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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Otan 3.0: l’éveil du géant ottoman, le rééquilibrage des alliances (1/2)

Le 8 juillet 2026, Ankara est devenue le théâtre d’un tournant stratégique pour la défense collective européenne et transatlantique. Sous la présidence de Recep Tayyip Erdogan, l’ouverture du sommet de 48 heures au palais présidentiel de Beştepe marque le lancement officiel de ce que plusieurs responsables et analystes qualifient déjà d’«Otan 3.0». L’événement dépasse le cadre protocolaire: il réoriente les priorités institutionnelles de l’Alliance face à des défis multiples, notamment une guerre prolongée en Ukraine, une confrontation latente avec l’Iran, un danger potentiel de terrorisme et une inquiétude vis-à-vis des vagues d’immigration. Tout ceci converge à un moment où la politique américaine accorde la priorité au continent américain plutôt qu’à l’Europe et au Moyen-Orient. Dans ce jeu d’équilibres, la Turquie apparaît comme un acteur central capable de médiation, de projection régionale et de recalibrage des priorités sécuritaires européennes et transatlantiques. Ce sommet pourrait redéfinir tant les moyens que les objectifs de l’Alliance. Otan 3.0, une opportunité pour la puissance turque L’évolution de l’Alliance est désormais perçue sous l’angle de trois grandes époques. L’Otan 1.0 était celle de la guerre froide; l’Otan 2.0, celle des interventions post-11-Septembre. Aujourd’hui, l’Otan 3.0, popularisée par le secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth, redéfinit les priorités. Il ne s’agit plus seulement de regarder vers l’Est, vers les plaines ukrainiennes et la Russie, mais d’intégrer le flanc méridional. Mark Rutte, le secrétaire général, l’a martelé: l’Alliance doit savoir gérer simultanément une menace continentale à l’Est (Russie) et une instabilité hybride (terrorisme et crises migratoires) au Sud, notamment la mer Noire, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. C’est le triomphe diplomatique d’Erdogan: avoir poussé ses alliés à reconnaître que la sécurité de l’Europe se joue autant sur le Bosphore qu’à Varsovie. La «vitrine» technologique exposée par Ankara Pour Erdogan, ce sommet est avant tout une démonstration de force industrielle militaire. En effet, les progrès technologiques de la Turquie renforcent son poids sur l’échiquier géopolitique régional et international. En intégrant un forum industriel au sommet de l’Otan, Erdogan met en évidence les 3.500 entreprises de défense turques. Ce n’est plus une Turquie qui, uniquement, demande du matériel, tel que des systèmes de défense antiaériens ou des avions de chasse de cinquième génération, mais elle expose également ses drones Bayraktar (ayant fait leur preuve en Ukraine), ses blindés et ses systèmes de défense électroniques. Cette «vitrine» met en relief une réalité qui s’annonçait déjà depuis deux décennies: le retour en force de la Turquie après un siècle d’éclipse. Cependant, la tenue de ce sommet à Ankara a soulevé de vives critiques de la part d’ONG concernant la répression interne. Plus de 200 arrestations préventives d’opposants et de militants ont été signalées juste avant le sommet, rappelant que la stabilité turque a un prix politique lourd. Exigence turque de levée des restrictions Ankara a ses exigences claires dans ce sommet. La première est la levée des restrictions commerciales intra-Otan. Plusieurs États occidentaux, dont les États-Unis, la France et l’Allemagne, maintiennent des embargos de fait sur des composants critiques nécessaires à la fabrication des drones et des systèmes de défense. Ces blocages, instaurés après l’achat par la Turquie des missiles S-400 russes et les interventions contre les Kurdes en Syrie, étranglent l’industrie souveraine anatolienne. Erdogan qualifie ces mesures d’injustes. Ses géants industriels, comme Baykar qui fabrique des drones d’attaque dont le Bayraktar , ou la Turkish Aerospace Industry, fabricant d’avions de chasse et d’hélicoptères d’attaque, ont un besoin vital d’importer des moteurs et des composants occidentaux spécifiques pour honorer leurs carnets de commandes géants et surtout finaliser l’avion de chasse de cinquième génération, le Kaan. Le bras de fer industriel: SAFE et SAMP/T La deuxième exigence turque porte sur le programme européen SAFE ouSecurity Action for Europe. Doté de 150 milliards d’euros, ce mécanisme financier de l’Union européenne, créé en mai 2025, vise à subventionner les achats groupés d’armements et à développer les industries militaires européennes d’ici à 2030. Jusqu’ici, la Turquie en est exclue car elle ne s’aligne pas rigoureusement sur la politique étrangère européenne. Erdogan juge cette exclusion discriminatoire: «L’Europe ne peut pas répartir le fardeau de la défense si elle exclut la deuxième plus grande armée de l’Otan de ses budgets technologiques». Le troisième dossier est le plus complexe: le système de missiles franco-italien SAMP/T ou système sol-air moyenne-portée/terrestre. Ce système est l’équivalent européen du Patriot américain, sur lequel Washington a imposé des restrictions de vente à Ankara après son achat des S-400. Le SAMP/T est un système antimissile et antiaérien mobile de moyenne et longue portées hautement automatisé, de dernière génération. La Turquie veut en acquérir la technologie pour bâtir son propre bouclier antimissile, le «Steel Dome» ou Dôme d’acier. Si Paris et Rome ont opéré un revirement stratégique en ouvrant la porte aux négociations de livraison, le point de blocage reste industriel/technologique. Ankara demande des transferts de technologie et une co-production sur son sol et non une simple autorisation d’achat. La France et l’Italie restent prudentes, exigeant des garanties strictes sur la propriété intellectuelle et la non-interférence avec les S-400. L’affinité Trump-Erdogan face au blocage du Congrès Le sommet est aussi le théâtre de la «diplomatie de l’amitié» entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan. Le président américain ne cache pas son admiration pour le «sacré dirigeant» turc. Cette relation personnelle a permis de débloquer le dossier des F-35. L’imminente annonce par Donald Trump de réintégrer la Turquie au programme F-35 marque un tournant géopolitique majeur. Exclue de ce programme en 2019 après l’achat des missiles russes S-400, Ankara bénéficie actuellement d’un net réchauffement diplomatique, illustré par un projet américain de vente de moteurs pour son chasseur Kaan, un contrat de 700 millions de dollars. Pourtant, le Congrès américain maintient son veto légal interdisant la livraison des F-35 – déjà payés et stockés aux États-Unis – tant que la Turquie détient la technologie russe des S-400, jugée menaçante pour la furtivité de l’appareil. Pour contourner l’impasse, Washington étudie la revente de ces S-400 turcs à un tiers neutre, comme la Corée du Sud. Ce rapprochement bouscule l’équilibre des forces au Moyen-Orient et en Europe, provoquant la vive opposition d’Israël et de la Grèce qui pressent Washington de bloquer la vente. Le verrou de la mer Noire Ankara, gardien des détroits . Depuis 2022, la mer Noire s’est transformée en théâtre de confrontation militaire directe, perturbant les corridors céréaliers et énergétiques mondiaux. Hôte du sommet de l’Otan, la Turquie réaffirme son rôle de gardienne souveraine des détroits du Bosphore et des Dardanelles, au titre de la Convention de Montreux (1936), et en use pour restreindre l’accès aux navires de guerre non-riverains. Cette posture contraint l’Alliance à repenser sa présence navale et place Ankara en gendarme incontournable d’un bassin stratégique, hautement sensible et fermé. Le MCM et la défense collective en mer Noire. Face à la militarisation accrue de la Crimée et au déploiement de systèmes de missiles côtiers russes, l’Otan a constitué une force trilatérale – Turquie, Roumanie, Bulgarie – opérationnelle depuis juillet 2024: le MCM ou Mine Countermeasures Black Sea Task Group. Sa mission prioritaire est de sécuriser la mer Noire contre les mines dérivantes et le sabotage des infrastructures maritimes critiques. La Turquie y joue un rôle central, assurant des rotations régulières pour protéger le flanc est de l’Alliance tout en respectant la Convention de Montreux, dispositif essentiel pour maintenir un équilibre et éviter une escalade ouverte avec Moscou.

