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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Gibran Khalil Gibran: un pont de lumière entre l’Orient et l’Occident (3/3)

Comme nous l’avons vu précédemment, Gibran Khalil Gibran est un artiste aux multiples facettes, à la fois poète, penseur, écrivain et peintre de grand talent. Bien qu’il soit principalement connu en Occident pour son œuvre littéraire Le Prophète , publiée dans de nombreuses langues, son travail pictural est tout aussi remarquable et a été reconnu de son vivant. « L’art est l’expression de la pensée par le pinceau, le ciseau, la plume ou le chant. C’est l’étincelle divine qui brûle en chacun de nous. » « Je voudrais peindre ce qui se trouve au plus profond du cœur humain. » Gibran montre des aptitudes pour le dessin dès l’enfance. En 1904, ses premiers dessins sont exposés au studio de Fred Holland Day à Boston, grâce à Mary Haskell, son mentor. En 1908, encouragé par cette dernière, il rejoint l’Académie Julian ainsi que l’atelier d’Auguste Rodin à Paris, afin de parfaire sa technique picturale. Cette rencontre avec Rodin marque sa vision du corps humain. Ce dernier compare d’ailleurs Gibran à William Blake. Comme Blake, Gibran illustre ses propres textes afin de créer une œuvre «totale» où le mot et l’image se répondent. À Paris, il est également l’élève du peintre Pierre Marcel-Béronneau, dont les qualités et les inspirations mystiques lui plaisent particulièrement. Gibran, le peintre comme Gibran l’écrivain, est une synthèse entre deux mondes: d’un côté les États-Unis et sa formation académique parisienne, et de l’autre ses racines libanaises, baignées dans la beauté et la spiritualité mystique de la montagne libanaise. «Méditation intérieure, 1914». Huile sur toile. (Musée Gibran Khalil Gibran) Son œuvre Gibran était essentiellement un autodidacte. Il a produit une œuvre artistique considérable. Dès ses débuts, ses travaux ont été exposés dans des galeries prestigieuses, notamment à la Montross Gallery et chez M. Knoedler & Co, à New York. Son style: le symbolisme mystique « L’art ne consiste pas à copier la réalité, mais à capturer l’émotion que cette réalité éveille en nous. » L’œuvre picturale de Gibran est une extension de sa philosophie. Ses œuvres ne sont pas faites pour être simplement regardées, mais pour être méditées. Le style de Gibran relève d’un symbolisme romantique et spirituel, qui ne s’inscrit pas dans les courants de son époque comme le cubisme ou le fauvisme. Il donne la primauté au corps humain, qui est pour lui le temple de l’âme, «la beauté à l’état pur». À travers les traits humains, il cherche à se rapprocher de Dieu et à montrer l’unité de l’univers. Ses personnages, souvent nus, représentent l’humanité dans son état de pureté originelle, débarrassée des conventions sociales. Les corps aux contours flous et éthérés semblent surgir d’un brouillard ou d’un rêve, suggérant que l’esprit est en train de se libérer de la matière. Gibran utilise souvent des tons sourds, des dégradés de brun, de bleu pâle et de beige rosé. Ses lavis sont légers, presque transparents. Il excelle dans le dessin à la mine de plomb, le fusain et l’aquarelle. Ses peintures à l’huile conservent la même douceur diffuse, privilégiant moins le réalisme que l’émotion. «La Joconde triste, 1914». Huile sur toile. (Musée Gibran Khalil Gibran) Où voir ses œuvres? La plus grande collection se trouve au Musée Gibran à Bécharré, au Liban. On peut également voir ses œuvres dans les plus grands musées américains, notamment le Metropolitan Museum of Art de New York, le Museum of Fine Arts de Boston, le Newark Museum, ainsi qu’au Mathaf, au Qatar. Le Musée Gibran Le musée est situé à Bécharré, sa ville natale, dans la vallée de la Qadisha, au sein de l’ancien monastère Mar Sarkis (Saint-Serge), un site troglodytique dont les origines remontent au VIIe siècle. À la fin de sa vie, Gibran a