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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Sous l’ombrelle… ?
Par
Hisham Dibsi
Publié

La dernière délégation du Hamas est arrivée au Caire au début de ce mois, avec les réponses du mouvement aux questions et propositions sans cesse remaniées du Haut-Commissaire du Conseil de la paix, Nikolaï Miladinov. Cette fois, la délégation n’était pas conduite par Khalil al-Hayya, mais celui-ci a transmis une position ferme et inflexible sur la question du monopole des armes, en précisant qu’une telle évolution ne pourrait intervenir que progressivement, selon un calendrier lié à un processus politique clair garantissant au peuple palestinien son droit à l’autodétermination et à l’exercice de sa souveraineté . Par ailleurs, le mouvement a réclamé le versement de l’ensemble des sommes dues aux fonctionnaires ayant exercé leurs fonctions au sein de son gouvernement par l’intermédiaire du «Comité d’administration de Gaza» , tout en veillant à maintenir son rôle durant la période transitoire. Les positions israéliennes continuent, quant à elles, de rejeter toute formule qui permettrait le maintien d’une branche militaire du Hamas une fois la période de transition achevée. Entre l’intransigeance israélienne et la fermeté du Hamas, les travaux du Comité d’administration demeurent suspendus. Les réunions du Comité se tiennent à Al-Arich ou à Chypre, jamais dans la bande de Gaza occupée, où le gouvernement israélien refuse de lui permettre d’exercer ses activités. Un partage fonctionnel La fragmentation de la bande de Gaza en deux zones s’enracine progressivement. À l’est s’étend le théâtre des opérations de l’armée israélienne. À l’ouest vit l’essentiel de la population, placée sous l’autorité des services de sécurité et de la police du Hamas, vivant au milieu des vestiges de tentes, des ruines des maisons détruites et des maigres restes de nourriture, d’eau et de médicaments. Dans cette partie du territoire, le Hamas exerce son autorité, perçoit les taxes et administre les échanges commerciaux avec une poignée de commerçants dont les pratiques ne le cèdent en rien à celles de l’appareil sécuritaire du Hamas dans ses rapports avec la population. Chaque fois que la question des armes et de leur exclusivité dans la bande de Gaza est évoquée, il faut rappeler que l’administration Trump, ainsi que les médiateurs turc et qatari, ont estimé nécessaire le maintien de l’arsenal du Hamas jusqu’à l’achèvement de la période transitoire. L’équation est donc simple. Israël refuse les armes du Hamas, tandis que le mouvement durcit ses exigences concernant leur exclusivité au point d’exiger des garanties collectives et individuelles pour l’avenir. Pendant ce temps, Nikolaï Miladinov fait la navette pour tenter de tisser un accord susceptible de satisfaire à la fois Israël et le Hamas. Selon cette équation insoluble, et conformément aux instructions de l’administration américaine, avec l’accord d’Israël, le Comité d’administration de Gaza doit commencer ses travaux dans la partie orientale de la bande, sous le contrôle direct de l’armée d’occupation, sans qu’aucun calendrier de mise en œuvre n’ait, à ce jour, été fixé. Le Hamas continuerait ainsi d’exercer son pouvoir dans la partie occidentale, dans une dualité de pouvoirs qui ne peut se comprendre que comme l’expression d’un partage fonctionnel entre les deux parties. Ce partage ne fait qu’accroître les malheurs de la population, prisonnière du statu quo et de l’impasse, tandis que la sécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau et les services de santé s’effondrent à un rythme accéléré, laissant la maladie, la faim et la soif ravager le peuple de Gaza. Celui-ci subit tout à la fois la tutelle du Conseil de la paix, l’occupation de l’armée israélienne et le pouvoir du Hamas. En adoptant, le 17 novembre 2025, la résolution instituant le «Conseil de la paix», le Conseil de sécurité des Nations unies n’avait pas pour objet de confier au président Donald Trump une tutelle sur les Palestiniens. Il entendait mettre un terme à une guerre d’extermination devenue préjudiciable aux intérêts d’Israël et à son image, tout en autorisant le déploiement d’une force internationale chargée d’aider la population de Gaza à traverser l’épreuve du génocide dont elle est victime. Huit mois se sont écoulés depuis la création du Conseil de la paix, et les négociations en sont toujours à la mise en œuvre du premier des vingt points prévus par l’initiative Trump. Lignes rouges Le dernier cycle de négociations, le cinquième, s’est achevé sans le moindre progrès notable. Les lignes rouges des deux camps demeurent inconciliables, dans une opposition totale entre Israël et le Hamas sur la question de l’exclusivité des armes et sur l’avenir du pouvoir dans la bande de Gaza, dans l’attente du changement à la tête de l’Autorité palestinienne après les élections législatives et présidentielle prévues à la fin de cette année. À chaque échec des négociations, la diplomatie égyptienne avance de nouvelles propositions afin de maintenir le dialogue. Elle cherche ainsi à empêcher Israël de se soustraire à ses engagements internationaux et à lui interdire d’imposer un nouvel état de fait dans la bande de Gaza, dont les répercussions sur la sécurité nationale égyptienne seraient d’une portée stratégique, en transformant la frontière palestino-égyptienne en frontière israélo-égyptienne, avec toutes les conséquences qu’une telle évolution entraînerait également pour le traité de paix égypto-israélien. Sous cet angle géopolitique, la diplomatie égyptienne œuvre à renforcer le rôle de l’Autorité nationale palestinienne et à assurer sa présence politique et effective. Elle est ainsi parvenue à réactiver l’Accord sur les points de passage, à rétablir la présence officielle palestinienne avec une participation européenne également, ainsi qu’à obtenir un accord sur le déploiement de quinze mille policiers, en trois vagues successives, afin d’assurer, par la suite, les conditions de vie de la population dans la bande de Gaza. Il faut y ajouter la participation symbolique de la ville de Deir el-Balah aux élections municipales organisées il y a quelques mois. Le Caire demeure plus que jamais soucieux d’empêcher l’échec des négociations, comme le souhaitent Benjamin Netanyahu et ses généraux. Pour atteindre cet objectif, la diplomatie égyptienne use à la fois de souplesse et de fermeté avec l’ensemble des parties, y compris la partie israélienne. À travers son action conjointe avec les États médiateurs, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, Le Caire suit de près l’évolution du conflit entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv, ainsi que les scénarios, toujours ouverts, d’un retour à des niveaux de violence susceptibles de dégénérer à nouveau, malgré les mécanismes destinés à les contenir. Les échéances politiques et électorales à venir aux États-Unis et en Israël pourraient en effet déboucher sur des résultats peu propices à la réussite d’un vaste processus de paix, à la fois international et régional. Dans le même