Macron, à Damas, consacre la réhabilitation de la Syrie post-Assad

La visite que le président Emmanuel Macron a entamée lundi soir à Damas, en compagnie d’une importante délégation ministérielle et de chefs des grandes entreprises françaises, a revêtu dans le contexte présent une importance particulière qui se situe bien au-delà de la dimension classique des visites officielles de routine; mais elle a été toutefois entachée d’un développement sécuritaire grave… Au plan politique, les entretiens de M. Macron avec le président syrien Ahmed el-Chareh ont consacré le retour de la Syrie post-Assad au sein de la communauté internationale. Un come-back aussi bien politique qu’économique. Les deux chefs d’État ont annoncé le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, rompues à la suite des massacres perpétrés par le régime baasiste contre la population lors de la guerre civile qui avait éclaté en 2011. La portée économique de cette visite ne saurait être par ailleurs occultée, d’autant qu’elle reflète une évidente convergence d’intérêts entre les deux pays. La France se positionne, de fait, en bonne place au niveau du gigantesque processus de reconstruction et de développement dont la Syrie a aujourd’hui un besoin urgent après des décennies de dirigisme destructeur. Le président Chareh a montré qu’il en est parfaitement conscient, prônant ainsi un «partenariat économique avec la France» qu’il perçoit comme un prélude ou un modèle à une partenariat avec l’Union européenne. Dans ce cadre, les deux chefs d’Etat ont souligné la nécessité que la Syrie redevienne un «carrefour énergétique» à la lumière des circonstances internationales présentes. Sur son compte X personnel, le président Macron a résumé l’essence de sa visite en ces termes: «Un partenariat nouveau entre la Syrie et la France, pour une ère nouvelle». Ce retour de la Syrie dans le concert des nations, placé sous le signe d’un nécessaire développement socio-économique et, surtout, de l’établissement d’un Etat central qui soit l’antithèse du règne des milices inféodées à une puissance hégémonique régionale, ne semble pas plaire outre mesure à ceux qui cherchent à maintenir l’ensemble de la région du Levant dans une situation d’instabilité chronique et de guerre permanente sans fin et sans horizon. Cette volonté de nuisance s’est traduite par un double attentat aux explosifs à proximité immédiate du lieu de résidence du président Macron. Le chef de l’Elysée avait quitté le secteur pour se rendre au palais présidentiel syrien, où l’attendait le président Chareh, un quart d’heure avant que les deux explosions ne se produisent. Celles-ci ont fait, selon un dernier bilan, un mort et une trentaine de blessés, dont quatre officiers de la gendarmerie syrienne et l’adjoint du ministre du Tourisme. Cet attentat, stigmatisé par le président Joseph Aoun (attendu le 21 juillet à Washington) et par l’Arabie saoudite, n’a perturbé en rien le programme de la délégation française. Escalade à Ormuz Pur hasard, ou synchronisation bien orchestrée? Le double attentat de Damas a coïncidé avec la reprise des attaques lancées par les Gardiens de la révolution islamique contre les navires empruntant le détroit d’Ormuz sans se plier aux conditions des Pasdaran. Des tirs iraniens ont ainsi été dirigés mardi, en vingt-quatre heures, contre trois navires sur cette voie de passage, dont un méthanier qatari et un pétrolier saoudien. Le Qatar a réagi vivement en stigmatisant en des termes sévères ce qu’il a qualifié d’«agression iranienne inacceptable», appelant la République islamique à cesser immédiatement ses actions «agressives qui mettent en danger la sécurité dans le Golfe». Le ministère qatari des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires iranien pour protester contre l’attaque qui a visé le méthanier, lequel risque d’exploser du fait de cette agression, selon certaines informations. Tard en soirée, le ministère iranien des AE a qualifié de «déconcertante» et «contraire au principe du bon voisinage» la réaction du Qatar! Un haut responsable américain a souligné de son côté que l’Iran a violé les termes du mémorandum d’entente signé entre les Etats-Unis et la République islamique, relevant que les Gardiens de la Révolution ont attaqué mardi en fin de journée un troisième navire marchand. Le responsable en question a indiqué dans ce cadre que les forces américaines ont abattu plusieurs drones iraniens au-dessus du détroit d’Ormuz. La question reste de savoir si, en riposte à la violation du mémorandum d’entente, les États-Unis lanceront ou non des attaques aériennes contre des positions et des infrastructures militaires iraniennes, et quelles seraient l’ampleur et l’étendue de ces raids… En fin de soirée, l’agence Reuters a rapporté des propos d’un responsable américain qui a affirmé que «les Etats-Unis n’admettent en aucune façon le comportement de l’Iran au détroit d’Ormuz, et cela aura des conséquences»… Des conséquences qui seront évidemment annoncées un peu plus tard: le Département du Trésor a annoncé avoir rétabli les sanctions économiques sur le pétrole iranien et, vers minuit (heure du Levant), le Centcom a déclaré avoir lancé des «frappes puissantes» contre la République islamique en réponse aux attaques de navires dans le détroit d'Ormuz. Il convient de relever dans ce contexte de tension qui va crescendo que deux autres développements ont illustré ces derniers jours le climat d’escalade dans lequel semble vouloir s’engager les Pasdaran et l’aile radicale du régime iranien: la relance de l’attitude belliqueuse de la milice yéménite pro-iranienne des Houthis à l’égard de l’Arabie saoudite; et la vive hostilité, accompagnée de propos insultants, manifestée publiquement par des manifestants lors des obsèques de Ali Khamenei à l’égard du président et du ministre des Affaires étrangères iraniens, accusés d’adopter des positions trop complaisantes à l’égard des États-Unis. Le courant dit radical au sein du régime affiche manifestement, de plus en plus, des positions en flèche dans le bras de fer en cours avec l’Administration Trump. Son comportement illustre-t-il une volonté de torpiller le projet d’accord avec Washington? Parallèlement, le chef de la Maison continuera-t-il à louvoyer et à vouloir donner la priorité à la voie «diplomatique», en dépit de l’escalade à laquelle se livrent les Pasdaran et de l’attitude très souvent arrogante, à la limite de l’insolence, vis-à-vis des États-Unis et de ses dirigeants?

