


“Baytuna al-khataru”, (péril est notre demeure), expression empruntée à Saïd Akl.
Michel Chiha n’était pas dupe de notre unité nationale de façade! D’ailleurs, qui l’aurait été ? Cet essayiste craignait, par-dessus tout, les démons de la division et de la violence qui hantaient notre mémoire de Libanais. Son Liban était : « un pays que la tradition doit défendre contre la force… »
La fragmentation nationale et le legs historique
L’affrontement, qui se poursuit sous nos yeux depuis octobre 2023, peut passer pour un affrontement international ou régional entre Israël et l’Iran, mais il est également, pour ce qui nous concerne, le prolongement d’un conflit domestique ancestral entre factions libanaises.
Et de fait, il était écrit que se poseraient toujours pour nous les mêmes questions lancinantes : quelle communauté se tient aux commandes du pays et laquelle a la part du lion dans les recettes de l’État ? De là sans doute, de cette réalité différemment ressentie par les acteurs politiques et autres protagonistes, découlent tous nos conflits internes, l’intensité qui les caractérise et le sang qui les macule!
En ce moment précis, il y a grosso modo la communauté chiite qui, ayant lié quelque part son sort à la politique des ayatollahs, s’est positionnée face aux autres communautés libanaises rassemblées comme par hasard dans le camp souverainiste. Rappelons qu’il y a une filiation naturelle entre notre « temps historique » actuel et celui des crises violentes ou des « petites guerres » de 1975, de 1958, de 1925-7. Et l’on peut ainsi remonter jusqu’en 1860 et 1845, voire plus haut, pour retrouver les mêmes groupes confessionnels en conflit même si, d’une fois sur l’autre, les alliances se sont faites et défaites et que certaines communautés ont changé leur fusil d’épaule.
Au Liban, la guerre pour ne rien changer
Pour ce qui est d’aujourd’hui, si Israël veut la guerre perpétuelle, si, d’après certains observateurs, son gouvernement compte poursuivre les hostilités pour se maintenir au pouvoir, chez nous prévaut une situation opposée : c’est la guerre qui s’est emparée de nous, qui n’entend pas nous lâcher. Le conflit est consubstantiel à l’entité libanaise, que celle-ci s’étende aux limites territoriales du double Caïmacamat du XIXe siècle ou à celles du Grand Liban de 1920.
Probablement que nous n’étions pas faits pour rester ensemble, juxtaposés de la sorte. Mais si, dirions-nous ! Nous avions toujours survécu aux crises. Nous avions toujours rebondi grâce à des élites politiques qui avaient choisi les voies de l’apaisement et du compromis, comme Béchara el-Khoury et Riad el-Solh en 1943 et comme Fouad Chéhab, Saëb Salam et Rachid Karamé à l’issue des événements de 1958. Mais là, nous avions à la barre des sages, de grands bourgeois de tradition, qui répugnaient à l’usage prolongé de la force et à la pérennisation des situations insurrectionnelles. Ni idéologues, ni comitadjis, ils géraient au mieux et veillaient à désamorcer les crises que leur propre politique pouvait susciter.
Mamelouks, bachibouzouks et «vigilantes»
Or qu’avons-nous aujourd’hui ? Un parti qui, se proclamant révolutionnaire par la grâce de Dieu, prône la violence. Militarisé et aguerri, il ne dédaigne pas les coups de force. Prenant ses instructions à Téhéran, il s’est mêlé de remettre de l’ordre en Syrie et s’est jeté tête baissée dans une guerre régionale pour les beaux yeux de son employeur iranien. Jamais le pays n’avait connu une telle occupation (1) : pas plus sous les mamelouks que sous les bachibouzouks ! C’est par la brutalité, la menace et l’intimidation qu’il s’inscrit dans le paysage politique libanais. Pour comble de malheur, notre armée nationale, garante de notre souveraineté, en est réduite à jouer le rôle d’une force d’interposition entre quartiers limitrophes et communautés bellicistes. Une gendarmerie (jandarma) comme sous la Moutassarifiya, mais en plus mécanisé, est toujours utile, mais elle ne peut répondre aux exigences de l’heure ! Et puis, d’après les Américains, ses premiers pourvoyeurs en matériel, cette force légitime n’a pas rempli ses engagements pour ce qui est de la démilitarisation du Sud libanais et du désarmement de la milice chauffée à blanc.
Danse sur un volcan
Cela dit comment voulez-vous qu’une population civile puisse faire face au « divin parti » et à ses suppôts fanatisés ? Autant vous dire que des poches de résistance vont se constituer. Des “vigilantes” comme on dit en espagnol, des irréguliers autoproclamés, s’arrogeant le droit d’assurer la sécurité, vont faire leur apparition, et surtout imposer leur ordre.
Avec le déplacement d’un million de personnes dans des zones déjà surpeuplées, méfiantes et se tenant sur leurs gardes, nous glissons insensiblement vers le conflit ouvert. Le feu va prendre. Et cela en divers points du territoire.
1 - Quand on songe que, contrairement aux usages diplomatiques, l’ambassadeur d’Iran déclaré persona non grata, refuse d’abandonner son poste !