temps, les politiques turque et qatarienne évoluent selon une dynamique différente. Elles cherchent à établir une nouvelle relation entre le Hamas et l’administration de la Maison Blanche, en s’appuyant sur leur longue expérience des mouvements de l’islam politique radical, en particulier des talibans afghans. Cette expérience, chère à Khaled Mechaal, membre du bureau politique du Hamas, qu’il a souvent présentée dans ses déclarations comme un modèle de référence, offrirait la possibilité de recomposer le mouvement et de le réintégrer dans le système politique palestinien. Sans la souplesse dont ont fait preuve les administrations américaines, tant l’ancienne que l’actuelle, la direction du Hamas n’aurait sans doute pas poussé aussi loin ses exigences dans les négociations. Son pari repose sur la réussite des efforts déployés par Ankara et Doha pour réhabiliter son rôle dans la cause palestinienne. Cette stratégie permettrait à la Maison Blanche d’imposer ses conditions à la fois au Hamas et à l’Autorité palestinienne, afin d’abaisser le niveau des revendications nationales auxquelles le peuple palestinien consentirait. Ce jeu se poursuit depuis que le gouvernement Sharon a favorisé l’arrivée au pouvoir du Hamas lors de son coup de force contre la légitimité palestinienne en 2007. Si ce jeu garantit les mêmes résultats, pourquoi ne se répéterait-il pas ? Une goutte d’eau Alors qu’Israël continue d’empêcher l’entrée de l’aide humanitaire, la crise de l’eau potable ne cesse de s’aggraver. La bande de Gaza a besoin chaque jour de cent quarante mille mètres cubes d’eau pour répondre aux besoins de la population, notamment au niveau des hôpitaux et de l’alimentation. Les Nations unies ne cessent d’alerter sur l’effondrement de la sécurité hydrique, tandis que le Hamas, de son côté, ne laisse transparaître, ni dans son discours ni dans son comportement, le moindre souci pour la population. À ses yeux, les armes valent davantage qu’une goutte d’eau… !

Courte pause sur fond de tensions et de dissensions internes

La semaine qui vient de s’écouler donne une vague impression que le feu couve sous la cendre. Des tensions persistent entre Américains et Iraniens; elles éclatent au grand jour au sein même du régime des mollahs, et au Liban, les violations israéliennes du cessez-le-feu se poursuivent sans attirer, pour l’instant, une riposte du Hezbollah. Des journées d’attentisme, quasiment de temps mort, ont marqué la semaine écoulée. Celle-ci a été moins chargée en événements que celles qui se sont succédé depuis le début de la guerre en Iran et l’ouverture du front libanais parallèle, mais cette semaine n’en reste pas moins significative. Car des craquelures apparaissent ici et là, non seulement dans le mémorandum d’entente signé entre Américains et Iraniens, mais au sein même du régime iranien. Le détroit d’Ormuz a constitué un point de discorde cette semaine entre l’Iran et le reste du monde. L’entêtement iranien à considérer que le détroit doit être géré par le régime, et les tirs contre des bateaux qui traversent la voie sans avoir reçu son aval, ont valu aux mollahs des condamnations de tous les côtés. Jeudi, à la demande du Bahreïn, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni pour débattre de la question, et les mots prononcés par les différents représentants, notamment l’ambassadeur américain, ont fortement réprimandé les Iraniens pour leur attitude et leurs actions. Vendredi, les dirigeants de l’OTAN, comme l’Union européenne avant eux cette semaine, ont fortement tancé le régime de Téhéran, rejetant toute redevance imposée aux navires sous prétexte de « services rendus ». Plus encore, ce sont les mots prononcés par le président américain, Donald Trump, samedi, à l’occasion des célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis, qui attirent l’attention. «Nous les avons frappés avec beaucoup de force, ils se tuent pour conclure un deal avec nous, mais nous allons leur accorder une semaine pour les funérailles de (leur guide suprême) Khamenei, par bonté», a-t-il lancé à la foule. Cette déclaration signifie-t-elle qu’il perd patience? Dans tous les cas, les négociations sur ce plan ne seront relancées qu’après le 9 juillet, date de la fin des journées de deuil. Et les Américains voudraient, à l’évidence, laisser aussi passer cette période de la Coupe du monde de football, qui se déroule en partie dans leur pays. Démonstration de force et dissensions Les funérailles de Ali Khamenei et des membres de sa famille, tués avec lui dans la frappe israélo-américaine du 28 février 2026 qui a lancé la guerre au Moyen-Orient, sont l’un des points d’orgue de cette semaine, et devraient s’étaler sur plusieurs jours, jusqu’à l’enterrement, le 9 juillet. Ces cérémonies en hommage au dirigeant disparu ont commencé – on doute que ce soit un hasard du calendrier – le 4 juillet, date de l’indépendance américaine. Pour le régime des mollahs, il s’agit, comme on peut s’y attendre, d’une démonstration de force et une occasion de réaffirmer la cohésion du régime. Sauf que ce n’est pas le cas jusque-là. Certes, la démonstration de force a réussi. Des Iraniens fidèles au régime se sont déplacés par centaines de milliers pour rendre un dernier hommage au dirigeant religieux (et politique), qui a tenu cet immense pays d’une main de fer durant plus de trois décennies. Pleurs, cris, autoflagellation… tous les signes ostentatoires de l’affliction et de la détermination à poursuivre sur la voie du «maître» sont là. Des représentants officiels de plusieurs pays alliés, comme le Pakistan, ont fait le déplacement. Malgré les relations troublées ces derniers temps entre le Liban officiel et l’Iran, Beyrouth a dépêché le ministre de la Défense Michel Menassa pour le représenter. Sans surprise, une grande délégation du Hezbollah s’est inclinée, en larmes, devant le cercueil de l’ayatollah. Or ce qui devait n’être qu’un moment de formidable unité autour d’une personnalité fédératrice disparue, aura finalement révélé des fissures grandissantes non seulement entre conservateurs et réformistes (ce qui serait attendu en Iran), mais au sein même de la branche conservatrice du régime. Selon plusieurs médias, dont un article du New York Times et un reportage de la chaîne al-Arabiya , les signes montrent bien que l’unité affichée par les dirigeants iraniens n’est qu’une façade. Alors que le président Massoud Pezechkian et le chef du Parlement Mohamad Ghalibaf continuent de défendre l’accord avec les Américains, d’autres voix conservatrices se demandent comment de tels pourparlers peuvent avoir lieu quand Washington est, avec ses alliés, l’auteur de l’assassinat du guide suprême. Une lutte pour le pouvoir Cette semaine également, une interview télévisée de Ghalibaf, au cours de laquelle il expliquait les détails de l’accord avec Washington, a été brusquement coupée à la télévision d’Etat, dirigée par un ultraconservateur, provoquant l’ire du principal négociateur. En Irak, alors qu’il participait aux préparatifs des cérémonies en l’honneur de Khamenei dans ce pays qui compte beaucoup de chiites et de