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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Escalade persistante entre les USA et l’Iran autour du détroit d’Ormuz

Le niveau de tension montait petit à petit depuis plusieurs jours déjà entre Américains et Iraniens sur fond de tirs iraniens contre des navires passant par le détroit d’Ormuz. Et le pire scénario a pris forme dans la nuit de mercredi à jeudi : les Américains ont lancé de lourdes frappes sur l’Iran, comme l’avait menacé le président américain Donald Trump la veille. Et l’Iran, fidèle à ses habitudes, a lancé ses missiles contre plusieurs pays du Golfe, notamment le Bahreïn, le Koweït et le Qatar, ajoutant à sa liste cette fois-ci la Jordanie, qui a intercepté 10 missiles lancés vers son territoire à la mi-journée. Une escalade non négligeable. Les frappes américaines sur le sol iranien sont les plus fortes depuis des mois : la province de Boucheher, notamment, a été la cible de missiles qui se sont abattus dans le périmètre du site nucléaire qu’abrite cette région, selon des médias iraniens. Un responsable de la province a nié, en milieu de journée, que l’île de Kharg, d’où transite l’essentiel du pétrole iranien, ait été touchée. Le commandement central américain a annoncé avoir atteint jusqu’à la matinée de jeudi près de 90 cibles militaires en Iran, dans un communiqué sur X. Le régime iranien a annoncé un bilan de 14 morts et 78 blessés durant les deux derniers jours, et accusé les Etats-Unis de crime de guerre en raison de ce qu’il a appelé «les frappes contre des infrastructures civiles», nommément des ponts et le chemin de fer menant vers la ville de Machhad. La rhétorique a suivi le regain de tensions sur le terrain, cette fois par la bouche du principal négociateur iranien, le président du Parlement Mohammad Ghalibaf. Celui-ci a lancé que «le détroit d’Ormuz ne serait rouvert que suivant les modalités iraniennes et non sous la pression des menaces américaines». Et de fait, le détroit était fermé hier, compte tenu des tensions, dénotant une attitude iranienne inchangée. Rien n’indiquait, jeudi, que la tension allait retomber et que la voie des négociations reprendrait de sitôt, même si Donald Trump a lancé en cours de journée que «les Iraniens ont appelé et veulent conclure un accord», ajoutant qu’il n’était plus confiant de «leur volonté d’honorer un quelconque accord». Les médiateurs pakistanais et qataris se sont activés pour demander un retour au calme. Mais de manière générale, les Iraniens semblent bien isolés. Faisant écho aux déclarations du secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, la veille, qui avait jugé indispensable la fermeté contre le régime iranien, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a estimé jeudi que c’est l’Iran qui a violé l’accord avec les Etats-Unis, et que ses «manœuvres» doivent cesser si les négociations devaient se poursuivre. Entre-temps, les Iraniens ont poursuivi l’épreuve de force de l’interminable cérémonie des funérailles de leur guide suprême assassiné Ali Khamenei et sa famille. Les cercueils sont arrivés à Machhad en cours de journée pour l’inhumation, un événement quelque peu éclipsé par les frappes américaines. Les foules étaient cependant au rendez-vous, tout comme les slogans belliqueux, appelant au meurtre de Trump. Les Israéliens, qui étaient les alliés des Américains durant cette guerre contre l’Iran, n’ont pas commenté officiellement la dernière escalade. Mais selon les fuites dans leurs médias, des sources israéliennes ont assuré que l’armée restait prête à faire face à toute attaque iranienne potentielle. Chassé-croisé diplomatique à Beyrouth Comme d’habitude, le Liban est la caisse de résonnance de ce qui se passe dans la région. La capitale libanaise a été le théâtre d’un véritable chassé-croisé diplomatique jeudi, avec une série de visites entreprises par l’ambassadeur des Etats-Unis Michel Issa, et une tournée effectuée par une délégation iranienne. La visite principale de Issa a été à Baabda, pour y rencontrer le président de la République Joseph Aoun et lui transmettre l’invitation officielle pour sa visite à Washington le 21 juillet. Il en profité pour aborder le sujet de l’application de l’accord-cadre signé entre Israéliens, Libanais et Américains, notamment concernant le mécanisme de retrait israélien des zones pilotes, Tsahal devant être remplacée par l’armée libanaise «sans laisser de vide». L’annonce importante a été celle de l’arrivée d’une délégation américaine dans les prochains jours pour superviser le processus. M. Issa a également été reçu par le président du Parlement Nabih Berry et par le Premier ministre Nawaf Salam. Concernant les négociations libano-israéliennes, les yeux sont rivés vers Rome les 15 et 16 juillet prochains, un changement de lieu qui a inquiété la partie libanaise, craignant une implication moins efficace des Américains (les précédents rounds ont eu lieu à Washington). Le changement de lieu ne signifie pas un engagement américain moins fort, mais est dû à des questions logistiques, comme l’a assuré l’ambassadeur américain à Joseph Aoun jeudi. Le président libanais lui a demandé, en retour, de faire pression sur Israël pour l’amener à respecter les modalités de l’accord-cadre signé avec le Liban en juin. Sur le terrain, l’armée israélienne poursuit ses destructions dans les villages occupés, qu’il s’agisse de bâtiments ou de tunnels. La journée de jeudi a été marquée par une déclaration en flèche du ministre israélien de la Défense, Israel Katz, qui réagissait aux propos de Trump, la veille, concernant le retrait israélien du Liban. « Nous n’avons demandé l’autorisation de personne pour entrer au Liban, et nous y resterons jusqu’au désarmement du Hezbollah », a-t-il lancé. Le Hezbollah, pour l’instant, ne riposte pas aux opérations israéliennes. Des craintes concernant une nouvelle escalade au sud du Liban, au cas où l’Iran se trouverait en mauvaise posture dans sa guerre contre les Etats-Unis, ont été dans ce cadre exprimées par des sources à travers les médias. L’autre tournée diplomatique de ce jeudi a été celle d’une délégation iranienne présidée par le ministre adjoint des Affaires étrangères. Elle a été reçue par le président du Parlement Nabih Berry, à qui elle a souligné le soutien de son pays au Liban. Du vice-Premier ministre Tarek Mitri, elle a entendu des propos qui réaffirment la volonté du Liban de se positionner contre toute occupation et ingérence étrangères. Des propos qui font écho à ceux du ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Rajji, en visite à Chypre ce jeudi, qui a réaffirmé que le Liban doit arrêter de payer le prix de guerres qu’il n’a pas choisies, et qu’il ne faudrait plus qu’une quelconque partie monopolise les décisions de guerre et de paix, dans une claire référence au Hezbollah. Pour les Iraniens, les temps ont bien changé… Dans cette perspective, notons également les visites de l’ambassadeur de Russie auprès du président Aoun et du ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar. La Syrie effacée de la liste américaine sur le terrorisme Autre événement marquant de ce jeudi: le président américain a annoncé son intention d’ôter la Syrie de la liste des pays qui appuient le terrorisme. Après l’entretien entre Trump et le président syrien Ahmad al Chareh la veille en Turquie, en marge du sommet de l’Otan, cette mesure est l’aboutissement d’un processus qui devrait permettre au jeune régime d’envisager davantage d’investissements et d’engagements internationaux. Sur le front de l’Irak, le désarmement des groupes armés et la lutte contre la corruption continuent d’être menés de pair. Une découverte cocasse a eu lieu ce jeudi: une énorme somme d’argent, provenant du pillage du Trésor, retrouvée dans une canalisation d’eau de pluie… En Irak également, notons une frappe contre un groupe de Kurdes iraniens opposants au régime, dans le Kurdistan irakien. Ce n’est pas la première fois que ces groupes sont visés par le régime de Téhéran, qui cherche à garder sa mainmise sur l’Irak autant que le Liban.