souhaité acquérir ce monastère pour en faire sa retraite et, éventuellement, son lieu de sépulture. Après sa mort, sa sœur Miriana, aidée par Mary Haskell, a racheté les lieux afin d’exaucer son vœu. Le musée, qui a officiellement ouvert ses portes en 1975, s’étend sur seize salles et abrite le tombeau de Gibran ainsi que plus de 440 œuvres originales. On y trouve également ses objets personnels, sa bibliothèque privée, son mobilier new-yorkais, ses manuscrits et, surtout, sa Bible. Le site est géré par le Comité national Gibran, qui veille jalousement à la préservation et à la transmission de son héritage culturel. «L’exilé de l’amour, 1914». Huile sur toile. (Musée Gibran Khalil Gibran) (Re)découvrir Gibran « Quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez enfin à monter. » Le seul moyen de (re)découvrir Gibran, le peintre, est de visiter son musée à Bécharré et de s’imprégner de l’atmosphère particulière du lieu et de la nature alentour, puis de prendre le temps de méditer devant ses tableaux. Quant à l’écrivain, il faudrait se procurer ses œuvres complètes et les lire petit à petit dans leur langue d’origine, en savourant chaque mot comme un nectar précieux. « Un peu de temps, un moment de repos sur le vent, et une autre femme m’enfantera. » ( Le Prophète ) Lire aussi: Gibran Khalil Gibran: un pont de lumière entre Orient et Occident (1/3) Gibran Khalil Gibran: un pont de lumière entre Orient et Occident (2/3)

La Jordanie, quatre-vingts ans après l'indépendance
Par
Khairallah Khairallah
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Ce n'est nullement un hasard si le Royaume hachémite de Jordanie, qui célèbre ce vingt-cinq mai le quatre-vingtième anniversaire de son indépendance, est devenu l'une des pierres angulaires de la sécurité arabe, ou de ce qu'il en reste. Toutes les théories qui avaient sous-estimé la Jordanie ont fini aux poubelles de l'histoire, car il s'est avéré que ce pays n'a jamais perdu son rôle sur la scène régionale. La Jordanie a tenu bon en dépit de toutes les secousses internes et des tempêtes qu'elle a traversées, et en dépit des bouleversements profonds qu'a connus la région. En 1921, l'année même où fut proclamé l'émirat de Transjordanie, une conférence réunit au Caire les figures de proue de la politique britannique sous la présidence de Winston Churchill. Lawrence d'Arabie y assistait, aux côtés de la plupart des experts britanniques des affaires arabes, irakiennes et régionales, la Palestine au premier chef. Au premier rang de ces personnalités se trouvait Lady Gertrude Bell, considérée alors comme la figure britannique la plus influente en Irak et dotée du plus grand ascendant sur ce pays. C'est elle qui dressa la carte actuelle de l'Irak et joua un rôle déterminant dans l'installation des Hachémites à Bagdad et le couronnement de Fayçal ibn Hussein. Avec le recul des années, il est apparu que la conférence du Caire, qui visait à diviser la région en zones d'influence entre la Grande-Bretagne et la France, s'était soldée, sur le plan de ses résultats, par un échec retentissant à tous égards. Parmi les manifestations les plus saillantes de cet échec figurent le coup d'État militaire sanglant qui renversa la monarchie irakienne en 1958 et, avant cela, la guerre de Suez en 1956, qui consacra le déclin de la Grande-Bretagne impériale, celle sur laquelle «le soleil ne se couchait jamais»… L'un des faits marquants de la conférence du Caire fut la sous-estimation du prince Abdallah ibn Hussein, placé à la tête de l'émirat de Transjordanie avant de devenir roi en 1946, lors de la proclamation de l'indépendance du Royaume hachémite de Jordanie. Si l'on considère ce qu'il advint de la Palestine et de l'Irak, la Jordanie peut être tenue pour le seul véritable succès de la conférence du Caire, et ce succès ne s'est pas démenti jusqu'à nos jours, d'autant que la solidité des institutions jordaniennes s'est imposée à