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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Pourparlers avec Israël: Beyrouth prive l’Iran de la carte libanaise

Pendant que certains habitants de Beyrouth continuaient vendredi, 10 avril, d’inspecter les secteurs durement frappés mercredi par l’aviation israélienne, dans le cadre d’une attaque-surprise contre des cadres du Hezbollah implantés dans divers quartiers de la capitale, les raids aériens se poursuivaient au Sud contre plusieurs villages de la zone méridionale du pays. L’un de ces raids a fait 12 tués (des agents de la Sécurité de l’Etat), à Nabatiyeh. Mais en l’absence de développements majeurs au niveau des opérations militaires, ce sont les négociations directes entre le Liban et Israël, prévues au début de la semaine prochaine à Washington, qui focalisent au stade actuel l’attention des milieux diplomatiques et politiques locaux. Il ressort des informations qui étaient disponibles vendredi qu’une réunion préliminaire se tiendra mardi au bureau du Secrétaire d’Etat, Marco Rubio, entre l’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, et l’ambassadeur d’Israël, Yechiel Leiter. Cet entretien à trois permettra en toute vraisemblance de définir le cadre général ou les grandes lignes de l’ordre du jour des pourparlers libano-israéliens dans les domaines militaire, sécuritaire, politique et des relations bilatérales, dans une perspective de paix entre les deux pays. Le Liban devrait former sous peu des commissions ad-hoc qui seront chargées de mener les pourparlers bilatéraux avec les négociateurs israéliens dans les différents domaines d’intérêt commun. Il convient d’indiquer dans ce cadre que le Hezbollah s’est déclaré opposé à toute négociation directe entre le Liban et Israël. Dans l’après-midi de vendredi, quelques dizaines de partisans du parti pro-iranien ont organisé à Zokak el-Blatt, à Hamra ainsi que dans le centre-ville, notamment dans le secteur du Grand Sérail, des rassemblements pour dénoncer la position du gouvernement concernant les pourparlers avec Israël, oubliant à l’évidence que le Hezbollah avait négocié, indirectement, avec Israël au milieu des années 1990 (ce qui avait débouché sur les Arrangements d’avril), sans compter les pourparlers engagés en 2021-2022 par le parti pro-iranien avec Israël, par le biais de l’émissaire américain Amos Hochstein (par ailleurs ancien officier de l’armée israélienne) en vue de la délimitation des frontières maritimes entre le Liban et Israël. Les partisans du Hezbollah qui sont descendus dans la rue dans l’après-midi de vendredi sont sans doute trop jeunes pour savoir, en outre, que lors de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, le régime des mollahs iraniens avait eu recours à… Israël pour s’approvisionner en armes et en munitions afin de faire face à l’armée de Saddam Hussein, ce qui avait provoqué à l’époque le fameux scandale de l’Irangate. Il serait bon aussi de rappeler les négociations (directes) engagées entre le Liban et Israël en 1983, à la suite de la guerre de 1982 (« Opération Paix en Galilée »). Les négociateurs libanais et israéliens se réunissaient alors, face à face, alternativement à Khaldé et dans la ville israélienne de Netanya. Un enjeu stratégique Bien au-delà des surenchères populistes initiées par le Hezbollah, force est de relever dans le contexte actuel que l’enjeu des négociations directes avec Israël revêt pour le Liban un caractère hautement stratégique. Cet enjeu a été clairement défini jeudi, au cours du Conseil des ministres, par le président Joseph Aoun qui a souligné sans détour que « seul le Liban négocie pour lui-même, et nul ne peut négocier au nom du Liban ». L’allusion à la République islamique est évidente, dans la mesure où le pouvoir iranien insiste pour que le Liban soit inclus dans le cessez-le-feu conclu entre Téhéran et Washington. En clair, cela signifierait que l’Iran se serait octroyé, auquel cas, le droit de monopoliser la carte libanaise dans ses pourparlers avec l’Administration Trump. En