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Un Œil sur l'évènement

L'Ombre du guerrier

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Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi
Publié juin 2, 2026 - 00:15

Le réalisateur japonais Akira Kurosawa a composé son épopée cinématographique Kagemusha — L'Ombre du guerrier au tournant des années quatre-vingt, pour immortaliser la geste d'un chef courageux qui avait défié les puissances féodales au seizième siècle. Celui-ci périt au combat, alors même que ses soldats n'avaient pas ménagé leurs corps pour le protéger des flèches ennemies. Mais l'état-major prit la décision de dissimuler sa mort et de lui trouver un sosie pour poursuivre la guerre, et le paradoxe voulut que ce double parfait fût tiré de la lie de la société, un vulgaire voleur.

À la manière des grands cinéastes, dont le spectacle éblouissant soulève des questions et des problématiques d'une profondeur dérangeante, Kurosawa expose la fragilité de l'édifice militaire, toute sa masse et toute sa violence mises à part, car il suffit que la mort du chef exceptionnel — celui dont l'œil ne cille pas face à la mort — soit annoncée pour que l'ensemble s'effondre. Il met aussi à nu le système de l'illusion politique qui gouverne les masses et les soldats, et peut-être jusqu'aux officiers les plus gradés et aux familiers les plus proches du pouvoir.

Mais la tragédie teintée d'ironie survint lorsque le voleur-sosie s'incarna si complètement dans la peau de l'original qu'il entraîna l'armée de perte en perte.

À l'époque de la sortie du film, un an s'était écoulé depuis l'accession de l'imam Khomeini à la tête du pouvoir en Iran, et ce pays avait cessé d'être un empire gouverné par un shah pour devenir une république placée sous l'autorité du Guide.

Aujourd'hui que le réalisateur a quitté ce monde, il ne sait pas que la mort du second Guide, l'imam Khamenei, a été annoncée sans délai, ni que la direction iranienne a proclamé aussitôt la désignation de son fils, le blessé Mojtaba, comme héritier de la fonction.

Ce que les deux situations ont en commun, c'est que les raisons ayant présidé au choix du fils blessé sont exactement celles que Kurosawa avait traitées dans son film, à savoir l'importance de la solidité et de la cohésion du commandement et la nécessité d'en assurer la continuité. Sans quoi l'effondrement serait peut-être inévitable. À cela s'ajoute le principe même de la wilayat al-faqih et la nécessité qu'un porteur d'étendard soit toujours présent, ce qui permet d'éviter l'effondrement politique tout en alimentant la grande illusion qui pousse des millions de fidèles à continuer le combat. Sauf que le nouveau Guide est blessé, dit-on, et se trouve dans l'incapacité de s'adresser à son public par la voix et par l'image pour rassurer ses partisans.

Du temps du réalisateur de L'Ombre du guerrier, l'intelligence artificielle générative n'existait pas encore, qui aurait permis de reproduire une personnalité entière capable de parler et de se mouvoir, rendant ainsi superflue la figure du sosie. Mais les partisans du nouveau Guide ont besoin de le voir parmi eux, de l'entendre les haranguer, de lui serrer la main, de recevoir ses prêches et ses directives, plutôt que de n'avoir affaire qu'aux commandants des Gardiens de la Révolution, lesquels mènent ce jeu dans le seul but de préserver la cohésion militaire et la survie du régime.

C'est ainsi que les gens, dans l'attente de celui qu'ils chérissent, se dépensent sans compter.

Avec Trump

Le président américain est parvenu à imposer son style insolite dans le traitement des grandes comme des petites affaires, avec une égalité de traitement assez déconcertante: il lance ses attaques contre son adversaire vénézuélien, cubain ou iranien, et dans le même élan n'oublie pas d'humilier son vieux prédécesseur Biden, ou de menacer un pays ami de la stature de la France ou du sultanat d'Oman.

