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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Avis de tempête dans le ciel européen
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Roger Barake
Publié

L’abandon du Système de combat aérien du futur (SCAF), annoncé cette semaine par la France et l’Allemagne après des années de tensions, représente bien plus que l’échec d’un programme industriel. Il révèle les contradictions profondes qui marquent aujourd’hui la construction d’une défense européenne autonome, au moment même où le continent cherche à s’émanciper de sa dépendance stratégique à l’égard des États-Unis. Au cœur de ce naufrage se trouve une question qui n’a jamais trouvé de réponse consensuelle: l’Europe est-elle capable de produire sur base d’un effort commun les instruments de sa souveraineté militaire, ou demeure-t-elle une juxtaposition d’intérêts nationaux concurrents? Un projet né d’une ambition historique Lancé officiellement en 2017 par la France et l’Allemagne, puis rejoint par l’Espagne, le SCAF devait constituer la pierre angulaire de l’Europe de la défense. L’objectif allait bien au-delà de la conception d’un simple avion de combat. Le programme visait à créer un «système de systèmes» combinant un chasseur de nouvelle génération, des drones d’accompagnement, des capteurs avancés, des capacités de guerre électronique et une architecture numérique permettant une mise en réseau permanente du champ de bataille. Dans l’esprit de ses promoteurs, le SCAF devait symboliser l’émergence d’une autonomie stratégique européenne dans un monde de plus en plus instable. Près d’une décennie plus tard, le constat est sévère. Malgré des milliards d’euros engagés dans les études préliminaires, les partenaires n’ont jamais réussi à dépasser leurs divergences fondamentales. Les Français au banc des accusés L’échec du programme a immédiatement relancé les critiques visant Dassault Aviation et son président-directeur général, Éric Trappier. Dans certains milieux politiques allemands et européens, le patron du constructeur français est présenté comme l’un des principaux responsables du blocage. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir défendu une vision trop nationale du programme, incompatible avec la logique de coopération européenne. Selon cette lecture, Dassault aurait cherché à conserver un contrôle exclusif sur les technologies critiques du futur avion de combat, refusant de partager réellement le leadership avec ses partenaires allemands et espagnols. Cette critique est d’autant plus vive que le groupe français disposait d’une position particulière dans les négociations. Emmanuel Macron et Éric Trappier devant une maquette du Rafale aux couleurs grecques. (AFP) Contrairement à ses partenaires, Dassault pouvait mettre en avant une expérience récente et complète dans la conception d’un avion de combat moderne: le Rafale. Pour beaucoup d’acteurs allemands, cette expertise aurait été utilisée comme argument pour imposer une relation déséquilibrée au sein du programme. Dassault rejette toutefois cette interprétation. Depuis plusieurs années, il répète que le problème n’est pas européen mais industriel. Selon lui, un avion de combat ne peut être conçu en ayant recours à des compromis permanents entre plusieurs entreprises et plusieurs États. Son raisonnement est simple : la responsabilité doit être indissociable de l’autorité. Si un constructeur est chargé de développer l’appareil principal, il doit également disposer du pouvoir décisionnel correspondant. Une image de synthèse du SCAF portant les cocardes de la Marine nationale. Dans cette perspective, le SCAF n’aurait pas échoué à cause d’un manque d’esprit européen mais en raison d’une gouvernance incapable de trancher entre les exigences contradictoires des partenaires. Ses partisans soulignent que l’histoire récente de l’industrie européenne de défense regorge de programmes ralentis par des compromis politiques, des répartitions artificielles de charges de travail ou des rivalités nationales. Ils rappellent également que le Rafale, conçu sous leadership français, est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux succès industriels et exportateurs du continent. Deux visions irréconciliables de l’Europe Le débat autour du SCAF dépasse en réalité la seule personnalité d’Éric Trappier. Deux conceptions de l’Europe de la défense s’affrontent depuis le début du programme. La première, souvent associée à Berlin et aux institutions européennes, privilégie le partage des compétences, l’intégration industrielle et la mutualisation des technologies. Une maquette du SCAF qui devait être produit grâce à un partenariat entre la France, l’Allemagne et l’Espagne, mais Dassault insistait pour avoir la maîtrise d’oeuvre. (AFP) La seconde, davantage défendue à Paris, considère que la coopération ne doit pas conduire à la dilution des savoir-faire stratégiques ni à la perte de souveraineté nationale. Cette divergence apparaît clairement dans les besoins opérationnels. La France exige un appareil capable d’être embarqué sur porte-avions et de participer à la composante aéroportée de sa dissuasion nucléaire. L’Allemagne ne partage aucune de ces contraintes. Quant à l’Espagne, elle cherche avant tout à préserver sa place dans l’industrie aéronautique