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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Au point de rupture
Par
Hisham Dibsi
Publié

Le titre est un slogan placé par la direction iranienne sur un immense panneau publicitaire au cœur de la place Enqelab à Téhéran, qui représente le détroit d'Ormuz au-dessus de la bouche de Donald Trump, président de l'État du «Grand Satan» qu'il convient de vaincre, tout comme il s'agit d'anéantir l'État du «Petit Satan» qu'est Israël. Mais les faits nous apprennent cette semaine qu'un accord se profile, justement «au point de rupture», avec les deux Satans, le Grand et le Petit, un accord qui pourrait être signé vendredi prochain. Il n'est pas venu à l'esprit de la machine médiatique iranienne que la rupture pouvait aussi frapper ses propres dirigeants, et pas seulement ses ennemis, même si la direction iranienne croit avoir accompli une victoire divine sans précédent à ce point de rupture — que ce soit dans le détroit ou au Liban-Sud. Si les intentions américaines et iraniennes s'avèrent sincères et que le «mémorandum d'entente» ou l'«accord-cadre» américano-iranien visant à cesser les hostilités et à lever le blocus sur le détroit fermé vient à être signé, nous nous retrouverons face à une situation dans laquelle Téhéran aura réussi à saisir à la gorge pour arracher la victoire escomptée par une asphyxie totale des économies mondiales, tandis que Washington aura réussi à empoigner le nez et la bouche pour contraindre la tête iranienne à plonger sous l'eau, au moyen du blocus naval et de la paralysie complète du trafic portuaire. Ainsi le facteur temps s'est-il retourné contre celui qui ne tient que la gorge, comme le dit et le montre le panneau publicitaire. En attendant que la signature intervienne dans le courant de cette semaine, il est possible de formuler quelques observations étroitement liées à cet accord. Première observation: le mémorandum d'entente annoncé ne saurait être accepté à sa seule valeur apparente, dans la mesure où les médiateurs ont réussi à constituer une doublure solide propice à la réussite de l'accord en fournissant des solutions non déclarées d'un poids politique, sécuritaire et économique considérable, solutions qui s'accordent avec la vision des médiateurs fondée sur une lecture stratégique différente de celle des deux parties en conflit. Cela mérite d'être porté au crédit des acteurs de la médiation, même si cela contrarie les partisans de la ligne dure et de la perpétuation de la guerre, car le poids des pays médiateurs et des États qui les soutiennent dans cette bataille ne se mesure plus à leur seul rôle actuel ni aux résultats immédiats que l'on en tirera: ce poids est devenu l'un des piliers de l'équation géopolitique, qu'on ne peut plus contourner ni au niveau stratégique international, ni dans le jeu des puissances régionales du nouveau Moyen-Orient. Ce qui ouvre un espace de compétition civilisationnelle et prospective, en lieu et place de la guerre milicienne avec tout ce qu'elle a charrié de souillure, de destruction et de massacres des peuples. Deuxième observation: ce «mémorandum d'entente» ou cet «accord-cadre» a mis à nu l'étiolement de la puissance iranienne, qui refuse de reconnaître sa défaite et convoque l'arsenal de l'idéologie, son ultime arme pour préserver la cohésion de la tête du régime et du noyau dur qui le compose, fait de Gardiens de la Révolution et de milices doctrinales capables d'arrêter et d'éliminer quiconque émet une opinion dissidente. Car refuser de reconnaître la défaite est au fondement même du plan de maintien au pouvoir, plan lui-même bâti sur une certaine compréhension des politiques américaines et de leurs contradictions internes au sein de l'État profond, une compréhension dans laquelle la direction iranienne a su exploiter au mieux les politiques américaines de containment, là où l'administration Trump a failli dans sa lecture et son assimilation de la mentalité persane, véritable joyau de la couronne du système du velayet-e faqih . L'exemple le plus cru de cet échec réside dans la manière dont Netanyahu a convaincu Trump de lancer l'attaque initiale à l'heure H, celle qui devait faire tomber le régime, ce qui permit à Netanyahu de se prévaloir longtemps du titre de parrain de cette guerre dont aucune requête ne se refusait au président Trump. Mais à mesure que la guerre s'est déployée dans le temps et qu'a grandi l'étendue de ses répercussions sur les nations du monde, une nouvelle équation s'est formée, qui a ramené Netanyahu à sa juste mesure: celle d'un joueur politique irresponsable, indifférent à la chute éventuelle de la Maison-Blanche elle-même. Le spectacle du maître et du serviteur se déroule quotidiennement sous nos yeux: lorsque Trump est contrarié par les dommages causés par Netanyahu, il le tance comme un fils ingrat, et lorsqu'il a besoin de lui, il couvre d'éloges ses exploits, au point que la relation du duo Trump-Netanyahu évoque irrésistiblement la pièce satirique du grand dramaturge Bertolt Brecht, Monsieur Puntila et son valet Matti , où le maître, dans ses heures d'ivresse, affiche une magnanimité débordante, et où, à son réveil lucide dicté par ses intérêts, il retrouve brutalité et autorité. Il eût été plus avisé pour Netanyahu, avant de se proclamer maître, de relire la remarque du ministre de la Défense israélien Moshe Dayan à la lecture des termes du premier accord avec l'Amérique après la guerre de juin, intitulé «Partenariat sécuritaire croissant» : «Israël est un petit État qui signe un accord avec une grande puissance ; cela signifie que nous sommes devenus un État client.» Et lors de la signature du premier partenariat stratégique en 1981 avec le Premier ministre Menahem Begin, le secrétaire d'État américain Alexander Haig déclarait qu' «Israël est un porte-avions américain qu'on ne peut pas couler» . Ironie du réel: Netanyahu lui-même exige aujourd'hui de son gouvernement qu'il œuvre à produire ses propres munitions, afin que ses décisions redeviennent autonomes. Troisième observation: l'«accord-cadre» provisoire repose sur l'incapacité du régime iranien à remporter une victoire nette et convaincante, après les destructions considérables infligées à son appareil militaire, sécuritaire et économique. Il ne lui reste plus que son arsenal de missiles et ses instruments miliciens, nuisibles certes, mais sans réel pouvoir de modifier l'équation. Les États-Unis, de leur côté, ont massé l'essentiel de leur puissance militaire dans l'espoir que le seul déploiement des armes et leur menace suffiraient, avant d'en venir à l'usage, pari relatif échoué qui les a ramenés à chaque fois à participer directement aux combats ; car le surplus de puissance et ses coûts ne sont pas moins dommageables que les batailles elles-mêmes. Lorsque l'incapacité profonde à produire une solution a commencé à manifester ses effets au Congrès, chez les partisans du MAGA et aux stations-service, les tours de passe-passe boursiers et actionnariaux n'ont plus suffi à masquer un déficit dont les gens paient le prix de leur propre poche. Après ces observations, et alors que nous nous acheminons vers un «accord préliminaire», un «accord de principes» dont les dessous restent opaques et dont la surface ne tranche aucune question fondamentale sinon le cessez-le-feu et la consécration de la négociation comme seule voie de résolution des conflits, tout en neutralisant les pratiques de racket milicien iranien et les mécanismes de domination et d'hégémonie américaines absolues, ne sommes-nous pas là devant un rapport de forces entre la République islamique et les États-Unis comparable au rapport de forces qui prévalut jadis entre l'État d'Israël et l'Organisation de libération de la Palestine, laquelle ne disposait que de l'«Intifada des pierres» comme seul moyen de neutraliser l'armée d'occupation et de contraindre le gouvernement Rabin à abandonner sa politique de brisement des os pour négocier un retrait de Cisjordanie et de la bande de Gaza? L'accord de principes préliminaire connu sous le nom d'«accord d'Oslo» n'a-t-il pas été produit selon la même philosophie politique qui préside aujourd'hui à la fabrication de cet «accord-cadre» provisoire? Lors de la signature par l'OLP de son accord avec Israël, le «Petit Satan», cela était interdit, et ses dirigeants furent accusés de trahison. Lors de la signature par la direction iranienne de son accord avec l'Amérique, le «Grand Satan», cela devient licite, et certains célébreront sa victoire. Mais on peut dire, sans grande hésitation, que cet accord est l'Oslo iranien.