s’engageant ainsi sur la voie des négociations directes avec Israël, le président Aoun et le gouvernement Salam réaffirment leur détermination à dissocier totalement le cas du Liban des manœuvres iraniennes, ce qui reviendrait à arracher la carte du Liban des mains de la République islamique. Cette dissociation est vitale pour le pouvoir libanais afin de garantir un règlement des contentieux avec l’Etat hébreu. Au milieu des années 1990, rappelle-t-on à cet égard, des négociations directes se déroulaient à Washington entre le Liban et Israël mais elles n’avaient pas abouti aux résultats escomptés car Beyrouth avait lié son aval à un accord avec Tel-Aviv au succès des pourparlers d’Israël avec le régime syrien, lequel s’était alors abstenu de signer avec le gouvernement israélien, ce qui avait torpillé l’accord libano-israélien. Le gouvernement Salam cherche ainsi manifestement à dissocier le cas du Liban du dossier iranien pour ne pas réitérer le précédent fâcheux de la concomitance déstabilisatrice des deux volets libanais et syrien à l’époque. Cette dissociation est d’autant plus fondamentale aujourd’hui pour le Liban que les Gardiens de la révolution ne semblent pas particulièrement enthousiastes à conclure un accord avec les Etats-Unis, comme l’indique leur position au sujet du détroit d’Ormuz. « Désormais, c’est nous qui déciderons quels paquebots seront autorisés à traverser le détroit », ont affirmé vendredi les Pasdaran. Une petite phrase qui risque, si elle se concrétise dans les faits, de torpiller bel et bien les pourparlers d’Islamabad, censés s’ouvrir samedi.

Le Liban rompt l'unité des trajectoires avec l'Iran
Par
Khairallah Khairallah
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L'annonce de l'ouverture de négociations libano-israéliennes, sous présence américaine, à Washington, ne constitue qu'une première étape sur une longue route qui préparera la séparation entre les trajectoires iranienne et libanaise. Elle devrait également ouvrir la voie, du moins en théorie, à un traité de paix entre le Liban et Israël, à l'instar du traité égypto-israélien de 1979 et de l'accord de paix jordano-israélien de 1984. Ce qui se joue désormais, c'est la capacité du Liban à recouvrer son indépendance de décision et à dissocier celle-ci de la décision iranienne, comme il avait su jadis rompre l'unité de trajectoire avec la Syrie sous les règnes successifs de Hafez el-Assad puis de Bachar el-Assad. L'un comme l'autre avaient brandi le slogan de l'«unité des volets et des destins» avec le Liban, exploitant ce levier dans tout marchandage avec Washington et dans le maintien de cet état de ni-guerre ni-paix qui caractérise depuis si longtemps le Proche-Orient. L'année 2026 sera-t-elle celle où sera enterré l'accord du Caire ? Cet accord, signé en 1969, est à la racine même de la tragédie libanaise. Il aura fallu, semble-t-il, cinquante-sept ans de guerres entre Libanais et de guerres que d'autres ont menées sur le sol libanais, pour que le pays parvienne enfin à se défaire de cet accord et de ses séquelles. Ce qui demeure établi, du moins pour l'heure, c'est que le Liban entend fermement, sous l'impulsion du président de la République Joseph Aoun et du président du Conseil Nawaf Salam, rejeter toute tentative iranienne de négocier en son nom. Certes, le Liban cherche, par leur entremise, à parvenir à un cessez-le-feu provisoire, à l'image de l'accord que la «République islamique» a conclu avec les États-Unis ; mais il refuse tout autant de se retrouver englouti dans les négociations américano-iraniennes vouées à l'échec, surtout si Téhéran s'arc-boute sur des exigences que rien ne saurait satisfaire. Rien ne justifie que le Liban continue à payer le prix des aventures d'un régime iranien qui n'a ménagé aucun effort pour en faire l'une de ses colonies. Téhéran en était même venu, à une certaine période, à considérer Beyrouth comme une capitale arabe sous son emprise directe et comme une fenêtre ouverte sur la Méditerranée, tandis que le Liban-Sud se transformait, dans une phase