européenne, une présence confirmée par sa participation au sein d’Airbus. Le projet portait ainsi dès l’origine des ambitions parfois incompatibles. Les choix italien et britannique du GCAP Le Royaume-Uni et l’Italie ont déjà emprunté une autre voie, ils ont fait un pari différent. Contrairement à certaines idées reçues, Rome n’a pas rejeté la coopération européenne. Elle a simplement privilégié un autre modèle de partenariat. Avec le Royaume-Uni, l’Italie participe aujourd’hui au Global Combat Air Programme (GCAP), auquel s’est joint le… Japon. Plus pragmatiques, les Britanniques et les Italiens se sont alliés aux Japonais pour produire leur “NGF”, ou “New Generation Fighter”. Ce choix repose sur plusieurs facteurs : D’abord, les liens historiques entre l’industrie britannique et l’industrie italienne sont particulièrement solides depuis l’époque de l’Eurofighter, le chasseur commun produit avec l’Allemagne et qui a connu un certain succès à l’export. Il ne faut pas oublier que l’Italie est liée, par le biais de Leonardo, au géant britannique British Aerospace (BAE), dans la production de systèmes d’armement et la construction d’aéronefs. Leonardo hérite d’une collaboration ancienne entre Agusta et Westland, deux firmes britanniques spécialisées dans les hélicoptères. Ensuite, Rome craignait de n’occuper qu’une position marginale au sein d’un programme dominé par la France et l’Allemagne. Enfin, l’arrivée du Japon a profondément changé l’équation économique. Elle a apporté des financements supplémentaires, un savoir-faire technologique avancé et l’accès à un marché majeur. Aux yeux de nombreux responsables italiens, le GCAP offrait davantage d’influence industrielle et de perspectives commerciales que le SCAF. L’Europe face au paradoxe Trump L’échec du SCAF intervient dans un contexte particulièrement sensible. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les dirigeants européens insistent sur la nécessité de renforcer leur autonomie stratégique. Le F-35 américain, ici dans sa version à décollage et atterissage court/vertical. Les incertitudes entourant l’engagement américain au sein de l’Otan ont poussé de nombreux gouvernements à augmenter leurs dépenses militaires et à plaider pour une industrie européenne plus intégrée. Or l’abandon du principal programme aéronautique européen produit exactement l’effet inverse. Au lieu de converger vers une plateforme commune, les Européens se retrouvent désormais divisés entre plusieurs projets concurrents. La fragmentation industrielle risque de conduire à une duplication des investissements, à une dispersion des ressources et, paradoxalement, à une dépendance prolongée envers des systèmes américains comme le F-35, déjà choisi par plusieurs pays européens dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, la Belgique, la Norvège, les Pays Bas etc. Le problème n’est peut-être pas Dassault Il est tentant de chercher un responsable unique à l’échec du programme. Pourtant, une analyse plus large conduit à une conclusion différente. Le SCAF révèle avant tout les limites structurelles de la coopération européenne en matière de défense. Contrairement aux États-Unis, l’Europe ne dispose ni d’un gouvernement fédéral capable d’imposer des arbitrages, ni d’une doctrine militaire unique, ni d’un client principal comparable au Pentagone. Chaque État européen conserve ses propres priorités stratégiques, ses propres intérêts industriels et ses propres contraintes budgétaires. Dans ce contexte, les divergences entre Dassault, Airbus, Paris et Berlin apparaissent moins comme une anomalie que comme le symptôme d’un problème plus profond. Il ne faut pas ignorer non plus que l’Europe a déjà effectué un long parcours sur le chemin de l’autonomie technologique. D’anciennes coopérations bilatérales se sont avérées être des succès commerciaux et technologiques: les franco-britanniques Concorde, Jaguar et les hélicoptères Lynx et Gazelle, ou bien l’avion d’entraînement franco-allemand Alpha Jet, qui équipe la Patrouille de France… les exemples sont nombreux. L’Eurofighter Typhoon offrait déjà une alternative au Rafale. Fruit de la coopération entre Londres, Berlin, Rome et Madrid, il a profité de bonnes performances à l’export. Mais la vraie réussite commerciale et industrielle reste Airbus, le consortium européen qui a permis, non seulement de briser le quasi-monopole américain de l’aviation civile (hors URSS bien sûr), mais encore de dépasser le seul concurrent civil actuel, l’américain Boeing. Airbus n’aurait jamais pu voir le jour sans une décision politique européenne commune. Le projet reste un jalon de l’intégration européenne au même titre que le Traité de Maastricht ou la création de l’euro. Hélas, l’histoire retiendra que, face à ses coopérations couronnées de succès, d’autres n’ont pas dépassé les négociations préliminaires. Une leçon pour l’avenir L’histoire retiendra peut-être que le SCAF n’a pas échoué parce qu’il manquait de financements ou de technologies. Il a échoué parce que ses promoteurs n’ont jamais réussi à répondre à une question fondamentale: qui devait réellement diriger le programme et dans quel intérêt? Les industriels ont défendu leurs compétences. Les gouvernements ont protégé leurs intérêts nationaux. Les responsables politiques ont invoqué l’Europe tout en