De l’excédent de puissance à la puissance de l’État

Le Moyen-Orient connaît des mutations sans précédent qui redessinent les équilibres de puissance et de sécurité. Après des années de guerres ouvertes et de conflits par procuration, la région s’oriente progressivement vers une nouvelle approche fondée sur le renforcement de l’État national, la réduction de l’influence des organisations armées non étatiques et la reconstruction des institutions militaires et sécuritaires en tant qu’unique garante de la stabilité. Dans ce contexte, le Liban se voit offrir une occasion rare de repenser son système de défense en harmonie avec les évolutions régionales tout en préservant ses intérêts nationaux. Au fil des décennies, le Hezbollah a accumulé des compétences militaires et technologiques de haut niveau dans les domaines du commandement, du renseignement, des drones, de la guerre électronique, des communications et de la logistique. Ce savoir-faire constitue un capital humain qu’il ne faudrait pas laisser se perdre. Il devrait, dans le cadre de la légalité, être mis au service de l’armée libanaise et des institutions de sécurité afin de renforcer la souveraineté de l’État plutôt que de perpétuer la dualité de l’autorité en matière de sécurité. Les expériences internationales, de l’Afrique du Sud à la Colombie, montrent d’ailleurs que la sortie des conflits ne passe ni par l’exclusion des combattants ni par la perte de leur expertise, mais par leur réintégration au sein des institutions de l’État selon des critères professionnels et juridiques clairement définis. Le succès de toute transition dépend de la capacité de l’État à intégrer ces compétences tout en affirmant son monopole absolu sur l’usage de la force ainsi que sur la décision de faire la guerre ou de conclure la paix. Les transformations actuellement à l’œuvre dans la région, ainsi que les nouvelles priorités économiques et sécuritaires qu’elles imposent, rendent indispensable l’ouverture au Liban d’un dialogue national sur une stratégie de défense globale. Celui-ci devrait s’accompagner d’un plan de modernisation de l’armée, de la création d’un Centre national pour l’innovation en matière de défense et de cybersécurité, ainsi que de la valorisation des compétences libanaises dans les domaines des technologies et des industries de défense de pointe. La nouvelle équation ne repose plus sur la multiplication des centres de pouvoir, mais sur un État fort de ses institutions, capable de protéger ses frontières, de gagner la confiance de la communauté internationale et d’attirer les investissements. Le moment présent n’appelle pas au règlement des comptes, mais à la construction d’un nouveau pacte national mettant toutes les compétences et toutes les énergies au service de la République. Les États ne renaissent pas lorsqu’un camp l’emporte sur un autre, mais lorsque l’État lui-même devient l’unique vainqueur et que les armes, la décision politique et la souveraineté reviennent toutes sous l’autorité des institutions constitutionnelles. C’est à cette condition que le Liban pourra ouvrir la voie de la stabilité et de la prospérité dans un Moyen-Orient en pleine mutation.