Téhéran jubile, Israël fulmine, le Liban retient son souffle

Après l’annonce officielle d’un accord-cadre entre Washington et Téhéran sur un mémorandum d’entente qui va servir de base aux pourparlers entre les deux capitales, le schéma est le suivant: volubilité à Téhéran où l’on présente le document comme une victoire historique ; colère en Israël ; discrétion calculée aux États-Unis ; optimisme prudent au Liban et soulagement dans les pays du Golfe et en Europe, avec la chute des cours du pétrole. Le protocole d’entente, annoncé dans la nuit de dimanche à lundi par le président Donald Trump, doit être signé vendredi à Genève où M. Trump est arrivé lundi pour prendre part aux réunions du G7. Le document aurait été déjà signé électroniquement. Mais le déplacement d’une délégation du Qatar dimanche soir à Islamabad, suggère que des détails auraient encore besoin d’être réglés. Doha s’était associé, à la demande de Washington, aux efforts de médiation menés par le Pakistan. Une présomption que soutiennent également les propos du vice-président américain, JD Vance. Selon lui, le document serait dévoilé dans le courant de cette semaine. JD Vance n’a pas donné davantage de précisions à ce propos. En attendant, Téhéran s’est fait un point d’honneur de s’étendre longuement – commentaires triomphalistes à l’appui – sur les dispositions du mémorandum d’entente en 14 points. Le texte jette les bases d’un cessez-le-feu censé déboucher sur une paix durable, au terme de négociations qui s’étendront sur 60 jours. Deux longs mois pour un processus semé d’embûches, le protocole d’entente n'étant qu’un document précisant les grandes lignes des négociations à venir. Les médias iraniens ont ainsi rapporté qu’il prévoit un «arrêt permanent et immédiat de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban, le déblocage de 24 milliards de dollars d'avoirs iraniens gelés, dont la moitié de cette somme avant le début des pourparlers». Toujours selon les médias iraniens, le document prévoit aussi la suspension des sanctions sur la vente de pétrole iranien, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés. En contrepartie de la fin des hostilités et de la réouverture du détroit d'Ormuz, Washington lèverait graduellement le blocus imposé aux ports iraniens ainsi que les sanctions qui étouffaient l'économie de la République islamique. Mais l'enjeu principal, pour les deux belligérants, reste le sort des stocks d'uranium enrichi, et des deux programmes, nucléaire et balistique, iraniens. Téhéran a juste évoqué le programme nucléaire, affirmant que Washington aurait accepté que la République islamique maintienne à 3% l’enrichissement de l’uranium, alors que les États-Unis étaient jusque-là intransigeants sur ce point. Pas un mot en revanche sur le programme balistique. À en croire les Iraniens, ce sont eux qui sont parvenus à imposer toutes leurs conditions aux États-Unis. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a ainsi annoncé que les pourparlers finaux ne commenceraient que «lorsque les États-Unis auront rempli des engagements clés, notamment la fin du blocus naval, l’attêt des opérations militaires et la libération des fonds iraniens bloqués». «Une fois ces engagements urgents exécutés, nous entrerons immédiatement en négociations», a-t-il déclaré à la télévision d'État. «Le déblocage des biens iraniens ainsi que des réparations pour les dégâts constituent deux points essentiels» de l'accord, a repris le porte-parole de la diplomatie, Esmaïl Baghaï lors de son point-presse hebdomadaire. Selon lui, «la partie américaine s'est engagée à prendre des mesures dans ces deux domaines», ce que le vice-président américain, J.D Vance s’est empressé de démentir. Il a assuré au cours d’une conférence de presse que les Iraniens «n’auront rien avant d’honorer leurs engagements». «Ils ne font que parler de ce qu’ils vont obtenir mais gardent le silence sur ce qu’ils donneront en contrepartie», a-t-il ajouté, en insistant sur le fait que Donald Trump aura obtenu par la diplomatie ce qu’il cherchait à imposer par la guerre, à savoir que les Iraniens n’aient jamais la possibilité d’avoir une arme nucléaire et qu’ils cessent de financer des activités terroristes dans tout le Moyen-Orient». Et pendant que Téhéran assurait avoir arraché à Washington le déblocage de compensations pour la reconstruction des sites détruits ou endommagés par les attaques israélo-américaines, JD Vance insistait sur le fait que les seuls fonds que la République islamique obtiendra proviennent des fonds iraniens bloqués. Les États-Unis s’attendent en outre à ce que le détroit d’Ormuz rouvre «sans péage» de la part de l’Iran, a-t-il poursuivi, alors que la diplomatie iranienne évoquait des «frais» de service maritime. Dans le même temps, Donald Trump se félicitait de ce que des navires « dont certains chargés de pétrole, commencent à sortir du détroit d’Ormuz et naviguent le long (d’une route) qui est totalement sécurisée». Le déminage ne devrait pas tarder à être lancé. Le président français, Emmanuel Macron, a assuré que Paris va s’engager dans ce processus avec la Grande-Bretagne. Il a par ailleurs assuré, en marge du G7, que les capacités d'uranium hautement enrichi de l'Iran doivent être «neutralisées» sous supervision de l'agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Colère en Israël Largement saluée par la communauté