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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Par
Khairallah Khairallah
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Que l'ambassadeur iranien désigné au Liban, Mohammad Reza Sheibani, reste en poste ou qu'il parte, là ne réside pas l'essentiel. L'essentiel tient à la portée symbolique de la position du ministère libanais des Affaires étrangères, qui a déclaré l'ambassadeur persona non grata, et de la réaction qu'a opposée le « binôme chiite ». Au-delà des considérations nationales qui imposent au Liban une posture courageuse face à un État qui s'ingère sans relâche dans ses affaires intérieures et le traite en simple colonie vassale, la prise de position officielle libanaise témoigne de la profondeur du changement survenu dans le pays lui-même, dans la région et bien au-delà. Une profondeur qui échappe encore à la pensée iranienne et à celle de la milice confessionnelle libanaise qui lui est inféodée, le Hezbollah. Il convient de ne jamais perdre de vue que le Hezbollah ne constitue rien d'autre qu'une brigade des Gardiens de la Révolution iraniens, dont les membres sont en grande majorité de nationalité libanaise. Une question d'une simplicité désarmante s'impose à la « République islamique » autant qu'au Hezbollah, lequel devrait tenter d'y répondre. La voici : si le bouleversement provoqué par la « guerre de soutien à Gaza » n'avait pas eu lieu, l'Iran aurait-il accepté, par l'entremise du Hezbollah, que Joseph Aoun devienne président de la République libanaise ? Les faits apportent la réponse. Le changement induit par les résultats de cette guerre, et notamment l'assassinat de Hassan Nasrallah et de son successeur désigné Hachem Safieddine, permit à Joseph Aoun de rejoindre le palais de Baabda. Sans cela, le Hezbollah se serait cramponné à son candidat, comme il l'avait fait après la fin du mandat du président Michel Sleiman en 2014. Le pays avait alors dû attendre de longs mois avant que chacun ne s'incline devant la volonté de Nasrallah et de l'Iran, et élise, à la fin du mois d'octobre 2016, Michel Aoun à la présidence, son gendre Gebran Bassil dans son sillage. Rien ne mesure mieux l'ampleur du changement survenu au Liban que le repositionnement du ministère des Affaires étrangères. Dirigé désormais par Youssef Rajji, le ministère a cessé d'être une annexe de son homologue iranien, comme ce fut notamment le cas lorsque Gebran Bassil et d'autres figures du « binôme chiite » en détenaient le portefeuille. Ceux-là servaient, en réalité, de représentants de la « République islamique » au sein de la Ligue arabe. Bassil, gendre de Michel Aoun, ne se privait pas, quand il occupait le poste, de refuser toute solidarité avec les positions arabes. Des ministres de la région n'hésitèrent pas à le qualifier de chef de la diplomatie de la « République islamique », laquelle n'appartenait pourtant pas à la Ligue arabe ! Ce qui demeure déconcertant, c'est la position adoptée par le mouvement Amal, que préside le speaker du Parlement Nabih Berry. Serait-ce là l'aveu qu'il lui serait impossible de s'affranchir de l'orbite iranienne et de tout ce qu'elle représente, malgré tous les crimes commis par l'Iran contre le Liban et les Libanais, y compris les chiites, les habitants du Sud et de la Békaa ? Au fond, ce que la décision de l'État libanais d'exiger le départ du nouvel ambassadeur iranien, qui avait déjà exercé ses fonctions au Liban par le passé, aura surtout révélé, c'est que la « République islamique » a réussi à transformer radicalement la nature même de la communauté chiite. Elle y est parvenue par un travail continu engagé dès 1982, lors de l'entrée des premiers contingents des Gardiens de la Révolution sur le sol libanais, sous prétexte de défendre le pays face à l'invasion israélienne. Il faut revenir à cette période où les Gardiens s'employèrent à investir la caserne Cheikh Abdallah, caserne de l'armée libanaise à Baalbeck. Le premier geste de l'Iran au Liban fut ainsi de porter atteinte à l'armée, colonne vertébrale de l'État. Il faut rappeler ensuite que la fondation du Hezbollah s'accompagna de la création d'institutions éducatives destinées à imposer le programme scolaire iranien dans les établissements du parti (les écoles Al-Mahdi et Al-Moustafa). Plus encore, toute une formation fut imposée à la jeunesse chiite, fondée sur des valeurs étrangères au Liban. Les « Scouts du Mahdi » en témoignent éloquemment, préparant les adolescents chiites à servir dans les rangs d'une milice confessionnelle sans aucun lien avec l'État libanais ni la société libanaise. C'est à partir de là que la position du « binôme chiite » face