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Culture

«Rouvenat», une émotion de pierres anciennes

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Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié juin 14, 2026 - 21:20

Après plus de vingt ans passés au cœur des grandes maisons de la haute joaillerie et du luxe international, de Cartier à Hermès, de De Beers à LVMH, entre Paris, Londres et New York, Marie Berthelon aurait pu prolonger une trajectoire parfaitement tracée au sommet du système. Elle a choisi de s’en écarter pour réveiller Rouvenat, Maison disparue du XIXe siècle qu’elle réactive aujourd’hui comme un territoire vivant, à la frontière de l’héritage et de l’avant-garde.

À la tête d’une structure réduite et ultra-engagée, elle y défend une vision singulière de la haute joaillerie: un luxe de circularité et de mémoire, où l’or recyclé, les pierres anciennes retrouvées dans des coffres oubliés et les matières brutes ou polies ne cherchent pas la perfection mais la lumière. Une joaillerie qui ne s’ajoute pas au monde, mais qui le réveille, en transformant ce qui existait déjà en présence contemporaine.

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Ce texte n’était pas prévu et ne devait pas exister comme tel. Il est né d’un déjeuner sous la verrière du 416 rue Saint-Honoré, chez Rouvenat, en présence de Marie Berthelon, co-fondatrice de la Maison, au fil d’une conversation qui a, peu à peu, débordé le cadre du moment.

La table était longue, couverte de fleurs fraîches. La cuisine, précise et lumineuse, signée Servan. Et dans cette lumière filtrée par la verrière, le déjeuner s’est installé doucement, presque naturellement, comme si le lieu lui-même donnait le rythme des échanges.

Une Maison née d’un paradoxe vivant

Marie commence sans détour. Rouvenat est “une start-up avec 150 ans d’histoire.” Dans cette phrase, tout est déjà là, sans encore être déplié.

Une Maison née en 1852, disparue, puis réactivée aujourd’hui comme une présence contemporaine, comme si le temps s’y était replié sans jamais l’effacer.

Avant cela, il y a un long parcours dans les grandes Maisons du luxe: Cartier, Hermès, De Beers, entre Paris, Londres et New York. Marie ne renie rien, mais elle s’en éloigne progressivement, jusqu’à ce point de bascule où s’impose une nécessité: “Quitter le monde très structuré du corporate pour revenir à quelque chose de plus incarné, plus libre, plus humain.”

C’est dans ce déplacement que Rouvenat se resserre autour d’une forme rare: cinq personnes dans l’équipe seulement avec, pour chacune, une pluralité de métiers. “ Chacun fait presque six métiers”, dit-elle, non comme une organisation, mais comme une manière d’être au plus près de la matière.

Le luxe comme mémoire vivante

Très vite, une autre grammaire du luxe apparaît, moins théorique que sensible, presque organique. Marie parle d’un luxe “avec du cœur, de la conscience et de la circularité”, mais ces mots ne décrivent pas un système: ils décrivent une attention.

Car ici, rien ne commence vraiment par la création. Tout s’enclenche par le regard. “Faire du neuf avec de l’ancien”, dit-elle d’abord, puis elle précise presque aussitôt: il s’agit surtout de “ porter un regard nouveau sur ce qui existe déjà.”

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C’est dans cet écart minuscule que se loge toute la philosophie de la Maison. Cela demande un certain regard, presque une discipline: apprendre à voir autrement, à ralentir, à accepter de chercher là où les choses dorment encore. Et aussi une forme de courage, celui de ne pas aller vers le neuf évident, mais de revenir vers ce qui attendait déjà d’être réveillé. De cette attention naissent des pièces qui ne cherchent pas l’effet mais la présence: “Des pièces qui ont du cœur et de l’esprit.”

Matière vivante, lumière active

Dans cette haute joaillerie, la matière n’est jamais décorative. Elle est tension, passage, circulation. Bruts ou polis, assemblés ou vivant seuls, l’or ou l’argent recyclés captent la lumière sans la figer. Ils la transforment selon les angles, comme si chaque surface possédait sa propre respiration. Les créations dépassent l’idée de recyclage. Elles relèvent d’un mouvement de transformation continue, où les matières existantes sont réinterprétées plutôt que remplacées.

Les pierres, anciennes sont retrouvées dans des coffres oubliés, ouverts après des années de silence, parfois des décennies, et c’est dans ce retour à la surface que leur histoire recommence. “Entièrement des matières existantes,” dit Marie, comme pour rappeler que rien ici ne part de zéro, mais que tout recommence ailleurs.