partisans, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi s’est fait huer par des Iraniens… qui lui reprochent son rôle dans les négociations avec les Etats-Unis. L’article du New York Times explique que ces dissensions ne se concentrent pas seulement sur l’accord avec les Etats-Unis, mais reflètent aussi et surtout une lutte interne pour le pouvoir. Une lutte aussi pour s’attirer les faveurs du nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei… qui n’a toujours fait aucune apparition en public, malgré des informations sur sa détermination à participer aux funérailles de son père et des membres de sa famille. Son absence continue d’alimenter les plus folles rumeurs sur son état de santé (il aurait été gravement blessé dans la même frappe ayant tué son père) et sur sa capacité à diriger le pays. Cette semaine a également été marquée par des révélations du New York Times et du Washington Post sur une présumée intention qu’aurait eu l’Etat hébreu de liquider les deux principaux négociateurs iraniens, Ghalibaf et Araghchi, au cours des pourparlers avec les Américains. Selon les journaux américains, Washington était si inquiet de perdre ces interlocuteurs qu’il a sollicité des pays de la région pour prévenir Téhéran de ce danger. Sans surprise, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est monté au créneau pour nier ces allégations. Dynamitages au Liban-Sud Si l’accord préliminaire signé entre Américains et Iraniens continue de diviser les troupes à Téhéran, l’accord-cadre signé par les délégations libanaise et israélienne le 22 juin à Washington suscite lui aussi des critiques à Beyrouth. Le duo chiite continue de clamer son opposition au document qui prévoit la mise en place de zones pilotes où les troupes israéliennes devraient céder la place à l’armée libanaise. Face aux critiques du tandem Hezbollah-Amal, les souverainistes affichent de plus en plus leur soutien au chef de l’Etat Joseph Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam, qui ont eu le courage politique d’opter pour les négociations directes avec Israël. Les détracteurs de l’accord-cadre brandissent principalement l’un de ses articles, celui portant le numéro 13, pour justifier leur position: cet article prévoit que ni le Liban ni Israël ne porteront plainte auprès des instances internationales contre l’autre pays pour d’éventuels crimes de guerre. Le Hezbollah, qui a si souvent paralysé et dénigré les interventions de la justice internationale et nationale (on pense au Tribunal international sur l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 ou encore l’explosion au port de Beyrouth, en 2020), se présente soudain comme un ardent défenseur du recours aux tribunaux internationaux. Les voix favorables au texte estiment que la présence d’une telle clause est usuelle dans des négociations en cours. Certes, le document n’est pas parfait, mais comme l’a souligné le président Aoun à plus d’une reprise cette semaine, cet accord-cadre reflète la volonté du Liban de négocier en son nom, sachant que le pouvoir ne saurait en aucun cas abandonner un mètre carré du territoire national. Force est de relever dans ce cadre qu’à la suite des défaites successives subies par le Hezbollah contre Israël dans ses guerres de 2023 et de 2026, le Liban officiel se retrouve avec peu d’options pour récupérer les territoires perdus. Du côté du tandem chiite, l’unité affichée se heurte à des «nuances» dans les positions. Alors que le Hezbollah rejette sans aucune ambiguïté ce processus de négociations directes, le chef d’Amal et président du Parlement, Nabih Berry, semble souffler le chaud et le froid. Dans l’une de ses déclarations cette semaine, il s’est dit prêt au compromis sur ce plan. En tout état de cause, le projet de formation d’une coalition quadripartite pour faire tomber l’accord-cadre au Parlement – Hezbollah, Amal, Courant patriotique libre et Parti socialiste progressiste – a fait chou blanc. Si une visite du chef du CPL Gebran Bassil à Berry cette semaine a alimenté les rumeurs à ce propos, une déclaration de l’ancien chef du PSP, le druze Walid Joumblatt, a douché les espoirs de ceux qui misent sur une telle éventualité. Tout en étant critique de l’accord-cadre, Joumblatt a affirmé qu’il ne fera pas partie, le cas échéant, d’une pareille coalition. Sur le terrain, la situation est toujours tendue au sud, sans toutefois ressembler à une guerre ouverte. Les troupes israéliennes poursuivent leurs attaques, les assassinats de cadres du Hezbollah, et le dynamitage de maisons et de tunnels. Le parti chiite, lui, se conforme dans une large mesure au cessez-le-feu qu’il considère comme étant le résultat de la position adoptée par l’Iran, avant la signature de l’accord-cadre à Washington. Cette trêve reste plus fragile que jamais. Chaibani à Beyrouth L’autre événement marquant de cette semaine a été la visite du ministre syrien des Affaires étrangères Assaad al-Chaibani à Beyrouth, jeudi. Une visite qui semble ouvrir une nouvelle page entre les deux pays, à l’historique si compliqué. Les déclarations ont reflété la volonté du respect mutuel de la souveraineté de chaque pays et de l’établissement de relations d’égal à égal dans différents domaines, notamment au niveau commercial. Cette visite a abouti à la signature, par Chaibani et Nawaf Salam, d’un accord prévoyant la création d’une commission bilatérale de coopération. Le chef de la diplomatie syrienne, qui a rencontré toutes les parties à l’exception du Hezbollah, et qui s’est rendu à Tripoli, chef-lieu à majorité sunnite du nord du Liban, a probablement rassuré les officiels libanais sur le fait que son pays ne se mêlerait pas du désarmement de la milice chiite libanaise, comme l’a demandé le président Trump à plusieurs reprises. Hasard du calendrier ? La capitale syrienne Damas a été secouée jeudi par une forte explosion de nature terroriste dans un café près du palais de Justice, qui a fait au moins 9 morts et de nombreux blessés. L’attentat à la charge explosive «artisanale», selon les autorités syriennes, n’a pas été revendiqué, mais il porte les empreintes du groupe terroriste Etat islamique.