250 ans d’attachement du monde à l’idée américaine

En l’espace de deux siècles et demi, les États-Unis ont accompli ce qu’aucune autre puissance n’a réalisé dans l’histoire moderne. D’une colonie périphérique aux confins de l’Empire britannique, ils sont devenus la première puissance économique, militaire et culturelle du monde. Des grandes plaines du Midwest et de leurs champs de blé et de maïs jusqu’à l’industrie automobile, à l’ordinateur personnel, à Internet, à Hollywood, à la télévision, au jazz, au rock, aux arts contemporains, aux réseaux sociaux, à la restauration rapide ou encore au jean, s’est progressivement constitué un modèle civilisationnel qui a fait de « l’idée américaine » un modèle auquel le monde s’est rallié pendant deux cent cinquante ans. L’histoire enseigne pourtant que la grandeur ne relève jamais d’un destin immuable. Les empires s’élèvent avant de décliner lorsqu’ils ne parviennent plus à renouveler les fondements de leur puissance. Les États-Unis se trouvent aujourd’hui confrontés à une interrogation existentielle: sauront-ils poser les bases de deux siècles et demi supplémentaires de rayonnement, ou entrent-ils dans cette phase de déclin qu’ont connue avant eux tant de grandes puissances ? L’histoire offre à cet égard trois expériences particulièrement éclairantes. L’Empire byzantin jouissait d’une immense prospérité, d’un haut niveau de développement scientifique et d’une population largement instruite. Pourtant, il s’affaiblit lui-même en multipliant les privilèges accordés aux élites et en consentant d’importantes exemptions fiscales aux plus riches, jusqu’à provoquer son effondrement financier et l’érosion progressive de sa capacité à gouverner. L’Espagne, pour sa part, vit affluer les richesses du Nouveau Monde, mais laissa passer l’occasion de bâtir une économie véritablement productive en accentuant les inégalités sociales. Si ces ressources avaient été investies avec davantage de rationalité, la révolution industrielle aurait peut-être vu le jour sur son sol avant même la Grande-Bretagne. Quant au recul britannique, il ne prit jamais la forme d’un effondrement brutal, mais d’une lente perte de son avance technologique acquise à l’époque victorienne, avec la machine à vapeur, les métiers à filer et à tisser, le chemin de fer ou encore le télégraphe, au moment où les principaux foyers de l’innovation scientifique et de l’ingénierie se déplaçaient vers les États-Unis et l’Allemagne. C’est pourquoi la célèbre formule du philosophe George Santayana paraît aujourd’hui plus actuelle que jamais: «Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre.» La leçon commune à ces expériences apparaît clairement. Lorsqu’un État laisse ses institutions s’affaiblir, que les inégalités sociales se creusent et que ses universités ainsi que ses centres de recherche perdent de leur vitalité, il commence progressivement à perdre sa place sur la scène internationale. Les États-Unis disposent donc d’atouts bien plus solides pour demeurer prospères lorsqu’ils célébreront leur cinq-centième anniversaire, à condition de relever ces défis. Si les États-Unis conservent leur supériorité dans les domaines de la technologie et de l’économie, la crise qu’ils traversent aujourd’hui paraît davantage intérieure qu’extérieure. La confiance des Américains envers leurs institutions politiques, judiciaires et médiatiques s’est érodée, tandis que s’est imposée l’idée que le système ne servait plus équitablement l’ensemble des citoyens. C’est dans ce contexte qu’a émergé Donald Trump, se présentant comme un homme extérieur à l’establishment politique, capable d’« assécher le marais », en tirant parti de la colère populaire et de la montée des courants populistes. Parallèlement, les fractures sociales et culturelles se sont accentuées au sein de la société américaine, sur des bases raciales, religieuses et économiques, au point de rendre toujours plus difficile la recherche d’un consensus sur les grandes questions nationales. Les rédacteurs de la Constitution, dans les Federalist Papers de 1787 et 1788, avaient pourtant conçu un système destiné à accueillir la pluralité et la diversité des opinions. Ce qui constituait alors une garantie de liberté s’est peu à peu transformé en une polarisation qui menace désormais la capacité du système à produire le consensus et la stabilité. Comme si un immense piège s’était refermé sur la société. Voilà pourquoi les États-Unis semblent aujourd’hui au seuil d’une dérive autoritaire et d’une société de l’après-science. Au cœur de cette crise se trouve une ancienne interrogation culturelle et morale portant sur la nature même de l’idée américaine. Depuis ses origines, les États-Unis vivent dans une tension permanente entre les valeurs des Lumières et de la raison d’une part, la foi religieuse et les traditions morales d’autre part. Deux grands penseurs ont incarné ce débat. John Dewey, représentant du réalisme politique, considérait que la démocratie pouvait fonder sa morale publique sur la raison, l’éducation et la dignité humaine, et que les universités avaient vocation à former des citoyens responsables. À l’inverse, le théologien Reinhold Niebuhr, figure du pragmatisme, se montrait plus pessimiste. À ses yeux, la nature humaine ne se libère jamais aisément de l’égoïsme ni du racisme, si bien que toute société a besoin d’une référence morale capable de contenir les abus du pouvoir et des intérêts particuliers. Malgré leurs divergences, tous deux partageaient la conviction qu’un socle moral commun demeurait indispensable pour protéger la société et offrir un terrain d’entente permettant de résoudre les conflits politiques. Or ce socle s’est progressivement érodé sous l’effet de la montée du populisme, du recul de la considération accordée au service public et à la réflexion éthique au profit de l’émotion médiatique, ainsi que de l’essor du relativisme moral décrit par Allan Bloom dans son ouvrage La Fermeture de l’esprit américain . Dès lors, le pouvoir s’est montré davantage enclin à s’en prendre à la presse, aux universités et aux élites intellectuelles qu’à renforcer leur rôle en tant que piliers du débat démocratique. La fracture américaine ne se limite plus au désaccord politique. Elle porte désormais sur la définition même de la vérité. Chaque camp construit son propre récit du réel dans un contexte marqué par l’affaiblissement de la confiance envers les institutions, le déclin des partis traditionnels, l’influence croissante de l’argent en