internationale, notamment par l’Europe, l’entente irano-américaine est loin de correspondre cependant aux attentes des autorités israéliennes qui n’ont pas caché leur colère. Tel Aviv considère que l’accord-cadre ne neutralise pas la capacité de nuisance de la République islamique et encore moins ses proxys, notamment le Hezbollah, qui constitue toujours une menace pour la sécurité du nord du pays. Israël souhaitait que Washington «finisse le boulot» plutôt que de se laisser piéger par des accords dont Téhéran est passé maître dans l’art de contourner. L'annonce du mémorandum a provoqué une véritable tempête politique au sein du cabinet israélien qui le juge «dangereux». Plusieurs ministres ont ouvertement critiqué l'administration américaine, considérant l’accord d’entente comme une «capitulation face au terrorisme d'État». Même l’opposition israélienne l’a fustigé. En soirée, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a assuré au cours d’une conférence de presse que l’Iran ne se dotera pas d’armes nucléaires «avec ou sans accord». Il n’a pas commenté le mémorandum d’entente mais s’est engagé à «rester vigilant pour repousser toute menace des alliés de Téhéran contre Israël, notamment par le Hezbollah». Dans ce contexte, il a annoncé que son armée «restera au Liban autant que nécessaire» et que si elle ne s’est pas retirée sous la pression de l’Iran, c’est parce qu’il est resté «très ferme». «Je pense que nos amis américains respectent cette fermeté et cette position. Nous resterons au Liban». Un fait significatif: il a fait état d’une volonté d’indépendance militaire en annonçant un budget de près de 121 milliards de dollars à la défense. «Nous allons développer des concepts qui dépassent l’imaginaire», a-t-il lancé, dans ce qui semble être un message aux États-Unis qui fournit une aide militaire consistante à Tel Aviv. Pour les responsables israéliens, le mémorandum légitimise l'influence iranienne, protège les structures paramilitaires du Hezbollah que Tel Aviv démantelait progressivement, à partir du moment où il a inclus le front libanais dans le cadre du cessez-le-feu annoncé. Israël est en outre persuadé que le déblocage des fonds iraniens permettra à Téhéran de reconstruire son arsenal balistique. Le gouvernement israélien a d’ailleurs prévenu qu'il ne se considère pas lié par le document et qu’un retrait du Liban n’est pas envisagé tant que le Hezb n’a pas été désarmé. Un argument qu’il peut facilement avancer dans la mesure où il a déjà conclu un accord de cessez-le-feu avec le Liban, sous le parrainage de Washington. Dans ce contexte, plusieurs ministres israéliens ont soutenu que Tel-Aviv se réserve le droit d'agir unilatéralement pour défendre ses intérêts, même si cela contrevient à la dynamique diplomatique en cours. Calme précaire au Liban Au Liban, le Hezbollah s’est empressé de faire écho au triomphalisme iranien. Depuis l’annonce du protocole d’entente, ce groupe a immédiatement suspendu ses tirs contre des objectifs israéliens, se conformant ainsi aux directives de son parrain iranien. Histoire de montrer que c’est grâce à l’Iran qu’un cessez-le-feu est instauré sur le front libanais. Le Hezb, rappelle-t-on, ne reconnaît pas l’accord de trêve libano-israélien, en raison de son opposition farouche aux négociations directes entre les deux capitales. Sur le terrain, un calme précaire a prévalu dans la journée au Liban-Sud où des tirs sporadiques israéliens ont visé Nabatiyé et Kfar Tebnite où un drone israélien a tué le chauffeur d’un véhicule. Un journaliste a également été blessé par une attaque de drone dans cette même localité. En soirée, des informations non confirmées de sources officielles faisaient état d’une progression de l’armée israélienne vers la colline stratégique de Ali Taher, surplombant Nabatiyé et d’accrochages avec des miliciens du Hezb. De nombreux villageois se sont empressés de regagner leurs localités en dépit des mises en garde de l’armée libanaise. Sur le plan politique, les autorités libanaises se sont félicitées du mémorandum d’entente alors que la formation pro-iranienne a vite fait d’instrumentaliser «la victoire iranienne» en appelant, par la voix du mufti jaafari, Mohammad Ahmad Kabalan, à un changement du gouvernement. Le plus grave est l’argumentation de ce dernier. Selon lui, la nouvelle équipe doit «représenter les équilibres nationaux, avec la disparition des facteurs qui ont justifié l’arrivée du camp pro-américain au gouvernement». Pour le mufti, la nouvelle équipe ministérielle devrait inclure «les alliés (chrétiens) du Hezb, notamment le Courant patriotique libre (CPL) et les Marada», présidés respectivement par Gebran Bassil et Sleiman Frangieh. Question de rétablir une légitimité chrétienne à une formation totalement inféodée à l’Iran et complètement isolée sur le plan local. Cheikh Ahmad Kabalan a également jugé que «le Liban doit se retirer des négociations directes avec Israël» censées reprendre le 22 juin à Washington. Pour arriver à ses fins, la formation pro-iranienne mettra-t-elle à exécution ses menaces de renverser le gouvernement? Interrogé au sujet du Liban, le président Trump a répondu: «Nous voulons vraiment voir si nous pouvons régler le problème de ce pays. C’est une partie infime de ce que nous faisons. Mais cela ne devrait pas être difficile. Nous devons avoir une petite discussion avec le Hezbollah».