Le contournement d'Ormuz explique la folie iranienne
Par
Khairallah Khairallah
Publié

En profondeur, une question s’impose: qu’est-ce qui a conduit l’Iran à violer de façon aussi flagrante le protocole d’accord conclu avec les États-Unis à l’issue des négociations menées en Suisse avec une délégation américaine conduite par le vice-président J. D. Vance? Les raisons susceptibles d’expliquer un comportement iranien aussi étrange, proche de la folie, sont nombreuses. Donald Trump est allé jusqu’à qualifier les responsables iraniens de «malades» et de «menteurs» avec lesquels aucun dialogue n’est possible. Il est même allé plus loin encore, employant des termes qui traduisaient sa profonde déception envers les dirigeants iraniens avant d’annoncer la fin du protocole d’accord. La principale explication de cette dérive tient toutefois à la volonté des pays de la région de trouver des moyens de contourner le détroit d’Ormuz, que ce soit par la mer Rouge ou par la Méditerranée. Une telle évolution suppose des ententes avec la Jordanie et la Syrie, ou avec l’Irak et la Turquie, afin d’acheminer le pétrole et le gaz vers des ports permettant leur exportation vers l’Europe et d’autres régions du monde, sans dépendre du bon vouloir de l’Iran. Téhéran a tout simplement compris que le temps sur lequel il comptait ne jouait plus en faveur de sa stratégie et que des efforts concrets étaient engagés pour se passer du détroit d’Ormuz, qu’il considérait comme son principal levier face aux États-Unis. La recherche, par les États du Golfe, de nouveaux itinéraires pour les oléoducs et les gazoducs a ainsi privé la «République islamique» de son principal atout, celui-là même qui avait conduit l’administration américaine à conclure ce protocole d’accord avec l’Iran, sans mesurer qu’elle avait affaire à un régime d’une nature particulière, étranger à toute valeur liée au droit international et au respect de la souveraineté des autres États. Depuis son instauration en 1979, une seule politique caractérise véritablement le régime iranien: le chantage. Quoi qu’il en soit, le recours des États-Unis à des frappes militaires en réponse aux attaques menées par les Gardiens de la révolution contre plusieurs pétroliers, dont un qatari et un saoudien qui traversaient le détroit d’Ormuz, traduit la découverte, bien tardive, par le président américain de la véritable nature des dirigeants iraniens et du régime lui-même. Que Donald Trump découvre enfin la réalité du régime iranien, même tardivement, vaut toujours mieux que de ne jamais la découvrir. Il n’aura pourtant pas fallu autant de temps pour comprendre avec qui il traitait et constater que le régime iranien n’a jamais changé. Il n’a jamais respecté ni le droit international ni les valeurs les plus élémentaires de l’humanité. La tragédie du Liban-Sud, provoquée par la «République islamique», en apporte une démonstration éclatante. Aux yeux des dirigeants iraniens, le protocole d’accord conclu avec l’administration américaine n’était qu’une occasion de gagner du temps. Ils n’en ont d’ailleurs pas respecté la clause essentielle, celle qui, dans la conception américaine, garantissait la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Le maintien d’Ormuz ouvert constituait un enjeu central pour Donald Trump lui-même, qui voyait dans la baisse des prix du pétrole un succès majeur à faire valoir auprès de l’opinion américaine. Il avait besoin de cet argument politique pour conforter sa position auprès du citoyen américain ordinaire. Sa colère a donc été immense lorsque les Gardiens de la révolution ont recommencé à entraver la navigation dans le détroit d’Ormuz. Entre-temps, l’Iran avait mesuré le sérieux avec lequel les pays de la région s’employaient à réduire leur dépendance au détroit. C’est ce qui explique le retour de l’attention iranienne vers le Yémen et les Houthis, qui ont repris leurs menaces contre l’Arabie saoudite après avoir observé, durant une longue période, une forme d’accalmie à son égard. Pour l’Iran, les Houthis peuvent jouer un rôle déterminant en perturbant la navigation en mer Rouge et en empêchant le passage des pétroliers. Ce n’est pas un hasard si la «République islamique» a violé l’interdiction internationale frappant l’aéroport de Sanaa, afin de rappeler que les Houthis demeurent l’une de ses cartes maîtresses et qu’ils ne sont pas en mesure de s’affranchir de la discipline imposée par Téhéran. Un autre élément revêt une importance capitale. Donald Trump n’est pas le seul à avoir redécouvert la véritable nature des Iraniens et du régime de Téhéran. Le Pakistan lui-même a fini par constater, tout simplement, que sa médiation entre les États-Unis et l’Iran ne servait à rien. Tout ce qu’il peut réellement faire, c’est demeurer une carte entre les mains de l’Iran, rien de plus. La «République islamique» a exploité le Pakistan jusqu’à l’extrême limite. Islamabad a contribué à convaincre l’administration Trump qu’un accord équilibré avec l’Iran demeurait possible, à condition de garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. La stratégie iranienne consistant à gagner du temps s’est finalement retournée contre elle. Avant tous les autres, les pays de la région refusent désormais de rester prisonniers du détroit d’Ormuz. C’est ce qui explique cette fuite en avant de l’Iran, qui n’avait manifestement pas anticipé que Donald Trump perdrait patience et reviendrait à une logique de rapport de force. La guerre est-elle de retour? La question reste entière, et il est encore trop tôt pour y répondre. Une certitude demeure toutefois: priver la «République islamique» de la carte que représentait le détroit d’Ormuz et travailler à le contourner l’ont conduite à compromettre le protocole d’accord conclu avec les États-Unis. Car que vaut encore un tel accord lorsque l’Iran ne dispose plus de la carte d’Ormuz pour faire pression sur le monde et peser sur les prix du pétrole et du gaz? Le détroit constituait le principal atout de Téhéran. C’est grâce à lui que l’Iran avait obtenu un protocole d’accord dans lequel les États-Unis avaient consenti d’importantes concessions, allant jusqu’à associer la République islamique au règlement de la question libanaise. Le contournement du détroit, auquel travaillent aujourd’hui les pays de la région, ressemble à un enfant auquel on retire son jouet préféré. Le comportement des Gardiens de la révolution n’est finalement que celui d’un enfant à qui l’on vient d’arracher son jouet préféré.

