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Un Œil sur l'évènement

La condition palestinienne... Les «Arabes de l’intérieur»

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(Photo UNRWA Archives/AFP)
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Par Hisham Dibsi
Publié mars 30, 2026 - 04:52

Ma grand-mère Aïcha vit le jour dans la dernière décennie du XIXe siècle, à l’heure même où le mouvement sioniste mondial prenait naissance.

Ses deux premiers fils naquirent avant la Grande Guerre et pendant elle ; après l’armistice vinrent sa fille et son dernier garçon.

Un an avant la défaite de juin 1967, on la trouvait chaque matin au sérail de Saïda, heureuse d’avoir obtenu de la Croix-Rouge internationale l’autorisation de rendre visite à son fils aîné Toufic, devenu israélien sans avoir jamais quitté Acre.

Ce sésame ne suffisait pourtant pas à lui seul. Pour que cet événement exceptionnel dans une vie comme la sienne devînt possible, il lui fallait produire en sus une demande d’invitation émanant de sa fille Maryam la Jordanienne, établie à Naplouse en Cisjordanie, sous souveraineté hachémite. Or cette demande de visite familiale ne valait rien auprès de la Sûreté générale libanaise sans un laissez-passer spécial qu’elle avait obtenu de son fils réfugié à Damas, où celui-ci avait trouvé du travail, un toit, et s’était finalement ancré.

Quand Aïcha, en sa septième décennie, reçut enfin la dernière pièce du dossier, elle dit qu’il fallait fêter ça.

Elle fit ses bagages dans son petit sac pour ce voyage de Saïda à Damas, puis Amman, puis Naplouse, afin d’arriver avant l’heure convenue.

Le jour du rendez-vous, elle prit la route depuis Naplouse vers Jérusalem-Est, accompagnée de Maryam et de tous les membres de la famille qui purent se libérer, un trajet court, sans permis cette fois. Elle pria d’abord à Al-Aqsa, puis se rendit avec les siens jusqu’aux barbelés à l’ouest de la ville, où elle retrouva son fils et sa famille du matin jusqu’à midi, sans franchir le point de séparation.

En fin de journée, elle repartit sans hâte vers Naplouse. Il lui restait à passer deux jours à Amman chez les fils de ma tante pour serrer ses petits-enfants dans ses bras, puis quelques jours à Damas où s’était établie la majeure partie de sa famille dispersée, avant de rentrer à Saïda où vivait son fils cadet, qui travaillait à Beyrouth dans une fabrique de papier sur le corniche du Nahr, dans ce quartier qui allait devenir Beyrouth-Est. Il y mourut quand un obus s’abattit sur l’usine, que le papier s’embrasa et qu’il quitta la vie avec lui. Mais la vieille femme ne le pleura pas, car elle l’avait précédé dans son adieu au voyage de misère, dans son lit, loin de toute guerre civile.

 

«Les Arabes de l’intérieur»

Ce nom désigne les Palestiniens qui, pour des raisons diverses, ne quittèrent pas leurs villes et villages au moment où ceux-ci devinrent israéliens, à l’instant de la proclamation d’indépendance du 15 mai 1948, que nous appelons la Nakba. La ligne de démarcation que ma grand-mère avait rejointe porte le nom de Ligne verte, et j’ignore pourquoi on l’appela ainsi. Des hommes comme mon oncle Toufic reçurent le nom d’«Arabes de l’intérieur» '(Arab el-dakhil), ou d’«Arabes de derrière la Ligne verte», tandis que le gouvernement de David Ben Gourion les désignait comme les «Arabes d’Israël», à l’heure même où la radio Voix des Arabes et celle de Damas les appelaient «Arabes des terres occupées».

Les gouvernements israéliens successifs rebaptisèrent ensuite ces populations selon leurs appartenances religieuses ou ethniques, parlant de «Druzes d’Israël», de «Bédouins d’Israël», de «Musulmans», de «Chrétiens d’Israël», de «Circassiens d’Israël», ou encore des «minorités en Israël».

Toutes ces appellations, quelles qu’elles fussent, procédaient d’une même logique d’effacement et de négation de l’identité palestinienne. Car ces hommes et ces femmes constituaient le peuple autochtone, celui qui n’avait pas quitté sa terre un seul instant, et que le gouvernement de Ben Gourion contraignit pourtant au déplacement intérieur une fois la guerre de Palestine achevée et l’État d’Israël consolidé par les accords d’armistice avec les États voisins.