politique et le déplacement du financement des campagnes électorales des partis vers les grands donateurs et les groupes de pression, réduisant d’autant la capacité des formations politiques à structurer la vie publique. L’histoire américaine offre pourtant elle-même un contre-exemple à cette évolution. Durant l’été 1754, le jeune George Washington commit de graves erreurs militaires lors de la bataille de Jumonville Glen, et son imprudence contribua au déclenchement de la guerre franco-indienne. Cette défaite constitua cependant un tournant décisif dans sa formation. Il y apprit la discipline, la prudence, la souplesse et la maîtrise de soi, autant de qualités qui lui permirent plus tard de conduire la jeune nation. L’expérience démontra ainsi que l’échec ne s’oppose pas au leadership, mais constitue l’une des conditions de sa maturité. Nombre d’observateurs estiment aujourd’hui que les États-Unis suivent une trajectoire inverse, marquée par un recul de l’indépendance des institutions, un affaiblissement des mécanismes de contrôle et d’équilibre des pouvoirs, ainsi qu’une intervention croissante de l’exécutif dans l’économie et l’administration. Cette évolution traduit une orientation national-conservatrice qui redéfinit le néolibéralisme au service d’un pouvoir toujours plus centralisé. Elle accompagne en même temps de profondes mutations internationales, caractérisées par la recomposition des chaînes d’approvisionnement, la compétition pour attirer les capitaux et les talents, ainsi que par la rivalité autour des technologies et de l’énergie dans un monde qui s’oriente vers une pluralité de centres de puissance. Les États-Unis ne sont plus le seul grand acteur de la scène internationale. La Chine a consolidé sa position de puissance économique et technologique, l’Union européenne s’efforce de préserver son poids stratégique, la Russie cherche à rétablir ses zones d’influence, tandis que l’Inde poursuit son ascension comme grande puissance émergente. Dans ce basculement vers un ordre mondial plus fragmenté et plus concurrentiel, l’influence américaine ne va plus de soi comme ce fut le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Deux cent cinquante ans après son indépendance, les États-Unis disposent toujours des ressorts qui leur permettraient de renouveler leur rôle à l’échelle mondiale. Une telle ambition ne pourra toutefois se concrétiser par la seule puissance militaire. Elle suppose une réforme des institutions, une réduction des inégalités, le rétablissement de la confiance dans la démocratie et un renouveau de l’idée américaine comme projet fondé sur le bien commun, la foi et la primauté du droit. Car le destin des nations dépend moins de leurs richesses ou de leurs armées que de leur capacité permanente à se remettre en question avant que l’histoire ne se charge d’écrire leur déclin. Si le monde s’est attaché aux États-Unis, ce n’est pas seulement parce qu’ils représentaient la première puissance militaire. Il s’est d’abord reconnu dans une idée. Depuis la Déclaration d’indépendance, le projet américain ne consistait pas uniquement à bâtir un nouvel État, mais à proposer un modèle politique, culturel et économique qui allait redéfinir la modernité elle-même. De cette idée est née une succession de transformations qui ont changé le visage du monde, au point que l’influence américaine s’est souvent révélée plus présente que les frontières mêmes des États-Unis. La véritable question aujourd’hui n’est donc plus de savoir si les États-Unis demeurent la première puissance mondiale, mais s’ils possèdent encore les fondements moraux et institutionnels qui avaient conduit le monde à croire au pouvoir d’attraction de l’idée américaine. La difficulté majeure réside peut-être précisément dans l’érosion rapide de ces fondements. La politique est devenue une politique des émotions davantage qu’un exercice de la raison. Le débat public s’est trouvé captif du populisme, tandis que les universités, les médias et les institutions chargées de former les élites politiques, notamment des partis de plus en plus vidés de leur substance, ont perdu leur rôle de lieux où s’élabore une vérité partagée. Le désaccord entre les Américains ne porte plus seulement sur les politiques à conduire, mais sur la définition même de la réalité, sans doute la forme de fracture la plus profonde à laquelle une démocratie puisse être confrontée.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (5/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la cinquième partie. Du Tohu‑Bohu à Sodome: critique de la « Science politique » Les onze premiers chapitres de la Genèse rejouent, comme en cascade, le combat entre structure et dissolution, entre création et rupture. L’homme y sort du jardin: crise du lien. Caïn tue Abel: crise de la fraternité. Le Déluge: catastrophe cosmique. Babel: crise du langage et du collectif. À chaque étape, c’est le tohu-bohu que la création refoule, sans jamais le faire disparaître. Quand apparaît Abraham, il entre dans cette histoire des crises. Il n’en est pas le rescapé: il en devient le témoin, voire le répondant. Devant lui se rejouent des fractures familiales et politiques, la famine, la stérilité, la guerre, le sacrifice. Mais une seule fois se dresse le visage complet de la catastrophe: le châtiment divin sur Sodome et Gomorrhe — comme si tout le tohu-bohu des origines, contenu depuis le bereshit , trouvait là un dernier embrasement avant de se resserrer autour d’un homme, Abraham, et d’une promesse. Le monde est né d’un désastre intérieur à la propre œuvre de Dieu. Le tohu-bohu en est la cicatrice — trace visible d’un désordre primordial que la Parole a contenu sans jamais l’abolir. Avant que le monde soit dit, il fut vacillant. La terre n’était pas néant: elle était informe, frémissante, promise encore à la parole qui la mettrait en demeure d’exister. L’Éternel n’a pas créé le monde à partir du vide, mais à partir d’un tremblement. Car la création n’efface pas l’abîme: elle le domestique. Ce tohu-bohu n’est pas le mal ; il est le champ où Dieu s’éprouve Créateur, un chaos potentiellement habité. Ainsi, entre le Néant et l’Être s’étend la zone du commencement: là, la Parole divine trace sa frontière et, de ce qui résiste, fait naître la forme. Le réel oppose sa pesanteur à la Création ; Dieu ne le nie pas, il l’ordonne. Et le monde, depuis, demeure fragile: à chaque instant, il peut se défaire et retomber dans son chaos d’origine. Ainsi se dévoile le mystère du tohu-bohu : la Création n’est jamais close, elle recommence à chaque souffle. Le monde ne se soutient pas de sa propre force, mais de la fidélité du Verbe qui le maintient dans l’être. Ainsi commence l’Écriture: «La terre était tohu va-bohu , et les ténèbres étaient sur la face de l’abîme» (Gn 1, 2). S’avançant vers le châtiment annoncé contre Sodome et Gomorrhe, le texte ne nomme pas le tohu va‑bohu , mais il en laisse transparaître l’ombre: feu et soufre, retournement et stérilité. Ce n’est pas le chaos qui surgit, mais sa mémoire ; non la création qui se défait, mais le monde qui se rappelle ce qu’il fut avant d’être mis en ordre. Anéantir Sodome, c’est opérer une régression vers l’ante-genèse, vers ce «commencement pré-créationnel» où la lumière n’avait pas encore tranché les ténèbres. La plaine du Jourdain, jadis exaltée comme le «Jardin de l’Éternel», subit une métamorphose ontologique: elle devient un désert de bitume, une terre d’infécondité absolue. Nous assistons ici à un chaos plénier. C’est le retrait de la présence divine laissant place à un monde défait. Sodome rejoue, en miroir inversé, le paradoxe de la Genèse: là où la bénédiction ordonnait la vie, le Jugement instaure la vacuité. L’emploi du verbe hébreu Hafakh («renverser», «bouleverser») pour décrire la chute de la cité ne désigne pas une simple ruine archéologique, mais une subversion de l’ordre cosmique. Ce que le Verbe avait structuré (le passage du chaos à l’ordre), le courroux le rend à l’informe. Abraham se tient sur la brèche, entre le cosmos subsistant et le chaos revenant. Sa question — «Le Juge de toute la terre n’exercerait-il pas la justice ?» — est un cri métaphysique: le Démiurge peut-il consentir à ce que Son œuvre redevienne Tohu va-Bohu ? La destruction des cités de la plaine est une réactivation du vide primordial, une «dé-création jubilatoire» que seule la prière du Patriarche parvient à distinguer d’un retour définitif au néant absolu. Sodome n’est pas seulement détruite: elle est ontologiquement dissoute, ramenée au brouillon cosmique, au chaos primordial, là où la lumière hésite encore à exister. Abraham sauve l’espèce d’un anéantissement total — non pas par la force de la prière, mais parce qu’il rappelle à Dieu qu’un monde exige un minimum de cohérence. «Je regarde la terre, et voici qu'elle est Tohu va-Bohu ; les cieux, et leur lumière a disparu.» [Jérémie 4:23]. Cette vision du prophète Jérémie rejoint l’apocalypse sodomite. Ici, le langage du chaos originel n’est plus seulement une cosmogonie, mais la grammaire même du Jugement: quand l’homme corrompt l’Alliance, la terre perd son assise et s’abîme à nouveau dans l’indistinction du premier jour. Penser la catastrophe, penser le désastre: c’est là que la passion humaine, à travers la philosophie, la mythologie et la religion, n’a jamais cessé de s’éprouver. Deux visions s’affrontent tout en se répondant: l’une, cyclique, où crise et catastrophe sont les pulsations d’une respiration cosmique ; l’autre, linéaire, où le temps s’oriente vers un telos et où l’eschatologie devient le passage obligé entre crise et accomplissement. Dans ce second régime, l’histoire remplace le cosmos: la fin n’est plus un recommencement, mais une révélation. Dès lors, l’eschatologie devient d’emblée politique, et la science politique, en son fond, n’est rien d’autre qu’une eschatologie appliquée. Pour exister, tout projet politique doit convoquer sa propre idée de la catastrophe: une fin à conjurer, un désastre à nommer. Qu’il s’agisse de la faillite du capitalisme, de l’effondrement écologique ou de la dissolution de l’identité collective, le politique se fonde souvent sur cette anticipation du pire, non pour l’accepter, mais pour se donner à lui-même la nécessité d’agir. Le drame de la science politique moderne tient à son effort constant pour refouler, ou du moins dissimuler, son arrière-plan eschatologique. En se constituant comme discipline empirique et rationnelle, vouée à l’analyse des faits et à la neutralité méthodologique, elle a voulu se purifier de toute téléologie. Mais, comme l’a montré Eric Voegelin, la modernité n’a pas détruit les schèmes de pensée religieux: elle les a «immanentisés» [1] . Ce qui relevait du salut transcendant est devenu un processus historique: la politique s’est faite substitut de la sotériologie. L’eschatologie, loin d’être abolie, s’est traduite en promesse de progrès, en utopie de réconciliation ou en horizon d’autonomie totale. Hans Blumenberg, en réponse à cette lecture, a vu dans cette immanentisation non une corruption de la théologie, mais une réappropriation légitime : la modernité se doterait d’une autonomie narrative, reconduisant le mythe de la fin au niveau du projet humain. Mais cette «auto‑affirmation» ( Selbstbehauptung ) de la raison, en niant le sacré dont elle procède, a eu pour effet de rendre désormais invisibles les fondements symboliques de l’action politique [2] . La science politique des Modernes est demeurée tributaire de l’aspiration à transférer à l’homme les prérogatives de la création ex nihilo jadis réservées à Dieu. Le mérite d’une méditation sur le catastrophique primordial — celui du Tohu va‑Bohu et de ses récurrences, qu’elles apparaissent implicitement dans le récit de Sodome ou explicitement dans la prophétie de Jérémie — est de révéler que le Dieu de l’Ancien Testament ne crée pas ex nihilo , mais ex confusione . La création n’est pas surgissement du néant, mais acte de différenciation, de mise en ordre d’une matière préexistante. Le chaos, dès lors, n’est pas aboli ; il demeure la matrice latente de l’être, toujours susceptible de resurgir sous diverses formes: catastrophe, jugement, ou perte du sens. Ce Tohu Bohu biblique correspond, sous un autre régime du temps, à la phase de retour au non‑formé dans la temporalité cyclique indienne: le moment où le nom et la forme ( nāma‑rūpa ) se dissolvent dans le principe indéterminé ( avyakta , «le non‑manifesté»). Le Tohu Bohu évoque le chaos avant la création ; le pralaya , quant à lui, désigne le chaos après la création — celui dans lequel le monde se replie à la fin de chaque cycle ( kalpa ). Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un néant, mais d’un état liminaire : la forme s’efface, mais demeure en puissance. Dans la pensée biblique, le Tohu Bohu représente un désordre métaphysiquement négatif: il s’oppose à la lumière et à la parole créatrice; il est ce que Dieu contient, ordonne et refoule. Dans la pensée indienne, au contraire, le pralaya et l’ avyakta désignent des états de pure potentialité: le désordre ne s’oppose pas à l’ordre, il en constitue l’envers nécessaire. Ainsi, dans l’une comme dans l’autre tradition, le désordre n’est jamais extérieur à l’ordre, mais sa condition même. Penser ensemble le Tohu Bohu et le pralaya , c’est retrouver le point d’équilibre où toute cosmologie — qu’elle soit théologique ou philosophique — se révèle indissociable du politique : gouverner le monde, c’est toujours s’efforcer de maintenir un ordre fragile à la limite du chaos primordial. Penser ensemble le Tohu Bohu et le pralaya , c’est pressentir que le désordre n’est pas un accident du monde, mais sa profondeur même — la zone où se rejoue sans cesse la possibilité du sens. Si toute cosmologie demeure inséparable du politique, c’est qu’elle engage toujours une manière de se situer face à cette profondeur: maintenir un ordre, c’est déjà composer avec un fond qui l’excède. Or, la modernité a voulu rompre ce pacte originaire. En séparant le politique de l’eschatologique et du cosmologique — en dissipant l’un dans la gestion et en mathématisant l’autre dans la loi des nombres —, elle a déplacé la pensée de l’origine vers celle de la maîtrise. La gouvernance s’est voulue science du calcul, oubliant qu’elle naissait jadis d’un rapport à l’abîme, non à la certitude. Mais quand l’ordre se défait, quand la crise devient la texture ordinaire du monde, ce refoulé cosmique remonte: le politique redécouvre qu’il ne procède pas de la volonté souveraine, mais de la faille, du vertige du fond sans fond. Et si la modernité politique s’était trompée de drame ? Et si elle avait voulu ignorer la profondeur de l’indécis, de l’indécidable — ce lieu où la décision elle-même se désoriente? Dire que la crise doit se résoudre, n’est-ce pas déjà méconnaître qu’elle ne s’achève plus? Qu’elle s’étend comme condition du monde, comme atmosphère de tout présent? Peut-être est-ce cela, le signe de toute modernité : son essence n’est pas nouvelle, mais prolongée ; elle dure depuis des millénaires comme une lente traversée du Kali Yuga , un âge de fer étendu à l’échelle de la conscience. [1] Dans The New Science of Politics ( La Nouvelle Science du politique , trad. Sylvie Courtine-Denamy, Paris : Seuil, 2000), Eric Voegelin développe sa thèse centrale de l’«immanentisation de l’eschaton» ( immanentization of the eschaton ): les idéologies modernes, tout en se présentant comme rationnelles et historiques, reconduiraient des structures de salut d’origine religieuse en les transférant dans l’histoire humaine elle-même. La promesse de rédemption transcendante se trouve ainsi convertie en projet politique de réconciliation totale, de progrès historique ou d’émancipation finale. Cette lecture se distingue toutefois de celle de Carl Schmitt et de Karl Löwith. Chez Schmitt, la modernité politique demeure structurée par des catégories théologiques sécularisées — souveraineté, décision, exception — mais l’accent porte avant tout sur la continuité formelle entre concepts théologiques et concepts politiques. Chez Löwith, l’histoire moderne du progrès apparaît comme une transposition séculière de l’eschatologie chrétienne dans la philosophie de l’histoire. Voegelin, quant à lui, radicalise le diagnostic: il ne voit pas seulement dans la modernité une survivance du théologique, mais une réactivation «gnostique» de la promesse de salut, où l’homme prétend accomplir dans l’histoire ce qui relevait autrefois de la transcendance. Dès lors, le problème n’est plus uniquement la sécularisation des concepts religieux, mais la transformation du politique lui-même en instrument sotériologique. Eric Voegelin tend cependant à reconduire une lecture fortement pathologisante de la gnose, comprise comme dérèglement de l’esprit et volonté d’auto-divinisation conduisant, selon lui, aux formes modernes du totalitarisme. L’immanentisation de l’eschaton y apparaît comme la tentative catastrophique d’accomplir dans l’histoire humaine une rédemption qui relevait autrefois de la transcendance, au prix d’une falsification du réel et d’une fermeture de l’expérience à l’ordre de l’être. À l’inverse, Jacob Taubes, tout en partageant avec Voegelin le constat d’une persistance des schèmes eschatologiques dans la modernité, refuse d’y voir une simple erreur spirituelle ou une pathologie politique. Dans Occidental Eschatology ( Eschatologie occidentale , trad. Gilles Quinsat, Paris: Éditions de l’Éclat, 2009 [1947]), l’eschatologie n’est pas pensée comme illusion, mais comme moteur profond de l’histoire occidentale. L’apocalyptique y devient la révolte de l’esprit contre la tyrannie du «monde tel qu’il est», contre toute prétention du politique à se constituer en ordre définitif. Taubes réhabilite ainsi la figure du révolutionnaire — de Paul the Apostle à Karl Marx, en passant par Thomas Müntzer — comme porteur d’une puissance eschatologique de séparation et de jugement, maintenant vivante la flamme du krinein face à la clôture du monde établi. Se définissant lui-même comme un «archéologue de l’apocalyptique», Taubes s’intéresse moins à la restauration d’un ordre transcendant qu’à la puissance négative du messianisme: une force de déstabilisation permanente empêchant le politique de se refermer sur sa propre autosuffisance idolâtre. Là où Voegelin cherche à restaurer une transcendance séparée afin de réordonner la cité, Taubes voit dans l’impulsion révolutionnaire la persistance légitime d’une espérance irréductible à la finitude du politique. Une politique privée d’horizon eschatologique risquerait alors de n’être plus qu’une pure administration du néant. Voir Jacob Taubes, Occidental Eschatology , trad. Gilles Quinsat (Paris : Éditions de l’Éclat, 2009 [1947]), notamment la deuxième partie. [2] Blumenberg soutient que la modernité a hérité de questions médiévales et eschatologiques (telles que le sens ou la fin de l’histoire) auxquelles elle a été contrainte de répondre par des moyens hétérogènes, notamment l’idée de Progrès. Ce décalage structurel engendre l'illusion d'optique d'une continuité substantielle avec la religion. Il désigne par «réoccupation» ( Umbesetzung ) ce mécanisme fonctionnel: les nouveaux schémas de pensée occupent des positions systémiques laissées vacantes par la chute du cadre théologique, sans pour autant en être les dérivés. Voir: Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes , traduit par Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 1999, pages 71 à 77.