Une tragédie libanaise et une nouvelle Nakba palestinienne

Le monde évoque une tragédie libanaise dont le Hezbollah et, derrière lui, l'Iran portent la responsabilité, et une nouvelle Nakba palestinienne que le Hamas a provoquée. Ce qui demeure absent de toute analyse de cette tragédie comme de cette Nakba, ce sont deux événements majeurs: le retrait israélien du sud du Liban, en mai 2000, et le retrait israélien de Gaza, à l'été 2005. Ces deux retraits furent complets. Le premier s'inscrivait dans l'exécution de la résolution 425 du Conseil de sécurité, adoptée en 1978, et ce même Conseil avait d'emblée rejeté la thèse officielle libanaise sur les fermes de Chebaa, que le Hezbollah et son fer de lance, le «président de la résistance» Émile Lahoud, s'étaient empressés de brandir. Cette thèse n'était qu'un mensonge grossier, conçu pour justifier le maintien des armes de la «résistance», des armes qui n'ont jamais été tournées qu'en direction de l'intérieur libanais, et dont l'unique vocation était de faire du Liban-Sud une boîte aux lettres entre Israël d'un côté et la République islamique de l'autre. Tout cela se passait sans que personne ne s'interrogeât, même fugitivement, sur le sort des habitants de cette terre, eux qui furent, et demeurent, le grand absent de cette équation intérieure et régionale. Il n'existe toujours aucune explication rationnelle à ce qui s'est abattu sur le Liban-Sud et sur ses gens. Les événements qui suivirent le retrait israélien confirmèrent que le maintien des armes primait sur la délivrance de l'occupation. La preuve en fut l'acharnement à tenir ouverte la frontière du sud. Un commando du Hezbollah, agissant sur instructions directes de Bachar el-Assad, dont l’Iran voulait gonfler l’égo, enleva quelques soldats israéliens, quelques mois à peine après le retrait. Le Liban avait le choix entre laisser le Sud saigner et travailler à sa propre reconstruction. Pour l'Iran, ce retrait représentait une occasion de démontrer la solidité de son emprise sur le Liban. Cette emprise ne fit que s'étendre et se consolider après 2005, lorsque des membres du Hezb assassinèrent Rafic Hariri, ce qui entraîna le retrait militaire syrien et laissa le champ libanais en jachère devant les Gardiens de la révolution. Qu'a-t-il donc construit, le Liban, sur ce retrait israélien? Il a construit, en pratique, la catastrophe dont il souffre aujourd'hui et qui a jeté l'avenir du pays tout entier aux vents. Tout le monde parle de la catastrophe, mais bien peu désignent l'échec libanais lui-même, cet échec qu'Iran a méthodiquement encouragé en faisant obstacle à tout investissement fécond dans le retrait israélien. Il aurait pourtant été possible de faire de ce retrait une chance pour un avenir meilleur, pour le pays, pour ses fils, et pour le Sud en particulier, plutôt que d'en faire le pont par lequel l'occupation reviendrait, une occupation dont on ignore aujourd'hui si elle disparaîtra jamais. Et ce qui est plus lourd encore que tout le reste, c'est que l'ampleur des destructions, des dévastations et de ce qui s'est abattu sur les villages du Sud, ainsi que le nombre de déplacés au sein de la communauté chiite, dépasse désormais toute imagination. Quant à l'autre date qui mérite d'être rappelée sans cesse, c'est celle du retrait israélien complet de Gaza, en août 2005. Il est certain que les calculs d'Ariel Sharon, soucieux avant tout de se débarrasser de la bande de Gaza tout en imposant sa mainmise sur la Cisjordanie, furent à l'origine de ce retrait. Mais il est tout aussi certain que le camp palestinien dans son ensemble, tant l'Autorité nationale que le Hamas, fit tout ce qui était en son pouvoir pour transformer ce retrait en une nouvelle catastrophe palestinienne. On peut naturellement mettre en cause l'Autorité nationale en la personne de Mahmoud Abbas, dit Abou Mazen, qui ne possède aucun des attributs d'un chef, d'aucune sorte. Abou Mazen choisit de rester hors de Gaza au moment même où les Israéliens s'en retiraient, au lieu d'être sur le terrain, au milieu de la population du territoire. Avec le temps, les armes du Hamas l'emportèrent sur Gaza et sur les Gazaouis. Plutôt que de faire du retrait de l'été 2005 une occasion de bâtir le modèle réduit d'un État palestinien civilisé et viable, ce retrait fut exploité par Israël pour soutenir qu'il n'existait aucun partenaire palestinien avec lequel négocier. Ce que Gaza endure aujourd'hui n'est pas venu de nulle part. C'est le résultat d'une action délibérée et réfléchie que le Hamas a menée pendant plus de deux décennies, centrant son projet sur la conservation de ses armes pour édifier un «émirat islamique» à la manière des talibans, et sapant le projet national palestinien dans ses fondements mêmes. Israël ne s'opposait pas à cette orientation, et ne s'opposait pas davantage aux roquettes que le Hamas lançait depuis Gaza, ni n'y trouvait à redire. L'essentiel, pour Tel Aviv, était de confirmer que les Palestiniens ne méritaient pas d'avoir un État et qu'il ne servait à rien de négocier avec eux, tout en approfondissant les divisions internes palestiniennes. Au Liban-Sud d'abord, puis à Gaza, les armes remplirent leur fonction au service d'Israël, jusqu'à ce que vienne le «Déluge d'Al-Aqsa». Le 7 octobre 2023, le sortilège se retourna contre le sorcier. Israël découvrit qu'il ne pouvait plus coexister ni avec les armes du Hezbollah ni avec celles du Hamas. Ces deux arsenaux appartiennent au passé, plus encore: ils relèvent d'un autre monde, celui qui était prêt à trouver toutes sortes d'arrangements avec l'Iran et son régime, lequel pratique le chantage avec un art consommé depuis le premier jour de son existence, en 1979. Les deux retraits israéliens, du Liban-Sud et de Gaza, furent deux occasions manquées par les Libanais et les Palestiniens. Le retrait du Sud posa les fondements de la catastrophe libanaise, une catastrophe qui aurait pu être évitée, et le retrait de Gaza jeta les bases d'une nouvelle Nakba palestinienne, à l'heure où l'avenir de toute la région et les contours de son possible remodelage se posent, à la lumière de l'évolution iranienne, avec une acuité sans précédent. Des occasions passent devant les peuples. Certains savent les saisir, d'autres non. Ce qui est réellement condamnable, c'est de refuser de reconnaître que ces occasions ont existé et d'agir comme si elles n'avaient jamais été, alors qu'elles ont été, plus réelles et plus concrètes qu'il n'était nécessaire.