Ce fut alors une découverte embarrassante pour les nouvelles autorités, qui se trouvèrent à devoir administrer quelque 156 000 habitants originels du pays dans leur jeune démocratie. Lorsque l’armée israélienne s’emparait des grandes villes, elle en chassait les habitants par la force, comme à Jaffa d’où quelque 71 000 personnes prirent la fuite ou furent expulsées avant que quelque 400 résidents soient regroupés dans le quartier d’Al-Ajami ; à Haïfa, 75 000 personnes furent chassées par voie terrestre et maritime, et environ 3 200 résidents restants rassemblés dans le quartier de Wadi Nisnas. Le schéma se répéta dans les villes, les bourgades et les villages.

C’est ce qui amena le Premier ministre à émettre des directives qualifiant les Palestiniens demeurés sur place de cinquième colonne, danger sécuritaire pour l’État naissant et bombe démographique qu’il fallait neutraliser. Le gouvernement ordonna leur placement sous régime militaire, à la discrétion de l’armée, en vertu des lois d’urgence britanniques de 1946.

Sur cette période, le docteur Yaïr Baumel apporte un éclairage précieux dans une conférence intitulée «Motivations et contraintes de la politique de gouvernement militaire». «Les autorités israéliennes, écrit-il, adoptèrent, au cours de la première décennie du régime militaire, une politique de transfert à l’égard des citoyens arabes, qui atteignit son paroxysme lors du massacre de Kafr Qasim, le 29 octobre 1956 [...]. Ce n’est qu’au cours de la décennie suivante que la politique de l’État hébreu changea de cap, lorsqu’il apparut que le transfert n’était plus ni réaliste ni faisable [...] et que s’amorça l’encerclement des citoyens arabes et leur mise à l’écart [...] au titre de menace pour la sécurité de l’État.¹»

Il ajoute que le premier Premier ministre israélien ordonna que le calendrier hébreu ne figure que sur les cartes d’identité des citoyens juifs, afin de distinguer visuellement les citoyens arabes² ; que les Arabes furent exclus de la planification des projets touchant à leur propre vie et que l’émergence d’un capital arabe fut délibérément entravée³ ; et qu’on s’empressa d’empêcher la tentative du président du conseil municipal de Kafr Yasif, Yanni Yanni, de créer une association des présidents des collectivités locales arabes, au début des années soixante.⁴

 

Le recrutement des Druzes

La communauté druze de Palestine traversait une situation économique désastreuse, marquée par une pauvreté profonde, dans les années qui suivirent la proclamation de l’État d’Israël. Le gouvernement israélien y vit une ouverture et exerça une pression constante pour contraindre la communauté à composer avec lui, en l’utilisant comme levier dans ses relations avec les Druzes de Syrie et du Liban.

C’est en travaillant sur les archives israéliennes que le professeur Qays Firro mit à nu ces mécanismes, dans des articles présentés lors de la même journée d’étude à Nazareth. Il y établit que le ministre de la Défense Moshe Dayan convoqua les chefs druzes en 1954, dans la localité de Nesher, et leur proposa le service militaire comme débouché économique susceptible de les sortir de leur crise.⁵

L’invitation s’étendit également à la communauté circassienne. Pour éviter toute intégration au sein de l’armée israélienne, on créa l’«Unité des minorités», dont les effectifs ne dépassèrent jamais quelques centaines d’hommes. Fait révélateur, cette unité relevait du ministère des Affaires étrangères et non de la Défense. Pour le professeur Qays, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait là d’une unité à vocation propagandiste et politique, destinée à arracher la communauté à ses racines, à son arabité et à son identité palestinienne, en la soumettant et en lui fermant tout chemin de retour.

Dans le même temps, le mouvement nationaliste Al-Ard fut pourchassé jusqu’à son éradication, et les journalistes et militants qui avaient continué à exercer individuellement après la Nakba se trouvèrent progressivement réduits au silence. La politique d’encadrement, de fragmentation et de soumission forcée suivait ainsi son cours.

 

La fin du régime militaire

Pendant deux décennies, les gouvernements israéliens pratiquèrent l’exclusion totale de la minorité palestinienne des appareils et institutions de l’État. La nationalité israélienne avait certes été octroyée, mais elle demeurait vidée de sa substance, ces populations restant dans les faits sous la tutelle de la police et des services de renseignement. Pour prévenir leur constitution en groupe national autochtone porteur de droits, on les dispersa, on les divisa, on alimenta les identités communautaires secondaires et on attisa les antagonismes entre composantes religieuses, confessionnelles, tribales et familiales, afin de briser toute confiance collective. Des restrictions à la liberté de mouvement et de propriété leur furent imposées, ainsi que des déplacements internes de leurs terres et de leurs maisons vers des lieux assignés par la police et les renseignements.