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (4/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la quatrième partie. Du cycle à l’irréversible Distinguer la crise de la catastrophe, ou séparer la catastrophe cosmique de la catastrophe historique ou individuelle, constitue en effet deux impossibles — ou plutôt deux impensés — dans la pensée indienne traditionnelle. Dans cette pensée, le cosmique ne s’oppose pas à l’historique ; il s’y déploie. La catastrophe n’est pas l’exception du temps, mais sa vérité la plus intime. La dissociation entre crise et catastrophe, tout comme la décosmisation progressive du désastre, constitue le produit d’une longue généalogie propre à la pensée occidentale. Celle-ci résulte du croisement entre les héritages gréco-romains et judéo-chrétiens, puis de leur reconfiguration à l’époque moderne. C’est en effet au sein de la tradition judéo-chrétienne que se stabilise, avec le plus de netteté, une pensée de la catastrophe comme événement absolu. Le Déluge de la Genèse , l’ Apocalypse de Jean ou encore le Jugement dernier configurent une même structure temporelle: un temps linéaire, orienté, doté d’un commencement et d’une fin irréversible ; un événement terminal qui ne réorganise pas seulement le monde, mais le ferme pour en inaugurer un autre ordre, celui du salut et de la rédemption [1] . Il serait donc réducteur de dire que le judéo-christianisme sépare la catastrophe terrestre de la catastrophe cosmique: il les maintient en rapport, mais dans une hiérarchie nouvelle, ordonnée selon l’économie d’un temps à sens unique. Le désastre terrestre n’est plus perçu comme un moment parmi d’autres du grand cycle cosmique, mais comme le signe, l’indice ou le prélude d’une catastrophe ultime et universelle. La linéarisation de la temporalité introduit ici une mutation décisive: le mal, la guerre, la destruction deviennent chargés d’un sens téléologique ; ils ne relèvent plus d’une cyclicité de la nature, mais d’une dramaturgie de l’histoire. Une telle transformation marque une rupture profonde avec les cosmologies antiques, et plus encore, avec les visions dharmiques de l’Inde. Dans ces dernières, les ruptures du monde — guerres, pestes, effondrements — s’inscrivent toujours déjà dans un ordre cyclique. Elles n’interrompent pas l’harmonie cosmique ; elles en constituent le battement intérieur, la respiration. Le désastre humain n’est jamais pensé comme événement définitif, mais comme modulation, nécessaire et transitoire, d’un équilibre plus vaste. Entre le plan terrestre et l’ordre du cosmos, il n’est pas de fracture ontologique: l’un et l’autre participent d’un même devenir ( saṃsāra ), mouvement de création ( sṛṣṭi ) et de dissolution ( pralaya ). Dans la tradition judéo-chrétienne, au contraire, la catastrophe terrestre devient événement historique, et la catastrophe cosmique, événement terminal. La première traduit la faute dans le langage du temps ; la seconde résout le temps lui-même dans l’absolu de la révélation. Ce qui se joue ici n’est pas leur simple séparation, mais leur mise en tension dans une temporalité orientée, où le monde possède un commencement, une histoire et une fin. La catastrophe cesse d’être respiration du cosmos pour devenir accomplissement de l’histoire. Ainsi s’esquisse, dans la généalogie occidentale classique — qu’elle soit gréco-chrétienne ou moderne —, une structure eschatologique du penser: la crise y appelle la catastrophe comme sa fin, et la catastrophe, loin de s’inscrire dans le rythme infini du devenir, désigne le point de rupture, la clôture du temps. À l’inverse, la pensée indienne concevra toujours la catastrophe non comme dissolution terminale, mais comme moment de la régénération, phase crépusculaire d’un cycle voué à renaître. Dans une perspective eschatologique, le temps est structuré comme une ligne orientée: commencement, développement, accomplissement, fin. Dans ce cadre, la crise et la catastrophe ne sont pas simplement deux modalités du désordre, mais deux intensités différentes rapportées à un horizon ultime. La crise y apparaît comme un moment de tension interne au devenir historique, un point de décision encore intégré à la continuité du monde. La catastrophe, quant à elle, tend à être pensée comme irruption d’une fin — non seulement d’un ordre particulier, mais potentiellement de l’ordre du monde lui-même. Ainsi, leur relation est souvent prise dans une logique eschatologique: la crise devient un seuil, tandis que la catastrophe devient soit la figure anticipée, soit l’effectuation de la fin. Le fait que, dans la tradition occidentale, la relation entre crise et catastrophe soit souvent structurée par une matrice eschatologique implique que ces catégories sont toujours prises dans une intelligibilité du temps orienté, où le sens du présent dépend d’un horizon de fin. Or ceci implique que toute eschatologie pas immédiatement politique, en ce sens qu’elle produit une hiérarchie des temps, une lecture des crises comme signes, une orientation de l’action en fonction d’une fin supposée. l’eschatologie n’est pas le politique, mais elle structure le champ du pensable politique. La catastrophe dérive étymologiquement de la katastrophê , terme issu de la tragédie grecque désignant le «retournement final», moment de dénouement irréversible. Elle ne désigne pas seulement une rupture d’équilibre, mais la destruction ou l’effondrement d’un ordre de monde, souvent perçu comme total, irréparable, ou du moins irréversible (guerres mondiales, génocides, effondrements écologiques). Le catastrophique, bien qu’il apparaisse d’abord comme relevant d’un registre spatial — effondrement, dévastation, dislocation des formes — face à la temporalité décisionnelle propre à la crise, constitue paradoxalement la condition de possibilité d’une certaine intuition méditerranéenne, puis occidentale, du temps lui-même. Car ce que la catastrophe introduit, ce n’est pas seulement une rupture dans le monde, mais une transformation du sens du devenir: elle inscrit le temps sous le signe de l’irréversible. Dès lors, le temps n’apparaît plus comme simple répétition cyclique ou retour des mêmes configurations, mais comme exposition à une perte qui ne peut être intégralement résorbée. Même la récurrence des saisons, bien qu’elle reconduise l’apparence du cycle, semble alors traversée par cette marque de l’irréversible: le retour ne reconduit jamais strictement l’identique. Chaque recommencement porte la trace d’une altération, comme si la répétition elle-même demeurait assujettie à une temporalité plus profonde de l’usure, de la finitude et de la non‑réversibilité. C’est sans doute dans l’imaginaire grec, et notamment homérique, que cette tension entre le retour et l’irréversible trouve sa première mise en scène. L’ Odyssée se situe précisément à ce point de bascule où le rêve d’un retour intégral rencontre la conscience du temps irrévocable. L’homérisme a toujours représenté un défi à l’irréversible. L’expérience d’Odysseus, ou d’Ulysse, se situe à l’intersection du réversible et de l’irréversible: l’œuvre entière s’organise autour de la possibilité et de l’impossibilité du retour. L’ Odyssée met en scène une logique du retour: le retour à Ithaque, la restauration du foyer, le rétablissement de la royauté, la reconnaissance finale. Sous cet angle, elle paraît encore appartenir à un imaginaire méditerranéen ancien où l’ordre perdu demeure susceptible d’être reconquis. Le voyage d’Ulysse apparaît alors comme une parenthèse destinée à être refermée ; il inscrit dans le mythe la possibilité d’une réparation de l’histoire. Mais plus profondément, ce retour est marqué du sceau de l’irréversible. Car Ulysse ne revient jamais au même monde : Troie est détruite, ses compagnons sont morts, le temps a traversé Ithaque, et lui-même, métamorphosé par l’expérience, ne peut plus coïncider avec son passé. Le nostos [2] grec ne signifie donc pas restauration parfaite de l’identique ; il représente un retour entaché de perte, une survivance plus qu’une véritable réversibilité. L’ Odyssée conserve encore la forme cyclique du retour, mais ce