poursuivant des objectifs parfois contradictoires. Pris isolément, chacun de ces comportements peut paraître rationnel. Collectivement, ils ont conduit à l’abandon du projet qui devait précisément renforcer l’intégration, et le renforcement, stratégique du continent. À l’heure où les Européens s’interrogent sur leur sécurité dans un environnement international de plus en plus instable, l’échec du SCAF constitue un avertissement sévère. Il rappelle qu’une défense commune ne peut reposer uniquement sur des déclarations politiques. Elle exige également une volonté partagée de renoncer à une partie de ses prérogatives nationales au profit d’un objectif collectif. Plus que le conflit ukrainien et la menace russe, plus que la crise économique et la raréfaction des fonds, plus que l’euroscepticisme infondé de quelques dirigeants radicaux, c’est peut-être cette volonté-là qui a finalement fait défaut. Les conséquences pour le Moyen-Orient L’échec du SCAF ne constitue pas seulement un revers pour l’industrie européenne de défense. Il pourrait également avoir des répercussions importantes au Moyen-Orient, région qui demeure l’un des principaux marchés mondiaux pour les avions de combat. Depuis deux décennies, les États du Golfe et plusieurs pays du Levant ont joué un rôle essentiel dans le succès commercial de l’industrie aéronautique européenne. Les ventes du Rafale à l’Égypte, au Qatar et aux Émirats arabes unis ont contribué à assurer la pérennité de la filière française. De son côté, l’Eurofighter équipe notamment l’Arabie saoudite et le Koweït. Face à l’Europe et à l’Amérique, la Chine rattrape comme elle peut son retard technologique et réussit à produire un appareil furtif, le Chengdu J-20, “Dragon Majestueux”, pour son Armée populaire de libération. Le SCAF devait permettre à l’Europe de conserver cette présence sur le long terme en proposant, à l’horizon 2040-2050, une plateforme capable de rivaliser avec les futurs systèmes américains et asiatiques. Son abandon ouvre désormais une période d’incertitude. D’un côté, la France pourrait être tentée de poursuivre seule l’évolution de la famille Rafale ou de développer un successeur national. Une telle option préserverait son autonomie stratégique mais réduirait mécaniquement les économies d’échelle qu’aurait permis un programme européen commun. De l’autre, le GCAP porté par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon pourrait s’imposer comme le principal concurrent européen de nouvelle génération. Les monarchies du Golfe, historiquement proches de Londres et déjà utilisatrices de l’Eurofighter, suivront avec attention l’évolution de ce programme. Cette fragmentation pourrait cependant affaiblir la position globale de l’Europe face aux États-Unis. Le F-35 bénéficie aujourd’hui d’un avantage considérable : il est produit en grand nombre, soutenu par la première puissance militaire mondiale et intégré dans un vaste écosystème opérationnel partagé par de nombreux alliés occidentaux. Plus les Européens se divisent entre plusieurs programmes concurrents, plus il devient difficile de rivaliser avec cette masse critique. Un autre concurrent de taille: le Sukhoi Su-57 russe. Quelques pays, comme l’Algérie ou l’Inde, se sont hasardés dans ce projet qui reste essentiellement au stade d’essai. Pour les pays du Moyen-Orient, cette situation pourrait se traduire par une diversification accrue des fournisseurs. Certains continueront de privilégier les systèmes américains, d’autres miseront sur les plateformes européennes, tandis que quelques acteurs pourraient être tentés, à plus long terme, d’explorer des alternatives émergentes en provenance d’Asie, car la Chine et la Corée du Sud ont entrepris d’acquérir les nouvelles technologies de furtivité et des alliages utilisés dans la conception des moteurs. Au-delà des considérations commerciales, la disparition du SCAF soulève une question plus large : quelle place l’Europe entend-elle occuper dans l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient au cours des prochaines décennies? Car l’exportation d’un avion de combat n’est jamais une simple transaction industrielle. Elle crée des partenariats durables, des dépendances logistiques, des coopérations en matière de formation, de maintenance, de renseignement et parfois même d’orientation stratégique. Les décisions concernant les sources de procuration d’armements sont un exercice éminemment stratégique. Le F-35 américain, par exemple, a été exporté en premier en Israël, allié principal des USA, alors que la Turquie a été exclue du projet, et du coup exclue de la fourniture de composants et privée de son prépaiement de 1,4 milliard de dollars, car M. Erdogan a choisi d’acquérir le système russe de missiles antiaérien S-400… En renonçant à son principal projet aéronautique commun, l’Europe risque donc de perdre davantage qu’un programme industriel. Elle pourrait perdre une partie de sa capacité à peser politiquement dans une région où la compétition entre grandes puissances ne cesse de s’intensifier. Le principal handicap pour les Russes et les Chinois reste le déficit technologique. Il se fait sentir surtout au niveau de l’électronique et de la motorisation. Sur cette photo, les fumées noires que dégagent les réacteurs de ce Su-57 trahissent une conception datant des années 1960’.