Trump s'efforce aujourd'hui de finaliser le document de propositions relatif à une trêve, en consolidant la partie susceptible d'être vendue aussi bien à l'opinion intérieure qu'à l'extérieur, et en se retournant contre toute clause dont il lui serait difficile de tirer profit ou qu'il lui faudrait défendre, si elle s'avérait moins convaincante que ce qu'avait obtenu Barack Obama une décennie plus tôt. On assiste ainsi à un jeu de ping-pong entre Washington et Téhéran sur les propositions et les amendements, un jeu utile pour prolonger la durée des négociations et ouvrir de nouvelles perspectives aux deux parties.

Après sa visite à Pékin, qui le combla de prévenances et de fastes, Trump a pu toucher du doigt les composantes de la puissance douce chinoise et mesurer les limites de la puissance dure américaine. Cela fait que l'impact de ce voyage sur lui dépasse de loin ce qui a été concrètement accompli, lequel reste maigre au regard de ses ambitions de grands accords spectaculaires.

Il perçoit désormais les retombées négatives de sa relation avec le président Poutine, notamment sur les alliés européens, ainsi que le rôle combiné que jouent Moscou et Pékin pour empêcher que le régime iranien soit défait ou contraint de capituler facilement devant la volonté de la Maison-Blanche. Ce soutien militaire, sécuritaire et informationnel conjoint a donné à la direction iranienne les moyens de mobiliser son capital d'expérience dans l'art des négociations complexes et imbriquées, comme on l'a observé le mois dernier lors de l'élaboration du mémorandum d'accord et du réagencement des priorités, où le négociateur le plus faible a inscrit des points importants dans les buts du négociateur le plus fort.

Le vice-président JD Vance a échoué dans sa mission et est rentré à la Maison-Blanche avec la conviction que l'Iranien ne constituait pas une proie facile, en dépit de ses faiblesses et de ses lourdes pertes. Quant à la flexibilité que Vance avait tentée au Pakistan, elle ne pouvait être défendue à l'intérieur des États-Unis. Les initiatives successives visant à reformuler une feuille de route préliminaire avaient pourtant convaincu Trump de l'envisager comme un nouveau point de départ, perfectible et susceptible d'être mis en œuvre. Mais la précipitation dans laquelle il s'engagea, conjuguée à l'émergence d'une opposition ferme chez certains républicains et chez une majorité de démocrates, poussa Trump à se dérober à ses engagements initiaux, à se retourner contre les médiateurs également, et à déchaîner une tempête de colère contre quiconque se dresserait devant ses désirs pressants ou ne répondrait pas avec la célérité qu'il exige.

Avec Trump, il est impossible de se fier ni à la validité d'une position annoncée, ni à sa sincérité, et c'est précisément cette réalité qu'a intégrée la direction iranienne pour entrer dans les négociations avec une disposition permanente à faire face aux revirements, à tout instant et pour n'importe quelle raison. Les commandants des Gardiens de la Révolution ont conservé par-devers eux l'usage de ce qui leur reste comme armement pour des provocations militaires à l'égard des flottes américaines, des provocations calculées sans chercher à causer de véritables dommages, mais qui leur permettent de se prévaloir d'une attitude courageuse, tandis que les représailles sérieuses contre les pays du Golfe, pour infliger des dommages réels, s'exercent sans la moindre hésitation. Ce qui révèle l'indigence de la puissance militaire iranienne, et plus encore l'illusion politique qui lui fait cortège, dès lors que la cible américaine est remplacée par la cible du Golfe.

Dans cette posture iranienne transparaissent la bassesse et la couardise des Gardiens de la Révolution, et non point le courage de ce combattant qu'on dirait issu de la tradition des samouraïs. L'horizon demeure néanmoins ouvert à l'élaboration d'un nouveau mémorandum qui pourrait ouvrir la voie à un règlement acceptable, avec la certitude que le prochain échec n'incitera pas Trump à reprendre la guerre, ce dont les Gardiens de la Révolution entendent tirer profit aussi longtemps que possible, du moment qu'ils se soucient peu des pertes et que leur seul désir véritable est d'assurer la pérennité du régime et d'en prévenir l'effondrement.

Qui est le vainqueur?