cycle est déjà traversé par la fissure du temps irréversible. Même lorsque le héros retrouve sa demeure, quelque chose demeure irrémédiablement détruit: la continuité du temps, l’innocence du départ, la possibilité d’un recommencement intact. Sous cette lumière, le retour d’Ulysse apparaît comme le point de bascule entre deux régimes symboliques : il relève encore d’une civilisation du cycle, mais laisse déjà affleurer une temporalité de l’altération, où tout retour porte la marque de l’irréparable. L’ Odyssée pourrait alors être l’effort ultime d’une culture méditerranéenne pour sauver le mythe du retour dans un monde où le temps commence à se fermer sur l’irréversible. C’est pourquoi la mer y joue un rôle central: elle est le lieu de l’égarement et de la métamorphose, l’espace fluide où le mouvement du retour rencontre sa propre impossibilité, où l’errance devient la vérité du voyage. Emmanuel Levinas, relisant la figure d’Ulysse, a vu dans cette tension l’un des clivages fondamentaux entre la pensée grecque et la pensée biblique. Dans Totalité et Infini comme dans d’autres textes, il oppose le destin d’Odysseus à celui d’Abraham : d’un côté, la pensée du retour ; de l’autre, l’aventure du départ sans retour, l’ouverture à l’altérité [3] . Chez Levinas, Ulysse symbolise la structure profonde de la pensée grecque: partir, rencontrer l’étrangeté, mais toujours revenir chez soi. Tout détour y demeure réinscriptible dans l’identité du Même. Les monstres, les îles, les tentations, les étrangers jalonnent un parcours qui, paradoxalement, reconduit chaque altérité à la sphère du familier. L’altérité y est traversée pour être finalement réappropriée, convertie en expérience du Même. Abraham, à l’inverse, incarne une structure radicalement différente: il quitte sa terre, sa maison, sa généalogie sans promesse de retour. Son mouvement n’est pas celui du cercle, mais de l’ouverture. Il s’expose à l’inconnu dans une rupture définitive avec l’origine. L’expérience biblique devient ainsi celle du non-retour: le sens ne procède plus de la restauration, mais de la promesse et de la responsabilité. Cette opposition prend, chez Levinas, la forme d’une différence entre deux régimes du rapport au temps: le retour et l’ exode . Ulysse figure la circularité et la réappropriation, l’économie du Même ; Abraham, le départ sans restitution, la dissymétrie de l’altérité qui fait loi. L’un s’enracine dans la totalité, l’autre ouvre vers l’infini. Dans cette perspective, la crise et la catastrophe se distribuent selon ces deux régimes symboliques. L’univers d’Ulysse est celui de la crise: un déséquilibre provisoire de l’ordre, moment de suspension qui prépare le retour à la normalité. Même les épreuves les plus violentes — la perte, le naufrage, l’errance — ne brisent jamais la structure du sens: elles sont destinées à être surmontées, réintégrées par la logique du nostos . La crise est, en ce sens, un dérèglement provisoire du Même. L’univers d’Abraham, en revanche, relève d’un tout autre régime: celui de la catastrophe comme expérience de l’irréversible. La catastrophe, ici, n’est pas effondrement spectaculaire, mais rupture ontologique du rapport au Même. Elle désigne la sortie radicale hors du cercle, l’impossibilité du retour à l’origine. Dans ce déplacement, Levinas redéfinit la catastrophe: elle n’est plus événement destructeur mais structure de non‑retour éthique, condition même de l’ouverture à l’autre. La crise appartient encore au domaine de la maîtrise et de la régénération du sens ; la catastrophe, à celui de la dépossession et de la responsabilité. Entre Ulysse et Abraham se joue ainsi le passage d’une civilisation du retour à une civilisation de l’irréversible, du temps cyclique au temps orienté. La première cherche dans la crise la possibilité du rétablissement ; la seconde reconnaît dans la catastrophe la condition d’un sens qui ne se clôt plus sur lui-même. Chez Ulysse, le monde peut encore se reprendre ; chez Abraham, il se délivre par l’ouverture à l’infini. Bibliquement, Abraham fait irruption au chapitre 12 de la Genèse. Les onze chapitres précédents (Gn 1–11) relèvent de ce que l’on pourrait appeler la pré-histoire biblique : ils déroulent les commencements du monde, la désobéissance d’Adam et Ève, le meurtre d’Abel, la corruption de l’humanité avant le Déluge, la reconstruction autour de Noé et la dispersion des hommes à Babel. Une succession de naufrages, presque. Une série de catastrophes qui sont autant de naissances ratées. Le récit biblique s’ouvre lui-même sur une catastrophe potentielle: le tohu va-bohu , cette indétermination originaire, un chaos non pas informe comme une matière brute, mais déjà ravagé – un monde que la Parole créatrice doit contenir et ordonner. Avant même la création, il y a le au commencement ( bereshit ), moment d’entre-deux où la catastrophe couve déjà, où le chaos réclame un ordre que Dieu institue sans jamais l’annuler. [1] Karl Löwith, Histoire et Salut: Les présupposés théologiques de la philosophie de l'histoire (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2002). [2] En grec ancien, le terme nostos (νόστος) désigne avant tout le retour au foyer, le retour chez soi après une longue absence. Dans la littérature grecque, et particulièrement dans l’Odyssey d’Homer, il renvoie au chemin souvent éprouvant par lequel le héros retrouve sa terre, sa maison et les siens après des années d’errance. [3] voir Emmanuel Levinas, Totalité et Infini , Paris, Le Livre de Poche / Biblio Essais, 1990, pp. 17‑19 (Préface) et pp. 46‑48 (début de la Première partie)

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (11)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les dix parties précédentes ont porté sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, en passant par le retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, jusqu’à la guerre de 2006 et ses suites. Le déploiement au Liban-Sud de l’armée libanaise, connue sous son appellation internationale comme «Forces armées libanaises» (FAL), commandée alors par le général Michel Sleiman, fut ordonné par le gouvernement de Fouad Siniora le 16 août 2006. Ce déploiement, une première depuis 1968, a été immédiatement lancé à l’aube du 17 août par la traversée du fleuve du Litani via des ponts métalliques militaires et d’autres de fortune (les ponts permanents ayant été détruits par les bombardements israéliens). Bien que les FAL étaient beaucoup moins équipées qu’aujourd’hui et comptaient beaucoup moins de soldats, ce déploiement rapide avait marqué un tournant historique en réhabilitant, pour la première fois depuis 1968, la présence militaire étatique au sud du Litani, contrôlé par le Hezbollah depuis 2000. Validée par le Conseil des ministres le 7 août et inscrite dans le cadre de la résolution 1701, l’opération prévoyait un effectif maximal de 15000 soldats appuyés par la FINUL, elle-même renforcée et dont le personnel est passé de 4000 à 15000 hommes. Détails du déploiement Les FAL ont rapidement déployé un contingent initial de 9500 hommes dès les premières semaines, au sud du Litani. Vu le manque