à l'expulsion de l'ambassadeur iranien devient intelligible. Cet ambassadeur se trouvait accrédité auprès du « binôme » avant de l'être auprès de l'État libanais, ce qui signifie que le « binôme » dispose d'un État propre, séparé de l'État libanais, sur lequel l'Iran et ses intérêts exercent leur pleine emprise. Quoi qu'il en soit, la position du ministère des Affaires étrangères libanais, indissociable de celle du gouvernement Nawaf Salam, demeure une étape supplémentaire sur un chemin long qui devrait mener au jour où l'État libanais recouvrera sa pleine souveraineté... à condition que le Liban sorte indemne de la « guerre d'appui à l'Iran » qui se joue en ce moment. Le voyage vers la reconquête d'une décision souveraine, affranchie de la tutelle iranienne, a commencé avec l'élection de Joseph Aoun à la présidence et la formation du cabinet Salam. L'expulsion de l'ambassadeur iranien n'en représente qu'une étape supplémentaire. Les comportements iraniens que traduit le « binôme » chiite trahissent un refus d'admettre que l'avant et l'après de la « guerre de soutien à Gaza » constituent deux réalités sans commune mesure, et que l'influence de l'Iran a subi un recul considérable. Beyrouth a cessé d'être cette ville iranienne sur la Méditerranée, cette capitale arabe sous tutelle téhéranaise. Elle s'est libérée de l'emprise iranienne, d'autant plus que l'Iran a quitté la Syrie sans retour possible et que la Syrie redevient un État arabe que ne gouvernent plus les Gardiens de la Révolution. Sur le sol libanais, le « binôme » chiite mène aujourd'hui une guerre perdue d'avance. Il n'y connaîtra pas meilleur sort que dans la « guerre de soutien à Gaza ». Tôt ou tard, la « République islamique » n'aura d'autre issue que la capitulation. La mainmise sur les décisions de guerre et de paix au Liban ne la sauvera pas de ce destin. Pas davantage que la fuite en avant vers des agressions contre les pays du Golfe arabe, ni le maintien de son ambassadeur au Liban en qualité d'envoyé accrédité auprès du « binôme chiite » plutôt qu'auprès de la République libanaise...

Péril est notre demeure, perpétuelles sont nos guerres !

“Baytuna al-khataru”, (péril est notre demeure), expression empruntée à Saïd Akl. Michel Chiha n’était pas dupe de notre unité nationale de façade! D’ailleurs, qui l’aurait été ? Cet essayiste craignait, par-dessus tout, les démons de la division et de la violence qui hantaient notre mémoire de Libanais. Son Liban était : « un pays que la tradition doit défendre contre la force… » La fragmentation nationale et le legs historique L’affrontement, qui se poursuit sous nos yeux depuis octobre 2023, peut passer pour un affrontement international ou régional entre Israël et l’Iran, mais il est également, pour ce qui nous concerne, le prolongement d’un conflit domestique ancestral entre factions libanaises. Et de fait, il était écrit que se poseraient toujours pour nous les mêmes questions lancinantes : quelle communauté se tient aux commandes du pays et laquelle a la part du lion dans les recettes de l’État ? De là sans doute, de cette réalité différemment ressentie par les acteurs politiques et autres protagonistes, découlent tous nos conflits internes, l’intensité qui les caractérise et le sang qui les macule! En ce moment précis, il y a grosso modo la communauté chiite qui, ayant lié quelque part son sort à la politique des ayatollahs, s’est positionnée face aux autres communautés libanaises rassemblées comme par hasard dans le camp souverainiste. Rappelons qu’il y a une filiation naturelle entre notre « temps historique » actuel et celui des crises violentes ou des « petites guerres » de 1975, de 1958, de 1925-7. Et l’on peut ainsi remonter jusqu’en 1860 et 1845, voire plus haut, pour retrouver les mêmes groupes confessionnels en conflit même si, d’une fois sur l’autre, les alliances se sont faites et défaites et que certaines communautés ont changé leur fusil d’épaule. Au Liban, la guerre pour ne rien changer Pour ce qui est d’aujourd’hui, si Israël veut la guerre perpétuelle, si, d’après certains observateurs, son gouvernement compte poursuivre les hostilités pour se maintenir au pouvoir, chez nous prévaut une situation opposée : c’est la guerre qui s’est emparée de nous, qui n’entend pas nous lâcher. Le conflit est consubstantiel à l’entité libanaise, que celle-ci s’étende aux limites territoriales du double Caïmacamat du XIX e siècle ou à celles du Grand Liban de 1920. Probablement que nous n’étions pas faits pour rester ensemble, juxtaposés de la sorte. Mais si, dirions-nous ! Nous avions toujours survécu aux crises. Nous avions toujours rebondi grâce à des élites politiques qui