Quand la sociologie absout le Hezbollah
Par
Makram Rabah
Publié

Il est une logique qui ressurgit chaque fois que la question des armes du Hezbollah est soulevée. Elle s’efforce de présenter le parti non comme une autorité armée ayant confisqué la décision d’une communauté et d’un pays, mais comme le prolongement naturel de la communauté chiite libanaise, comme si contester le Hezbollah revenait à s’en prendre aux chiites eux-mêmes, et comme si le désarmer signifiait arracher toute une communauté à son histoire, à sa mémoire et à ses moyens de protection. Cette logique est non seulement erronée. Elle est insultante. Elle réduit les chiites à leur peur. Elle transforme leur longue histoire en simple prélude à un fusil. Elle traite toute une communauté comme si elle ne pouvait exister qu’à l’intérieur du réseau d’un parti armé, comme si Jabal Amel, Najaf, la jurisprudence religieuse, le réformisme, les oulémas, les intellectuels, les agriculteurs, les étudiants, les commerçants et toute l’expérience nationale des chiites libanais n’avaient été qu’une préparation à la wilayat el-faqih. La vérité est pourtant simple: les chiites n’ont pas commencé avec le Hezbollah, et ils ne finiront pas avec lui. Avant le parti existait déjà une histoire riche de savoir, de vie politique, de société, de modération, de représentation et de revendications en faveur de la justice. Il y avait le sayyed Mohsen al-Amine, l’imam Moussa Sadr, le sayyed Mohammad Mahdi Chamseddine, le sayyed Hani Fahs. Il existait un discours chiite libanais qui connaissait le sens de l’État, le sens du partenariat national et le sens de la dignité, une dignité qui ne saurait être réduite à des armes échappant aux institutions, qui ne se mesure pas au nombre de roquettes et qui ne se vend pas sur le marché des axes régionaux. Le Hezbollah a tiré profit de la peur, de l’occupation israélienne, de l’absence de l’État, d’une marginalisation ancienne et des blessures bien réelles infligées au Liban-Sud, à la Békaa et à la banlieue sud de Beyrouth. Mais tirer profit d’une blessure ne donne à personne le droit de s’approprier le corps qui la porte. Ce qui a pu commencer, à un moment donné, comme une réponse à la peur s’est progressivement transformé en un système permanent de fabrication de la peur. Le parti dit aux gens: je vous protège du danger. Puis il fait de sa propre existence une raison permanente de faire surgir ce danger. Il affirme protéger le Liban-Sud, puis transforme cette région en champ de bataille permanent. Il affirme protéger les chiites, puis leur fait payer le prix de ses guerres, de ses sanctions, de ses alliances et de décisions sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Quant au discours sur les hôpitaux, les écoles, les prêts, les salaires et les services, il ne démontre en rien la légitimité des armes. Il révèle l’ampleur de la catastrophe. Lorsqu’un citoyen a besoin d’un parti pour naître, s’instruire, se soigner, emprunter de l’argent, travailler et enterrer son martyr, il ne s’agit plus d’un simple environnement de soutien, mais d’un système de captivité sociale. Les services ne confèrent pas le droit de déclarer la guerre. L’assistance ne justifie pas la confiscation de la décision. Un salaire mensuel ne transforme pas une famille en faux témoin au service de la légitimité des armes. Les mafias aussi offrent une protection. Les régimes totalitaires aussi distribuent du pain. Les bandes criminelles aussi savent rendre les populations dépendantes d’elles. Mais la question n’est pas de savoir ce qu’un tel pouvoir donne. La question est de savoir ce qu’il prend. Et le Hezbollah a pris bien davantage qu’il n’a donné. Il a confisqué la décision de la guerre et de la paix. Il a confisqué le droit à la dissidence au sein de la communauté chiite. Il a confisqué l’image des chiites au Liban et dans le monde arabe. Il s’est approprié la religion pour en faire une machine de mobilisation. Il s’est approprié le martyre pour le transformer en capital politique. Il s’est approprié la peur pour en faire un contrat de soumission à long terme. La chose la plus dangereuse que le Hezbollah ait accomplie est d’avoir lié le destin des chiites au sien. Il a fait en sorte que toute pression exercée contre lui apparaisse comme une pression contre eux, que toute critique à son égard soit perçue comme une insulte à leur encontre et que toute tentative de le désarmer soit présentée comme une menace contre leur existence même. Ce n’est pas du génie social. C’est un chantage politique méthodiquement construit. Lorsqu’un parti place dans une même chaîne un hôpital, une école, un prêt, un salaire, un martyr et une roquette, il ne construit pas une société normale. Il construit une immense cage, une cage pourvue de nombreuses issues de service, mais dont aucune ne permet une véritable sortie politique. Les chiites sont parfaitement en droit de demander: qui nous protégera ? Cette question est légitime. Elle ne doit pas être écartée d’un revers de main, car l’État libanais les a abandonnés, comme il en a abandonné d’autres, et parce que le Liban-Sud a payé un tribut particulièrement lourd aux occupations, aux guerres et aux destructions. Mais une question légitime ne doit pas être transformée en réponse éternelle au profit d’une milice. «Qui nous protégera?» ne signifie pas que les armes doivent demeurer indéfiniment en dehors de l’État. Cela ne signifie pas que le destin d’une communauté et d’un pays doive rester entre les mains d’une organisation liée à un projet régional. Cela ne signifie pas davantage que les citoyens soient condamnés à choisir entre le parti et l’anéantissement, entre l’État et le massacre, entre le Liban et l’Iran. La protection ne consiste pas à rendre la peur permanente. Elle repose sur un État capable, une armée unique, une décision unique, des frontières qui ne sont pas contrôlées par une organisation et une politique étrangère qui ne se décide ni depuis la banlieue sud de Beyrouth ni depuis Téhéran. Protéger les chiites, c’est les réintégrer dans l’État, non les convaincre que l’État est une impossibilité et que le parti constitue leur seul destin. Ceux qui prétendent que les défaillances de l’État justifient la pérennité de la milice ressemblent à ceux qui soutiennent que l’échec d’un médecin justifie que l’on confie définitivement le malade à un charlatan. La mémoire invoquée pour justifier les armes est, elle aussi, une mémoire incomplète. Oui, il y a 1978, 1982, l’occupation israélienne et l’abandon de l’État. Mais il existe une autre mémoire: celle des guerres menées à l’intérieur du pays, de la répression des voix chiites indépendantes, des accusations de trahison lancées contre les dissidents, de l’entraînement du Liban dans la guerre de 2006, de l’envoi de