de militaires, 5000 réservistes ont été rappelés pour combler le manque d’effectifs. Les forces déployées étaient formées de quatre brigades d’infanterie (notamment les 6 ème , 10 ème , 11 ème et 12 ème brigades), renforcées et appuyées dans un premier temps par le régiment des commandos, des régiments indépendants et des détachements du régiment de génie. La phase de manœuvre initiant le déploiement a inclus la sécurisation progressive des axes routiers principaux et des villes clés, notamment Marjayoun, Tyr, Nabatiyeh et Bint Jbeil, avec un calendrier serré. La traversée du Litani et les premières prises de positions tactiques ont été exécutées le 17 août, puis la prise progressive de contrôle des principaux nœuds de circulation s’est poursuivie jusqu’à fin août. Le déploiement a été officiellement finalisé le 1er octobre 2006, simultanément avec le retrait quasi total des forces israéliennes, à l’exception du secteur contesté de Ghajar, qui est en réalité un village syrien du Golan occupé et dont les habitants sont soit syriens soit apatrides n’ayant pas d’identité et qui ont illégalement étendu leur village depuis 1975 à l’intérieur du territoire libanais. Ce retrait israélien fut le second après celui de l’an 2000. Sur le plan structurel, l’armée libanaise a fondé un commandement dédié au sud du Litani, inexistant avant août 2006, dont le PC s’est initialement basé à Tyr puis déplacé à la caserne de Marjayoun, assurant la planification tactique, la logistique et la chaîne de commandement locale. La coopération opérationnelle s’est faite en étroite synchronisation avec la FINUL, le positionnement des FAL dans les points précis s’effectuant au fur et à mesure que les Casques bleus validaient le retrait israélien de ces points. Les missions logistiques et sécuritaires ont été intensives: les unités du génie ont déployé des ponts Bailey fournis par le Royaume Uni pour franchir le Litani, procédé au déminage des axes routiers, traité les munitions non explosées et sécurisé les approches, tandis que des dizaines de check-points fixes et mobiles ont été implantés sur tous les itinéraires menant au Sud pour contrôler les flux de véhicules et de personnes. L’objectif politique et opérationnel affiché était clair: restaurer et affirmer la souveraineté de l’État libanais sur la zone, interdire toute autorité parallèle et procéder, conformément au mandat, à la saisie des armes illégales ou visibles au sud du Litani. Cette mission suscitait beaucoup d’espoir, mais laissait prévoir des tensions attendues sur le terrain concernant le statut des armes du Hezbollah et la mise en œuvre effective du monopole des armes par l’État. Le compromis entre l’État et le Hezb et le rôle d’Émile Lahoud Dès les années 90, quand il était commandant en chef de l’armée, puis président de la République en 2006, Émile Lahoud avait joué un rôle central dans la sanctuarisation de l’arsenal du Hezbollah, agissant comme principal garant institutionnel, militaire et juridique du non‑désarmement du mouvement et faisant de son arsenal illégal, toutes approches confondues, un élément présenté comme complémentaire aux capacités soi-disant limitées des FAL. Déjà lorsque le Conseil de Sécurité de l’ONU avait approuvé la résolution 1559 en 2004, exigeant le désarmement de toutes les milices libanaises, y compris la milice pro-iranienne, Émile Lahoud avait opposé un voile institutionnel à toute application qui viserait le Hezbollah. Profitant de son mandat présidentiel, prolongé par la seule volonté du diktat syrien, Émile Lahoud, devant l’impossibilité de trouver un statut légal au Hezbollah, avait utilisé sa tribune pour déclarer que la résolution ne s’appliquait pas au parti pro-iranien, le qualifiant de «mouvement de libération nationale» et de «résistance», plutôt que de milice, lui donnant ainsi une certaine légitimité. Ce positionnement avait bloqué les tentatives administratives et militaires de recensement ou de saisie des armes du Hezb et avait empêché toute mise en œuvre coercitive de son désarmement. Pendant la guerre de juillet 2006 et les délibérations gouvernementales autour de la résolution 1701, Lahoud s’est affirmé comme l’inflexible défenseur des intérêts stratégiques du Hezbollah au sommet de l’État, bien que le gouvernement en place à l’époque était historique: il était le premier à être formé après la fin de 30 ans d’occupation syrienne du Liban, il était aussi le premier à intégrer des ministres du Hezbollah avec des ministres hostiles à la Syrie, étant un gouvernement d’union nationale. Le Premier ministre était Fouad Siniora, de la coalition souverainiste du 14 Mars qui comptait la majorité des 24 ministres. Le gouvernement comprenait également cinq ministres de la coalition du Hezbollah et du Mouvement Amal de Nabih Berri, et d’autres ministres proches d’Émile Lahoud. Lors des sessions tendues du Conseil des ministres d’août 2006, alors que le camp de la majorité gouvernementale cherchait à obtenir un mandat clair pour que l’armée confisque les armes au sud du Litani, Lahoud a posé une ligne rouge absolue. Sous sa pression, relayée par les ministres qui lui étaient proches et les cinq ministres de la coalition Hezbollah-Amal, le gouvernement valida un compromis opérationnel ayant pour titre «doctrine de l’invisibilité». Selon cette doctrine, l’armée pourrait se déployer au Sud mais sans procéder à la fouille systématique des propriétés privées ni au désarmement forcé tant que les armes n’étaient pas visibles en public. Cela avait pratiquement avorté l’application de la résolution 1701 dès le départ, semant les germes du conflit à venir. Lahoud, comme président et en sa qualité de commandant suprême des Forces Armées Libanaises, veilla à ce que les ordres transmis au commandant en chef de l’armée, le général Michel Sleiman, n’incluent aucune mission de saisie des caches d’armes, garantissant ainsi que l’infrastructure militaire du Hezbollah, souvent souterraine ou dissimulée, demeure intacte. Fort de l’appui syrien, toujours significatif au Liban malgré le retrait de l’armée syrienne du territoire libanais, Émile Lahoud a ainsi offert au Hezbollah un «parapluie étatique» comprenant non seulement une protection politique, mais aussi une caution rhétorique. Lahoud usait de son pouvoir de blocage institutionnel permettant au parti pro-iranien de préserver dans un premier temps, puis durant la décennie suivante, son arsenal, de le consolider et de l’accroître, sans craindre une intervention de l’appareil sécuritaire libanais. Cette stratégie a eu pour effet d’ancrer durablement le rôle du Hezbollah, sous couvert d’une rhétorique de défense nationale et de préservation de l’arsenal illégal, perçu comme une composante acceptée, sinon légitimée, du paysage stratégique libanais. À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (10) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Iran: révélations capitales sur le nucléaire et l’impact du blocus naval (1/2)