avaient choisi les voies de l’apaisement et du compromis, comme Béchara el-Khoury et Riad el-Solh en 1943 et comme Fouad Chéhab, Saëb Salam et Rachid Karamé à l’issue des événements de 1958. Mais là, nous avions à la barre des sages, de grands bourgeois de tradition, qui répugnaient à l’usage prolongé de la force et à la pérennisation des situations insurrectionnelles. Ni idéologues, ni comitadjis, ils géraient au mieux et veillaient à désamorcer les crises que leur propre politique pouvait susciter. Mamelouks, bachibouzouks et «vigilantes» Or qu’avons-nous aujourd’hui ? Un parti qui, se proclamant révolutionnaire par la grâce de Dieu, prône la violence. Militarisé et aguerri, il ne dédaigne pas les coups de force. Prenant ses instructions à Téhéran, il s’est mêlé de remettre de l’ordre en Syrie et s’est jeté tête baissée dans une guerre régionale pour les beaux yeux de son employeur iranien. Jamais le pays n’avait connu une telle occupation (1) : pas plus sous les mamelouks que sous les bachibouzouks ! C’est par la brutalité, la menace et l’intimidation qu’il s’inscrit dans le paysage politique libanais. Pour comble de malheur, notre armée nationale, garante de notre souveraineté, en est réduite à jouer le rôle d’une force d’interposition entre quartiers limitrophes et communautés bellicistes. Une gendarmerie ( jandarma ) comme sous la Moutassarifiya, mais en plus mécanisé, est toujours utile, mais elle ne peut répondre aux exigences de l’heure ! Et puis, d’après les Américains, ses premiers pourvoyeurs en matériel, cette force légitime n’a pas rempli ses engagements pour ce qui est de la démilitarisation du Sud libanais et du désarmement de la milice chauffée à blanc. Danse sur un volcan Cela dit comment voulez-vous qu’une population civile puisse faire face au « divin parti » et à ses suppôts fanatisés ? Autant vous dire que des poches de résistance vont se constituer. Des “ vigilantes ” comme on dit en espagnol, des irréguliers autoproclamés, s’arrogeant le droit d’assurer la sécurité, vont faire leur apparition, et surtout imposer leur ordre. Avec le déplacement d’un million de personnes dans des zones déjà surpeuplées, méfiantes et se tenant sur leurs gardes, nous glissons insensiblement vers le conflit ouvert. Le feu va prendre. Et cela en divers points du territoire. 1 - Quand on songe que, contrairement aux usages diplomatiques, l’ambassadeur d’Iran déclaré persona non grata, refuse d’abandonner son poste !

Face au tyran, «nouveau Hitler» du Moyen-Orient

Dans une récente interview accordée à une chaîne de télévision anglophone, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, n’a pas été par quatre chemins en qualifiant feu l’ayatollah Ali Khamenei, et donc, par ricochet, le régime des mollahs en général, de « nouveau Hitler du Moyen-Orient »… Se livrant à une lecture particulièrement lucide du contexte géopolitique du conflit actuel, le prince héritier a relevé sans détour que le pouvoir iranien adopte clairement une posture expansionniste et cherche à étendre « son propre projet au Moyen-Orient, de la même manière que Hitler l’avait fait » en Europe. « Plusieurs pays n’avaient pas réalisé à quel point Hitler était dangereux, jusqu’au moment où ce fut trop tard », a souligné MBS qui a ajouté, en mettant le doigt sur la plaie : « Je ne voudrais pas que cela se produise ici ». En schématisant à outrance, le parallèle avec Hitler présente effectivement quelques similitudes, mais simplement au niveau de la forme, du comportement, perceptible sur plus d’un plan : stratégie expansionniste régionale visant à imposer à d’autres populations une hégémonie basée sur une idéologie fascisante, de surcroit théocratique dans le cas iranien ; extension de « l’occupation », indirecte , de territoires à plusieurs pays, en contrôlant des pouvoirs locaux inféodés à la puissante colonisatrice ; mise en place dans chaque pays d’organisations miliciennes vassales (similaires à la Gestapo) chargées de réprimer toute contestation et de maintenir sans relâche un climat de terreur et d’oppression. Mais bien au-delà de ces manifestations d’impérialisme à caractère sectaire et des pratiques miliciennes fascistes auxquelles se livrent ceux qu’il est convenu d’appeler les proxys iraniens, le projet khomeyniste dont pâtit le Moyen-Orient revêt un danger d’une toute autre dimension. Il constitue une menace d’ordre fondamentalement existentiel qui se pose non seulement au Liban, mais à l’ensemble des pays de la région, États du Golfe inclus. Ce projet politique, par essence transnational, prône l’édification d’une société guerrière (en permanence « guerrière ») ayant pour fondements des valeurs, une culture, une