L’encyclique de Léon XIV sur l’IA: Tour de Babel ou Cité sainte (2/3)

Pour illustrer son propos et lui donner une dimension biblique, le pape Léon XIV utilise, dans son encyclique Magnifica humanitas sur l’ère numérique et l’Intelligence artificielle (IA), une métaphore: l'humanité doit choisir entre bâtir une nouvelle «Tour de Babel» ou bâtir la «Cité sainte». L'histoire de la tour de Babel est un épisode biblique du Livre de la Genèse. Peu après le Déluge, alors qu'ils parlent tous la même langue, les hommes entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, pour se faire un nom. Alors Dieu brouille leur langue afin qu'ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre (Genèse 11 :1-9). Le mythe fut d'une fécondité remarquable dans l’histoire des idées et a inspiré des réflexions sur l'origine de la diversité des langues, la puissance de l'effort collectif, le péché d’orgueil, la totalisation du savoir, etc. Le thème de la «Cité sainte», entamé dans le Livre de Néhémie, clôt le Nouveau Testament et occupe une place centrale dans l’œuvre de Saint Augustin. La Cité sainte symbolise tout ce qui est humainement et divinement possible et désirable : paix, justice, relations d’amitié du Christ avec ses saints, fidélité doctrinale, etc. Pour la foi chrétienne, il revient à l’humanité de se hisser au-dessus d’elle-même pour bâtir cette Cité, suivant les grandes orientations de la doctrine sociale de l’Eglise. Irresponsabilité de la « Realpolitik » Or, décrivant le monde où nous vivons, Léon XIV observe que loin de toutes les promesses que s’étaient faites les nations après la Seconde Guerre mondiale, et le cri «Plus jamais la guerre» que l’Europe avait lancé, «la logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer». «Mais contrairement au scenario bipolaire de la Guerre froide, ajoute le Pape, la multiplication des acteurs et des fronts de conflits rend aujourd’hui cette logique de plus en plus fragile. L’exacerbation des affrontements conduit à des guerres asymétriques et “hybrides”, menées également sur les plans économique, financier et informatique, avec le recours à la désinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l’opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l’augmentation des dépenses militaires est présentée comme la seule réponse à un avenir incertain ou à des menaces perçues, tandis que le coût réel pèse sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allouées à la santé, à l’éducation et aux services sociaux. «Derrière tout cela, insiste Léon XIV, se cache un faux “réalisme”, fondé non seulement sur la logique bien établie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement inéluctable. Ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik, cette forme de “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu.» (§205). Le mode de production de l’économie numérique Sur un autre registre, Léon XIV s’étend sur le mode de production de l’économie numérique. Celle-ci repose, dit-il, «sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA». «Dans certaines régions du monde, souligne le Souverain Pontife, des enfants et des adolescents travaillent, dans des conditions dangereuses, au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale». Et d’ajouter: «Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. ». La paix, fruit de la justice et de la charité Pour le pape Prévost, « la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre», mais «le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité». Illustrant cette affirmation, Léon cite J.R.R. Tolkien, le grand écrivain catholique britannique du XXe siècle, décrivant ainsi notre responsabilité par la bouche de Gandalf, l’un des protagonistes de la trilogie Le Seigneur des Anneaux : «Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver». Pour nous, dont les terres cultivables et les oliveraies sont pulvérisées avec du glyphosate et du phosphore, ces mots devraient sonner particulièrement juste. Prochain article : Contre l’illusion post-humaniste, la capacité de relation et d’amour (3/3) Lire aussi sur le même thème : L’Encyclique «Magnifica humanitas» de Léon XIV, texte fondateur sur l’IA (1/3)

À Baysarieh comme au Palais Bourbon, un vent de fronde …

Au moment même où se tenait à Paris, à l’Assemblée nationale, un colloque donnant la parole à nos concitoyens chiites libres*, un village du Sud perché à 180 mètres, se rappelait à notre bon souvenir. Le vendredi 5 juin, un vent de fronde se levait à Baysarieh: une échauffourée y opposa les habitants, en majorité duodécimains et acquis à Nabih Berri, à des hezbollahis qui voulaient installer des lance-roquettes en plein milieu de la localité. L’armée libanaise dut s’interposer pour séparer les antagonistes et rétablir l’ordre. Une vidéo a enregistré la mêlée collective qui, comble d’ironie, s’est déroulée dans une rue pavoisée d’étendards vert pistache, aux couleurs du mouvement Amal! L’accrochage est survenu au moment même où le Centre des opérations d’urgence du ministère de la Santé publique nous informait que notre pays déplorait 3558 tués et 10870 blessés depuis le 2 mars, date à laquelle le Hezbollah a rallumé la mèche pour soi-disant venger l’exécution du Guide suprême iranien. D’aucuns diront que ce n’est pas cher payer l’appui iranien apporté à la libération du Sud-Liban et à celle de la mosquée Al-Aqsa. Le ras-le-bol est contagieux Baysarieh n’allait cependant pas être la seule à se cabrer en territoire national. Au même moment, et comme s’ils s’étaient donné le mot, le président de la République et le président du Conseil se sont «mutinés» contre