Guerres sans fin au Moyen-Orient
Par
Yakzan Takki
Publié

Le Moyen-Orient s'enfonce dans des guerres et des turbulences promises à s'aggraver, plus maléfiques qu'à aucune autre époque. C'est là une raison suffisante pour inventer des solutions permettant au monde de sortir de son impasse — par la voie diplomatique, en agissant avec un sens du discernement affranchi des réflexes instinctifs, en démontrant les limites de la puissance militaire, ou encore par une combinaison de ces facteurs — notamment en restreignant le défi aux lois et l'imprudence dans le droit de la guerre, face à ce qui tombe désormais sous l'emprise de ce qu'on pourrait appeler la «loi de l'autorité de la machine à tuer». Les guerres, les assassinats et les frappes peuvent certes atteindre des objectifs militaires, mais ils servent bien souvent davantage de mise en scène médiatique, engendrant des effets politiques inverses à ceux escomptés. Les systèmes idéologiques et nationalistes de la région s'effondrent rarement sous la seule pression extérieure ; ils tendent bien plutôt à reconstituer leur cohésion en convoquant le récit de la menace, du siège et du rejet de tout ce qui est nouveau. Les assassinats à outrance ne relèvent pas uniquement du domaine technologique: ce sont des opérations politiques indissociables de la relation aux êtres humains, aux peuples et à l'histoire, et elles n'affranchissent pas nécessairement la région de ses croyances. Les précédents historiques indiquent en effet que la chute des régimes totalitaires ne se produit guère sous l'effet de frappes extérieures directes. Le démantèlement de l'environnement qui les nourrit est un processus bien plus profond, et généralement sous-estimé. Ce qui commence comme un fait divers d'une précision presque chirurgicale se transforme en escalade, en déstabilisation et en alliances identitaires plus puissantes qu'auparavant. Les frappes peuvent produire un succès tactique, mais elles constituent un problème stratégique dès lors qu'elles attisent un nationalisme et une violence sanglante plus intenses. Ainsi, tuer un chef comme le Guide suprême Ali Khamenei marquerait un moment de bascule pour le Moyen-Orient, et aussi pour l'islamisme mondial, après quatre décennies de pouvoir absolu et d'une théocratie hypermilitarisée, adossée aux Gardiens de la révolution — ouvrant la voie à la violence sociale, au chaos et à une pression dans un pays comme l'Iran, qui s'est précisément doté des outils pour absorber les chocs, surveiller son environnement et gérer les risques. Les États-Unis et Israël ont pris le risque de l'opération dite de «décapitation» contre cet homme de quatre-vingt-six ans. Au-delà de l'acte lui-même, l'histoire met en évidence le danger d'une telle approche lorsqu'elle échoue à parier sur la mobilisation de la société civile et sur le changement social au sein des régimes fermés. Les bombardements peuvent tuer ou neutraliser les dirigeants ennemis et condenser des guerres en quelques jours, voire plusieurs guerres simultanées, mais ils reposent sur l'hypothèse que «couper la tête» fait s'effondrer la structure, alors que la chute du régime de Francisco Franco est advenue avec sa mort, quand celle de Joseph Staline ou de Mao Zedong n'a pas mis fin immédiatement aux systèmes qu'ils avaient édifiés. Tel est le piège de la machine de guerre contemporaine: elle tue des individus, elle comprime les conflits au lieu de les apaiser, elle fragilise les régimes sans les abattre définitivement dans des sociétés à forte empreinte doctrinale et à la nature interne plus insurrectionnelle, comme en témoignent le Moyen-Orient et l'Afrique. Le conflit avec l'extérieur se dénature par la fusion de l'identité avec le martyre — comme chez le Hamas, le Hezbollah, les Houthis et les dirigeants iraniens — et l'escalade prend une ampleur politique croissante. Le cercle de la vengeance et des représailles s'élargit, adossé à une architecture institutionnelle et idéologique composite où religion, politique et société s'entremêlent. L'élimination extérieure devient alors un facteur de mobilisation intérieure, susceptible de renforcer le cadre politique plutôt que d'impulser une réorientation en profondeur pour en finir avec le régime. Le conflit se mue en cycle de violence quasi permanent, accompagné d'une montée en puissance des capacités de résistance, d'adaptation et de répétition, tandis que s'efface le pari sur des transformations internes supposant des conditions politiques, sociales et économiques d'une grande complexité. Les négociations diplomatiques s'étirent alors en longueur et perdent de leur utilité, tandis que la guerre étendue devient inéluctable ; d'autant que les Iraniens ont cru pouvoir gagner du temps en redoublant d'arguments pour tenir, au prix de la vie et du bien-être de leur propre peuple. De son côté, Donald Trump surestime sa capacité à faire passer des messages, lui dont les ambitions se déploient à travers les salles de célébration, de l'Arc de Triomphe au Kennedy Center, jusqu'aux enjeux politiques les plus sérieux — l'inflation, les réformes bloquées devant les tribunaux, l'insatisfaction de l'opinion publique à quelques mois des élections législatives, et même les équilibres de puissance internationaux, de sa guerre contre l'Iran à sa diplomatie envers la Russie et la Chine. Rien ne se déroule comme il le souhaite pour contraindre ce qui subsiste du régime du Guide à l'obéissance, tandis qu'Israël poursuit sans relâche son exploitation de l'opportunité qu'il attendait dans sa guerre expansionniste sans fin. L'Amérique se retrouve dans une situation similaire à celle de 2003. Une nouvelle fois, un président républicain mène une guerre de changement de régime ; une nouvelle fois, la cible est une dictature dans une équation américaine de contrôle. Mais cette équation est aussi celle qui tue des gens dans des bateaux de pêche au large des Caraïbes, sans preuve ni procédure légale, qui emprisonne et isole le président vénézuélien, qui menace Cuba et le Mexique, qui élimine le Guide suprême iranien nonobstant les réserves majeures que l'on peut formuler sur son bilan dans la répression des soulèvements populaires. Et le monde n'a pas oublié comment George W. Bush avait qualifié l'invasion de l'Irak d'«opération Liberté irakienne», ni comment il se représentait, dans ses grands desseins, l'exportation de la démocratie en Afghanistan. Il y a là une ironie singulière: Donald Trump, élu par un électorat convaincu par le mot d'ordre «l'Amérique d'abord» dans une logique d'isolationnisme strict lors de ses deux campagnes victorieuses de 2016 et 2024, redouble d'interventions extérieures et renoue avec la guerre, fondée sur des suppositions concernant un programme nucléaire iranien qui était sur le point de devenir dangereux. Mais le succès tactique se transforme en faire de «James Bond» plus technologique, dans une dimension d'ingérence au Venezuela. La mutation de phase que peuvent provoquer les grandes puissances militaires en éliminant des chefs étrangers avec précision ne relève pas du registre technologique, mais du registre politique. Elle peut fort bien ne pas trancher les questions en suspens ni simplement effacer le pouvoir, mais le redistribuer, se retournant en problème — comme le montrent les tentatives d'assassinat de Mouammar Kadhafi en 1986, de Saddam Hussein dans les années quatre-vingt-dix, ou de Djokhar Doudaïev, le chef du mouvement séparatiste tchétchène. Des options d'escalade se constituent alors, qui franchissent un seuil pour déboucher sur autre chose. L'assassinat de Hassan Nasrallah n'a pas anéanti la résistance dans sa totalité, pas plus que celui de Doudaïev ou des dirigeants historiques du Fatah et du Hamas: ces éliminations ont au contraire embrasé les mouvements sous des formes plus violentes et plus destructrices. Les choses évoluent vers des directions moins bridées par la diplomatie, plus enclines à l'escalade et à la violence, avec une intensité émotionnelle qui s'exacerbe, tout cela loin de permettre la maîtrise absolue, et de surcroît la compromettant. L'Afghanistan vivait sous la théocratie des Taliban, et l'Amérique décida de le soumettre et de le tirer vers l'ère moderne, imaginant un avenir où les filles pourraient aller à l'école, grandir, accéder aux emplois, se porter candidates aux fonctions publiques et s'habiller selon leur choix, avec des droits égaux. Et que s'est-il passé ? La conclusion s'impose d'elle-même: la guerre ne réussit pas à rendre un pays démocratique ; seuls un pays et ses citoyens peuvent y parvenir, de l'intérieur. Il est probable que le pouvoir soit ce qui compte avant tout pour Trump, qui conclura des accords avec quiconque en est dépositaire — qu'il s'agisse de clercs religieux, de socialistes au Venezuela, de communistes à La Havane ou de gouvernants autoritaires en Iran. Et il est presque engagé dans la recherche d'alliés sans réel poids, à l'instar de Delcy Rodríguez au Venezuela. L'Iran n'est pas l'Irak de 2003, et paraît capable d'une riposte asymétrique aux frappes douloureuses américano-israéliennes, ainsi qu'à ces attaques menées contre les États du Golfe arabe, injustifiées au regard de tout équilibre raisonnable. Tout cela risque également de mener à des rendements décroissants contradictoires, et cette guerre peut s'avérer bien plus sombre et bien plus longue — une guerre d'usure pour les pays de la région, tandis que le monde commence à s'adapter et à s'accommoder de ses répercussions économiques, plutôt que de concentrer l'attention politique que l'Occident voulait tourner vers l'Asie. La mise en équivalence des risques représente ordinairement la moitié des calculs, sans évaluation suffisante de l'ampleur des dégâts quant à leurs conséquences. Il ne fait aucun doute que la politique vexatoire persane a causé d'immenses ravages dans la vie des Iraniens et des peuples de la région pendant un demi-siècle, provoquant une régression et un désintérêt manifeste pour les besoins des populations dans la construction de l'avenir. Les erreurs stratégiques résident dans le mal auquel plus personne ne répond: celui de frapper une région du Golfe qui tentait d'accomplir sa propre modernité. Et le défi le plus grand demeure d'éviter le pire dans des guerres nombreuses que le monde ne sait pas comment refermer.