structure de pensée, des coutumes sociales, un mode de vie, totalement étrangers aux populations de la région. Pire encore : un lavage de cerveau est pratiqué dans ce cadre idéologique obtus dès la plus tendre enfance, comme l’illustre le programme scolaire appliqué dans les écoles partisanes du Hezbollah, à partir du cycle primaire. Le cursus imposé aux élèves de ces établissements est calqué sur l’idéologie khomeyniste qui « enseigne » aux enfants en bas âge le culte du martyre. Rien d’étonnant de ce fait, pour ne rapporter que cet exemple, que les Gardiens de la révolution à Téhéran aient fixé il y a quelques jours l’âge de recrutement dans leurs rangs à… 12 ans ! Mais dans ce genre de situation, l’idéologie autocratique qui sous-tend une politique expansionniste s’accompagne de l’édification d’un appareil militaire qui cache mal une posture belliqueuse à l’égard des pays ou des populations classés dans la catégorie des « ennemis », parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs et les mêmes bases civilisationnelles que la puissance « mère ». À titre d’illustration à ce propos, les opérations militaires qui se déroulent depuis le 28 février ont dévoilé au grand jour l’ampleur de l’arsenal nucléaire et balistique que le régime des mollahs a développé avec assiduité pendant des décennies entières. L’obstination maladive à vouloir enrichir l’uranium à plus de 60 pour cent, à construire des missiles balistiques ayant une portée de 4000 kilomètres – capables d’atteindre les capitales européennes –, à verser des investissements monumentaux pour déstabiliser les pays de la région par le biais de milices paraétatiques inféodées aux Pasdaran, ne peut s’expliquer que par la volonté d’appliquer une stratégie de conquête, non seulement au niveau géopolitique, mais surtout sur le plan socio-culturel et de l’imposition de valeurs « divines » en tous points réductrices, obscurantistes et rétrogrades. Le président Donald Trump a qualifié vendredi soir le régime des mollahs de « tyran du Moyen-Orient ». Un « nouveau Hitler », un tyran sanguinaire semant la terreur dans la région, ne devrait en aucune façon bénéficier d’une quelconque attitude complaisante et conciliante. Il faut impérativement l’éliminer de la scène. Toute demi-mesure dans ce cadre serait une grosse erreur stratégique. S’abstenir de mener à son terme, jusqu’au bout, une opération d’éradication radicale et totale du tyran régional ne ferait que semer les germes d’un nouveau conflit armé à brève échéance. À la fin de la Seconde Guerre mondiale si le régime hitlérien n’avait pas été totalement et définitivement rayé de la carte, le spectre du nazisme aurait refait surface sans tarder. En pareilles circonstances, tout angélisme primaire, affiché par les «biens pensants» ou les wokistes pseudo-gauchissant, équivaudrait à un vaste et inqualifiable crime à l’encontre de peuples en danger.

État et communautés au Liban : une longue histoire d’amour et de haine (2/2)

Des décombres du 14 mars 2005 n’ont émergé que d’autres décombres, incarnés symboliquement par ceux du port de Beyrouth atomisé le 4 août 2020. Vidé de sa substance par les guerres, les occupations et les vagues incessantes de corruption, l’État libanais a été transformé en plateforme, et son pouvoir régalien usurpé à tour de rôle par les différentes forces de facto. Avec la structure étatique, et même du temps révolu de sa gloire et de sa splendeur, les communautés libanaises ont toutes entretenu un rapport fantasmatique, presque libidinal, mais aussi méprisant, violent, presque BDSM. Les chiites ou le voyage au bout de la désétatisation La communauté chiite entretient, à titre d’exemple, depuis toujours une relation de hainamoration avec l'État libanais. Marginalisée depuis la fondation du Grand-Liban, rebelle au sein de la gauche communiste et des partis laïcs, puis derrière Moussa Sadr, il n'en demeure pas moins que son projet traditionnel — celui de Sadr, de Chamseddine, de Fadlallah, dans la tradition du Jabal Amel — était celui de la wilayat el-umma , étatiste, pour qui le Liban est une patrie définitive pour tous ses fils (preuve en est, celui qui s’arma de cette formule comme profession de foi fut un chiite, l’ancien président de la Chambre, Hussein Husseini), et l'État libanais une fin en soi, face à l'innovation khomeyniste de la wilayat el-faqih et aux aspirations paniraniennes du Hezbollah. Mais la culture du territoire chiite amélite fut progressivement remplacée par une culture de l'espace distillée par les Pasdaran, et inféodée à Téhéran. Le Hezbollah acquit ensuite, sous la contrainte des armes, après 2005, le contrôle progressif des rouages de