


Un lourd suspense angoissant a régné toute la journée et la soirée de ce dimanche 14 juin, qui devait être marqué par la signature virtuelle, «en ligne», de l’accord-cadre (ou mémorandum d’entente) censé «suspendre», pour une durée de 60 jours, les hostilités entre les Etats-Unis et l’Iran en vue de lancer un processus de négociations sur le contentieux – nucléaire, balistique, financier et géopolitique – avec la République islamique.
Au cours des dernières 48 heures, aussi bien le président Donald Trump que le Premier ministre pakistanais ont affirmé avec insistance, à plusieurs reprises, que la signature de l’accord-cadre aurait lieu bel et bien dimanche. La signature devrait avoir lieu «virtuellement» en présence du vice-président américain JD Vance et du président du Parlement iranien Mohammad Calibaf. Mais jusqu’à une heure avancée de la soirée (heure du Levant), la cérémonie prévue à cet effet, ne s’était pas tenue. Deux facteurs expliquaient ce retard : des divergences internes iraniennes et une escalade militaire sur le front libanais.
En ce qui concerne ce dernier point, un effet boule de neige a provoqué une grave escalade au niveau des opérations militaires. Dimanche, en début de matinée, les sirènes ont en effet retenti plus d’une fois dans le nord d’Israël, signe de missiles ou drones lancés à partir du Liban et tombés en territoire israélien.
Cette attaque a été lancée par le Hezbollah malgré le fait que Tel-Aviv avait souligné plus d’une fois que tout tir de roquettes ou de drones touchant le nord d’Israël entrainerait immédiatement une riposte visant la banlieue-sud. De fait, l’aviation de l’Etat hébreu a effectué vers midi un raid contre cette région, tuant un important responsable militaire du Hezbollah (en charge des télécommunications du part).
A partir du début de l’après-midi, les médias et les milieux politiques de la région se livraient à toute sorte de spéculations sur la possibilité d’une riposte iranienne contre Israël à la suite du raid contre la banlieue-sud.
Dans le but de «sauver» ainsi son accord-cadre, auquel il parait (mystérieusement) farouchement attaché, le président Trump aurait exercé de fortes pressions sur le régime iranien afin qu’il s’abstienne de lancer sa riposte contre Israël. Selon diverses sources toutes concordantes, il aurait même proposé au pouvoir iranien de concéder à l’Iran une concession majeure (la levée du blocus maritime) en contrepartie de la retenue militaire de l’Iran. En vain…
Tard en soirée, le conseiller du Guide suprême iranien annonçait que «l’Iran ripostera avec force au raid contre la banlieue-sud». Même son de cloche au niveau du président de l’influente commission de la sécurité nationale du Parlement iranien qui a déclaré lui aussi qu’une riposte iranienne est en gestation. Le commandement militaire iranien indiquait lui aussi qu’une attaque contre Israël aura lieu sous peu. Parallèlement, l’agence d’information Tasnim (proche des Gardiens de la révolution) annonçait la fermeture de l’espace aérien à l’Est de l’Iran.
Les critiques du président iranien
Le second facteur qui explique, en toute vraisemblance, le retard dans la signature de l’accord-cadre est l’émergence de sérieuses divergences au sein du régime iranien au sujet de l’opportunité d’un accord avec les Etats-Unis. Ces différends internes ont été confirmé publiquement par le président iranien Massoud Pezechkian qui a ouvertement critiqué les accusations de traîtrise proférées contre le président du Parlement iranien (principal négociateur avec Washington) et le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi, qui est centre des tractations en cours. Le président Pezechkian a entre dénoncé le fait que la télévision iranienne ait rapporté des propos du Guide suprême s’opposant au dialogue avec les Etats-Unis.
Rappelons dans ce cadre que des manifestations hostiles à tout accord avec les Américains ont été organisées samedi à Téhéran, probablement à l’instigation des Gardiens de la Révolution. Les manifestants ont été jusqu’à réclamer la démission du président du Parlement et du ministre des Affaires étrangères, proférant même des menaces de mort contre toute personnalité qui appuierait l’accord en question. Ces manifestations apportent de l’eau au moulin des analystes et médias qui affirment l’existence en Iran d’un courant qui est convaincu que l’Iran a remporté une «victoire symbolique» sur Washington et n’a donc pas besoin de signer un quelconque accord avec les Etats-Unis.
Les griefs de Trump et l’incertitude sur l’accord
Quoi qu’il en soit, et sur un tout autre plan, le président Trump a consacré un message sur son réseau social, estimant que «la frappe de ce matin à Beyrouth n’aurait pas dû avoir lieu». Dans son message, il renvoie dos à dos Israël et le Hezbollah, les appelant à arrêter l’escalade car « ce pourrait être le début d’une longue et belle paix » à laquelle nul ne devrait opposer.