L’accord irano-US : suspense et marchandages fiévreux

Un lourd suspense angoissant a régné toute la journée et la soirée de ce dimanche 14 juin, qui devait être marqué par la signature virtuelle, «en ligne», de l’accord-cadre (ou mémorandum d’entente) censé «suspendre», pour une durée de 60 jours, les hostilités entre les Etats-Unis et l’Iran en vue de lancer un processus de négociations sur le contentieux – nucléaire, balistique, financier et géopolitique – avec la République islamique. Au cours des dernières 48 heures, aussi bien le président Donald Trump que le Premier ministre pakistanais ont affirmé avec insistance, à plusieurs reprises, que la signature de l’accord-cadre aurait lieu bel et bien dimanche. La signature devrait avoir lieu «virtuellement» en présence du vice-président américain JD Vance et du président du Parlement iranien Mohammad Calibaf. Mais jusqu’à une heure avancée de la soirée (heure du Levant), la cérémonie prévue à cet effet, ne s’était pas tenue. Deux facteurs expliquaient ce retard : des divergences internes iraniennes et une escalade militaire sur le front libanais. En ce qui concerne ce dernier point, un effet boule de neige a provoqué une grave escalade au niveau des opérations militaires. Dimanche, en début de matinée, les sirènes ont en effet retenti plus d’une fois dans le nord d’Israël, signe de missiles ou drones lancés à partir du Liban et tombés en territoire israélien. Cette attaque a été lancée par le Hezbollah malgré le fait que Tel-Aviv avait souligné plus d’une fois que tout tir de roquettes ou de drones touchant le nord d’Israël entrainerait immédiatement une riposte visant la banlieue-sud. De fait, l’aviation de l’Etat hébreu a effectué vers midi un raid contre cette région, tuant un important responsable militaire du Hezbollah (en charge des télécommunications du part). A partir du début de l’après-midi, les médias et les milieux politiques de la région se livraient à toute sorte de spéculations sur la possibilité d’une riposte iranienne contre Israël à la suite du raid contre la banlieue-sud. Dans le but de «sauver» ainsi son accord-cadre, auquel il parait (mystérieusement) farouchement attaché, le président Trump aurait exercé de fortes pressions sur le régime iranien afin qu’il s’abstienne de lancer sa riposte contre Israël. Selon diverses sources toutes concordantes, il aurait même proposé au pouvoir iranien de concéder à l’Iran une concession majeure (la levée du blocus maritime) en contrepartie de la retenue militaire de l’Iran. En vain… Tard en soirée, le conseiller du Guide suprême iranien annonçait que «l’Iran ripostera avec force au raid contre la banlieue-sud». Même son de cloche au niveau du président de l’influente commission de la sécurité nationale du Parlement iranien qui a déclaré lui aussi qu’une riposte iranienne est en gestation. Le commandement militaire iranien indiquait lui aussi qu’une attaque contre Israël aura lieu sous peu. Parallèlement, l’agence d’information Tasnim (proche des Gardiens de la révolution) annonçait la fermeture de l’espace aérien à l’Est de l’Iran. Les critiques du président iranien Le second facteur qui explique, en toute vraisemblance, le retard dans la signature de l’accord-cadre est l’émergence de sérieuses divergences au sein du régime iranien au sujet de l’opportunité d’un accord avec les Etats-Unis. Ces différends internes ont été confirmé publiquement par le président iranien Massoud Pezechkian qui a ouvertement critiqué les accusations de traîtrise proférées contre le président du Parlement iranien (principal négociateur avec Washington) et le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi, qui est centre des tractations en cours. Le président Pezechkian a entre dénoncé le fait que la télévision iranienne ait rapporté des propos du Guide suprême s’opposant au dialogue avec les Etats-Unis. Rappelons dans ce cadre que des manifestations hostiles à tout accord avec les Américains ont été organisées samedi à Téhéran, probablement à l’instigation des Gardiens de la Révolution. Les manifestants ont été jusqu’à réclamer la démission du président du Parlement et du ministre des Affaires étrangères, proférant même des menaces de mort contre toute personnalité qui appuierait l’accord en question. Ces manifestations apportent de l’eau au moulin des analystes et médias qui affirment l’existence en Iran d’un courant qui est convaincu que l’Iran a remporté une «victoire symbolique» sur Washington et n’a donc pas besoin de signer un quelconque accord avec les Etats-Unis. Les griefs de Trump et l’incertitude sur l’accord Quoi qu’il en soit, et sur un tout autre plan, le président Trump a consacré un message sur son réseau social, estimant que «la frappe de ce matin à Beyrouth n’aurait pas dû avoir lieu». Dans son message, il renvoie dos à dos Israël et le Hezbollah, les appelant à arrêter l’escalade car « ce pourrait être le début d’une longue et belle paix » à laquelle nul ne devrait opposer. Il convient de rappeler que cette semaine a été marquée par une forte tension militaire entre Iraniens et Américains. Des frappes américaines sur de multiples objectifs au sud de l’Iran ont suivi