l'évidence, notamment depuis 1952, lorsque Hussein ibn Talal accéda au trône à l'âge de dix-sept ans à peine. La conférence du Caire de 1921, qui illustre au mieux l'échec de la politique britannique dans la région, n'est pas le seul événement qui mérite que l'on s'y arrête. L'histoire moderne de la Jordanie regorge de faits qui retiennent l'attention, parmi lesquels le rôle décisif joué par la reine Zein el-Charaf, mère du roi Hussein, dans l'imposition de son fils comme souverain malgré son jeune âge. Le roi Hussein ibn Talal représenta un phénomène à part dans l'histoire du pays, lui qui succéda à un père atteint d'une maladie mentale le rendant inapte à demeurer sur le trône. Sous le règne de Hussein ibn Talal, la Jordanie acquit, grâce à ses institutions, un rôle déterminant à tous les niveaux, en dépit des secousses et des conspirations dont elle fut la cible, depuis la montée de la vague nassérienne (du nom de Gamal Abdel Nasser), qui engendra une série de catastrophes parmi lesquelles le coup d'État militaire contre la monarchie irakienne en 1958, l'union égypto-syrienne de février de la même année et la défaite arabe de 1967, dont les séquelles continuent de peser sur la région jusqu'à nos jours. La Jordanie affronta tous ces événements et toutes ces tempêtes avec un remarquable sang-froid, à commencer par sa résistance au projet de patrie de substitution en 1970, lorsque l'armée jordanienne fit face aux tentatives des différentes organisations palestiniennes de s'emparer du royaume, préservant ainsi les Palestiniens d'eux-mêmes. Cette résistance fut rendue possible par la cohésion entre les Jordaniens de souche et le trône, une cohésion qui s'est muée de nos jours en une solidarité englobant toutes les composantes de la société jordanienne. Les Palestiniens, instruits par leurs propres expériences, sont devenus les plus attachés au trône hachémite et au roi Abdallah II, qui n'a jamais cessé, depuis de longues années, de soutenir l'option des deux États, seul choix réaliste pour un règlement entre Palestiniens et Israéliens, à long terme, c'est-à-dire lorsque la droite israélienne aura renoncé à ses illusions et qu'une direction palestinienne digne de ce nom saura se hisser à la hauteur des événements. En 2026, plus personne ne sous-estime la Jordanie, surtout à la lumière de cet esprit de continuité qui caractérise un royaume ayant su se préserver en toutes circonstances, face aux turbulences irakiennes, syriennes et israéliennes. La Jordanie se préserva en signant les accords de Wadi Araba avec Israël en 1994, une démarche intimement liée à la saisie de l'occasion qu'avait ouverte l'engagement de Yasser Arafat, le leader historique du peuple palestinien, dans les accords d'Oslo à l'automne 1993. La continuité, illustrée notamment par la prudence dont la Jordanie a toujours fait preuve dans ses rapports avec la «République islamique» d'Iran depuis sa fondation, compte parmi les facteurs les plus distinctifs de ce pays, une continuité que vint confirmer la transmission sereine du pouvoir au roi Abdallah II lors du décès de Hussein ibn Talal en 1999. Quiconque a parié sur la fragilité du Royaume hachémite de Jordanie a parié sur un mirage, surtout depuis qu'Abdallah II a démontré sa capacité à jouer un rôle de premier plan en Jordanie comme au-delà de ses frontières, y compris aux États-Unis. Le royaume est aujourd'hui un État qui joue un rôle vital dans la stabilité régionale, en dépit de toutes les conspirations qui ont visé à affaiblir ce rôle, et la Jordanie est devenue un refuge pour les réfugiés syriens et ceux d'autres pays, après avoir, bien avant cela, accueilli des réfugiés palestiniens venus de partout ! Les événements attestent quotidiennement de la manière dont Abdallah II s'est imposé comme acteur incontournable dans la région, tout en élargissant le consensus intérieur autour de l'institution monarchique. Il est apparu que tout discours sur le recul du rôle régional de la Jordanie relève de l'absurde. Plus le temps passe, plus se manifeste la nécessité du rôle jordanien face à toutes les formes d'extrémisme, qu'il soit celui des Frères musulmans ou celui du régime iranien et de ses différents instruments. Plus important encore, les événements démontrent chaque jour à quel point la sécurité du Golfe est indissociable de la sécurité de la Jordanie, et la sécurité de la Jordanie, de celle du Golfe…