similaire, en simple boîte aux lettres entre la «République islamique» d'un côté et l'État hébreu de l'autre. Il est grand temps de mettre un terme à une mascarade qui a trop duré. L'unité de trajectoire entre le Liban et l'Iran n'est que le pendant de ce qu'avait été l'unité de trajectoire entre le Liban et la Syrie. La «République islamique» s'accroche au Liban comme à la dernière carte qui lui reste dans la région, alors même qu'elle conserve une mainmise sur l'Irak et sur une partie du Yémen où les Houthis se trouvent aujourd'hui dans un embarras croissant, tributaires qu'ils sont d'un État arabe du Golfe pour verser les salaires des fonctionnaires dans les territoires qu'ils contrôlent encore, à commencer par Sanaa. La démarche du Liban témoigne d'une intelligence remarquable, quand bien même la première session de négociations directes avec Israël, attendue prochainement, revêtira un caractère essentiellement formel. Il reste utile de noter que l'acceptation par l'État hébreu de tenir cette session est intervenue vingt-quatre heures après les frappes qu'il avait lancées sur divers sites à Beyrouth, manière pour lui d'affirmer qu'il demeure en mesure d'intervenir à l'intérieur du Liban et qu'il tient les rênes de la décision politique dans le pays. Le Liban a-t-il saisi le message israélien, qui signifie avant tout que l'État hébreu est déterminé à aller jusqu'au bout dans la liquidation du Hezbollah, et qu'il n'envisage aucun retrait du Sud-Liban en l'absence d'un accord de paix préalable? La question de fond n'en demeure pas moins entière, car si les négociations de la «République islamique» avec le «Grand Satan» américain sont licites, en vertu de quelle logique celles du Liban avec le «Petit Satan» israélien seraient-elles prohibées ? Le Liban a finalement choisi de servir ses propres intérêts et non ceux de l'Iran, au service duquel le Hezbollah avait mobilisé toutes ses ressources, en obéissant aux ordres et aux directives des Gardiens de la Révolution. Le Liban sait désormais pertinemment que l'armement du Hezb signifie la pérennisation de l'occupation, son approfondissement et sa consécration, et que cet armement constitue un facteur de faiblesse et non de force, sous quelque forme que ce soit. Sans conteste, le Liban livre une bataille d'envergure, dont les enjeux ne le cèdent en rien à ceux de la bataille pour sortir de la tutelle syrienne en 2005, à la suite de l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons, le quatorzième jour de février de cette année-là. Ce qui peut aider le Liban dans cette bataille, c'est que la majorité des Libanais est désormais convaincue que l'armement signifie le maintien de l'occupation israélienne, et que la seule voie pour s'en affranchir réside dans des négociations directes avec Israël, devenues inéluctables. Le Liban vaudrait-il moins que l'Égypte ou que la Jordanie? Il ne reste au Liban d'autre option que la négociation directe, à laquelle il lui appartient de se préparer en constituant une délégation aussi représentative que possible des forces politiques actives, y compris de celles qui incarnent un poids chiite. Les chiites ont des intérêts radicalement différents de ceux de l'Iran et du Hezbollah, dans la mesure où ils ont tout à gagner à ce que l'occupation israélienne prenne fin, à ce que les habitants des villages dévastés y retournent et que ceux-ci soient reconstruits, plutôt que de voir les déplacés se transformer en bombe à retardement à l'échelle libanaise tout entière, et plus particulièrement au cœur même de Beyrouth. Ce qui peut enfin aider le Liban à avancer résolument dans ses négociations avec Israël, c'est la perte par l'Iran de sa carte syrienne. Depuis qu'elle s'est débarrassée du régime alaouite, la Syrie ne constitue plus un instrument de pression sur le Liban officiel ni sur les Libanais. Nul doute que cela aidera le pays à se dégager de l'emprise iranienne, afin que le Liban soit le Liban et l'Iran soit l'Iran, et que cesse enfin la mascarade portant le nom d'«unité des fronts» et d'«axe de la résistance».