la chute d’un hélicoptère US Apachi abattu par les Pasdaran. Le président Trump avait même menacé d’une frappe majeure dans la nuit de jeudi à vendredi (horaire du Levant), avant de l’annuler à la dernière minute. Le monde s’est réveillé vendredi sur la nouvelle de l’imminence d’un accord entre les belligérants… annoncée évidemment par Trump lui-même sur son réseau social. Alors même que les nouvelles encourageantes étaient relayées par les médias, de nombreuses «fuites dans les médias» iraniens démentaient systématiquement le vent d’optimisme. L’une des méthodes iraniennes, à cet égard, est de répandre des rumeurs sur les clauses de l’accord qui sont à l’opposé des révélations faites par Washington. Selon ces «informations» diffusées à Téhéran, l’Iran garderait la main haute sur le détroit d’Ormuz, conserverait son droit à enrichir l’uranium, et bénéficierait de tous les fonds iraniens gelés dans les banques mondiales… Ce qui a poussé le président Trump à poster un message courroucé, vendredi, accusant les Iraniens de «manquer d’honneur». De manière inattendue, c’est le ministre Araghchi qui est entré en scène, exhortant les médias iraniens à cesser de publier des informations sans fondements, s’attirant un commentaire élogieux de la part de Trump. Quid de l’uranium enrichi? Si l’on n’est pas absolument sûr des clauses de l’accord, on pourrait compter sur des sources américaines citées par des chaînes panarabes qui assurent que les fonds iraniens gelés ne seront pas débloqués avant la mise en application de l’accord, que le détroit d’Ormuz serait ouvert automatiquement, que le stock d’uranium sera sorti du pays et que les installations nucléaires seront démantelées. En ce qui concerne le dossier nucléaire, il devrait faire l’objet des futures négociations dès la semaine prochaine, en cas de signature. Or samedi, un reportage de CNN a rapporté des informations inquiétantes à ce sujet. Selon la chaîne, au cours de la période du cessez-le-feu actuel, les Iraniens auraient bétonné leur stock d’uranium enrichi de manière à en rendre l’accès plus difficile et plus risqué. Ils auraient enfoui les 450 kilogrammes d’uranium enrichi dans des tunnels piégés par des mines. Ces mesures ont suivi les menaces du président Trump de charger l’armée américaine de s’emparer de l’uranium. Mécontentement israélien et inconnue libanaise L’une des grandes inconnues de ce projet de «deal» irano-US est son implication sur le Liban, notamment au vu du mécontentement israélien manifeste sur ce plan. Les Iraniens ont tôt fait d’assurer au Hezbollah que le cessez-le-feu au Liban et un retrait israélien sont prévus dans le document, ce qui explique l’attitude triomphaliste immédiate de certains députés du Hezb qui se sont targués des «implications» sur la scène libanaise. Ils n’ont pas omis de lancer une pique aux autorités libanaises leur demandant de renoncer au processus de négociations directes avec Israël. Or le prochain rendez-vous à Washington entre le Liban et Israël est toujours fixé au 22 juin, assurent des sources concordantes. Pour ce qui est des autorités libanaises, elles gardent leur discours ferme par-rapport aux ingérences iraniennes et restent attachés au processus de négociations directes à Washington, selon les déclarations faites cette semaine par le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam. L’autre point obscur est celui de savoir si l’accord contraindra l’Iran à se désolidariser de ses proxys dans la région, donc primordialement avec le Hezbollah libanais, le seul qui ait vraiment engagé une bataille pour contribuer à la survie du régime des mollahs. De nombreuses indications rapportées à Washington montrent que tel est le cas, même si les Iraniens multiplient les déclarations pour assurer qu’ils ne lâcheraient jamais le Hezbollah. Pendant ce temps, le terrain reste enflammé au sud du Liban, entre le Hezbollah et l’armée israélienne. Visiblement inquiets quant à leur liberté de mouvement au Liban, les Israéliens montrent déjà de la résistance contre tout ce qui pourrait leur faire perdre des « acquis » au Sud, notamment les conquêtes territoriales. De son côté, le Hezbollah pourrait bénéficier d’un arrêt des combats alors même qu’il a déjà dû reculer au nord de la ligne symbolique du Litani, mais il a aussi intérêt à freiner les avancées israéliennes. C’est ce qui expliquerait la férocité des combats ces derniers jours autour d’axes bien particuliers, pour la domination de deux zones principales : Nabatiyeh et Tyr. Clairement, l’armée israélienne tente un maximum d’avancées avant un quelconque développement qui l’obligerait à réduire l’intensité de son intervention militaire au Liban. Et comme d’habitude, ce sont les villes et villages libanais qui payent le prix. Les avis d’évacuation se succèdent concernant des dizaines de villages, certains dans des contrées jusque-là épargnées, comme Jezzine par-exemple. Deal avec l’Iran ou pas, les yeux seront aussi rivés lundi sur la réunion du G7 à Evian, à laquelle participe Donald Trump. Le président américain prévoit une rencontre avec les dirigeants du Moyen-Orient… à laquelle Netanyahu aurait déjà prévu de ne pas assister.