Léon Rouvenat et la mémoire d’un signe

Pour comprendre cette vision, il faut revenir au XIXe siècle. Léon Rouvenat, associé de Christofle, fonde la Maison en 1852, au moment où la joaillerie devient une véritable industrie d’art, structurée et internationale. Elle se distingue alors par une modernité étonnante pour son époque. Son poinçon historique, un détail discret, presque secret, est une serrure. Un signe pensé comme une invitation: ouvrir le bijou, en révéler l’intérieur, en faire un objet de passage plutôt qu’un objet clos.

Ce symbole irrigue aujourd’hui la renaissance de la Maison et inspire notamment la collection Unlock, où le motif du trou de serrure devient langage contemporain, entre seuil et intimité.

Autour de cet héritage, plusieurs lignes structurent l’univers actuel, telle Unlock justement, où le bijou devient passage, secret et ouverture ou encore Bolt, à l’écriture plus architecturée, où les formes semblent se verrouiller puis se libérer dans la lumière. Frame, quant à elle, encadre la pierre comme une image vivante, sans jamais la figer. Dans cette continuité, Rouvenat ne cherche pas à reproduire un passé, mais à en prolonger le geste: celui d’un bijou pensé comme un objet à lire, à ouvrir, à traverser.

La redécouverte comme point de départ

Ceci dit, rien ne commence comme une stratégie. L’aventure naît chez un bouquiniste parisien. Marie y découvre plus de 3000 gouaches anciennes de Rouvenat. Une matière intacte, encore vibrante. Le choc est discret, mais immédiat.

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À partir de là, elle n’organise pas une reconstruction: elle tente une réactivation. “J’ai eu envie de lui redonner une voix”, dit-elle simplement. Dans la boutique sous verrière, cette idée devient tangible. Or recyclé, argent recyclé, pierres anciennes retrouvées dans des coffres, matériaux certifiés et retravaillés: tout existe déjà, mais rien n’est figé. Ce qui compte n’est pas l’origine des éléments, mais la manière dont ils sont remis en circulation. Et dans ce mouvement, la matière devient langage: un langage de lumière, de contraste, de densité et de respiration.

Les écrins comme prolongement du geste

Plus largement, Rouvenat ouvre son univers à des dialogues avec des artistes contemporains, auxquels la Maison confie la création de ses écrins: ceux-ci, recyclés, deviennent alors des pièces uniques, prolongements de leurs univers créatifs. La joaillerie s’inscrit ainsi dans un espace d’échanges entre matière, trace et mémoire, et cesse d’être un objet isolé pour devenir un territoire partagé.

C’est dans ce mouvement que s’inscrit la collaboration avec Senz, artiste pluridisciplinaire qui explore la typographie, la photographie et l’impression numérique à travers des collages culturels denses et symboliques. Il intervient sur les écrins existants, issus de boîtes anciennes chinées puis transformées, en les réinterprétant par des gestes picturaux et des interventions issues de l’art urbain, déplaçant ainsi leur statut initial sans les figer, mais en les remettant en circulation.

Au fil du déjeuner et des échanges, une idée traverse l’ensemble sans jamais se figer. Le luxe n’est plus une accumulation, mais une relation aux matières, aux mémoires, aux temps superposés. Et peut-être, surtout, une manière de regarder, avec assez de lenteur pour que ce qui était enfoui recommence à apparaître. Le vrai luxe, aujourd’hui, c’est peut-être cela: savoir révéler avec créativité l’écho des pierres qui était déjà là.

En conclusion, quand le déjeuner se termine, rien ne se referme vraiment. Les fleurs restent sur la table comme si elles continuaient d’habiter la lumière, et la verrière laisse encore filtrer quelque chose de lent, presque suspendu. Les conversations, quant à elles, semblent ne pas s’arrêter, simplement se déplacer ailleurs.

Chez Marie, rien ne ressemble à une rupture. Plutôt à un glissement continu entre les époques, les gestes, les matières, les mémoires. Et, dans Rouvenat, quelque chose se dessine avec une évidence discrète. Une haute joaillerie qui n’ajoute pas, qui ne surcharge pas, mais qui déplace le regard jusqu’à ce que les choses réapparaissent.

Une Maison traversée par les artistes et les matières où les écrins, les collections et les gestes contemporains prolongent un même mouvement: celui d’une mémoire joaillière qui continue de circuler.

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