Conflit iranien: tractations de la «dernière chance»

Le Liban-Sud était au rendez-vous avec une nouvelle escalade, dans la nuit de mardi, puis de nouveau mercredi, alors qu’au niveau régional, le Pakistan s’active toujours discrètement pour tenter de désamorcer un conflit qui menace de dégénérer à tout moment, au vu des échanges de menaces entre Washington et Téhéran. L'armée israélienne a mené au cours des dernières vingt-quatre heures, une série de frappes meurtrières, aériennes et d'artillerie, contre un grand nombre de positions et d’infrastructures du Hezbollah dans des villages et sites au sud du Liban. Selon le dernier bilan communiqué par le ministère libanais de la Santé, ces attaques ont coûté la vie à au moins 20 personnes au cours des dernières 24 heures, dont 13 rien que dans le village de Deir Qanoun el-Nahr. Ce chiffre risque cependant de grimper alors que les recherches se poursuivaient mercredi dans les décombres des habitations visées. La situation s'est aggravée mercredi matin avec des raids presque ininterrompus sur des positions du parti pro-iranien dans les localités de Bint Jbeil et de Nabatiyeh, pendant que le Hezbollah faisait état, dans une série de communiqués, de violents affrontements au sol avec les forces dans la zone frontalière. L’armée israélienne a pour sa part annoncé dans un communiqué, qu’un de ses officiers a été grièvement blessé dans une attaque au drone du Hezbollah. Un soldat a été aussi légèrement atteint, selon le texte. Cette montée de la violence au Liban-Sud a douché les espoirs d’un apaisement espéré par Beyrouth après la prolongation de 45 jours du cessez-le-feu, laquelle avait été négociée à Washington. Vers un dénouement au Golfe? Elle intervient au moment même où le Pakistan, médiateur clé entre Washington et Téhéran, tente de nouveau de dégager un compromis minimal pour permettre la reprise des négociations entre les deux capitales. Le ministre pakistanais de l'Intérieur, Mohsin Naqvi, s'est rendu dans ce cadre pour la deuxième fois en moins d’une semaine à Téhéran. Ce voyage intervient sur fond de tension croissante entre Téhéran et Washington. Le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, par ailleurs négociateur en chef iranien aux discussions d’Islamabad, a ainsi prévenu que son pays a préparé une «réponse musclée» à toute nouvelle attaque américaine ou israélienne. Les Pasdaran ont également averti que la guerre au Moyen-Orient s’étendrait «au-delà de la région» en cas d’attaques. Répondant aux questions de la presse à la Maison Blanche, le président américain Donald Trump a laissé entendre qu’une reprise des frappes est toujours envisagée en cas d’échec des efforts diplomatiques, par ailleurs salués par l’Arabie saoudite. «Nous sommes dans la phase finale des pourparlers avec l’Iran. On verra bien ce qui va se passer. Soit nous parviendrons à un accord, soit nous frapperons dur. Nous espérons que cela ne se produira pas», a-t-il affirmé, tout en se disant être hostile à toute précipitation. «Je ne suis pas pressé, a-t-il déclaré. Tout le monde parle des élections de mi-mandat, mais je ne suis pas pressé. Idéalement, j’aimerai voir un nombre restreint de personnes tuées plutôt que plusieurs», a-t-il lancé. Flottille pour Gaza: une vidéo suscite les indignations Le président Trump a également affirmé être sur la même longueur d’ondes avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qui fait face actuellement à une