Conflit iranien: l’option militaire n’est pas écartée

C’est une semaine qui démarre dans le calme. Les principaux dossiers régionaux restent provisoirement en suspens, qu’il s’agisse de la reprise des pourparlers entre Washington et Téhéran ou du retrait israélien de deux «zones pilotes» au Liban-Sud. Une pause qui s’explique notamment par les funérailles officielles de l’ex-Guide suprême iranien, Ali Khamenei, qui prendront fin jeudi, mais aussi par le sommet de l’OTAN, prévu les mardi 7 et mercredi 8 juillet à Ankara. Un sommet d’autant plus important que le président américain, Donald Trump, doit y prendre part, après plusieurs mois de tension avec les alliés européens. Avant son départ pour la Turquie, Donald Trump a rappelé qu’il ne lâche rien sur l’Iran. Lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche, il a redéfini ses priorités et réitéré ses menaces contre Téhéran. «Soit nous parviendrons à un accord, soit nous terminerons le travail. Et terminer le travail ne sera pas difficile, mais je préfére conclure un accord, parce que je ne veux pas causer du tort à 91 millions de personnes», a-t-il lancé, en affirmant que l’armée américaine peut «détruire les ponts (iraniens) en une heure». Et de poursuivre sur le même ton menaçant: «Nous pouvons anéantir leur réseau énergétique, toutes les grandes centrales qu’ils ont construites, en une petite partie d’un après-midi. Ils le savent. Ils n’ont plus d’argent aujourd’hui. Nous ne leur avons versé aucun sou.» Il a réaffirmé que son but n’est pas de «parvenir à un changement de régime en Iran, même si, en réalité, c’en est un. Le premier régime a disparu. Le deuxième régime a disparu. Et je pense que le troisième est plus raisonnable. Mais nous verrons bien». Donald Trump a aussi rappelé que Washington compte récupérer la «poussière» nucléaire iranienne, «c’est-à-dire la matière enrichie» (l’uranium enrichi), en insistant de nouveau sur le fait que l’Iran «ne peut pas posséder l’arme nucléaire». Interrogé sur l’affaire du détroit d’Ormuz, que Téhéran veut garder sous son contrôle, le président américain s’est contenté de souligner, pour toute réponse, que «c’est une magnifique machine à générer de l’argent». Les États-Unis, comme on le sait, ainsi que les pays arabes et l’Europe refusent que cette voie maritime stratégique soit contrôlée par le régime des mollahs. Le locataire de la Maison-Blanche a par ailleurs fait part de sa volonté d’aider les présidents russe, Vladimir Poutine, et ukrainien, Volodymyr Zelensky, à mettre fin à la guerre qui dure depuis plus de quatre ans entre eux. «Je pense que nous sommes beaucoup plus proches d’un accord que les gens ne le pensent. Le président Poutine veut que cette guerre prenne fin. Le président Zelensky veut lui aussi désormais que cela se termine. Nous allons nous rendre au sommet de l’OTAN, à Ankara, où nous en discuterons. Et je pense que nous allons parvenir à mettre un terme à cette guerre». Macron à Damas La Maison-Blanche a confirmé que Donald Trump s’entretiendra en marge du sommet de l’OTAN avec Volodymyr Zelensky, ainsi qu’avec le président syrien, Ahmad el-Chareh, qui devait accueillir en soirée, lundi, son homologue français, Emmanuel Macron. Ce dernier est accompagné d’un certain nombre d’hommes d’affaires français. Il s’agit de la première visite d’un président français à Damas depuis près de 17 ans. Les relations entre la France et la Syrie de Bachar el-Assad ont commencé à se détériorer avec l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, imputé à Damas. Paris a ensuite rompu ses relations diplomatiques avec le régime syrien dans la foulée de la guerre de 2011, après une attaque contre son ambassade. Au cœur des discussions franco-syriennes, bien évidemment la situation dans la région qui doit également faire l’objet d’un entretien, à Washington, entre le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et le président Trump. Si cette rencontre reste, selon le dirigeant israélien, sans date fixée, elle revêt également une importance particulière alors que les négociations entre Washington et Téhéran progressent péniblement. D’autant que Donald Trump avait, un temps, laissé transparaître une certaine réticence à l’idée de recevoir M. Netanyahu à la Maison-Blanche. Un répit relatif au Liban La pause diplomatique s’est étendue au Liban où, d’après la chaîne panarabe al-Hadath, le commandant du Centcom, l’amiral Brad Cooper, devrait retourner dans les prochains jours pour soumettre aux autorités libanaises une proposition de mécanisme pour un retrait graduel israélien, conforme aux dispositions sécuritaires de l’accord-cadre libano-israélien de Washington. Le président Joseph Aoun a réaffirmé dans ce contexte l’importance du redéploiement de l’armée libanaise tout le long de la frontière sud, tout en soulignant la nécessité d’accentuer la pression sur Israël afin qu’il se retire des territoires qu’il occupe encore dans la partie méridionale du pays. «Le maintien de l’occupation sape la légitimité de l’État, empêche le déploiement de l’armée et compromet les fondements d’une paix juste et durable», a-t-il averti lors d’un entretien en visioconférence avec des représentants de l’American Task Force for Lebanon. Il a aussi insisté sur le fait qu’«il ne saurait y avoir de guerre civile au Liban», malgré «les tentatives de certains de raviver les tensions confessionnelles», en allusion au Hezbollah. Sur le terrain, au Liban, la situation demeure volatile. L’armée israélienne poursuit ses opérations de dynamitage dans un certain nombre de localités de Bint Jbeil, Marjeyoun et Nabatyeh, ainsi que ses raids ponctuels. Une frappe sur Nabatiyé el-Faouqa a fait trois tués lundi: une directrice d’école, sa mère et leur employée de maison. L’armée israélienne a en outre affirmé avoir découvert d’importants stocks d’armes dans le village de Haddatha, où elle mène d’importantes opérations de dynamitage et qu’elle présente comme une base opérationnelle du Hezbollah. Elle a ainsi annoncé la destruction de «dizaines d’infrastructures militaires» dans cette localité et la saisie de plus de 150 armes. Elle a en outre lancé un avertissement aux habitants des villages frontaliers du sud, leur rappelant qu’ils devraient s’abstenir d’accueillir des déplacés des localités considérées comme étant des fiefs du Hezb. Sur un autre plan, des propos du Premier ministre israélien selon lesquels certains villages chrétiens frontaliers avaient demandé à être «annexés» à Israël afin d’être protégés du Hezbollah ont suscité un vif émoi dans le pays. Ils ont été immédiatement rejetés par les municipalités, moukhtars et personnalités locales d’une quinzaine de villages concernés, qui ont dénoncé des informations «totalement infondées» et réaffirmé leur attachement à la souveraineté de l’État libanais. Dissolution du gouvernement à Gaza Reste à signaler un autre développement majeur, au niveau régional: le Hamas a annoncé la dissolution de son gouvernement à Gaza, près de vingt ans après sa prise de pouvoir en 2007, afin de faciliter le transfert des responsabilités au Comité national pour l’administration de l’enclave (NCAG), une structure composée de technocrates, créée dans le cadre des discussions ayant précédé le cessez-le-feu d’octobre 2025. Ce développement, que certains analystes ont accueilli avec un certain scepticisme, est à suivre puisqu’il serait susceptible de modifier le paysage politique palestinien. Le Hamas présente cette décision comme un moyen de «priver l’occupation de tout prétexte» à la poursuite de la guerre, tout en affirmant sa volonté de remettre les prérogatives gouvernementales au nouveau comité. Le président du NCAG, Ali Chaath, a assuré que cette instance était prête à assumer ses responsabilités dès que les moyens nécessaires seraient réunis. Tel Aviv ne semble cependant pas y croire et insiste sur un désarmement de la milice pro-iranienne, comme le prévoit le plan de paix négocié par les États-Unis. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sar, y a d’ailleurs vu «une ruse», visant à éviter un désarmement, «Tant que le Hamas conservera ses armes, tout gouvernement civil fonctionnera bien sûr selon les directives de ce groupe. Israël insiste sur la mise en œuvre intégrale du plan Trump, dont les principes fondamentaux sont le désarmement du Hamas et de toutes les autres organisations terroristes, ainsi que la démilitarisation complète de la bande de Gaza», a-t-il écrit sur X.