Le Liban et la région sont pratiquement en mode «pause». Le président Donald Trump a indiqué en ce début de week-end qu’il avait accordé un répit d’une semaine à l’Iran, comme geste de bonne volonté durant les funérailles de l’ancien Guide suprême de la République Ali Khamenei, tué dans le bombardement massif américano-israélien qui avait donné le coup d’envoi de la guerre lancée contre le régime iranien, le 28 février dernier. La pause s’achèvera le 11 juillet prochain, date annoncée samedi pour la reprise des pourparlers entre Washington et Téhéran qui se dérouleront à Islamabad. À l’ordre du jour: les sanctions, les avoirs iraniens gelés et le dossier nucléaire. La relance de ces négociations intervient alors que plusieurs indices entretiennent l’incertitude quant à un possible aboutissement constructif du processus de «négociations» initié par le mémorandum d’entente signé par les Etats-Unis et la République islamique. Parmi ces indices, qui pourraient jouer en défaveur du régime iranien: l’évolution des dossiers du Liban et du détroit d’Ormuz, et, surtout, l’émergence au Liban, en Syrie et en Irak de rhétoriques officielles convergentes qui tendent à confirmer que l’ensemble de la région s’engage dans une nouvelle phase de son Histoire, en déphasage total avec le projet idéologique khomeyniste. Concernant la scène libanaise, d’abord, des informations rapportées par le quotidien libanais Nidaa el-Watan (proche des milieux souverainistes) font état d’une décision américaine de dissoudre le «mechanism», le comité de surveillance du cessez-le-feu, formé à la suite de l’accord de cessation des hostilités de novembre 2024, pour mettre sur pied un comité sécuritaire tripartite libano-américano-israélien, présidé par un officier supérieur américain, l’ancien chef du «mechanism», le général Joseph Clearfield, lequel a déjà entamé sa mission par des entretiens, cette semaine, avec les dirigeants israéliens afin d’examiner les modalités pratiques de déploiement de l’armée libanaise dans les deux «zones-pilote» prévues par l’accord-cadre signé par le Liban et Israël, à Washington, sous l’égide du Secrétaire d’Etat Marco Rubio. Le lancement de la dynamique prévue dans cet accord-cadre aura sans conteste pour effet de couper court aux efforts désespérés de la République islamique de s’agripper à la carte libanaise. Révélations sur l’impact du blocus maritime US Quant au dossier du détroit d’Ormuz, les prétentions hégémoniques des Gardiens de la révolution, qui s’obstinent à vouloir imposer leur contrôle sur cette voie maritime, sont battues en brèche par la convergence des positions américaines et européennes sur ce plan. D’une manière générale, la communauté internationale refuse qu’un droit de passage soit imposé aux navires empruntant le détroit. Samedi, les dirigeants français et britanniques ont réaffirmé leur disposition à mettre sur pied une Force multinationale pour assurer la libre circulation maritime à Ormuz. Et dans ce cadre, un haut responsable britannique a rendu hommage à la position du sultanat d’Oman qui s’est déclaré prêt à garantir la sécurité des navires le long du couloir longeant son littoral. La République islamique tente depuis le début de cette guerre d’exploiter sa capacité de nuisance au détroit d’Ormuz afin de montrer qu’elle peut prendre l’économie mondiale en otage si sa volonté d’imposer son contrôle total sur cette zone n’est pas prise en considération. Or des informations rapportées en cette fin de semaine par le New York Times indiquent que le chantage à la fermeture du détroit d’Ormuz, exercé par les Pasdaran, a ses limites dans le contexte présent. Citant quatre hauts responsables iraniens, le quotidien US a ainsi indiqué que le président iranien ainsi que le Gouverneur de la Banque centrale iranienne avaient informé le Guide suprême, avant la signature du mémorandum d’entente avec Washington, que le blocus maritime américain avait paralysé dans une très large mesure toute l’économie iranienne. Ils avaient affirmé, de surcroît, que les réserves du pays en denrées alimentaires essentielles et en médicaments seront épuisées à la fin du mois d’août en raison du blocus. Le président iranien aurait menacé de démissionner si le régime ne donnait pas son feu vert à une entente avec les Etats-Unis, soulignant que la prolongation de la crise économique provoquée par le blocus «menaçait la stabilité du pays» et de ce fait «le gouvernement n’est plus en mesure de gérer la situation». C’est à la suite de cette double démarche urgente du président et du gouverneur de la Banque centrale que le Guide suprême aurait finalement donné son feu vert au processus de négociations avec Washington. Force est de relever dans ce contexte que l’efficacité ainsi avérée du blocus maritime imposé par l’Administration Trump et le lourd danger qu’il peut faire peser sur l’économie iranienne à court terme ont pour effet de contrebalancer et de neutraliser en quelque sorte le chantage auquel ont recours les Gardiens de la révolution pour imposer leur souveraineté sur le détroit d’Ormuz. La carte du contrôle de cette voie maritime que les Pasdarans affirment toujours détenir risque ainsi de se retourner contre le régime. Rapport alarmant sur une activité nucléaire iranienne Parallèlement à la menace d’un retour au blocus maritime, auquel Washington pourrait avoir à nouveau recours en cas de blocage des négociations bilatérales, le régime iranien pourrait être confronté sous peu à une autre source de tension et de litige en rapport avec le dossier nucléaire. Le média libanais en ligne al-Janoubiya (proche de l’opposition chiite, hostile au projet khomeyniste) indique en effet qu’un centre de recherche américain de grande renommée, basé à Washington, qui suit de près l’évolution du programme nucléaire de Téhéran («l’Institut des Sciences et de la Sécurité internationale», ISIS) a fait état d’une inquiétante activité persistante dans un important site nucléaire sous-terrain construit en profondeur dans une montagne rocheuse. Ce site clandestin très sécurisé, qui engloberait d’importantes installations et infrastructures souterraines, notamment pour l’enrichissement de l’uranium, n’a jamais été contrôlé par les inspecteurs de l’Agence internationale de l’Energie atomique. Connu sous le nom de «Montagne de la Pioche», il a été construit en profondeur dans la chaîne de montagne rocheuse de Zagros, à près d’un kilomètre du centre d’enrichissement de l’uranium de Natanz. La chaîne américaine Fox News souligne que la poursuite de l’activité au sein du site en question «fait planer des doutes sérieux au sujet du respect par l’Iran de ses engagements», prévus dans le mémorandum d’entente signé avec Washington. L’une des clauses de ce document stipule le gel de toute activité nucléaire durant la période des négociations, de 60 jours. S’il se confirme dans les faits que les travaux se poursuivent au centre de la «Montagne de la Pioche», comme l’affirme l’un des experts de l’ISIS, cela constituerait une grave violation du mémorandum d’entente… Et, surtout, un indice probant quant au manque de sérieux et de crédibilité des engagements pris par le régime des mollahs. Prochain article : Trois rhétoriques pour un même paradigme

Nabih Berry... halte au chantage!