Il convient de rappeler que cette semaine a été marquée par une forte tension militaire entre Iraniens et Américains. Des frappes américaines sur de multiples objectifs au sud de l’Iran ont suivi la chute d’un hélicoptère US Apachi abattu par les Pasdaran. Le président Trump avait même menacé d’une frappe majeure dans la nuit de jeudi à vendredi (horaire du Levant), avant de l’annuler à la dernière minute. Le monde s’est réveillé vendredi sur la nouvelle de l’imminence d’un accord entre les belligérants… annoncée évidemment par Trump lui-même sur son réseau social.
Alors même que les nouvelles encourageantes étaient relayées par les médias, de nombreuses «fuites dans les médias» iraniens démentaient systématiquement le vent d’optimisme. L’une des méthodes iraniennes, à cet égard, est de répandre des rumeurs sur les clauses de l’accord qui sont à l’opposé des révélations faites par Washington. Selon ces «informations» diffusées à Téhéran, l’Iran garderait la main haute sur le détroit d’Ormuz, conserverait son droit à enrichir l’uranium, et bénéficierait de tous les fonds iraniens gelés dans les banques mondiales… Ce qui a poussé le président Trump à poster un message courroucé, vendredi, accusant les Iraniens de «manquer d’honneur». De manière inattendue, c’est le ministre Araghchi qui est entré en scène, exhortant les médias iraniens à cesser de publier des informations sans fondements, s’attirant un commentaire élogieux de la part de Trump.
Quid de l’uranium enrichi?
Si l’on n’est pas absolument sûr des clauses de l’accord, on pourrait compter sur des sources américaines citées par des chaînes panarabes qui assurent que les fonds iraniens gelés ne seront pas débloqués avant la mise en application de l’accord, que le détroit d’Ormuz serait ouvert automatiquement, que le stock d’uranium sera sorti du pays et que les installations nucléaires seront démantelées.
En ce qui concerne le dossier nucléaire, il devrait faire l’objet des futures négociations dès la semaine prochaine, en cas de signature. Or samedi, un reportage de CNN a rapporté des informations inquiétantes à ce sujet. Selon la chaîne, au cours de la période du cessez-le-feu actuel, les Iraniens auraient bétonné leur stock d’uranium enrichi de manière à en rendre l’accès plus difficile et plus risqué. Ils auraient enfoui les 450 kilogrammes d’uranium enrichi dans des tunnels piégés par des mines. Ces mesures ont suivi les menaces du président Trump de charger l’armée américaine de s’emparer de l’uranium.
Mécontentement israélien et inconnue libanaise
L’une des grandes inconnues de ce projet de «deal» irano-US est son implication sur le Liban, notamment au vu du mécontentement israélien manifeste sur ce plan. Les Iraniens ont tôt fait d’assurer au Hezbollah que le cessez-le-feu au Liban et un retrait israélien sont prévus dans le document, ce qui explique l’attitude triomphaliste immédiate de certains députés du Hezb qui se sont targués des «implications» sur la scène libanaise. Ils n’ont pas omis de lancer une pique aux autorités libanaises leur demandant de renoncer au processus de négociations directes avec Israël.
Or le prochain rendez-vous à Washington entre le Liban et Israël est toujours fixé au 22 juin, assurent des sources concordantes. Pour ce qui est des autorités libanaises, elles gardent leur discours ferme par-rapport aux ingérences iraniennes et restent attachés au processus de négociations directes à Washington, selon les déclarations faites cette semaine par le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam.
L’autre point obscur est celui de savoir si l’accord contraindra l’Iran à se désolidariser de ses proxys dans la région, donc primordialement avec le Hezbollah libanais, le seul qui ait vraiment engagé une bataille pour contribuer à la survie du régime des mollahs. De nombreuses indications rapportées à Washington montrent que tel est le cas, même si les Iraniens multiplient les déclarations pour assurer qu’ils ne lâcheraient jamais le Hezbollah.
Pendant ce temps, le terrain reste enflammé au sud du Liban, entre le Hezbollah et l’armée israélienne. Visiblement inquiets quant à leur liberté de mouvement au Liban, les Israéliens montrent déjà de la résistance contre tout ce qui pourrait leur faire perdre des « acquis » au Sud, notamment les conquêtes territoriales. De son côté, le Hezbollah pourrait bénéficier d’un arrêt des combats alors même qu’il a déjà dû reculer au nord de la ligne symbolique du Litani, mais il a aussi intérêt à freiner les avancées israéliennes.
C’est ce qui expliquerait la férocité des combats ces derniers jours autour d’axes bien particuliers, pour la domination de deux zones principales : Nabatiyeh et Tyr. Clairement, l’armée israélienne tente un maximum d’avancées avant un quelconque développement qui l’obligerait à réduire l’intensité de son intervention militaire au Liban.
Et comme d’habitude, ce sont les villes et villages libanais qui payent le prix. Les avis d’évacuation se succèdent concernant des dizaines de villages, certains dans des contrées jusque-là épargnées, comme Jezzine par-exemple.
Deal avec l’Iran ou pas, les yeux seront aussi rivés lundi sur la réunion du G7 à Evian, à laquelle participe Donald Trump. Le président américain prévoit une rencontre avec les dirigeants du Moyen-Orient… à laquelle Netanyahu aurait déjà prévu de ne pas assister.