la vulgate hezbollahi. Joseph Aoun a déclaré à CNN que l’Iran n’avait pas à se servir de notre pays comme monnaie d’échange, que Naïm Qassem ne représentait pas le Liban et que la seule option sensée était la négociation pour mettre un terme définitif à l’état d’hostilité entre le Liban et Israël. Quant à Nawaf Salam, il s’est rebiffé en rappelant que le Liban n’était pas un terrain où les autres pouvaient s’affronter et que les « Sudistes » n’avaient pas à payer le prix de « calculs dont ils ne maîtrisent pas les décisions ». En l’espèce, il ne restait plus qu’au président Nabih Berri à s’exprimer ! Mais nous ferons le black-out sur ses propos, dictés qu’ils sont par la crainte révérencielle que lui inspire le Hezbollah. Car, de toute manière, Baysarieh a déjà répondu pour lui, au nom du mouvement Amal et de tous les chiites ulcérés par l’absurdité des combats qui se poursuivent et par l’accaparement du pouvoir par la milice iranienne. Comme partout ailleurs au Liban, le ras-le-bol se diffuse et se généralise au vu des destructions et des déplacements des populations. L’inamovible Nabih Berri a beau refuser d’accorder son satisfecit à l’accord intervenu à Washington, sa base électorale ne semble plus vouloir payer le prix des aventures insensées de Naïm Qassem. Avoir attendu si longtemps pour renverser la table! C’est que jusqu’à récemment nos cercles officiels faisaient preuve de discrétion. Attention de heurter la Résistance : celle-ci était à prendre avec des pincettes. Par respect et considération pour les sacrifices du Hezb, il ne fallait point porter atteinte à son image de libérateur. Mais là soudain, un changement de paradigme ! Le narratif n’est plus le même. C’est comme s’il y avait eu une « rupture épistémologique », c’est-à-dire un changement radical dans la manière d’envisager la réalité, qui rompt avec le discours antérieur et les clichés que nous imposaient le parti iranien et ses écorcheurs. Ce seul changement est un marqueur de libération car, sur de longues années, l’Exécutif avait fait sienne la rhétorique du Hezbollah. Et de ce fait, notre État républicain relevait plus de la Commedia dell’arte et d’une pitrerie. Nos responsables n’étaient plus que des grimaciers et des cabotins qui s’évertuaient à défendre les thèses du parti de Dieu, thèses qu’ils récusaient au fond d’eux-mêmes. Alors, au diable la pudeur avec laquelle on traitait la question des négociations directes avec Israël. La tension va, à l’évidence, monter d’un cran et un processus de délivrance va s’enclencher. Et celui-ci ira jusqu’à dresser et afficher officiellement la liste des crimes sériels commis par le parti de Dieu. Merci Baysariyeh, merci le Palais Bourbon, la peur que le Hezbollah instillait dans sa propre communauté comme dans certains cercles n’a plus cours ! *Colloque « Le Liban entre paix et guerre : légitimité de l’État et rôle de la société civile », Assemblée nationale, 5 juin 2026, Paris. Les intervenants, qui y ont tenu le Hezbollah et la « sainte alliance » iranienne pour responsables de la catastrophe actuelle, ont appelé à la réhabilitation de l’État de droit.

Iran-USA: le couac des fuites dans les médias iraniens

Le «mémorandum d’entente» transitoire devant mettre fin à la guerre entre les Etats-Unis et l’Iran serait-il vraiment conclu prochainement ? L’annonce triomphaliste faite par le président Donald Trump sur une «entente imminente» avec l’Iran est déjà mise à mal par des «fuites» dans les médias iraniens téléguidés par le pouvoir, qui continuent de clamer que la République islamique a obtenu tout ce qu’elle cherchait: contrôle du détroit d’Ormuz, déblocage immédiat des fonds et levée des sanctions, investissements américains pour le redressement de l’économie iranienne… Un message de Trump sur son réseau social est venu brutalement remettre les pendules à l’heure. Toutefois, il semble peu probable que cela empêche un accord d’aboutir, ce qui a été conforté vendredi soir par une annonce du médiateur pakistanais qui a annoncé officiellement que les deux parties sont parvenues à un accord. Alors que s’est-il passé durant cette longue journée ? La journée de vendredi au Levant commençait sous les meilleurs auspices. « Nous venons de trouver un très bon accord pour mettre fin à la guerre avec l'Iran et, une fois les documents finalisés, ce qui devrait être fait dans les prochains jours, nous aurons probablement une signature, peut-être en Europe », a déclaré le président Trump depuis le Bureau ovale, rapporte l’AFP. Cette annonce de Donald Trump, qui a un air de déjà-vu, a fait couler beaucoup d’encore, autant dans la presse américaine qu’iranienne. Pour ce qui est de la première, elle a largement relayé le fait que l’accord serait signé bientôt : Bloomberg News a écrit que le document serait signé lors du sommet du G7 à Genève, en Suisse, dimanche. Selon Axios, la visite du vice-président JD Vance en Suisse serait déjà en préparation, en vue de la signature de l’accord. Le site américain a mis l’accent sur la médiation qatarie autant que pakistanaise, ayant apparemment permis cette percée. En effet, toujours selon Axios, le médiateur qatari a signé «l’accord de principe» avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi à Téhéran. Les versions américaine et iranienne La presse iranienne, elle, fidèle à ses habitudes (de médias dirigés par le régime), a répercuté la forte possibilité d’un accord prochain, certes, mais en donnant force détails de ce que seraient les termes de la trêve. A en croire ces médias, donc, l’Iran aurait obtenu de garder le contrôle du détroit d’Ormuz, le déblocage de ses fonds