nouvelle crise, provoquée par l’interpellation musclée des militants de la «flottille pour Gaza». Le comportement de son ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, qui a diffusé une vidéo de lui avec les militants agenouillés et ligotés après leur placement en détention, a suscité des réactions indignées en Europe et dans le monde, en dépit des critiques de Netanyahu et du ministre des AE Gideon Sa’ar. Les réactions étrangères n'ont pas tardé. Le traitement réservé aux détenus a été jugé "inadmissible" par Rome qui a exigé "des excuses", "monstrueux, indigne et inhumain" par Madrid, "odieux" par Ottawa. Dublin s'est dit "consterné et choqué". La France a annoncé avoir convoqué l'ambassadeur israélien pour les "agissements inadmissibles" du ministre Ben Gvir, coutumier des outrances, tout comme la Belgique qui a jugé les images "profondément troublantes". L'Allemagne, qualifiant l'épisode de "totalement inacceptable". La Turquie a dénoncé la "mentalité barbare" du gouvernement israélien. La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a déclaré sur X que ces images "bafouent les normes les plus élémentaires de respect et de dignité quant à la manière dont les personnes doivent être traitées". L'ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee a critiqué des "actes méprisables". Poutine à Pékin Loin du conflit régional, l’attention était portée, en ce mercredi, sur les discussions à Pékin entre les présidents chinois et russe Xi Jinping et Vladimir Poutine, dont la visite intervient moins d’une semaine après celle du président Trump. Les deux pays ont souligné la nécessité de revenir au dialogue et aux négociations dès que possible au Moyen-Orient, selon le texte d'une déclaration commune publiée par le Kremlin, pendant que Téhéran annonçait avoir autorisé une cinquantaine de pétroliers battant pavillon de «pays qui coordonnent avec nous» à traverser le détroit d’Ormuz.

Farouk el-Chareh et «La Narration perdue»

Mon rapport à la littérature mémorielle a généralement été peu satisfaisant, et cela vaut tout particulièrement pour le premier volume des mémoires de l’ancien ministre des Affaires étrangères syrien Farouk el-Chareh, intitulé La Narration perdue (Centre arabe de recherches et d’études politiques, 2015). Dès son ouverture poétique, subjective et impressionniste, le livre semble promettre au lecteur un texte de méditation personnelle, avant de l’entraîner dans la lecture d’une histoire politique rédigée avec un parti pris total pour le régime des Assad et la figure du président syrien Hafez el-Assad. Assad entre mythologie politique et fabrication de l’image Dans les pages de Chareh, Hafez el-Assad apparaît comme un héros surpuissant, un «Frankenstein de Damas»: un homme capable de raccrocher au nez du président américain Ronald Reagan, d’imposer au secrétaire d’État James Baker le transfert de la conférence de paix d’Amsterdam à Madrid, tandis que Chareh lui-même se présente comme le proche et le favori, au détriment de l’ancien vice-président syrien Abdel Halim Khaddam. Cette construction narrative ne propose aucune lecture critique du pouvoir ; elle se contente de reproduire le récit officiel. Les grands absents: événements charnières hors du texte De grandes séquences historiques, décisives pour l’histoire syrienne et libanaise, sont entièrement absentes des mémoires, au premier rang desquelles : · la disparition de l’imam Moussa Sadr et de ses deux compagnons ; · les événements de Hama en 1982 ; · l’assassinat du leader libanais Kamal Joumblatt ; · la politique de «ruralisation de la ville» par le gonflement bureaucratique du secteur public, phénomène qu’avait analysé en détail l’universitaire Ziad Majed dans son ouvrage Syrie, la révolution orpheline . Ces omissions ne ressemblent guère à des oublis ; elles traduisent bien plutôt un choix délibéré de passer sous silence les séquences les plus problématiques. Le ministre