Liban: décréter ne suffit plus, il faut agir

Le Liban n'a plus le luxe des ambiguïtés. Dans un contexte d'effondrement généralisé — économique, institutionnel et social d'une part et de guerre impitoyable sur notre pays — une vérité s'impose avec une urgence absolue: il ne peut y avoir de redressement ni de confirmation du rôle de l'état sans rétablissement plein et entier de son autorité. Or, sur ce point essentiel, une avancée majeure a déjà été actée: la décision claire d'affirmer le caractère illégal de la formation militaire du Hezbollah et la concentration des armes entre les mains des forces armées légitimes. Cette décision est juste. Elle est nécessaire. Elle est vitale. Mais aujourd'hui, elle reste insuffisamment appliquée. Entre décision et exécution: le fossé dangereux Le Liban souffre moins d'un déficit de textes ou de positions que d'un déficit d'exécution. Trop souvent, les décisions souveraines sont prises… puis laissées en suspens, vidées de leur substance par l'inaction, les compromis ou la peur de l'affrontement. Dans ce contexte, le maintien par le Hezbollah d'une capacité militaire autonome, en contradiction directe avec cette décision de l'État, constitue un défi frontal à l'autorité nationale. Ce n'est pas seulement une anomalie institutionnelle: c'est une remise en cause du principe même de souveraineté. Face à cela, l'ambiguïté n'est plus une option. L'attentisme non plus. L'exigence de fermeté Ce qui est désormais attendu des autorités politiques libanaises est clair: traduire la décision en actes. Avec méthode, avec responsabilité, mais surtout avec fermeté. Il ne s'agit pas d'une escalade, ni d'une posture. Il s'agit d'un impératif régalien. Toute complaisance prolongée ne fera qu'aggraver les fractures internes et exposer davantage le pays aux turbulences régionales. Les Forces armées libanaises doivent être placées au cœur de cette dynamique. Elles disposent de la légitimité nationale et de la confiance d'une large partie de la population. Encore faut-il leur donner les moyens politiques et opérationnels d'assumer pleinement leur rôle. Sortir de la peur Le véritable obstacle aujourd'hui n'est pas l'absence de solutions. C'est la peur de les mettre en œuvre. Peur des tensions. Peur des réactions. Peur du coût politique à court terme. Mais l'histoire récente du Liban nous enseigne une chose : le coût de l'inaction est toujours plus élevé que celui du courage. Chaque recul de l'État a été payé par un affaiblissement durable de ses institutions et une détérioration des conditions de vie des citoyens. Il est temps d'inverser cette logique. Un appel à la mobilisation citoyenne Dans cette phase décisive, la responsabilité ne repose pas uniquement sur les dirigeants. Elle incombe également à la société dans son ensemble. Un mouvement populaire, pacifique mais déterminé, doit émerger pour soutenir l'application effective des décisions de l'État. Non pas contre une partie des Libanais, mais en faveur d'un principe fondamental: un seul État, une seule autorité, une seule force armée légitime. Ce soutien est essentiel pour donner aux décideurs le courage d'agir et pour isoler politiquement toute forme de refus de se conformer à la légalité nationale. L'heure de vérité Le Liban est à la croisée des chemins. Soit les décisions souveraines restent des déclarations sans lendemain, et le pays poursuit sa lente érosion. Soit elles sont enfin appliquées avec la détermination qu'exige la gravité de la situation, et une perspective de redressement redevient possible. Le choix est là. Il est clair. Décréter ne suffit plus. Il faut agir.

Guerre ouverte... Les négociations, vers où?