Par
Jad Akhawi
Publié

À chaque tournant décisif que traverse le Liban, le même discours ressurgit: la menace de faire tomber le gouvernement, les mises en garde contre un nouvel effondrement et l’escalade de la confrontation. Pourtant, la question n’est plus de savoir si Nabih Berry peut renverser le gouvernement. Elle est désormais tout autre: que se passerait-il après sa chute? Quelle est l’alternative? Quelle vision propose-t-il pour le Liban? Et comment le pays sortira-t-il de sa crise s’il retombe une fois encore dans le cercle vicieux du vide politique et institutionnel? Si l’opposition à l’accord-cadre procède d’une réelle volonté de défendre la souveraineté, que ceux qui s’y opposent présentent une alternative claire, réaliste et applicable. Se contenter de réclamer la chute du gouvernement sans proposer la moindre feuille de route ne promet aux Libanais qu’un surcroît d’incertitude. Mais la véritable question est ailleurs: le problème se limite-t-il réellement au gouvernement? Si, selon cette logique, le gouvernement a perdu sa légitimité politique, qu’en est-il alors du Parlement dont il est issu? Si la solution consiste à renverser le pouvoir exécutif, pourquoi les partisans de cette thèse n’iraient-ils pas jusqu’au bout de leur raisonnement en réclamant également la dissolution de la Chambre des députés et un retour devant les électeurs par des élections législatives anticipées? La question devient alors encore plus embarrassante. Nabih Berry peut-il garantir qu’il sera reconduit à la présidence de la Chambre si de nouvelles élections étaient organisées? Le tandem chiite peut-il assurer que les équilibres politiques actuels seraient préservés au sein du Parlement? Si la réponse demeure incertaine, les Libanais sont en droit de se demander si l’objectif consiste réellement à sauver le Liban ou simplement à préserver des équilibres politiques installés depuis des années. La démocratie ne se pratique pas à la carte. Celui qui réclame un changement de gouvernement doit accepter une recomposition complète du pouvoir et s’en remettre au verdict des urnes, au lieu de décider quelles institutions doivent changer et lesquelles doivent demeurer à l’abri de toute forme de responsabilité. L’expérience l’a démontré: la politique du blocage n’a jamais permis de construire un État. Elle a, au contraire, contribué à son affaiblissement. Chaque fois que le Liban entrevoit une occasion de reconstruire ses institutions, le langage de la menace et de la surenchère ressurgit, comme si l’objectif consistait à maintenir le pays à la merci des rapports de force plutôt que sous l’autorité de la Constitution. Le plus préoccupant dans ce discours est qu’il enferme les Libanais dans une seule alternative: soit se plier aux conditions politiques imposées par le tandem chiite, soit voir le gouvernement tomber et le pays replonger dans une nouvelle crise. Une telle attitude ne relève plus d’une opposition politique ordinaire. Elle s’apparente désormais à un moyen de pression permanent exercé sur l’État et ses institutions, dont les Libanais sont les seuls à payer le prix. Dans les régimes démocratiques, les gouvernements s’opposent au sein des institutions et tombent lorsqu’une majorité constitutionnelle se dégage autour d’un projet alternatif clairement défini. Ils ne sont pas renversés parce que le blocage devient un mode de gouvernement, ni parce que le vide institutionnel se transforme en instrument de négociation. Si le président Nabih Berry rejette l’accord, c’est son droit politique. S’il souhaite renverser le gouvernement, c’est également un droit que lui garantit la Constitution, dès lors que les conditions requises sont réunies. Mais les Libanais sont tout aussi en droit de lui poser une question simple: que se passera-t-il ensuite? Qui formera le prochain gouvernement? Sur quelle majorité s’appuiera-t-il? Quel sera son programme? Comment redressera-t-il l’économie? Comment mènera-t-il la reconstruction du Sud ? Et comment restaurera-t-il la confiance des partenaires arabes et de la communauté internationale? Si l’objectif consiste simplement à disposer d’un moyen de pression supplémentaire afin d’imposer certaines conditions politiques, les Libanais ne sont plus en mesure de supporter une telle logique. Ils ont déjà payé un prix exorbitant à cause de la paralysie des institutions, de l’effondrement de l’économie et de l’isolement du Liban de son environnement arabe et international. Il n’est plus acceptable que leur avenir demeure tributaire des calculs des forces politiques. Le temps est venu de sortir de la logique du «soit ce que nous voulons, soit pas d’État». L’État n’appartient à personne. Le gouvernement n’est pas un butin. Le Parlement n’est le monopole d’aucune force politique. Quant à la légitimité, elle ne se renouvelle que par la volonté du peuple. Si certains croient véritablement en la démocratie, qu’ils acceptent de s’y soumettre dans toutes ses exigences, et non de manière sélective. Qu’ils acceptent que le peuple décide qui gouverne, qui préside la Chambre, qui demeure au pouvoir et qui doit le quitter. En revanche, la menace de faire tomber le gouvernement chaque fois que les circonstances évoluent, tout en refusant d’ouvrir le moindre débat sur une recomposition complète du pouvoir, ne convainc plus les Libanais. Ils sont las du chantage politique, las de la paralysie de l’État et las de voir leur avenir transformé en monnaie d’échange dans un affrontement sans fin. Le Liban a aujourd’hui besoin d’hommes d’État qui bâtissent les institutions, non de responsables politiques qui menacent de les faire tomber chaque fois que leurs décisions contrarient leurs intérêts.