«Rouvenat», une émotion de pierres anciennes

Après plus de vingt ans passés au cœur des grandes maisons de la haute joaillerie et du luxe international, de Cartier à Hermès, de De Beers à LVMH, entre Paris, Londres et New York, Marie Berthelon aurait pu prolonger une trajectoire parfaitement tracée au sommet du système. Elle a choisi de s’en écarter pour réveiller Rouvenat, Maison disparue du XIXe siècle qu’elle réactive aujourd’hui comme un territoire vivant, à la frontière de l’héritage et de l’avant-garde. À la tête d’une structure réduite et ultra-engagée, elle y défend une vision singulière de la haute joaillerie: un luxe de circularité et de mémoire, où l’or recyclé, les pierres anciennes retrouvées dans des coffres oubliés et les matières brutes ou polies ne cherchent pas la perfection mais la lumière. Une joaillerie qui ne s’ajoute pas au monde, mais qui le réveille, en transformant ce qui existait déjà en présence contemporaine. Ce texte n’était pas prévu et ne devait pas exister comme tel. Il est né d’un déjeuner sous la verrière du 416 rue Saint-Honoré, chez Rouvenat, en présence de Marie Berthelon, co-fondatrice de la Maison, au fil d’une conversation qui a, peu à peu, débordé le cadre du moment. La table était longue, couverte de fleurs fraîches. La cuisine, précise et lumineuse, signée Servan. Et dans cette lumière filtrée par la verrière, le déjeuner s’est installé doucement, presque naturellement, comme si le lieu lui-même donnait le rythme des échanges. Une Maison née d’un paradoxe vivant Marie commence sans détour. Rouvenat est “une start-up avec 150 ans d’histoire.” Dans cette phrase, tout est déjà là, sans encore être déplié. Une Maison née en 1852, disparue, puis réactivée aujourd’hui comme une présence contemporaine, comme si le temps s’y était replié sans jamais l’effacer. Avant cela, il y a un long parcours dans les grandes Maisons du luxe: Cartier, Hermès, De Beers, entre Paris, Londres et New York. Marie ne renie rien, mais elle s’en éloigne progressivement, jusqu’à ce point de bascule où s’impose une nécessité: “Quitter le monde très structuré du corporate pour revenir à quelque chose de plus incarné, plus libre, plus humain.” C’est dans ce déplacement que Rouvenat se resserre autour d’une forme rare: cinq personnes dans l’équipe seulement avec, pour chacune, une pluralité de métiers. “ Chacun fait presque six métiers”, dit-elle, non comme une organisation, mais comme une manière d’être au plus près de la matière. Le luxe comme mémoire vivante Très vite, une autre grammaire du luxe apparaît, moins théorique que sensible, presque organique. Marie parle d’un luxe “avec du cœur, de la conscience et de la circularité”, mais ces mots ne décrivent pas un système: ils décrivent une attention. Car ici, rien ne commence vraiment par la création. Tout s’enclenche par le regard. “Faire du neuf avec de l’ancien”, dit-elle d’abord, puis elle précise presque aussitôt: il s’agit surtout de “ porter un regard nouveau sur ce qui existe déjà.” C’est dans cet écart minuscule que se loge toute la philosophie de la Maison. Cela demande un certain regard, presque une discipline: apprendre à voir autrement, à ralentir, à accepter de chercher là où les choses dorment encore. Et aussi une forme de courage, celui de ne pas aller vers le neuf évident, mais de revenir vers ce qui attendait déjà d’être réveillé. De cette attention naissent des pièces qui ne cherchent pas l’effet mais la présence: “Des pièces qui ont du cœur et de l’esprit.” Matière vivante, lumière active Dans cette haute joaillerie, la matière n’est jamais décorative. Elle est tension, passage, circulation. Bruts ou polis, assemblés ou vivant seuls, l’or ou l’argent recyclés captent la lumière sans la figer. Ils la transforment selon les angles, comme si chaque surface possédait sa propre respiration. Les créations dépassent l’idée de recyclage. Elles relèvent d’un mouvement de transformation continue, où les matières existantes sont réinterprétées plutôt que remplacées. Les pierres, anciennes sont retrouvées dans des coffres oubliés, ouverts après des années de silence, parfois des décennies, et c’est dans ce retour à la surface que leur histoire recommence. “Entièrement des matières existantes,” dit Marie, comme pour rappeler que rien ici ne part de zéro, mais que tout recommence ailleurs. Léon Rouvenat et la mémoire d’un signe Pour comprendre cette vision, il faut revenir au XIXe siècle. Léon Rouvenat, associé de Christofle, fonde la Maison en 1852, au moment où la joaillerie devient une véritable industrie d’art, structurée et internationale. Elle se distingue alors par une modernité étonnante pour son époque. Son poinçon historique, un détail discret, presque secret, est une serrure. Un signe pensé comme une invitation: ouvrir le bijou, en révéler l’intérieur, en faire un objet de passage plutôt qu’un objet clos. Ce symbole irrigue aujourd’hui la renaissance de la Maison et inspire notamment la collection Unlock, où le motif du trou de serrure devient langage contemporain, entre seuil et intimité. Autour de cet héritage, plusieurs lignes structurent l’univers actuel, telle Unlock justement, où le bijou devient passage, secret et ouverture ou encore Bolt, à l’écriture plus architecturée, où les formes semblent se verrouiller puis se libérer dans la lumière. Frame, quant à elle, encadre la pierre comme une image vivante, sans jamais la figer. Dans cette continuité, Rouvenat ne cherche pas à reproduire un passé, mais à en prolonger le geste: celui d’un bijou pensé comme un objet à lire, à ouvrir, à traverser. La redécouverte comme point de départ Ceci dit, rien ne commence comme une stratégie. L’aventure naît chez un bouquiniste parisien. Marie y découvre plus de 3000 gouaches anciennes de Rouvenat. Une matière intacte, encore vibrante. Le choc est discret, mais immédiat. À partir de là, elle n’organise pas une reconstruction: elle tente une réactivation. “J’ai eu envie de lui redonner une voix”, dit-elle simplement. Dans la boutique sous verrière, cette idée devient tangible. Or recyclé, argent recyclé, pierres anciennes retrouvées dans des coffres, matériaux certifiés et retravaillés: tout existe déjà, mais rien n’est figé. Ce qui compte n’est pas l’origine des éléments, mais la manière dont ils sont remis en circulation. Et dans ce mouvement, la matière devient langage: un langage de lumière, de contraste, de densité et de respiration. Les écrins comme prolongement du geste Plus largement, Rouvenat ouvre son univers à des dialogues avec des artistes contemporains, auxquels la Maison confie la création de ses écrins: ceux-ci, recyclés, deviennent alors des pièces uniques, prolongements de leurs univers créatifs. La joaillerie s’inscrit ainsi dans un espace d’échanges entre matière, trace et mémoire, et cesse d’être un objet isolé pour devenir un territoire partagé. C’est dans ce mouvement que s’inscrit la collaboration avec Senz, artiste pluridisciplinaire qui explore la typographie, la photographie et l’impression numérique à travers des collages culturels denses et symboliques. Il intervient sur les écrins existants, issus de boîtes anciennes chinées puis transformées, en les réinterprétant par des gestes picturaux et des interventions issues de l’art urbain, déplaçant ainsi leur statut initial sans les figer, mais en les remettant en circulation. Au fil du déjeuner et des échanges, une idée traverse l’ensemble sans jamais se figer. Le luxe n’est plus une accumulation, mais une relation aux matières, aux mémoires, aux temps superposés. Et peut-être, surtout, une manière de regarder, avec assez de lenteur pour que ce qui était enfoui recommence à apparaître. Le vrai luxe, aujourd’hui, c’est peut-être cela: savoir révéler avec créativité l’écho des pierres qui était déjà là. En conclusion, quand le déjeuner se termine, rien ne se referme vraiment. Les fleurs restent sur la table comme si elles continuaient d’habiter la lumière, et la verrière laisse encore filtrer quelque chose de lent, presque suspendu. Les conversations, quant à elles, semblent ne pas s’arrêter, simplement se déplacer ailleurs. Chez Marie, rien ne ressemble à une rupture. Plutôt à un glissement continu entre les époques, les gestes, les matières, les mémoires. Et, dans Rouvenat, quelque chose se dessine avec une évidence discrète. Une haute joaillerie qui n’ajoute pas, qui ne surcharge pas, mais qui déplace le regard jusqu’à ce que les choses réapparaissent. Une Maison traversée par les artistes et les matières où les écrins, les collections et les gestes contemporains prolongent un même mouvement: celui d’une mémoire joaillière qui continue de circuler.