Cet état de choses dura jusqu’à la guerre de juin 1967, au cours de laquelle l’armée israélienne s’empara de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, du Sinaï et du plateau du Golan. Cette nouvelle expansion rendit caduque la gestion par l’état d’urgence, et les lois d’exception furent levées fin 1968, mettant ainsi fin au régime militaire.

La condition des Palestiniens de l’intérieur entra alors dans une nouvelle phase. Reconnus désormais comme citoyens, ils bénéficièrent d’un statut juridique rénové leur ouvrant le droit de vote et d’éligibilité, l’accès au marché du travail dans ses différents secteurs, ainsi que les services publics d’éducation, de santé et de protection sociale. Sur les plans économique et social, le changement fut réel et notable par rapport à la décennie précédente.

L’écart de revenu entre Palestiniens et Juifs n’a cependant toujours pas été comblé. Les infrastructures des villes, bourgades et villages palestiniens accusent un retard persistant, et les restrictions pesant sur l’expansion urbaine demeurent sévères.

De cette évolution surgirent de nouveaux défis pour la minorité palestinienne, liés à la terre, à la démographie, à l’éducation et à l’emploi, mais aussi des questions plus profondes touchant à l’identité et à l’appartenance, la nationalité israélienne leur étant imposée alors qu’ils constituent le peuple autochtone du pays. Une partie d’entre eux a tranché en assumant pleinement cette nationalité, mais la majorité continue de se considérer comme partie intégrante du peuple palestinien, tout en étant citoyenne d’un État qui occupe une autre fraction de ce même peuple. Ces contradictions ont engendré des élites capables d’une pensée profonde et moderne sur des questions que d’autres préfèrent éluder.

 

La criminalité organisée

Des gangs armés prolifèrent dans les villes de Lod, Ramle, Nazareth et Oum al-Fahm, recrutant de jeunes sans-emploi et exploitant les situations de marginalisation, de désespoir et d’abattement.

En 2024, le nombre de victimes de ces organisations criminelles atteignit 235 morts, en majorité de jeunes hommes. En 2025, le bilan s’alourdit à 252, et les enquêtes ne parvinrent à identifier des responsables que dans moins de 15 % des cas. Les services de sécurité israéliens se retrouvèrent dès lors accusés tantôt de tolérer le phénomène, tantôt de l’alimenter délibérément en se désintéressant de son élucidation. La colère populaire atteignit un seuil critique au sein de la société palestinienne et déborda en manifestations massives dans les villes et villages endeuillés.

Ce mouvement de protestation se transforma l’année dernière en pression sur les forces politiques palestiniennes pour qu’elles présentent un front unifié aux élections de la vingt-cinquième Knesset. Cette pression parvint à forcer un accord sur ce qui fut appelé la «Liste commune», réunissant le Mouvement arabe pour le changement du docteur Ahmad al-Tibi, le Front démocratique pour la paix et l’égalité d’Ayman Odeh, le Parti du Rassemblement national démocratique de Sami Abu Shehadeh, et la Liste arabe unifiée islamiste de Mansour Abbas. L’alliance ne tint pas : les listes se présentèrent séparément et n’obtinrent que 10 sièges contre 15 auparavant, enregistrant leur plus cinglant revers à la Knesset. Pendant ce temps, la criminalité organisée continuait sa progression et fit 66 victimes en trois mois, dont quatre femmes et trois adolescents.

Les Palestiniens d’Israël récoltèrent ainsi les fruits amers de leurs divisions politiques. Le bloc islamiste de Mansour Abbas avait choisi de s’allier aux partis sionistes et religieux et de participer aux gouvernements, le bloc de gauche communiste poursuivait sa ligne d’opposition et de revendication, le bloc du Rassemblement démocratique avait fait de la lutte contre l’«israélisation» son étendard, et le Mouvement arabe pour le changement restait davantage tourné vers le soutien à ses frères de Cisjordanie et de Gaza.

La singularité du bloc islamiste dans son ralliement aux droites israéliennes n’exonère pourtant pas les trois blocs laïcs de leur responsabilité dans cet échec. Leur incapacité à s’unir a amplifié les pertes en sièges et approfondi la marginalisation politique et sociale d’une minorité déjà fragilisée, impuissante face aux enjeux structurels qui la traversent et incapable d’endiguer une criminalité organisée que patronne, dans l’ombre, une bienveillance d’État.

 


Notes

1, 2, 3, 4 — Site Mada : https://www.madarcenter.org/

5 — Op.cit.

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