obéissant plutôt que l’homme d’expérience Dans ces pages, Chareh ne s’accorde d’autre rôle que celui du «ministre obéissant» au président : un ministre qui accomplit les transactions politiques d’Assad, se montre accommodant avec Yasser Arafat et se pose en négociateur face à Saddam Hussein, sans jamais construire une narration personnelle autonome ni soumettre son propre parcours politique à quelque forme d’examen intérieur. Des feuillets politiques plutôt que des mémoires Ce qu’a écrit Chareh tient davantage du dossier politique circonstancié que des mémoires au sens littéraire ou humain du terme. On songe ici à ce qu’avait fait l’ancien président libanais Amine Gemayel lorsqu’il avait exposé ses positions dans un ouvrage documentaire, sans pour autant restituer au lecteur la scénographie de l’expérience vécue. Une confrontation avec les traditions de la mémoire politique Contrairement aux mémoires de grandes figures politiques mondiales comme Henry Kissinger, qui allient le document à la construction de l’expérience intérieure, Chareh pratique délibérément le saut par-dessus les événements et le contournement narratif, produisant finalement une histoire politique subjective plutôt qu’une biographie vivante de son auteur. Pour conclure: pourquoi la «narration» demeure-t-elle perdue ? En somme, La Narration perdue ressemble moins à des mémoires qu’à une plaidoirie politique tardive pour une époque et un régime. Le premier volume mérite ainsi pleinement son titre : une narration bel et bien perdue, et qui le demeurera sans doute, ce qui n’incite guère à poursuivre la lecture du second tome tant que la même démarche prévaut, celle qui consiste à escamoter les questions difficiles plutôt qu’à les affronter.

78 ans, et la Nakba continue…
Par
Rami Rayess
Publié

Commémorer la Nakba palestinienne comme un rituel annuel où l'on ravive le souvenir de la dépossession de cette terre à ses habitants originels et de sa colonisation par l'entité israélienne ne donne pas vraiment à entendre que la Nakba soit toujours en cours, alors qu'elle l'est bel et bien. Comme si ce peuple n'avait pas suffisamment souffert d'expulsion, de destruction et de défaites, voilà que les vérités se muent en questions qui semblent légitimes aux yeux de l'opinion publique alors qu'elles sont, dans leur fond, très éloignées de la réalité. Parmi ces questions fort en vogue dans les médias occidentaux — et où l'on tend un piège à tout invité qui oserait défendre le droit palestinien — figure celle-ci : « Reconnaissez-vous le droit d'Israël à exister ? » La rapporteuse spéciale pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, fut sans doute celle qui a traité ce point avec le plus d'acuité, en répondant : « Personne ne demande à l'Italie ou à l'Espagne, ni à aucun autre État du monde, de justifier son droit à l'existence ! » Cette question recèle naturellement un tout autre dessein : détourner les regards du droit palestinien, laisser entendre qu'Israël se trouve toujours du côté des victimes, et, plus encore, dissimuler le passé lié à la Nakba de 1948 ainsi qu'aux expulsions forcées qui l'avaient précédée, et par lesquelles des centaines de milliers de Palestiniens furent arrachés à leurs maisons, à leurs biens et à leurs moyens d'existence, afin que le mouvement sioniste pût ériger son projet d'État juif sur la terre de Palestine. Cette même question poursuit un dessein supplémentaire : écarter de la mémoire ce qu'Israël a accompli en 1967 en élargissant son occupation à de nouveaux territoires arabes, dont les plus emblématiques sont Jérusalem-Est, la Cisjordanie, le Golan syrien et le Sinaï égyptien. Si Israël s'est retiré du Sinaï en vertu des accords de Camp David conclus avec l'Égypte à la fin des années soixante-dix, il a formellement annexé le Golan et non seulement refuse tout retrait de Cisjordanie — cœur de ce qui resterait de l'État palestinien promis et tant attendu — mais