Pour la première fois, la Chine engage tout son poids politique international dans le sillage du Pakistan, de l’Arabie saoudite, de la Turquie et de l’Égypte, afin de préparer un théâtre de négociations américano-iranien susceptible de produire une solution fondée sur un cessez-le-feu, et non sur la fin de la guerre comme l’avait exigé Téhéran. L’entreprise semble avoir porté ses fruits, puisqu’Islamabad a commencé, dès hier, vendredi 10 avril, à accueillir les deux délégations dans le même hôtel. Ce glissement dans l’initiative de médiation dit beaucoup sur la capacité de Pékin à influer directement sur la décision iranienne, et révèle en même temps la convergence de sa position stratégique avec celle des quatre pays autour d’un objectif commun : mettre fin à la guerre sans renverser le régime à Téhéran et sans laisser la violence déborder vers des extrémités qu’aucun acteur ne serait en mesure de maîtriser. Sans le contrepoids chinois, pourtant, les quatre pays seraient incapables d’assurer la présence iranienne à la table des négociations ou d’offrir les garanties nécessaires à leur succès. Ce constat renvoie à son tour à la nature des équilibres qui prévalent au Moyen-Orient entre les puissances régionales — Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie — des équilibres qui ne sont ni tranchés ni suffisamment structurés pour générer une solution moyen-orientale indépendante de Washington d’abord, puis de la Chine, de la Russie et de l’Union européenne ensuite. C’est précisément ce qu’on pourrait désigner par l’expression de «fluidité géopolitique»: une configuration qui autorise le terrain à produire des faits nouveaux pesant sur l’équation régionale et internationale dans sa globalité, et qui permet également d’ajuster les priorités que Washington, en tant que pôle dominant, entend faire valoir, lui qui a projeté sa puissance militaire depuis l’Extrême-Orient vers la région pour préserver un statut auquel il n’est pas disposé à renoncer, quand bien même il lui en coûterait une guerre sans terme. La queue qui remue le chien Lors d’un entretien accordé à CNN le 3 avril, le prince saoudien Turki al-Fayçal a qualifié le conflit de «guerre de Netanyahu», une guerre destinée, selon lui, à détourner l’attention des agissements intérieurs du Premier ministre israélien à Gaza et en Cisjordanie occupée, avant d’invoquer l’image de la queue qui remue le chien pour suggérer que c’est le Premier ministre israélien qui aurait entraîné le président américain dans cette bataille, et non l’inverse. La métaphore est sévère, et elle pointe un dysfonctionnement profond au sein de l’appareil politique américain, car pareille situation contredit la logique que l’on est en droit d’attendre d’un État comme les États-Unis lorsqu’il engage une guerre au Moyen-Orient, ce cœur du vieux monde que l’on dit désormais nouveau. Après les propos du prince saoudien, homme chevronné des affaires sécuritaires et politiques, la déclaration du secrétaire d’État Marco Rubio au New York Times du 8 avril a décrit Netanyahu comme «un vendeur habile, passé maître dans l’esquive», qui aurait «trompé une nouvelle fois l’administration» en faisant miroiter la possibilité d’un renversement du régime à Téhéran plutôt qu’une stratégie de confinement. Parallèlement, la presse israélienne a révélé que le Département d’État, la CIA et les états-majors du Pentagone n’avaient pas souscrit aux évaluations de Netanyahu ni aux rapports du Mossad, ce qui a conduit aux démissions et aux révocations que l’on sait, et a alimenté une confusion politique de plus en plus visible dans les prises de parole présidentielles. C’est ainsi que la politique définitive de la Maison-Blanche a fini par confier la conduite des négociations à Karachi au vice-président J.D. Vance, précisément celui que l’on connaît pour son opposition de principe à la guerre. On comprend dès lors sans peine que le prince Turki al-Fayçal ait tiré cette sonnette d’alarme, cherchant à attirer l’attention sur la gravité de ce qui se tramait à Washington et sur le rôle singulier que s’était arrogé Netanyahu. Il donnait également un signal ferme quant à la constance des orientations officielles du royaume, qui n’a nullement abandonné sa stratégie visant à produire une solution fondée sur l’équilibre des intérêts, en réponse à l’ambition hégémonique de Netanyahu sur la région. Maintenant que Netanyahu a été court-circuité par Trump, il vaut la peine de rattacher cette inflexion des priorités au sommet de la hiérarchie américaine, en premier lieu à la personnalité du président Trump, en second lieu à la répartition des pouvoirs dans le système politique américain, et enfin à l’équilibre des forces qui animent cet État avec ses institutions politiques, militaires