jeunes hommes en Syrie, en Irak et au Yémen, de la transformation du Liban-Sud en plateforme d’un conflit dont ses habitants ne décident pas, et de l’obligation faite à toute une population d’appeler défaite ce qui est présenté comme une victoire, et ruine ce qui est qualifié de fermeté. Nul n’a le droit de parler au nom de la mémoire chiite tout en effaçant de cette mémoire tout ce que le parti a infligé aux chiites eux-mêmes. Nul n’a le droit d’invoquer les images de l’occupation israélienne pour interdire toute interrogation sur l’occupation de la décision politique par le parti. Nul n’a le droit de transformer une peur ancienne en acte de propriété sur l’avenir. Les chiites sont plus grands que le Hezbollah. Le Liban-Sud et ses villages ne sont pas un dépôt pour les missiles de l’Iran. La banlieue sud de Beyrouth n’est pas une caserne. La Békaa n’est pas un corridor militaire. Le martyre n’est pas un chèque en blanc entre les mains d’un parti. La religion n’est pas une carte d’adhésion. La privation n’est pas un permis perpétuel de confisquer l’État. La mémoire n’est pas une prison. La peur n’est pas une identité. Ce qui est nécessaire, ce n’est pas de laisser les chiites sans protection, mais de les libérer d’une fausse équation qui leur répète que leur sécurité ne peut provenir que de la force qui a confisqué leur décision. Ce qui est nécessaire, ce n’est pas d’ignorer leurs blessures, mais d’empêcher que ces blessures deviennent un objet de commerce. Ce qui est nécessaire, ce n’est pas de nier les défaillances de l’État, mais de refuser qu’elles se transforment en mandat permanent accordé à un parti armé. Un État se construit lorsqu’on le reprend aux milices, non lorsqu’on leur abandonne ce qu’il en reste. La pire manière de prétendre défendre les chiites consiste à les présenter comme une communauté enfermée dans un destin unique, sans autre avenir que les armes, sans autre sécurité que le parti et sans autre dignité qu’un projet dont elle ne maîtrise pas la décision. Cette défense peut, en apparence, ressembler à de la compassion. En réalité, elle relève de l’effacement. Elle ne voit pas dans le chiite un citoyen libre, mais un être dépendant, prisonnier de sa peur, qui aurait besoin d’un tuteur armé pour lui expliquer ce que signifie survivre. La vérité est plus simple que toute cette rhétorique: le Hezbollah ne protège plus les chiites du danger. Il est devenu le danger dont il leur demande de redouter tout, sauf lui-même. Et lorsque la protection devient captivité, lorsque le statut de victime devient un fonds de commerce et lorsque les armes deviennent un destin, le devoir de la parole n’est plus de se demander comment préserver ce système, mais comment en libérer les hommes. Une communauté qui a donné naissance à des savants, des réformateurs, des figures de la résistance, des penseurs et des citoyens ne saurait être réduite à une organisation, surtout lorsque celle-ci a failli moralement avant même d’avoir failli politiquement. Des hommes et des femmes qui ont payé le prix de l’occupation, des guerres et de l’abandon ne doivent pas être condamnés à payer un nouveau tribut afin que le parti demeure au-dessus de l’État. Quiconque veut véritablement rendre justice aux chiites devrait commencer par reconnaître qu’ils n’appartiennent à personne: ni à un parti, ni à un axe, ni à un Guide suprême. Les chiites sont des citoyens libanais. Leur protection réside dans un État qui les protège, non dans une milice qui instrumentalise leur peur. Et leur avenir se trouve au Liban, non dans l’attente d’une nouvelle guerre décidée par d’autres et payée par eux.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (6/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la sixième partie. La décision et la guerre : Arjuna, figure épique du Mahābhārata , face à Carl Schmitt Conjurer la catastrophe? Elle ne se combat pas: elle gravite, elle hante, elle s’infiltre dans les formes mêmes de la raison. Dissocier crise et catastrophe? Peut-être n’est-ce plus possible: l’une s’est muée en rythme, l’autre en horizon. Ce que nous appelons gouverner se réduit alors à cet art fragile: demeurer sur la ligne d’incertitude où le monde oscille entre sa fin et son recommencement. La thèse schmittienne selon laquelle «est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle» érige la crise en moment de vérité du politique, mais cette élévation ne se comprend pleinement que si on la replace dans l’horizon plus vaste de la catastrophe. L’état d’exception ne surgit jamais, chez Schmitt, comme un simple accident affectant un ordre autrement stable: il se déploie toujours contre la toile de fond d’une menace — réelle ou anticipée — d’effondrement de l’ordre juridique et institutionnel. La catastrophe remplit ainsi une fonction herméneutique essentielle: elle constitue la condition d’intelligibilité de la crise, justifiant la nécessité d’une décision souveraine capable de conjurer la dissolution du politique dans l’anomie [1] . Dans cette perspective, le vocabulaire de l’urgence, de la nécessité, du péril existentiel ne sert pas seulement à décrire une situation extrême: il contribue à produire la scène où la souveraineté peut apparaître. La catastrophe devient moins un événement empirique qu’une mise en forme conceptuelle, un seuil dramatique où le politique est ramené à sa pure possibilité. L’exception, loin d’être contingente, fonctionne comme un dispositif qui reconduit continuellement le droit à son origine extra‑normative: l’acte de décider. Cette dramaturgie appelle toutefois une prise de distance critique. En identifiant la catastrophe comme moment fondateur du politique, Schmitt tend à naturaliser une vision du monde où la survie collective serait en permanence menacée, légitimant ainsi une capacité décisionnelle sans véritables limites. Un tel schéma occulte la possibilité que les ordres juridiques intègrent des mécanismes de résilience interne: procédures graduelles, contrôles institutionnels, normes d’exception encadrées précisément pour éviter qu’une crise ne dégénère en effondrement. En présupposant que seule une décision souveraine peut empêcher la catastrophe, la pensée schmittienne construit une topologie du politique où l’exception devient la clé de voûte implicite de toute normativité. Ainsi, rapportée à la catastrophe, la crise schmittienne apparaît moins comme un fait objectif que comme une structure conceptuelle destinée à légitimer une forme de pouvoir qui s’affirme dans la suspension de la règle. La fragilité révélée par l’exception ne concerne pas seulement l’ordre juridique lui‑même: elle touche la pensée qui en fait l’instrument de la souveraineté. En reliant étroitement décision et catastrophe, Schmitt propose une vision du politique fondée sur l’extrême, au