La narration de chaque camp vise à démontrer sa propre victoire selon des critères différents et soigneusement ajustés, en forgeant de nouvelles définitions pour des mots usés jusqu'à la corde: trêve, cessez-le-feu, résistance, accomplissement, survie, pertes, manœuvre. Et si le fort ne parvient pas à atteindre les objectifs pour lesquels il a fait la guerre, le faible voit dans cet échec une victoire pour lui-même, de sorte que la résistance dans le détroit devient la compensation de toutes les pertes, quand bien même il aurait accordé des concessions substantielles qui réalisent bel et bien l'un des objectifs de guerre du puissant.

C'est ce dont nous avons été témoins durant les deux dernières semaines entre Washington et Téhéran, et cela est susceptible de se poursuivre sous des formes variées avec de nouvelles justifications, jusqu'à ce que la scène soit réduite à un seul élément: le contrôle des Gardiens de la Révolution sur le détroit. Le facteur de puissance déterminant réside ici dans la position américaine et dans un comportement militaire qui s'abstient de l'aventure d'ouvrir le détroit par la force, pour des raisons qui tiennent au calcul du Pentagone avant tout autre considération. C'est précisément cela qui fournit au récit iranien les arguments de sa prétention à la puissance, et non les drones ou les missiles qui lui restent.

La direction iranienne a par ailleurs tiré profit de la convergence des intérêts sino-russes pour soutenir la survie d'un régime qui leur convient dans l'axe eurasiatique: Moscou engrange ce que les turbulences du Moyen-Orient lui rapportent, tandis que Pékin peut se permettre de patienter un peu devant ses propres pertes, tant que le maintien du régime lui importe davantage au cœur de l'Asie centrale.

Quant au troisième facteur de puissance dont bénéficie l'Iran, il réside dans la stratégie rationnelle et réfléchie des États du Golfe arabe. Ceux-ci ont pratiqué une politique de défense active et mobilisé leur poids politique, tant sur la scène régionale qu'internationale, pour produire une solution diplomatique globale face à la crise internationale et régionale la plus dangereuse de notre temps.

On peut donc dire simplement que les facteurs de puissance dont profitent les commandants des Gardiens de la Révolution ne leur appartiennent pas et ne sont pas de leur fabrication, tout comme on peut dire que la stratégie de Washington et le mode de gouvernance du président Trump n'ont pas encore apporté ce qui permettrait d'accréditer la narration d'une victoire américaine tant attendue. De même, la stratégie d'Israël, qui fait flotter ses politiques sur une mer de sang dans la région, et particulièrement en Palestine et au Liban, n'a produit que massacres, destruction et extermination. Et voilà Netanyahu et ses généraux, au comble de la rage contre Trump, lâchant tout ce que l'armée israélienne détient comme puissance destructrice pour arracher une victoire, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban.

C'est pourquoi l'on peut affirmer avec calme et assurance, à la lumière d'une observation politique concrète du cours des négociations, que la stratégie des États du Conseil de coopération du Golfe et sa convergence avec les stratégies de l'Égypte, de la Turquie et du Pakistan, ainsi que leur capacité commune à interagir directement et efficacement avec les stratégies internationales américaine, chinoise, russe et européenne, ont démontré leur aptitude à produire une médiation efficace, qui a ouvert un nouveau cours des événements et un horizon pacifique vers une solution. Elles ont également permis de réduire l'escalade, de contenir la folie et l'extrémisme iraniens, et d'infléchir le cours des politiques au moment même où le triangle de l'extrémisme, américano-israélo-iranien, avait atteint les confins de la violence la plus hostile à la nature humaine.

À relire la scène depuis le moment de la première puis de la seconde frappe américano-israélienne, et à mesurer les catastrophes que cette guerre a infligées à l'humanité, à commencer par les peuples iranien, arabes et musulmans, on comprend que la quête frénétique de la victoire ne se trouvera pas du côté du triangle de l'extrémisme meurtrier, mais bien du côté de ceux qui ont brandi l'étendard de l'opposition à la guerre, supporté la perfidie iranienne, l'impulsivité américaine et la démence israélienne, et persévéré inlassablement dans leur effort pour produire une solution politique et diplomatique sur la voie de la modération et de la fermeté dans les principes.

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