et sécuritaires d’une ampleur considérable — ce qui fait de la décision politique le produit complexe d’équilibres internes à tous les niveaux. C’est ainsi que la question des négociations s’est résolue par un retour à la politique de confinement du régime iranien. L’outrecuidance d’un ambassadeur C’est depuis Koweït City que l’ambassadeur iranien dans ce pays, Mohammad Toutounji, s’est révélé au grand public par sa déclaration à l’AFP du 7 avril, appelant à déployer tous les efforts possibles «pour prévenir la catastrophe», au motif que Téhéran répondrait aux menaces extérieures par des mesures touchant à «la sécurité et à la stabilité des États du Golfe». Cette rhétorique fait écho à l’outrecuidance du même ambassadeur qui, à Beyrouth, n’avait jamais été accrédité et n’avait pourtant pas quitté le pays, en dépit de la décision formelle des autorités libanaises. Il s’agit là d’une pratique courante dans la diplomatie milicienne de l’Iran, qui consiste à couvrir le recul de la direction suprême sur ses positions premières, tout en maintenant un double langage, l’un destiné à l’administration américaine, l’autre au peuple iranien et aux peuples de la région. Les documents remis à la Maison-Blanche ont dévoilé un visage officieux que l’on ne donne pas à voir. Si Téhéran avait véritablement campé sur ses positions et refusé de satisfaire aux demandes essentielles figurant dans le document américain, le vice-président des États-Unis ne se serait pas déplacé pour rencontrer le président du parlement iranien, d’autant que la guerre a épuisé les capacités globales du régime et ne lui a laissé qu’une partie de son stock de missiles et de drones, ainsi que quelques millions de partisans capables de combattre le peuple iranien chaque fois qu’il descend dans la rue pour manifester. Le mercredi noir La réussite des médiateurs a représenté un revers cuisant pour Netanyahu, désormais court-circuité par Trump, qui a tranché conformément à l’intérêt américain en premier lieu, sans même consulter son interlocuteur israélien cette fois-ci, se contentant de l’en informer après coup. C’est ce moment précis qui a, je crois, poussé la direction israélienne à lâcher sa folie sur la ville de Beyrouth, déversant ainsi sa frustration politique dans une journée criminelle qui ressortit à la «guerre d’extermination à Gaza». Sans la position adoptée par l’État libanais, la direction israélienne à ses trois niveaux, politique, militaire et sécuritaire, aurait cherché à faire basculer la guerre de son mode précédent vers le mode gazaoui d’extermination. C’est pourquoi le sort des négociations au Pakistan, qu’elles aboutissent ou qu’elles échouent, importe moins pour le Liban que la réussite de sa démarche visant à séparer sa cause existentielle du dossier des «arènes», selon la terminologie qu’affectionne Téhéran. Il s’agit désormais de la bataille des négociations directes avec Israël pour le salut du Liban et sa délivrance, à travers une vision globale de ce que doit être l’État libanais et de la manière de mettre fin à cette guerre sur la base d’une victoire de la souveraineté et de la garantie de la sécurité des personnes et d’une vie digne. Ce jour-là, nous pourrons dire que le discours d’investiture et la déclaration ministérielle auront été la sage-femme qui a mis au monde la nouvelle République telle que son peuple la souhaite et l’accepte.

Qu’avons-nous à faire de cet Accord provisoire de cessez-le-feu?

Pour une victoire éclatante, ce n’en fut pas une! Donald Trump, craignant de s’engouffrer dans le golfe Persique, a trouvé une porte de sortie en modérant ses ambitions. Plus question de changer le régime de wilayat al-Faqih, ni de mettre radicalement fin au nucléaire iranien (1). Avec l’Accord d’Islamabad du 7 avril, il devra se contenter d’un prix de consolation: la réouverture des voies de communication et une libre circulation dans le détroit d’Ormuz « en coordination avec les forces armées iraniennes ». La victoire est-elle pour autant celle des ayatollahs ? Assurément, que non! Javad Zarif et « Foreign Affairs » Si l’Iranien a fait preuve de résilience, ses forces sont, en revanche, épuisées et son pays exsangue. Et qui plus est, ses