l'État, en plus de l'investissement institutionnel systématique d'Amal depuis les années 1990, sous l’ombrelle du régime Assad. L'effondrement de l'empire iranien, de Damas à Téhéran, a cependant marginalisé le parti et l’a renvoyé à son statut originel paratétatique, de retour en deçà de la ligne weberienne, en guerre ouverte contre un État libanais qui tente à présent tant bien que mal de recouvrer son autorité dans un contexte particulièrement complexe. Nabih Berry, phagocyté politiquement par le Hezb depuis le 8 mars 2005, se retrouve pleinement responsable du sort du duopole chiite au sein des institutions, dans une position à la fois inconfortable… et jouissive. Si Berry continue d’innover dans le funambulisme, le Hezbollah déclare ouvertement la guerre à l’État. Mais les deux ne perdent pas le nord s’agissant du mulk , du pouvoir, chargeant contre les institutions… tout en y participant. Le chef d’Amal sollicite ainsi l'ambassadeur iranien pour qu'il ignore une décision de l'exécutif visant à l'expulser, tandis que le Hezbollah réussit le tour de force de lâcher ses molosses contre le cabinet Salam… tout en y maintenant ses ministres ! Il boycotte, mais ne rend pas ses portefeuilles. La politique de la chaise vide, depuis 2005, a toujours été son violon d’Ingres pour nuire sans déguerpir. La communauté chiite a ainsi atteint le point d'orgue de son voyage au bout de la désétatisation dans laquelle le Hezbollah l'entraîne depuis les années 1980. Le mythe de l'exportation de la révolution s'est effondré. Le statut de garde prétorienne résistante s'est évaporé. Il n'y a plus de statut spécial. Psychiquement, le chiisme politique est en crise existentielle. L'ihbât sunnite et le risque de la frontière La communauté sunnite, à l'origine hostile à la création du Grand-Liban du fait du rêve panarabiste, évolua sans doute de son côté vers le libanisme à partir de la défaite de 1967 et de la fin du rêve nassérien. Regardant à l'intérieur des frontières nationales, et se rendant compte de l'injustice de l'absence de parité islamo-chrétienne, elle se fixa sur la résistance palestinienne et le Mouvement national pour obtenir des réformes et une participation équitable au sein des institutions. Cette réinscription dans la culture territoriale se fit pourtant dans la douleur. D’abord celle du siège israélien de 1982, où abandonnée par le monde arabe, elle assista, après la chute du rêve panarabe, au départ d’Arafat de Beyrouth. Un double mythe qui s’effondre. Avec l'assassinat de Rafic Hariri en 2005, ensuite. La liquidation de Hariri acheva ce processus de territorialisation, et déboucha sur le printemps de Beyrouth et le retrait syrien du Liban, résultat d’une coalition transcommunautaire et protocitoyenne réunie sous le slogan Liban d’abord . Depuis lors, surtout avec la mainmise du Hezbollah sur les institutions après le 7 mai 2008, la communauté sunnite traverse un ihbât profond. Ses leaders traditionnels sont disgraciés ou marginalisés, sa représentation fragmentée, son rapport à l'État diffus. Le Premier ministre Nawaf Salam représente une aspiration au renouveau, mais embryonnaire et fragile, sans base parlementaire ou populaire solide. Dans ce vide, une mécanique familière risque de se réactiver : l'attrait exercé par le président syrien Ahmad el-Chareh comme symbole d'une reconquista politico-communautaire, ou encore la tentation de l'ombre protectrice d'Erdogan — signes d'une confusion et d’une quête existentielle d’ancrage interne. Si l'État libanais ne recouvre pas son autorité et ne redonne pas consistance à son projet national, ce glissement pourrait se consolider, reproduisant dans un contexte différent la mécanique de 1967 : quand la frontière de l'État ne suffit plus à contenir les passions, celles-ci finissent par s'échapper vers l'extérieur. Il est à parier que Tom Barrack, la voix du grand décideur, n’a pas laissé échapper sa petite phrase négationniste vis-à-vis du Liban que par penchant idéologique. La tentation du petit Liban : la communauté chrétienne La communauté chrétienne, surtout maronite, a été l'enfant choyé du Grand-Liban jusqu'à la guerre civile. Après la guerre, et surtout les guerres fratricides interchrétiennes qui accélérèrent la mainmise syrienne, les chrétiens entrèrent dans un ihbât profond, toutes leurs figures populaires ayant été marginalisées et exilées jusqu'en 2005. Mais depuis lors, le discours de l'hinterland chrétien profond a glissé. Ce n'est plus celui de l'État libanais et du Grand-Liban — la fonction que la communauté s'était toujours assignée – des patriarches Howayek à Sfeir. Il y a une résurgence de la tentation d'un fédéralisme identitariste — les vieux discours séparatistes de la guerre civile habillés en pragmatisme de gestion. Une partie — particulièrement bruyante, du reste — des chrétiens ne veut plus tant défendre le périmètre de la souveraineté du Grand-Liban que vivre dans un petit Liban bien administré, homogène, européanisé et sans tension, en ignorant que même une identité fédérée souhaitant vivre dans un havre de paix ne peut pas coexister dans la quiétude avec des voisins qui se font la guerre en permanence. À considérer qu’ils ne seront pas eux-mêmes pris par la pulsion méphistophélique de l’auto-anéantissement au nom de l’unité pseudosacrée de la communauté, comme cela se produit de manière cyclique. L'ironie est cruelle : disposant de la présidence de la République, du commandement de l'armée, d'une parité islamo-chrétienne respectée par leurs partenaires musulmans en dépit des réalités démographiques, les chrétiens n'ont plus confiance dans l'État, et souhaitent entériner ce ras-le-bol par une autre formule. Un mirage. L'État orphelin Au moment où l'État libanais tente, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, de restaurer pleinement sa souveraineté et son autorité, il n'a jamais été aussi orphelin de père et de mère. Les forces de fait accompli au sein de la communauté chiite, engagées dans la résistance à toute recentralisation et dans l’allégeance inconditionnelle à un projet de guerre permanente impérialiste, n’en veulent pas. La communauté sunnite, en état de perdition, le regarde avec les yeux désabusés et impuissants des laissés pour compte. La communauté chrétienne, tentée par la sécession silencieuse dans un havre imaginaire, se laisse bercer par l’appel empoisonné des sirènes. Même les États-Unis et l'Europe semblent le traiter en pestiféré. Et c'est justement, sans doute, parce que, pour une fois, il n'appartient vraiment à aucune communauté ou composante prévalente. L’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam avait cette phrase d’un cynisme effarant : « Nous avons gouverné les Libanais parce que ce sont des tribus qui se détestent ». Horrible, la formule n’en était pas pour autant entièrement fausse. Mais elle était vraie à l'époque où chaque tribu cherchait dans la tutelle étrangère la garantie de sa supériorité sur les autres, pas aujourd'hui où chaque communauté est simultanément orpheline et épuisée. Il existe une vérité que des générations de personnalités politiques et de penseurs libanais de toutes les communautés ont découverte chacun de leur côté, au terme de parcours différents, souvent douloureux, parfois brisés : le Grand Liban est la seule garantie, le seul salut pour tous. Elle a été prononcée par des hommes qui venaient du nationalisme arabe et étaient arrivés au libanisme, par des hommes qui venaient du projet islamique et avaient choisi la citoyenneté, par des hommes qui venaient d’un particularisme chrétien et avaient compris que l'isolement était une mort lente. Et ces mots ont presque toujours été, pour ceux qui les ont dits publiquement et sans calcul, leurs derniers. Ce sacrifice mérite d'être préservé. Si les Libanais, individus et groupes, veulent enfin vivre en paix, c'est le moment ou jamais de rallier l'État, de l'entourer et de recréer un centre de gravité libaniste — pas de plonger dans le nihilisme par lassitude ou désespoir. Mais, pour cela, il faudra aussi que l'État — à commencer par son Prince, gardien, en principe, de la Constitution et de la République — cesse de décevoir tous ses fils par omission, et croie enfin en lui-même. Orphelin de père et de mère ? Soit. Il est grand temps qu’il devienne lui-même le père.

« Zaamat », « jamaat » et la guerre contre Weber au Liban (1/2)

En ces temps de plongée de larges pans de la société libanaise dans les écueils haineux du clivage ami-ennemi (au niveau interlibanais), il convient plus que jamais de relire Michel Seurat. L'État de barbarie , son recueil d'articles posthumes consacrés à la déconstruction de la Syrie assadienne reste le repère analytique le plus rigoureux pour qui veut comprendre la structure profonde du politique arabe, y compris libanais. Reprenant Ibn Khaldoun, replacé ici dans une tradition deleuzienne, Seurat y évoque l'État-zaamat (l'État des chefs) et l'État-jamaat (l'État des communautés) comme constructions intrinsèques au modèle stato-national syrien. Aux antipodes pourtant du modèle tyrannique d'Assad, le Liban est aussi la superposition des deux : l'État des chefferies et l'État des corps communautaires, mais organisés en entités autonomes et rivales — ce qui fait de lui simultanément… trop d'État et pas assez d'État… « L'État-douweylat » À cela, il faut y ajouter une