Trump ou António Guterres!!?
Le Conseil de paix
Cette instance fut créée en vertu de la résolution 2803 du Conseil de sécurité, en vue de mettre fin à la guerre d’extermination à Gaza et d’administrer le secteur durant une période de transition dont la durée demeure indéfinie — car cela relève du seul accord entre Washington et Tel-Aviv. Le Conseil avait annoncé ses missions: veiller à l’accord de cessez-le-feu, soutenir la paix et la sécurité dans le secteur par l’entremise d’une force internationale provisoire, et mobiliser des engagements financiers pour la reconstruction et l’aide humanitaire. Le Conseil n’incluant aucune personnalité palestinienne, les compromis trouvés pour sortir de cette impasse prévoyaient la constitution d’un comité administratif composé de technocrates palestiniens dotés d’un pouvoir exécutif placé sous l’autorité du Conseil, afin que le lien puisse être établi avec la population gazaouie — l’Autorité palestinienne légitime ayant été écartée de son rôle naturel sous l’effet du veto israélien.
Lorsque le président américain chercha à élargir les prérogatives du Conseil de paix au-delà de ce que prévoyait la résolution onusienne, en l’érigeant en mécanisme de paix plus vaste pour la région et le monde — un mécanisme s’affranchissant du cadre des Nations Unies, de ses règles et de ses normes —, l’Union européenne et plusieurs États arabes et islamiques exprimèrent leur opposition, insistant sur l’impératif du respect du droit international, de la représentation palestinienne et de l’ancrage de tout plan à une solution politique globale visant à la création de l’État palestinien. Dans le même sens, Pékin fit part de ses réserves, tandis que Moscou souligna la nécessité de préserver l’équilibre, de défendre la légitimité des Nations Unies et d’assurer un rôle palestinien actif dans la gestion de la période transitoire.
Tout cela aboutit à un retour de l’Autorité palestinienne pour la gestion du passage de Rafah, en vertu de l’accord de partenariat conclu avec l’Union européenne en 2005. Le Conseil de paix ne trouva, par ailleurs, d’autre solution pour assurer une force de police intérieure dans le secteur que de revenir à l’appareil de police palestinien reconnu internationalement. C’est dans ce contexte — que le gouvernement Netanyahu ne reconnut que contraint par les pressions américaines, arabes et internationales — que le Conseil de paix put tenir sa première réunion à Washington à la mi-février dernier. Il en ressortit la mobilisation d’environ dix-sept milliards de dollars, la préparation d’un plan de reconstruction du secteur, la confirmation du rôle du comité administratif palestinien dans le plan de relèvement, la consolidation du cessez-le-feu et l’amorce du passage à la deuxième phase du plan Trump — un plan découpé en vingt étapes.
Mais où en sommes-nous aujourd’hui ?
Dans le fracas de la guerre avec l’Iran, personne ne prête plus attention à ce qui se passe dans la bande de Gaza, où Netanyahu parvint à bloquer le passage à la deuxième phase du plan de paix, sous prétexte qu’il fallait d’abord obtenir la remise des armes du Hamas — sans révéler l’accord conclu à Doha et annoncé par le président Trump, selon lequel le Hamas aurait été autorisé à poursuivre sa gouvernance sur Gaza et à conserver son armement jusqu’à l’entrée de la force internationale?!!
Pendant ce temps, l’armée d’occupation étend sa présence dans la zone tampon jaune, qui couvre désormais plus de la moitié de la superficie du secteur, et mène des opérations militaires quotidiennes qui repoussent les Palestiniens vers la mer, divisant le secteur verticalement du nord au sud selon l’axe de la rue Salah ad-Din — avec une densité de population moindre à l’est de cet axe et bien plus élevée à l’ouest.
Tant que la force internationale de maintien de la paix se heurte à des difficultés juridiques quant à sa définition et à ses attributions — et que sa constitution se fait attendre, à l’heure où ces lignes sont écrites —, le gouvernement israélien maintient le rythme de ses opérations militaires pour remodeler le théâtre de la bande de Gaza selon ce qui lui convient au plan sécuritaire sur le long terme.
Cette situation a réduit les membres du comité administratif palestinien à ne faire que s’asseoir dans leurs bureaux, songeant à la démission : le comité a son siège provisoire dans la ville égyptienne d’El-Arich, et Israël a interdit à ses membres — ainsi qu’à son principal responsable, l’ingénieur Ali Shaath — d’entrer dans la bande de Gaza. Israël a de même conditionné l’entrée des camions d’aide à une réduction de leur nombre et à une restriction de leur contenu, au moyen de pressions ininterrompues qui débouchent sur une pénurie des vivres distribués gratuitement et l’interdiction de toute tente neuve — alors que 90 % des tentes en usage sont usées jusqu’à la corde. Sans compter l’interdiction d’introduire des engins lourds pour déblayer les décombres des rues — dans le but délibéré de faire obstruction aux recherches des corps de plus de dix mille personnes disparues sous les ruines.
À ce jour, aucun calendrier de retrait israélien du secteur n’a été annoncé. Ce qui se passe au contraire, c’est que l’armée d’occupation s’emploie à couper tout lien entre le comité administratif et la population gazaouie — comme l’ont déclaré plusieurs personnalités impliquées dans le processus.
Ce qui se passe concrètement, c’est la transformation de la bande de Gaza en zone tampon israélienne, où la vie des Gazaouis en «temps de paix» s’avère plus rude et plus humiliante encore qu’en temps de guerre d’extermination.
Pendant ce temps, on procède à l’apprivoisement du Hamas et à l’établissement d’un accord avec ses dirigeants sur leur rôle dans la prochaine phase — laissant son appareil militaro-sécuritaire-administratif poursuivre sa gouvernance sur la partie occidentale du secteur, celle qui regroupe les trois quarts des Gazaouis —, dans l’attente de compromis à venir dont nul ne connaît la nature si l’affaire est laissée aux mains de Washington et de Tel-Aviv. Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu réaffirme son exigence d’expulser les Gazaouis vers le désert du Sinaï et son refus de laisser le secteur retrouver sa densité démographique — traitant le Palestinien comme une masse humaine sans identité, sans volonté et sans droit à la décision.
Le fait même que le Palestinien reste dans son pays est devenu une obession existentielle pour l’État d’Israël. Ainsi, l’opération du 7 octobre a fait exploser les angoisses les plus profondes — celles qui appellent à l’élimination de l’autre, plutôt qu’à la recherche de la paix avec lui.
La haine entre les deux peuples n’a jamais atteint l’intensité qu’elle connaît aujourd’hui. Elle a pris une dimension pathologique dont il sera difficile de guérir dans un avenir prévisible.