négociateurs à Islamabad vont semble-t-il abandonner leur proxy libanais à son sort. Téhéran ne va pas l’admettre formellement, mais Javad Zarif l’a cependant laissé entendre dans un article de la revue Foreign Affairs (2). Cet ex-ministre des Affaires étrangères iranien avait saisi l’occasion d’une contribution académique (?) pour proposer une feuille de route mettant fin au conflit régional qui fait rage: il y préconisait des concessions réciproques entre belligérants, une désescalade et une normalisation diplomatique. En contrepartie de la levée des sanctions américaines et de l’interdiction frappant la vente de ses hydrocarbures, l’Iran réduirait drastiquement son programme d’enrichissement de l’uranium qui serait d’ailleurs sous supervision internationale, etc. La sécurité régionale ayant étant assurée, le golfe Persique deviendrait une zone de prospérité et d’échanges fructueux. Dans cette vision idyllique de l’avenir, plus question d’exporter la révolution islamique. Ce qui expliquerait pourquoi on y trouve nulle mention de notre Proche-Orient méditerranéen, et encore moins de la cause palestinienne ou de la mosquée Al-Aqsa ! Curieux quand même que Javad Zarif ne nous dise pas quel sort il compte réserver au Hezbollah. Compte-t-il le sacrifier comme pion sur l’échiquier politique ? (3) Les « Ténèbres Éternelles » et l’Accord d’Islamabad Le plan proposé par Zarif suggère qu’on doive laisser l’Iran déclarer une victoire stratégique, afin qu’il ne perde pas la face et qu’il puisse entamer des négociations avec le grand Satan. Et d’ailleurs, c’est ce qui est arrivé : à peine le cessez-le-feu était-il proclamé, que le Hezbollah, et pas seulement l’Iran, affirmait être à « l’aube d’une grande victoire historique ». Il n’empêche que la milice iranienne appela cependant les déplacés du Sud, de Dahiyé et de la Békaa « à faire preuve de patience, à rester ferme» et à ne pas rentrer dans leurs foyers avant qu’elle n’ait donné le feu vert. À raison d’ailleurs, puisque ledit cessez-le-feu, qui supposément consacrait la victoire iranienne, ne concernait guère le théâtre d’opérations libanais. Le Liban n’était pas censé jouir de l’arrêt des combats. D’ailleurs, Eyal Zamir, le chef d’état-major israélien allait déclarer en date du 8 avril: «nous continuerons à frapper le Hezbollah terroriste et à exploiter chaque opportunité …Les frappes se poursuivront dans le cadre de l’opération «Ténèbres Éternelles». Alors, à ceux de nos concitoyens qui ont crié victoire trop tôt, nous disons: n’allez pas vous méprendre sur les intentions de Benyamin Netanyahu. Pour ce qui est de sa frontière Nord, celui-ci a opté pour l’escalade tous azimuts. Et il tient à nous le rappeler à toute heure par des frappes multipliées, de l’air de dire: «Je ne suis pas lié par l’Accord d’Islamabad». Et d’ajouter : «Libanais, vous servez de boucliers humains au Hezbollah!» Postface A l’heure où le Liban officiel s’apprête à démarrer des négociations de paix à Washington avec l’État d’Israël, on peut s’attendre à un coup fourré de la part de la République Islamique. Cette dernière, qui risque de perdre l’usage de son proxy, le parti de Dieu, cherchera à court-circuiter le gouvernement et n’hésitera pas à attiser un conflit civil entre libanais si cela pouvait servir ses intérêts. Perdu pour perdu, le Hezbollah servirait encore une fois à semer le chaos ! 1-À signaler que la version en farsi de l’Accord de cessez-le-feu stipule la poursuite de l’enrichissement de l’uranium dans le cadre du programme nucléaire iranien. Cette adjonction ne figure pas dans la version originale, qui circule en langue anglaise dans les cercles des diplomates et des journalistes. Et ce n’est pas le seul exemple d’inadéquation entre les deux versions. 2- Javad Zarif, “How Iran should end the war, A deal Teheran could take”, Foreign Affairs, April 2026. Pour n’avoir pas pris en considération les intérêts nationaux, cet article a aussitôt valu à son auteur un blâme de la part des autorités iraniennes. 3-Aussi les menaces iraniennes de se retirer de l’Accord, suite au carnage du « mercredi noir », ne seraient que de pure forme ! Qu’un écran de fumée et un subterfuge pour masquer leurs intentions réelles !