risque de confondre l’exception avec la norme latente de la vie collective. Giorgio Agamben a poussé cette logique à son point de renversement. En soutenant, dans Homo Sacer et État d’exception , que la frontière entre norme et exception s’est dissoute, il affirme que l’état d’exception n’est plus une interruption mais le paradigme actuel du gouvernement [2] . Le souverain schmittien, figure concentrée du pouvoir, cède la place à une administration diffuse de la vie, où la «vie nue» est exposée à un pouvoir indéfiniment extensible. La catastrophe n’est plus une menace extérieure justifiant la décision, mais une structure permanente du politique moderne : un mode de gestion biopolitique qui généralise l’urgence et brouille la distinction même entre légalité et illégalité. Par là, Agamben montre que la pensée de Schmitt, conçue pour penser l’exception, trouve paradoxalement son accomplissement dans un monde où l’exception devient la règle. Dans La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps , Myriam Revault d’Allonnes montre que la crise possède une ambivalence constitutive: elle est à la fois la forme temporelle propre à la modernité — un monde en suspens, traversé par la mutation permanente — et l’indice paradoxal d’un épuisement du politique lorsque cette crise devient permanente. Or, si toute temporalité se confond avec la crise, que reste‑t‑il du moment décisif? Là où Schmitt voyait dans l’exception la scène originaire de la souveraineté, Revault d’Allonnes diagnostique au contraire un effacement du lien qui unissait crise et décision [3] . La krisis , étymologiquement moment du jugement, glisse vers une inertie chronique: au lieu d’ouvrir un espace d’intervention, elle devient l’arrière‑plan indécidable d’un monde gouverné par la gestion. Ce déplacement transforme profondément la structure du politique. La crise n’est plus un événement singulier qui appellerait un acte souverain ; elle devient un état ordinaire, surveillé, quantifié, administré par des dispositifs de prévision et d’optimisation. Sous cette forme, elle cesse de représenter un seuil critique et se mue en une logique de neutralisation : la crise est anticipée, modélisée, absorbée dans des protocoles techniques de régulation. Le politique, dès lors, n’est plus identifié par sa capacité à décider, mais par sa faculté à stabiliser en continu un monde perçu comme intrinsèquement instable. Dans un tel contexte, la catastrophe occupe la place laissée vacante par la crise. Alors que cette dernière est intégrée aux routines de gouvernement, la catastrophe devient la seule forme d’événement susceptible de réactiver le geste décisionnel. Loin d’être une rupture imprévisible, elle constitue un horizon régulateur: un spectre utilisé pour justifier l’exception, pour réintroduire la décision souveraine là où la crise, banalisée, n’en offre plus l’occasion. Ce renversement éclaire la manière dont les pouvoirs contemporains mobilisent la possibilité de l’effondrement — qu’il soit climatique, sanitaire, financier ou sécuritaire — pour légitimer des dispositifs d’exception intégrés à la normalité même de la gouvernance. Ce glissement s’inscrit dans ce qu’on peut appeler un paradigme bio‑datapolitique: une architecture de pouvoir propre à l’âge technoscientifique, où la gestion des vivants et celle des données sont indissociablement liées. Le biologique et le numérique — la vie et l’information — constituent désormais les vecteurs conjoints d’une rationalité orientée vers l’anticipation, la modélisation et la régulation préventive. Il ne s’agit plus seulement, comme dans la biopolitique foucaldienne, de gérer des populations ; il s’agit de produire des environnements calculables, des comportements prévisibles, des risques quantifiés. La techno‑science n’est plus un instrument au service du politique: elle en devient la condition de possibilité, son infrastructure profonde. La biopolitique gère la vie ; la biodatapolitique formalise la vie en données pour la rendre anticipable, modulable et algorithmisable . Ce paradigme trouve des résonances profondes dans la cosmologie du karman , où tout acte ( karman ) s’inscrit comme trace immanente et puissance de rémanence, s’accumulant dans une continuité causale qui excède l’instant de son accomplissement. Le sujet y apparaît moins comme agent autonome que comme nœud d’une chaîne de causalités enchâssées, traversé par des déterminations intégrées qui configurent ses devenirs possibles. Le monde se donne alors comme un tissu de corrélations invisibles mais opératoires, où l’infrastructure du réel est pensée comme intelligibilité relationnelle du devenir — une matrice socio-cosmique où l’action, la conséquence et la disposition des existences s’articulent selon une rationalité à la fois normative, processuelle et profondément stratifiée [4] . Là où la pensée védique articulait une ontologie opératoire du monde à travers le rite, l’âge digital semble instituer une ontologie computationnelle de la réalité, dans laquelle le réel est continuellement produit comme effet de calcul, de modélisation et d’optimisation. Dans un tel univers algorithmique, la crise perd son intensité historique. Elle est désingularisée, dédramatisée, réduite à une variable au sein de systèmes adaptatifs orientés par le traitement continu des signaux faibles — qu’il s’agisse de la santé publique, des marchés, du climat ou de la sécurité. Le politique se réduit à une boucle permanente d’ajustements, de calibrations, de réponses préventives. La catastrophe, en revanche, acquiert une fonction paradoxale: loin d’être simplement l’effondrement redouté, elle devient le ressort imaginaire permettant de naturaliser l’exception, d’automatiser les décisions, d’étendre la logique de la surveillance et du contrôle au nom de l’urgence à venir. Penser l’avenir du politique exige dès lors de réinterroger l’entrelacement entre crise et catastrophe à l’aune du techno‑capitalisme algorithmique. Non pour céder à une vision apocalyptique du présent, mais pour retrouver la possibilité d’une critique qui ne se laisse pas absorber par la déréalisation du pouvoir — un pouvoir qui gouverne moins par des décisions que par des corrélations, moins par le droit que par le calcul, moins par l’événement que par son anticipation indéfinie. La confrontation avec la Bhagavad‑Gītā — ce dialogue philosophico‑spirituel au cœur du Mahābhārata , qui met en scène l’enseignement de Krishna à Arjuna sur l’action, le devoir et la lucidité — permet d’opérer un déplacement décisif dans notre manière de penser la décision, la crise et la catastrophe. Là où Schmitt voit dans la crise la justification d’un pouvoir décisif, le texte indien en fait au contraire le lieu d’un enseignement intérieur. La scène inaugurale — Arjuna