bloqués (le chiffre de 24 milliards de dollars, ou du moins la moitié, circule), une levée des sanctions et du blocus américain sur les ports, le retrait des forces américaines de la région limitrophe de l’Iran, sans compter le droit de poursuivre l’enrichissement de l’uranium. Selon l’agence Mehr, les missiles balistiques ne sont pas évoqués dans le texte, et l’accord-cadre donne une période de 6 mois pour un accord final. Les échos parvenant de Téhéran indiquaient par ailleurs qu’une décision finale n’a pas été prise par les autorités iraniennes, démentant que le timing de la signature ait été fixé à dimanche. Et ce sont ces «fuites» dans les médias qui se sont révélées être le ver dans le fruit, déclenchant la colère de Donald Trump sur son réseau social Truth Social. «Les conditions que les Iraniens ont fait fuiter dans leurs médias n’ont rien à voir avec les termes de l’accord auquel nous sommes parvenus», a-t-il tonné, estimant que «les Iraniens sont très déshonorables», et qu’il est impossible de négocier de bonne foi avec eux. « Ils feraient bien de rectifier le tir, et vite ! », a-t-il également écrit. Un responsable de l’administration US a exposé la version de Washington au correspondant de la chaîne al-Hadath : aucun déblocage de fonds ne sera effectué avant que cet accord ne soit mis en application, l’uranium enrichi sera sorti des territoires iraniens et les installations nucléaires seront bel et bien démantelées. Une autre clause cruciale, selon la chaîne saoudienne, obligera l’Iran à renoncer à financer des proxys dans la région, une question qui intéresse le Liban au plus haut point. Cette source a assuré que les Iraniens ont approuvé ces clauses. Netanyahu : L’Iran n’aura pas la Bombe En marge de ces déclarations concernant un éventuel accord qui serait prochainement signé par Washington et Téhéran, un processus dont Tel Aviv a été notoirement écarté, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est empressé d’affirmer qu’il était « entièrement d’accord » avec Donald Trump sur le fait que l’Iran n’aura jamais de bombe atomique, ajoutant que cela n’aurait pas lieu «tant qu’il sera Premier ministre». Entre-temps, les combats au Liban-Sud se poursuivaient vendredi avec la même intensité entre l’armée israélienne et le Hezbollah. Selon al-Hadeth, les Israéliens ont annoncé avoir dominé toutes les collines surplombant la ville stratégique de Nabatiyeh, au Liban-Sud, et le Hezbollah poursuit ses attaques, notamment à l’aide de drones. Or c’est le sort de ce front qui est en question depuis qu’on parle d’un accord si proche sur le front régional iranien. D’une part, les échos dans les médias iraniens insistent sur le fait que tout éventuel accord inclurait une clause sur une accalmie sur tous les fronts, donc au Liban. D’autre part, des sources israéliennes auraient déjà affirmé qu’un accord entre l’Iran et les Etats-Unis ne concernerait pas ce front libanais, «vu que les autorités israéliennes sont en pourparlers directs avec les autorités libanaises dans un processus séparé à Washington», soulignent les médias panarabes. La question se pose toujours, vendredi, au Liban, d’autant que le cessez-le-feu en Iran, début avril, n’a pas entraîné automatiquement une mesure similaire au Liban (sachant que les cessez-le-feu obtenus suite aux pourparlers directs n’ont pas eu un meilleur effet). Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce futur accord alimente déjà la polémique interne. Sans surprise, les voix du Hezbollah s’élèvent déjà pour adopter un discours triomphaliste. Le député Hassan Fadallah, avec son ton provocateur habituel, s’est dépêché d’affirmer qu’un accord «aura des répercussions» sur le Liban, «que les responsables libanais l’acceptent ou pas». Le parlementaire fait référence à l’argument massue de son parti qui veut que seul un cessez-le-feu négocié par l’Iran aurait des chances d’aboutir. Il a d’ailleurs lancé une pique au président de la République Joseph Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam, estimant qu’ils ont été « exploités » par Washington. Certes, Hassan Fadlallah a semblé lâcher du lest en assurant que «l’Iran ne cherche pas à se substituer à l’Etat libanais». De tels propos n’en ont pas moins appelé une réponse du Premier ministre Salam. Celui-ci a reproché à la République islamique de chercher à montrer qu’elle détient le pouvoir de décision au Liban. Le débat autour du rôle de l’Iran au Liban, à travers son allié local, n’a pas fini de s’enflammer. Or les sources de Washington, rapportées par plusieurs médias, continuent d’insister sur la volonté du président américain de séparer les deux dossiers. Ce point est à suivre dans les jours qui viennent, à la lumière des développements dans la région. Nouvel ambassadeur d’Arabie saoudite Le Liban officiel, pour sa part, continue de s’engager dans une voie de rapprochement avec son environnement arabe, longtemps négligé. Outre la décision saoudienne, prise la veille, de rouvrir son marché aux produits agricoles libanais, qui devrait avoir des conséquences énormes sur le secteur de l’agriculture au Liban, il faut noter la visite de l’émissaire saoudien pour le Liban, Yazid ben Farhan, au président Aoun au palais de Baabda jeudi soir. Le nouvel ambassadeur saoudien, lui, est arrivé vendredi à Beyrouth. Autre actualité majeure de ce vendredi : après une longue polémique autour d’une possible ingérence syrienne au Liban pour démanteler le Hezbollah, suite à des propos de Donald Trump sur le sujet, le président syrien Ahmad Chareh a catégoriquement démenti toute implication de son pays sur le front interne libanais.