troisième couche héritée de la Question d'Orient et du système des millet et des capitulations, à savoir l'oxymore absurde de l'État-douweylat , l'État des micro-États aux ramifications internationales : des structures para-étatiques qui ne reconnaissent de l'État central que ce qu'il peut leur offrir, tout en lui contestant le monopole de la violence légitime — laquelle est, depuis Max Weber, l'un des éléments de la définition même de l'État. Et c'est là que la lutte se noue. Le Liban est le territoire du dialogue sous la contrainte — comme à Genève, Lausanne, Taëf, Doha — qui ne produit d'«accord» que sous la pression de l'effondrement ou de la tutelle étrangère, et qui retombe dans la méfiance dès que la contrainte se relâche, comme en témoigne l'échec de la conférence de dialogue national en 2006, un an à peine après le retrait syrien. C'est aussi le terrain de la rivalité mimétique pour le pouvoir en tant que signe de supériorité communautaire, et de la conscience de caste des chefferies face à toute remise en question. Les révolutions ne s'y font que dans la violence et à l'intérieur même de chaque communauté, séparément – et encore. Les soulèvements populaires parviennent à se coaliser face à un oppresseur étranger commun, mais peinent ensuite à produire un contrat politique, parce que la multiplication des allégeances et la persistance des légitimités résiduelles empêchent toute centralisation durable. La guerre contre Weber La modernité politique repose en principe sur une proposition weberienne simple et révolutionnaire que le Liban n'a jamais véritablement traversée. Il a produit des Constitutions, des institutions, des ministères et des ambassades, tout en maintenant sous la surface, dans un état de préservation quasi-organique, des légitimités résiduelles antéétatiques — chefferies charismatiques, féodalités historiques, milices — qui ont revendiqué, et obtenu, une existence parallèle à la légitimité constitutionnelle. La revendication d'une politique des campagnes ou des montagnes contre l'urbanisation, du particularisme contre la construction stato-nationale, anticipait d'un demi-siècle le mouvement identitaire mondial que nous voyons aujourd'hui — ce qui confère à son destin une portée qui le dépasse. Tant qu'il n'est pas investi par une communauté par l'intermédiaire de son parti-force, l'État demeure ce faisant un objet de méfiance. La rivalité pour le pouvoir obéit à une mécanique mimétique : on le convoite parce qu'un autre le détient, et il devient, partant, bien plus un signe de supériorité communautaire qu'un programme de gouvernement… La hainamoration lacanienne dans toute sa splendeur… Le 14 mars 2005, ou l'avortement royal Il y a eu pourtant un instant singulier dans l'histoire contemporaine du Liban… Le 14 mars 2005. Une superposition du neuf et du vieux, du moderne et de l'archaïque, d'une pulsion souverainiste authentique et des appareils communautaires, qui, menacés par l'émergence d'une dynamique citoyenne transversale, s'employèrent immédiatement à le récupérer pour le vider de toute substance réformiste et le recommunautariser. Un million et demi de personnes dans les rues de Beyrouth, mus par une exigence de souveraineté, qui ne répondaient pas à une convocation de zaïm mais à quelque chose de plus étrange et de plus fragile, c'était à la fois fascinant et inquiétant. Les zaamats étaient en retrait, et le mouvement en autopilote – ou presque, puisqu'il était mené essentiellement par des intellectuels, des cadres de la société civile et des étudiants. Quant à la jamaat , son cadre était débordé. Pour un moment, l'aspiration à une légitimité rationnelle et nationale avait traversé les communautés plutôt que de s'y refermer. Seul le Hezbollah, fidèle à Assad, et tout heureux d'hériter de son legs, s'était ouvertement placé en confrontation avec le mouvement. Il y voyait lui aussi, dans la construction stato-nationale devenue possible, une menace pour ses armes et son hégémonie sur sa communauté. Partant, l'instant a vite été étouffé par ses propres porteurs. L'incapacité du 14 Mars à trancher entre son passage vers l'État et l'existence des îlots dans l'État tient donc à la nature même du mouvement, simultanément désir d'un État souverain, commué ensuite en rassemblement de communautés qui ne voulaient pas de l'État de l'autre. Bien que réelle et exaltante, la grâce – celle de la dernière chance ? – fut brève. Fugace. Un rêve. Et c'est sur les ruines de cette aventure singulière, déconstruite à la fois sous les coups de butoir de l'axe Assad-Hezbollah et par les petits enjeux de pouvoir de ses chefs de file, que se joue désormais la tragédie actuelle du Liban.