La terre en échange de la paix
Par
Fady Noun
Publié

«La terre en échange de la paix.» Voilà, en deux mots, en termes anciens et toujours actuels, l’accord israélo-libanais de Washington (23-26 juin), pour peu que l’on place l’intérêt de la population des villages détruits avant toute autre considération. Le reste est détail. Oui, la terre en échange de la paix, mais pas n’importe quelle paix. Une paix passant par la concentration des armes aux mains de l’État libanais tel qu’on le connaît, démocratie parlementaire, terre de liberté et de pluralisme. Cela pourrait aussi s’exprimer ainsi: la terre, en échange des armes du Hezbollah. Car contrairement à ce qu’on pense, l’accord de Washington est un accord pacifique, non guerrier. Il pourrait s’appliquer sans qu’une seule balle ne soit tirée. Le Hezbollah a parlé de «guerre civile». Mais qui veut la guerre civile? L’accord de Washington permettrait de remplacer les forces du Hezb énormément éprouvées, par des forces étatiques légales, multicommunautaires, dont la seule fonction serait défensive et non offensive. En effet, le Liban n’a aucune ambition territoriale en Israël. Tout ce qu’il veut et demande, c’est le respect de ses frontières, ce qui est clairement inscrit dans l’accord de Washington. Et seulement là. Car l’Iran a pu obtenir un cessez-le-feu – tout relatif – au Liban, en tirant une volée de fusées balistiques sur Israël. Mais il est irréaliste, compte tenu des forces en présence, de croire que l’Iran pourra aussi obtenir, par la menace, un retrait israélien total du Liban. Tout ce que la dynamique pourrait donner, c’est un surcroît de morts et de destruction, couplé à un risque d’annexion. En somme, la guerre de mille ans. Accord de capitulation? Oui, au sens restreint du mot. Car l’accord de paix qu’il impose est, à la base, une demande libanaise autant qu’israélienne, l’épisode guerrier auquel il met fin s’étant produit envers et contre la volonté de l’État libanais, en raison d’une décision iranienne à laquelle Beyrouth était profondément hostile. Du reste, quelles restrictions inutiles imposerait-il au Liban? Celui de ne pas avoir de capacité nucléaire? Ou de ne pas avoir une aviation militaire? Car ceux qui ont conçu l’accord de Washington non seulement ne voulaient pas la guerre, mais étaient profondément hostiles à l’idéologie guerrière animant le Hezbollah. Celle-ci a donné à cette formation l’illusion de mener un djihad héroïque au service de Dieu. Mais l’on a vu comment ce combat a conduit à une boucherie et à des destructions peut être irréversibles. Du reste, comment le Hezbollah a-t-il pu penser une seconde que son idéologie politico-religieuse pouvait entraîner l’adhésion des chrétiens, pour ne rien dire des autres communautés humaines formant le Liban? Le Liban fait partie de la communauté arabe, non de la communauté islamique. Étrangère à l’idéologie iranienne, la paix avec Israël ne l’est pas pour le monde arabe, dont une partie a déjà signé cette paix, tandis que l’autre, Arabie saoudite en tête, la conditionne à l’apparition d’un État palestinien. La communauté chrétienne est d’autant plus étrangère à cet horizon de pensée qu’elle a elle-même payé le prix de ce type d’aventurisme lors des Croisades. Certes, on peut l’affirmer sans hésitation, le droit à l’autodéfense restera sacré, mais l’Église catholique a remis en question la notion de «guerre juste» qu’elle a pu approuver par le passé, compte tenu de l’impossibilité d’en réunir désormais les conditions, à l’heure des algorithmes, des machines autonomes et de la dissuasion nucléaire. Il n’y a plus, aujourd’hui, d’armes «conventionnelles». Nous connaissons tous la boutade prêtée à Einstein, sur la guerre atomique. Militant pour le désarmement nucléaire, ce dernier aurait affirmé qu’au cas où une Troisième guerre mondiale éclatait, «la quatrième se ferait avec des bâtons et des pierres». Au contraire, les communautés chrétiennes orientales, qui ont chèrement payé l’épisode de la spoliation de la Palestine, aspirent désormais à jouir de leurs droits d’accéder à leurs lieux saints: Jérusalem, Nazareth, Bethléem, ces lieux où leur Sauveur a vécu, où il est ressuscité, vainqueur de la mort et de la violence. C’est en ce sens qu’elles peuvent espérer croire à ce mot que leur Sauveur leur a laissé: «Heureux les doux, ils recevront la terre en héritage.» La terre n’appartient pas aux violents, dit le Seigneur. Elle appartient à des hommes qui, comme Joseph Aoun, ont appris de la guerre à «haïr la guerre». Nous l’avons entendu parler en ce sens lors de son entretien avec Christiane Amanpour sur CNN. Le chef de l’État ferait bien de prévoir un temps d’antenne pour expliquer l’accord de Washington à la population libanaise.