«On n'est jamais si bien servi que par soi-même»

Le monde semble vivre aujourd’hui entre la fièvre de la Coupe du monde et les publications du président américain Donald Trump sur les réseaux sociaux, avec tout ce qu’elles entraînent comme répercussions immédiates sur les violentes fluctuations des cours du pétrole et de l’or, et sur les profits considérables qu’en tirent les spéculations qui leur sont liées. Ce «vacarme» médiatique dissimule pourtant des mutations plus profondes et plus déterminantes, qui se traduisent par un retraçage du réseau des alliances régionales et internationales, sous l’effet des retombées accélérées de l’affrontement en cours entre les États-Unis et Israël d’une part, l’Iran et ses ramifications de l’autre. Les partenaires arabes des États-Unis au Moyen-Orient ont ainsi entrepris de réévaluer leur positionnement stratégique et leurs alliances traditionnelles, même si les contours de ces reconfigurations ne se sont pas encore pleinement dessinés. Les Émirats arabes unis adoptent une posture plus ferme à l’égard de l’Iran, tout en continuant de renforcer leurs liens avec Israël et l’Inde, tandis que l’Arabie saoudite a activé une coopération défensive plus étroite avec le Pakistan, intensifiant dans le même temps sa coordination politique et sécuritaire avec la Turquie et l’Égypte. Face à ces évolutions, il semble que l’expression «Nouveau Moyen-Orient», largement répandue ces dernières années, ne parvienne plus à rendre compte avec précision de la réalité émergente, ni à embrasser les nouvelles alliances stratégiques qui refaçonnent l’architecture sécuritaire et les équilibres de la région. La conception traditionnelle de ce «Nouveau Moyen-Orient» se trouve ainsi dépassée par les faits qui s’imposent. En attendant que ces mutations stratégiques se précisent davantage, les marchés mondiaux continuent de s’agiter au rythme des spéculations et des déclarations politiques, désormais capables de déplacer des capitaux et des fortunes en quelques minutes. Et pendant ce temps, les pays pauvres et en développement continuent de payer le prix le plus lourd de ces turbulences. Toute hausse des prix de l’énergie ou de l’alimentation, tout ébranlement des marchés mondiaux se répercute directement sur la vie des citoyens de ces pays, qui se retrouvent tributaires de décisions et d’événements sur lesquels ils n’ont aucune prise. C’est là que s’impose la nécessité de reconsidérer les modèles de développement adoptés, et de s’employer sérieusement à atteindre le plus haut degré possible d’autosuffisance dans les domaines de l’alimentation, de l’énergie et de la production, en s’appuyant sur le renforcement de l’unité nationale et la conjugaison des efforts de tous les enfants du pays, qu’ils vivent dans leur pays ou se trouvent établis aux quatre coins du monde. L’expérience a démontré que les États ayant réussi à édifier les fondements de leur puissance propre ont été les plus capables de résister aux crises mondiales, et les plus à même de défendre leurs intérêts nationaux en toute indépendance. Et au fond, c’est la sagesse populaire qui exprime cette vérité avec le plus de justesse: «On n’est jamais si bien servi que par soi-même.» Les nations qui s’appuient sur leurs capacités propres et investissent dans les talents de leurs enfants sont les mieux armées pour protéger leur avenir et préserver l’indépendance de leur décision économique et politique.

Ce n'est pas la paix qui est en jeu
Par
Jad Akhawi
Publié

Au milieu du vacarme politique et médiatique qui accompagne les négociations en cours entre le Liban et Israël sous parrainage américain, beaucoup s'affairent à poser la question traditionnelle: Israël veut-il la paix? Sommes-nous face à une nouvelle phase dans les relations entre les deux pays, ou simplement à des arrangements sécuritaires imposés par les rapports de force nés de la guerre? Mais la vérité est que cette question, si importante soit-elle, n'est pas la plus importante pour le Liban. La question fondamentale d'aujourd'hui ne porte pas sur ce que veut Israël, mais sur ce que le Liban a réussi à reconquérir pour lui-même après de longues décennies de confiscation de sa décision nationale. Pour la première fois depuis de nombreuses années, le Liban ne s'assoit pas à la table des négociations en tant que terrain de conflits ou monnaie d'échange dans les mains des autres, mais en tant qu'État qui se représente lui-même. Et ce changement, en lui-même, constitue l'événement politique majeur de tout ce qui se joue en ce moment. Les Libanais se sont malheureusement habitués à voir leur pays faire partie des guerres des autres. Ils se sont habitués à ce que les dossiers existentiels relevant de la guerre, de la paix, de la souveraineté et de la sécurité soient gérés en dehors des institutions légitimes, à ce que l'État devienne un simple témoin de décisions prises ailleurs. Durant de nombreuses périodes de notre histoire récente, ce n'était pas le Liban qui négociait: c'était lui l'objet même des négociations. Et les Libanais en payaient toujours le prix. Le prix des guerres dont ils n'avaient pas décidé le moment. Le prix des compromis auxquels ils n'avaient pas participé. Le prix des conflits régionaux qui avaient fait de leur patrie une boîte aux lettres pour les messages militaires et politiques des autres. Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, le tableau semble différent. Non parce qu'Israël aurait soudainement changé, ni parce que la région serait devenue plus pacifique, mais parce que l'État libanais a commencé à reconquérir un droit souverain fondamental: le droit de parler au nom du Liban. Les Libanais pourront diverger sur les détails des négociations. Les positions pourront différer sur certaines clauses, certaines orientations ou certaines priorités ; et c'est là quelque chose de naturel et de sain dans toute société démocratique. Mais ce qui devrait faire l'objet d'un consensus national, c'est que la décision libanaise est revenue aux institutions constitutionnelles, et que c'est l'État qui gère ce dossier au nom de l'ensemble des Libanais. C'est précisément là que réside la valeur réelle du processus actuel. Car les États ne se mesurent pas seulement à l'étendue de leur territoire, à la taille de leur population ou au volume de leur économie, mais à leur capacité à détenir le monopole de la décision souveraine. Et la souveraineté n'est pas un slogan qu'on brandit lors des cérémonies, mais une pratique quotidienne qui commence par la maîtrise du droit de décider de la guerre et de la paix, et s'achève par la capacité de l'État à parler au nom de ses citoyens sur la scène internationale. De ce point de vue, le débat sur les intentions d'Israël devient moins important que celui sur la manière de protéger le gain libanais nouvellement acquis. Oui, Israël cherche à défendre ses intérêts sécuritaires. C'est là une réalité qui n'a pas besoin d'être découverte. Tout État négocie à partir de ses intérêts, recherche sa sécurité et sa stabilité, et tente d'obtenir le maximum possible. Mais la question qui devrait occuper les Libanais est celle-ci: le Liban est-il enfin capable de défendre ses intérêts nationaux à travers ses institutions légitimes? Si la réponse est oui, alors nous nous trouvons devant un tournant historique qui dépasse les résultats des négociations elles-mêmes. Les accords peuvent réussir ou échouer. Les ententes peuvent être mises en œuvre ou piétiner. Mais la reconquête par l'État de son rôle naturel demeure un acquis stratégique de long terme. Le Liban a payé un prix exorbitant lorsque la décision de guerre et de paix est sortie des institutions de l'État. Il a payé un prix plus lourd encore lorsque les priorités libanaises se sont mêlées aux agendas régionaux. Et il a payé un prix immense lorsque le destin des Libanais s'est trouvé lié à des calculs étrangers à l'intérêt national libanais. C'est pourquoi le véritable défi d'aujourd'hui ne consiste pas seulement à parvenir au meilleur accord possible, mais à empêcher tout retour en arrière ; autrement dit, à empêcher que la décision soit de nouveau arrachée à l'État pour être rendue aux zones d'influence, aux axes et aux conflits extérieurs. Ce qu'il y aurait de plus dangereux serait que le débat autour des négociations se transforme en un nouvel affrontement intérieur entre Libanais. Car les expériences passées ont démontré que la division interne a toujours été la porte par laquelle l'extérieur s'est infiltré dans la décision nationale. En revanche, lorsque les institutions s'accordent autour de l'intérêt libanais supérieur, le Liban devient plus solide face aux pressions et plus apte à défendre ses droits. Ce dont le Liban a besoin aujourd'hui n'est pas seulement d'une trêve à ses frontières, mais d'une trêve avec son histoire politique fondée sur la dualité de la décision. Il n'a pas seulement besoin d'arrangements sécuritaires, mais de consolider le principe que l'État seul est l'instance ultime dans les grandes causes nationales. Tel est le sens véritable de l'État de citoyenneté pour lequel nous nous battons: un État qui ne se réduit ni à une communauté, ni à un parti, ni à un axe. Un État où tous les citoyens sont égaux devant la loi, où toutes les forces sont soumises aux institutions, et où toutes les décisions souveraines émanent du seul pouvoir légitime. Car sans État, il n'y a pas de citoyenneté. Et sans souveraineté, il n'y a pas d'État. Et il n'y a pas de souveraineté lorsque la décision se trouve dispersée entre de multiples centres de pouvoir. C'est pourquoi la valeur politique des négociations actuelles ne réside pas seulement dans les ententes ou les accords qu'elles pourraient produire, mais dans le fait qu'elles reflètent le début d'une transition du Liban depuis la position de terrain vers celle d'État ; depuis la position de celui qui reçoit vers celle de celui qui participe, et depuis la position de monnaie d'échange vers celle de celui qui détient la monnaie. Et c'est ce tournant qu'il faut préserver, quels que soient les développements à venir. Si le siècle dernier a été marqué par la lutte des Libanais autour de l'identité de l'État, la prochaine étape doit être celle de la reconquête de l'État lui-même. Un État fort par ses institutions, libre dans sa décision, souverain sur son territoire, et dont seuls ceux qu'ont élus les Libanais et que la Constitution a habilités à représenter la République libanaise peuvent prendre la parole en son nom. La route ne sera peut-être pas aisée, et elle sera sans doute jalonnée d'obstacles, de pressions et de défis. Mais ce qui a été accompli jusqu'à présent mérite d'être préservé. Car les nations ne se construisent pas seulement par les victoires militaires ni par les accords politiques, mais en bâtissant des institutions et en reconquérant la décision nationale. Et en définitive, si les Libanais peuvent diverger sur les résultats des négociations, ils ne devraient pas diverger sur une seule vérité: le Liban qui négocie par lui-même vaut mille fois le Liban au nom duquel les autres négocient.