y multiplie les implantations de colonies, engendrant sur le terrain des impossibilités qui condamnent le projet d'État, venues s'ajouter aux impossibilités politiques, militaires et juridiques. Certains, notamment parmi les États favorables à Israël, ne prêtent guère attention au fait qu'il n'existe aucune frontière officielle pour cet État qui, en l'espace de quelques minutes, avait obtenu la reconnaissance internationale des principales puissances mondiales lors de la proclamation de sa « naissance » en 1948. Laisser la question des frontières dans le flou n'est évidemment pas une maladresse politique, mais un choix délibéré, étroitement lié aux projets expansionnistes sionistes qui ne semblent nullement devoir s'arrêter aux limites de 1948, ni peut-être même aux territoires supplémentaires annexés après la guerre de 1967. Certes, la « communauté internationale » n'est pas parvenue, des décennies durant, à contraindre Israël à respecter le projet des deux États, mais jusqu'à cet intitulé large, il n'est désormais plus guère évoqué dans la littérature politique internationale, et plus particulièrement américaine — avec tout le poids et le rayonnement mondial que représentent les États-Unis, engagés dans une relation stratégique avec Israël dont rien ne saurait les défaire. Ce considérable recul politique a permis à Israël de reprendre ses entreprises belliqueuses et de persévérer dans le refus des propositions de règlement, de Madrid (1991) jusqu'à l'Initiative arabe de paix adoptée au sommet de Beyrouth (2002), laquelle avait affirmé le principe de la terre contre la paix. Quant aux accords d'Oslo (1993), le comportement politique israélien vise à les vider entièrement de leur substance, afin qu'il n'en résulte aucun acquis réel pour le peuple palestinien. La surpuissance israélienne, adossée à un soutien américain sans faille, a permis à Israël d'échapper à toute sanction en dépit de décennies de meurtres délibérés, d'expulsions et d'extermination dont l'apogée s'est manifestée à Gaza et au Liban. Le mandat d'arrêt émis contre le Premier ministre Benjamin Netanyahou, si grande qu'en soit l'importance juridique et symbolique, est resté lettre morte : l'homme a voyagé à plusieurs reprises à l'étranger depuis sa délivrance, en prenant soin d'éviter le territoire d'un nombre limité de pays qui avaient déclaré qu'ils procéderaient à son arrestation en cas de passage sur leur sol. En ce 78e anniversaire de la Nakba, la Palestine semble se trouver à un tournant historique. La résistance armée à l'occupation a été confrontée à un génocide ; la négociation politique s'est heurtée à l'obstruction délibérée d'Israël et s'est trouvée réduite à l'impasse, faute de toute volonté israélienne de progresser en ce sens. La division interne palestinienne aggrave encore cette situation difficile, une division qui porte sur des choix stratégiques et non sur des questions accessoires ou de pure tactique. Force est néanmoins d'admettre que les tentatives de contourner la question palestinienne au moyen d'accords régionaux — qu'il s'agisse des vagues successives de normalisation dont Israël est, en premier et dernier lieu, le seul bénéficiaire, ou de la réduction de cette question à un simple problème immobilier ou économique — ont toutes échoué. Et il est apparu clairement que la stabilité régionale ne saurait être atteinte qu'à travers un règlement juste et durable de la question palestinienne. La Nakba, décidément, continue…

Trump change d’avis, l’Iran veut changer de tactique

