

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ.
Exalté comme une terre de sainteté, le Liban est aussi un pays où, hélas, les prêtres sont tués. Le nouveau recteur de l’Université Saint-Joseph, le père François Boëdec, a évoqué cette année (2026) dans le discours annuel sur l’état et l’avenir de l’Université la figure de l’un des premiers « martyrs » jésuites de la guerre civile: le père Alban de Jerphanion, haineusement abattu par un groupe d’hommes armés le 14 mars 1976, au croisement de l’église Mar Mikhaël, alors qu’il se rendait à l’aéroport pour y déposer un voyageur.
Les paroles du nouveau recteur ouvrent la voie à l’évocation du souvenir de cinq autres Jésuites « morts pour que vive le Liban », en particulier du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est en cours. Une biographie documentée a été consacrée à ce prêtre modèle par l’essayiste, romancière et journaliste Carole Dagher (Passion pour une terre délaissée, Lessius). Un complément à cet ouvrage, L’art de la réconciliation dans un Liban déchiré, vient de paraître, aux éditions Dar el-Machrek. Il est écrit par Francis Berkemeijer s.j., un compatriote et un contemporain du prêtre assassiné.
Ce nouvel ouvrage apporte des précisions sur les circonstances de la passion et de la mort violente de celui que l’on considère comme « un artiste de la réconciliation » ; un homme qui parvint, à force de travail, de tact, d’oubli de soi et de persévérance, à développer Barqa, un village maronite oublié de la Béqaa, au point que ses habitants n’ont plus senti le besoin de le quitter.
Car le plus grand exploit du Père Nicolas Kluiters est incontestablement d’avoir obtenu la réconciliation de deux familles de Barqa qui ne se parlaient plus. Révélés pour la première fois dans ce livre, les détails sur sa fin violente attestent de la courageuse et sainte mort à 45 ans d’un homme de Dieu, au terme d’indicibles souffrances ; ils révèlent aussi jusqu’où pouvaient aller la myopie, le cynisme et la cruauté de la dictature syrienne des Assad, dont les services de renseignement ne sont pas étrangers à sa mort.
Les chrétiens, le véritable défi
«Le miracle de ma vocation à Barqa, c’est que j’ai pu vivre comment des villageois qui luttaient entre eux sont devenus des hommes travaillant ensemble», écrit Nicolas dans son journal.
« A Barqa, il n’y a pas un foyer où ne trône une photo du Père Nicolas », assure l’auteur de la nouvelle biographie, responsable des archives de la compagnie. « Je crois que la réconciliation des familles de Barqa est son plus grand miracle », ajoute-t-il.
« Pour Nicolas, les tensions entre chrétiens et musulmans n’étaient pas le plus grand défi. Le véritable défi était surtout les vendettas entre les clans chrétiens, où l’on en arrivait souvent à des querelles de sang et où les membres des familles vivant dans le même village ne voulaient plus avoir de contact les uns avec les autres », explique encore le biographe.
Ces différends éclataient en particulier quand des mariages « par enlèvement » (khatifé) se produisaient, précise le Père Berkmeijer. Signes probables d’une évolution des mentalités vers la liberté de choix des conjoints, la génération des aînés pouvaient opposer à ces unions une rigidité de conduite absolue qui conduisait à la rupture totale entre familles, et parfois à des actes de vengeance.
On dit qu’il est plus facile de plier une barre de fer à mains nues que de changer des cœurs. Ce changement fut le miracle qui se réalisa à Barqa grâce au Père Nicolas. L’un de ses moyens était tout simplement le contact personnel. Il fit merveille avec un groupe de Palestiniens qui bloquaient la construction d’une chapelle dédiée à saint Charbel, près de pâturages de montagne où les chevriers de Barqa se rendaient en été. Les Palestiniens finirent par aider au coulage du toit.
Une région «abandonnée»
Arrivé au Liban en 1966, le Père Nicolas exerça son apostolat dans la partie nord de la plaine centrale de la Béqaa, une région principalement agricole qui, malgré la richesse de son sol, restait pauvre et négligée.
Le nouveau venu dut affronter la pauvreté spirituelle, culturelle et matérielle de son environnement rural. A Barqa, où son service pastoral se concentrait, deux clans d’une même famille maronite coexistaient sans se parler, se rendant à la messe du dimanche, dans deux églises distinctes, situées aux deux extrémités du village.
Dans cet environnement tribal, la loi de la vendetta était toujours en vigueur, et l’offense ne se « lavait » que dans le sang.
C’est à cette société chrétienne fruste qu’il accorda l’essentiel de son énergie, vivant plusieurs années sans maison, partageant la vie des habitants, mangeant et dormant chez eux. En authentique néerlandais, cet homme droit de tempérament dut s’habituer « au flou libanais ».
Barqa n’était pas son seul souci. Il se déplaçait beaucoup dans la région, assurant des catéchèses, des soirées évangéliques, des baptêmes, des sessions de formation à la première communion et des messes.
Autour de l’archipel de villages maronites dispersés aux pieds du Mont-Liban (versant oriental), tous les villages étaient chiites ou « mixtes ».
Abandonnés à eux-mêmes, placés dans une situation minoritaire, exposés aux tensions de la guerre et aux risques des déplacements hors de leur région, tous les habitants ne songeaient qu’à l’émigration.
Nicolas apprit très vite que le choix était clair : soit donner aux habitants les moyens de survivre, soit se résoudre à leur départ. Mais à ses yeux, il n’y avait pas à choisir : il se lança à corps perdu dans le développement du village. A cette fin, il décrocha même un diplôme d’assistant social de l’Ecole libanaise de formation sociale, aujourd’hui rattachée à l’Université Saint-Joseph.
Construction d'une route et de canalisations
En quelques années, il réussit à construire, avec la collaboration active des habitants, une route menant aux terres agricoles au-dessus du village ; là, il fit construire des rigoles en béton pour irriguer les arbres fruitiers - un substitut à la culture du haschich. Il réussit à faire construire une école complémentaire au centre du village, rapprochant ainsi ses deux parties en conflit, et obtint l'arrivée de religieuses de la Congrégation des Saints-Cœurs pour s'en occuper.
Sur le même site, grâce à l'Ordre de Malte, un dispensaire fut ouvert. Il put enfin mettre en place un atelier de couture en collaboration avec une usine de Beyrouth qui en assurait le matériau, créant ainsi du travail pour les femmes du village.
Aimer les hommes pour l’amour de Dieu ne vient pas tout seul. Pour le monde, le désintéressement n’existe pas. Pour un chrétien, le désintéressement est la seule vertu qui permet de surmonter l’ingratitude avec laquelle un travail est parfois accueilli.
Les composantes de cette sainteté du travail social du P. Nicolas n’ont pas encore été dégagées assez clairement pour être offertes en exemple. Disons qu’elle comprennent d’abord le professionnalisme dans l’exécution des tâches.
Le développement durable n’avait pas de secrets pour Nicolas Kluiters. Mais c’était un homme méthodique qui « haïssait l’improvisation », dit le Père Berkmeijer.
Elle comprenait aussi l’esprit de partenariat entre les familles de Barqa ou entre les familles et le clergé. Enfin, elle comprenait la non-discrimination absolue entre les bénéficiaires des projets accomplis.
Tous les villages entourant Barqa profitèrent de son dispensaire. Elle comprenait enfin l’amour de la pauvreté, la fraternité des pauvres. « C’est de la bouche des pauvres », dit son journal, que le Seigneur lui parlait le plus directement. »
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