Le report de l’ultimatum de Trump a un impact limité

La guerre au Moyen-Orient, déclenchée le 28 février par une attaque israélo-américaine contre le régime iranien des mollahs, semble s’installer dans la durée, et de ce fait le sort d’éventuelles négociations entre l’Iran et les Etats-Unis reste une inconnue. Après une escalade verbale de la part des Iraniens qui ont affirmé refuser le plan en quinze points proposé cette semaine par Washington, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, est venue contredire les déclarations officielles. Il a ainsi déclaré vendredi à la presse allemande que les Etats-Unis et l’Iran préparent des discussions directes au Pakistan. En parallèle, le président américain Donald Trump a prolongé son ultimatum (menaçant de détruire les installations énergétiques de l’Iran) jusqu’au 6 avril, visiblement pour donner une chance aux négociations en cours. Bien que cette initiative donne l’impression d’une accalmie, la situation sur le terrain est tout autre, et la guerre s’intensifie sur tous les fronts. Selon le média américain Axios, l’armée US préparerait une vaste opération qui consisterait en l’invasion d’îles stratégiques iraniennes. Au moins 10 000 soldats américains supplémentaires sont attendus dans la région dans les prochains jours, selon des médias américains. Côté israélien, le langage des menaces domine. Le ministre de la Défense Israel Katz a promis une intensification des frappes contre le territoire iranien. Les attaques contre le territoire iranien n’ont pas cessé, en effet, alors même que les missiles iraniens continuent de s’abattre sur Israël, notamment sur Tel Aviv, faisant des blessés. Les Iraniens eux-mêmes semblent durcir leur position. L’AFP cite le « Soufan Center », institut spécialisé basé à New York, qui estime que « les assassinats de hauts responsables ont non seulement permis aux radicaux de rester en place, mais ils ont aussi marginalisé la direction politique et placé le Corps des gardiens de la Révolution au centre du jeu ». Cette analyse expliquerait le durcissement de certaines positions exprimées actuellement par Téhéran. En pratique, les Gardiens de la Révolution menacent désormais de cibler des hôtels dans les pays du Golfe et ailleurs, où se trouveraient des Américains. Ils ont également annoncé que le détroit d’Ormuz est pratiquement fermé, ayant forcé trois porte-conteneurs à faire demi-tour. Même des porte-conteneurs chinois, relevant pourtant d’un allié, ont dû rebrousser chemin. A la fermeture d’Ormuz viendrait s’ajouter celle du détroit de Bab el-Mandab, qui relie l’Asie à la mer Rouge et au canal de Suez, si un autre allié du régime iranien, les houthis yéménites, décident d’entrer en scène comme ils le clament ces derniers jours. Dans ce contexte, les répercussions économiques mondiales de cette guerre se précisent de plus en plus. Le baril de pétrole a dépassé les 110 dollars, et il poursuit sa progression malgré le report de l’ultimatum de Donald Trump. Les conséquences sur l’économie sont au centre de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7 en France, vendredi, en présence du ministre américain Marco Rubio. Celui-ci devrait être interrogé par ses confrères sur les plans de guerre, alors que lui-même, selon ses propres déclarations aux journalistes qui l’accompagnaient, devrait leur demander une fois de plus d’aider à la réouverture du détroit d’Ormuz. Dans ce cadre, M. Rubio aurait informé ses pairs que la guerre iranienne se prolongera encore « quelques semaines », précisant en outre, lors d’une rencontre avec les journalistes, que « la Russie n’entrave en aucune façon notre action en Iran ». Avancées israéliennes au Liban-Sud Sur le front libanais, les combats font toujours rage au Liban-Sud sur plusieurs fronts, notamment ceux de Marjayoun et Bint Jbeil. Des informations de diverses sources font état d’une avancée des troupes israéliennes sur le terrain et de destructions massives dans les villages frontaliers. L’armée israélienne a même posté, sur son compte X, une vidéo montrant le débusquage de caches d’armes du Hezbollah dans le village de Khiam, dans une école, dans une intention de montrer que les miliciens se cachent parmi les civils. Le tunnel de Khiam L’armée israélienne a également diffué une vidéo montrant un important tunnel que la milice pro-iranienne avait construit et aménage à proximité immédiate de l’église de la localité. La diffusion de ces vidéos illustre que Tsahal contrôle totalement désormais la ville de Khiam. Dans cette atmosphère tendue intervient la déclaration d’un porte-parole de l’armée israélienne, Effie Defrin : celui-ci a assuré vendredi que les troupes israéliennes se trouvent « dans des positions plus avancées au Liban-Sud », et qu’Israël s’engageait à désarmer le Hezbollah si le gouvernement libanais ne le faisait pas. Le Hezbollah joue le même jeu médiatique, en postant des vidéos, notamment du ciblage de chars Merkava au Liban-Sud. Le parti a par ailleurs intensifié dans la nuit de jeudi à vendredi, ses frappes contre le territoire israélien, atteignant un nouveau record de lancement de missiles depuis le début de ce nouveau conflit. Les avancées israéliennes au Liban-Sud commencent à faire craindre une annexion de territoires libanais. Un risque contre lequel le Premier ministre libanais Nawaf Salam a alerté le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, jeudi, se fondant sur des menaces explicites proférées par des responsables israéliens. D’un autre côté, la catastrophe humanitaire au Liban prend des proportions gigantesques : selon le ministère de la Santé, le nombre de morts a dépassé les 1100 et les blessés 3200. Le bureau de l’Unicef au Liban vient de publier un rapport accablant dans lequel l’organisation onusienne indique qu’environ 20% de la population libanaise est actuellement déplacée, que plus de 370 000 enfants en font partie, que 121 enfants ont été tués et près de 400 blessés, depuis le début de la guerre. ONU Femmes , de son côté, précise qu’un quart des femmes et des filles ont dû fuir leurs domiciles.