Ni arène ni chair à canon
Par
Mona Fayad
Publié

Dix minutes ont suffi pour que Beyrouth et les autres régions subissent les attaques israéliennes les plus féroces qu'elles aient connues. Il en a résulté des centaines de morts et des milliers de blessés. Tout cela s'est produit après la conclusion de l'accord opaque entre l'Amérique et l'Iran sur le cessez-le-feu. Israël, sous la conduite d'un Netanyahu peu disposé à accepter un accord quelconque qui le ramènerait à la difficile réalité intérieure israélienne, a voulu signifier à tous que la déclaration iranienne d'inclure le Liban dans cet accord était nulle et non avenue. L'Iran la récuse verbalement, tout en continuant de son côté à respecter l'accord. Quant au Hezbollah, disséminé aux quatre coins du pays et mêlé à la population civile, il a déclaré s'y tenir et s'est, jusqu'à présent, abstenu de riposter à Israël, si ce n'est par quelques roquettes lancées sur Kiryat Shmoneh. Le Liban est officiellement une arène livrée aux violations, avec le consentement de ce gouvernement-là même qui a ensuite décrété un deuil national pour les victimes. Quant au peuple libanais, c'est sur son gouvernement et ses responsables qu'il a décrété, lui, le deuil. Celui qui vit à l'intérieur de la guerre n'est pas sommé de comprendre, mais seulement de témoigner et de demeurer humain autant que possible. C'est ce que je ferai. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas une terre ouverte au règlement de comptes, ni une carte sur laquelle d'autres tracent leurs lignes de feu selon leurs propres intérêts. Nous sommes des êtres humains, avec des noms, des maisons, des enfants, et une mémoire déjà suffisamment chargée de guerres que nous n'avons pas choisies. Et pourtant, à chaque fois, le même rôle nous est réimposé, celui d'être l'arène et le couloir, le messager et le front, la victime permanente. On nous bombarde pour qu'une puissance envoie ses signaux, on nous détruit pendant que d'autres négocient ailleurs, on nous tue parce que nous avons eu le malheur de naître à cet endroit du monde. Nous refusons tout cela. Nous refusons de prendre part à une guerre dans laquelle nous n'avons ni mot à dire, ni intérêt engagé, ni pouvoir de l'arrêter. Nous refusons d'être réduits à une simple carte entre les mains d'un axe quelconque, et de nous voir sommés de mourir en silence sous de grands slogans qui ne nourrissent pas nos enfants et ne protègent pas nos maisons. Nous refusons d'être des vassaux, que ce soit de l'Iran ou de quiconque. Nous refusons que notre terre, nos vies et notre avenir soient régis par des décisions venues de l'extérieur de nos frontières, sous la bannière d'un État théocratique qui ne voit en nous qu'un prolongement de son influence et un bouclier pour sa protection. Nous refusons qu'une société entière soit prise en otage et précipitée dans des batailles qui dépassent ses capacités et sa volonté, pour qu'on lui demande ensuite de célébrer le sacrifice. Quel sacrifice serait-ce là que celui que ses propres auteurs n'ont pas choisi, et quelle résistance que celle qu'on impose aux gens par la force? Tout autant que nous refusons qu'on prétende nous instruire sur Israël, sa perfidie et sa barbarie, nous refusons simultanément les pratiques barbares d'Israël lui-même ; nous refusons qu'il demeure au-dessus de toute reddition de comptes, et qu'un État fondé sur la force et l'occupation continue à nous menacer, à nous bombarder, à détruire nos villes, en justifiant chacun de ces actes au nom de la sécurité. Quelle sécurité serait-ce là, édifiée sur les ruines des autres? Si les Palestiniens avaient un jour obtenu leurs droits, si la justice avait jamais existé dans cette région, ni l'Iran ni personne d'autre n'aurait pu exploiter cette brèche béante pour nous faire chanter, et nous ne nous serions pas retrouvés en première ligne des guerres des autres. Nous sommes les victimes de deux équations meurtrières, l'une étant celle d'une occupation sourde aux droits d'autrui, et l'autre celle d'une instrumentalisation qui ne voit en nous qu'un outil. Entre les deux, on nous broie. Mais en dépit de tout cela, nous proclamons aujourd'hui qu'il suffit. Qu'il suffit d'être utilisés, qu'il suffit d'être pris en otages, qu'il suffit d'être tués au nom de causes dont la gestion ne sert en rien nos intérêts. Nous voulons un État véritable, non l'ombre portée d'un autre, impuissant à exercer sa propre autorité, mais un État qui décide souverainement de la guerre et de la paix plutôt que de se les voir imposer. Nous voulons une armée unique, une décision unique, une souveraineté indivisible. Ces mots peuvent sembler dérisoires face au grondement des avions, à la pluie des roquettes et au chaos du sang et des corps mutilés. Mais la parole est, en vérité, la plus puissante des armes que nous possédions. Car la guerre commence quand on dépouille l'être humain de sa voix, et elle finit, tôt ou tard, quand il la recouvre. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas du combustible. Nous sommes des êtres humains… Nous voulons simplement vivre.