paralysé face à l’effondrement symbolique de l’ordre guerrier — constitue bien une crise, mais non une crise schmittienne. Elle n’exige aucune suspension de la norme : elle révèle que l’action ne peut jamais être fondée sur une norme extérieure. La crise est une catastrophe intérieure — dissolution des repères, impossibilité d’agir — qui appelle non un souverain décisionniste, mais un retournement de la perception. La décision véritable ne surgit pas de l’exception, mais de la désidentification. Krishna enseigne à Arjuna que l’acte doit être sans appropriation ( niṣkāma karma ), que le sujet de l’action n’est pas l’ego, et que seule une vision non égologique de l’ordre du monde ( dharma ) peut rendre l’action juste. La décision n’est donc pas rupture mais compréhension ; non suspension de la norme, mais intuition du réel. Là où Schmitt affirme que le souverain fonde l’ordre par la décision, la Gītā suggère que c’est l’ordre cosmique — ṛta , dharma — qui rend possible une décision qui ne soit pas violence [5] . Ce renversement se redouble lorsque la Gītā aborde la catastrophe. Chez Schmitt et Agamben, la catastrophe apparaît comme le cadre où se manifeste le politique: horizon du pouvoir d’exception ou norme diffuse de gouvernement. Dans la Gītā, elle est d’un tout autre ordre: interne, existentielle, cognitive. Lors de la théophanie (chapitre XI), la vision du Temps destructeur des mondes ( kālo ’smi lokakṣayakṛt ) ne renvoie pas à un effondrement politique, mais à la vérité cosmique du devenir, qui dissout l’illusion d’une maîtrise souveraine du monde. Face à cette catastrophe ontologique, l’enjeu n’est pas de décider plus fort, mais de comprendre que toute décision réellement juste suppose la traversée de la peur et la reconfiguration du rapport à l’agir. La catastrophe, loin d’être une justification de la souveraineté, devient une pédagogie du détachement. Cette relecture se révèle particulièrement féconde face à la situation contemporaine. Alors que la bio‑datapolitique transforme la crise en gestion algorithmique du futur, la Gītā propose un autre rapport au temps: un présent intensifié, aligné sur le dharma , où l’action ne dépend ni de la peur de la catastrophe ni de son instrumentalisation gouvernementale. Le sujet n’y est pas souverain, mais processuel, traversé par les guṇa , et l’agentivité ne se réduit jamais à la réaction aux signaux faibles. Ainsi apparaît, à la lumière de la Gītā, une requalification profonde de la souveraineté. La souveraineté véritable n’est pas la capacité de suspendre la norme, mais la capacité de se déprendre de soi. Elle n’est pas décisionnelle mais intérieure ; non liée à l’effondrement, mais à la lucidité. Ni crise ni catastrophe ne fondent l’ordre: elles révèlent les illusions du sujet qui croit gouverner, et les limites des modèles qui fondent l’action sur l’urgence, la peur ou l’anticipation technologique. La Gītā ne nie pas la crise, elle la transfigure. Elle ne nie pas la catastrophe, elle la cosmologise. Elle ne nie pas la décision, elle la dé‑psychologise. Elle ouvre ainsi une voie qui échappe aussi bien au décisionnisme schmittien, qu’à l’exception normalisée décrite par Agamben, ou à la crise continuée de la gouvernance algorithmique: une autre conception du sujet, du temps et de l’action, qui redéplace le politique vers une souveraineté non souveraine. La pensée politique moderne a souvent inscrit l’action dans une logique de rupture: chez Schmitt, la souveraineté se manifeste dans la décision prise en situation d’exception, c’est‑à‑dire dans la capacité à trancher lorsque l’ordre semble vaciller. Cette conception dramatique du politique fait de la crise le moment de vérité, et de la catastrophe l’horizon qui justifie la suspension des normes. Pourtant, une telle philosophie de l’action, fondée sur l’urgence, rencontre ses limites à l’époque où la crise cesse d’être un événement pour devenir une condition permanente. Comme l’a montré Myriam Revault d’Allonnes, la modernité tardive transforme la crise en structure temporelle diffuse: elle n’est plus un moment décisif mais un temps indéfini, administré, absorbé dans les dispositifs de prévision, au point d’oblitérer la possibilité même de la décision. Dans le cadre bio‑patapolitique contemporain, marqué par la centralité des modèles algorithmiques, l’action politique glisse progressivement de l’intervention au calcul, de la délibération à la réaction aux signaux faibles. Le sujet lui‑même se trouve configuré comme opérateur d’ajustement, non comme puissance d’agir. C’est précisément en ce point que la Bhagavad‑Gītā , surtout relue à travers Bal Gangadhar Tilak, ouvre une perspective philosophique radicalement différente. La crise qui inaugure le texte — la paralysie d’Arjuna face à l’effondrement symbolique de l’ordre guerrier — n’a rien de schmittien: elle ne requiert ni suspension de la norme, ni surgissement d’un souverain. Elle dévoile plutôt une vérité intérieure: l’action ne peut être légitime que si elle est arrachée à la peur, au calcul et à l’appropriation [6] . Tilak montre avec force que la Gītā n’enseigne pas le retrait ni le renoncement, mais une transformation de la subjectivité permettant l’action juste. Loin de réduire le politique à la décision souveraine, il affirme que l’action conforme au dharma est antérieure à toute décision souveraine, parce qu’elle procède d’un rapport adéquat au réel. L’agent n’agit pas pour conjurer un effondrement: il agit parce que son action participe d’un ordre cosmique dont il n’est ni le maître ni le centre. Ainsi la Gītā transforme la notion même de crise. Celle‑ci n’est pas un seuil politique, mais une épreuve de perception. La véritable catastrophe n’est pas le désastre extérieur, mais l’effondrement intérieur du sujet lorsqu’il découvre que son action ne peut plus s’appuyer sur les repères habituels. La théophanie du chapitre XI, où Krishna se révèle comme «Temps devenu destructeur des mondes», ne constitue pas une apocalypse politique ; elle dévoile la structure ontologique du devenir. Ce n’est pas le monde qui s’effondre, mais l’illusion du sujet souverain. En ce sens, la catastrophe n’est pas le fondement d’une décision d’exception: elle est un événement de vérité qui dissout l’idée même de souveraineté entendue comme pouvoir autonome. Cette perspective s’oppose point par point à la logique contemporaine de la gouvernance algorithmique. Alors que les systèmes de prévision transforment la crise en une variable de gestion permanente, la Gītā propose une temporalité fondée sur l’intensité du présent. Agir selon le dharma , c’est se libérer du primat du futur sur le présent, c’est rompre avec la dynamique réactive de l’anticipation anxieuse. Tilak souligne que l’action véritable se situe précisément là où