Après avoir déclaré qu’il avait annulé au dernier moment, lundi, une nouvelle attaque contre l'Iran, qui aurait dû avoir lieu le lendemain, le président américain Donald Trump a de nouveau menacé mardi de frapper l'Iran si un accord n'était pas trouvé. L'armée iranienne a, de son côté, répondu en menaçant Washington d'ouvrir "de nouveaux fronts" en cas de reprise de leurs attaques. Depuis la Maison Blanche, où il présentait aux journalistes le chantier de l’aile Est du siège de la présidence, Trump a répété qu'il espérait ne pas devoir faire la guerre. "Mais nous pourrions devoir leur donner encore un gros coup. Je ne suis pas sûr pour l'instant", a-t-il dit. A l'un d'eux qui lui demandait combien de temps il était prêt à attendre pour que l'Iran vienne à la table des négociations, il est resté évasif: "deux ou trois jours, peut-être vendredi, samedi, dimanche, quelque chose comme ça, peut-être au début de la semaine prochaine". Donald Trump a fait visiter mardi le chantier de la future salle de bal de la Maison Blanche aux journalistes, en balayant les questions sur le financement de l'édifice ainsi que sur le coût de la vie. (AFP) Depuis Téhéran, alors que la suspension des frappes avait déjà été annoncée, l’armée iranienne a poursuivi ses menaces, en déclarant qu’elle « ouvrirait de nouveaux fronts » si les frappes reprenaient. Un article du New York Times indique, en effet, que les responsables iraniens pourraient envisager de nouvelles tactiques si les combats reprennent, comme celui de chercher à contrôler le détroit de Bab el-Mandeb qui contrôle l’entrée Sud de la mer Rouge. Ce passage maritime, parmi les plus stratégiques de la planète, est bordé à l’Est par le Yémen, où les milices houthis, alliées à l’Iran, avaient à maintes reprises provoqué le blocage du détroit en représailles à des frappes américaines. Le NYT ajoute que l’Iran a pu se préparer pour lancer un grand nombre de missiles par jour, soulignant que les premières frappes (avant le cessez-le-feu) n’avaient pas pu éradiquer les lance-missiles, qui se trouvent sous terre. Cela expliquerait les craintes des pays du Golfe d’une reprise des hostilités. «Nous combattrons les agents israéliens comme les Israéliens» Au Liban, alors que le très polémique projet de loi sur l’amnistie générale était discuté au Parlement, le député Hassan Fadlallah, porte-voix privilégié du Hezbollah dernièrement, s’est distingué par une déclaration d’une rare virulence contre les dirigeants libanais, assortie d’une menace inédite. « Nous combattrons les agents israéliens exactement comme nous combattons les Israéliens eux-mêmes », a-t-il lancé, sans pour autant expliciter ce qu’il entend par « agents ». Il a indiqué que son parti « n’accepterait aucun nouveau Antoine Lahd imposé par les Américains et les sionistes, sous quelque masque que ce soit », en référence au fondateur de la milice pro-israélienne des années 80. Le député du Hezbollah tire de toute évidence à boulets rouges sur la coopération militaire libano-israélo-américaine devant commencer le 29 mai à Washington, dans le cadre des négociations, et dont l’un des objectifs serait le désarmement du Hezbollah. Il prend aussi à partie les efforts du Liban officiel dans les négociations directes avec Israël dont le dernier round en date a eu lieu la semaine dernière à Washington, estimant que celles-ci sont « synonymes de reddition » et qu’elles « n’ont même pas pu déboucher sur un cessez-le-feu ». Sur le terrain au sud du Liban, la situation s’envenime. Malgré la prorogation du cessez-le-feu de 45 jours depuis vendredi dernier. Pour la première fois, les avis d’évacuation ont atteint la ville de Nabatiyé une dizaines d’autres villages. Et le nombre de tués depuis le 2 mars a dépassé les 3000, et le nombre de blessés les 9300. Les forces israéliennes, elles, ont kidnappé trois Libanais dans la région de Hasbaya. Selon l’Agence nationale d’information, elles ont dressé un barrage, arrêtant ces trois personnes et confisquant les téléphones de plusieurs autres présentes sur les lieux. Entre-temps, la Syrie a été le théâtre d’une attaque terroriste mardi, qui a fait un mort, un soldat, et 12 blessés, à Damas. Les autorités syriennes se plaignent régulièrement de tentatives de déstabilisation du pays, mais les auteurs de cet attentat restent inconnus.