le sujet cesse d’être déterminé par la peur des conséquences: l’acte juste n’est pas un effet du risque, mais l’expression d’un alignement intérieur. À l’horizon de cette philosophie, la souveraineté n’est plus la capacité de décider dans l’urgence, mais la capacité de s’extraire des déterminations affectives et heuristiques qui gouvernent la réaction. On comprend alors que la Gītā , surtout dans la lecture qu’en propose Tilak, reconfigure profondément le champ de la philosophie politique. Elle déplace la souveraineté du registre de la décision vers celui de la disponibilité [7] . Elle récuse l’idée que la crise ou la catastrophe puissent fonder le politique: celles‑ci ne révèlent que l’illusion d’un sujet qui se croyait maître de l’ordre et capable d’en suspendre le cours. Ce que la Gītā met en lumière, c’est que l’action ne doit rien à la rupture, mais tout à la lucidité. Elle ne dépend pas de l’effondrement, mais d’une compréhension plus profonde de notre inscription dans le réel. Loin de justifier le pouvoir par la menace, elle dissout le pouvoir dans une éthique de l’engagement non approprié. Ainsi, la Gītā offre une alternative conceptuelle majeure aux modèles occidentaux de la crise et de l’exception. Elle ne nie ni la vulnérabilité du monde ni l’instabilité de l’histoire, mais elle refuse d’en faire le moteur du politique. Elle propose une ontologie de l’action où la souveraineté cesse d’être le geste exceptionnel d’un sujet transcendant, pour devenir la manière dont une subjectivité transfigurée assume sa place dans la trame du devenir. En ce sens, elle invite à repenser la possibilité même de l’action dans un monde saturé de crises et hanté par la catastrophe: non en cherchant à maîtriser l’exception, mais en apprenant à agir sans elle. Ce déplacement n’est toutefois intelligible qu’à la condition de reconnaître que toute théorie du gouvernement repose, explicitement ou non, sur une cosmologie sous-jacente. Gouverner revient toujours, d’une manière ou d’une autre, à se situer dans une cosmologie implicite. La crise ne saurait dès lors être autre chose qu’un désajustement du monde lui-même ; la catastrophe, quant à elle, ne relève pas simplement de l’événement, mais d’une transformation du régime cosmique du réel. Le retour aux traditions bibliques comme sanskrites présente ici un intérêt décisif: il permet de reconstruire les strates profondes d’une cosmosophie politique. Celle-ci désigne une manière de penser le politique à partir de ses enracinements cosmologiques, c’est-à-dire en l’inscrivant dans une conception globale de l’ordre du monde ( cosmos ), du temps et du devenir. Elle ne considère pas le politique comme un domaine autonome — réduit aux institutions, à la souveraineté ou aux normes — mais comme une modulation d’un ordre cosmique plus fondamental, susceptible de se déployer selon des régimes variés : cyclique, eschatologique, chaotique ou encore algorithmique. [1] Carl Schmitt, Théologie politique. Quatre chapitres sur la doctrine de la souveraineté , trad. fr. Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 1988 (éd. orig. 1922), p. 15. [2] Voir Giorgio Agamben, État d’exception , trad. fr. Joël Gayraud, Paris, Seuil, coll. «L’ordre philosophique», 2003, ainsi que Homo sacer I. Le pouvoir souverain et la vie nue , trad. fr. Marilène Raiola, Paris, Seuil, 1997. [3] Myriam Revault d'Allonnes, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps , Paris, Seuil, coll. «La couleur des idées», 2012, notamment l’introduction. [4] Dans Cuire le monde. Rite et pensée dans l’Inde ancienne , Paris, La Découverte, 1989, Charles Malamoud met en évidence une structure décisive de la pensée védique: le réel n’y est pas d’abord constitué comme objet de représentation ou de contemplation, mais comme champ d’opérations effectives , traversé par des procédures rituelles qui en assurent la transformation et l’intelligibilité. Dans cette perspective, le rite ne peut être compris comme un langage secondaire qui viendrait signifier un ordre cosmique déjà donné. Il constitue au contraire un dispositif productif, par lequel le réel advient à lui-même sous des formes différenciées. L’analyse de la cuisson ( pāka ) joue ici un rôle paradigmatique : elle condense une même logique de transformation qui engage simultanément la matière, la forme et le sens. Cuire, dans ce cadre, ne désigne pas seulement une opération technique, mais une véritable transmutation du réel, où l’état des choses, leur statut symbolique et leur inscription cosmique se trouvent conjointement reconfigurés. Dès lors, la pensée védique peut être comprise comme une forme d ’ ontologie opératoire, au sens où l’être n’y est jamais donné comme substance stable, mais toujours comme résultat provisoire d’un ensemble d’opérations réglées. Cette ontologie se déploie selon une continuité différenciée entre trois registres qui ne s’opposent pas mais se répondent : le geste technique, en tant qu’organisation matérielle de l’action ; l’efficacité rituelle, en tant que validité normative interne de cette action ; et la transformation cosmique, en tant que corrélat ontologique du rite accompli. Ce qui apparaît alors de manière décisive chez Malamoud, c’est que ces niveaux ne relèvent pas de sphères hétérogènes — technique, symbolique et métaphysique — mais d’une même logique de transitivité du réel . Le monde védique se présente ainsi comme un continuum d’opérations où le réel n’est jamais simplement constaté, mais continuellement produit, ajusté et stabilisé par des chaînes de gestes efficaces. Ainsi se dessine une rationalité du faire qui ne sépare pas le savoir de l’opération, ni la technique du cosmos. Le monde n’y est pas un objet extérieur à décrire, mais le corrélat interne d’une praxis réglée, où connaître et transformer coïncident dans une même économie opératoire du réel. En s’autorisant à transposer l’approche de Malamoud, il devient possible d’éclairer autrement le régime contemporain de l’opérativité du réel. En effet, cette structure permet de penser la mutation contemporaine du monde comme passage d’une opérativité rituelle-symbolique à une opérativité algorithmique et infrastructurelle. Le monde devient alors un champ de calculabilité généralisée, où l’opératoire ne passe plus par le rite, mais par des dispositifs techniques continus qui organisent en amont les conditions mêmes de l’action, de la perception et de la décision. L’infrastructure algorithmique ne se limite pas à traiter le réel: elle le configure, le découpe et le rend anticipable. Elle institue ainsi une forme de ritualisation immanente, non plus fondée sur une médiation symbolique ou sacrale, mais sur la répétition automatisée de séquences computationnelles qui structurent les comportements et orientent les conduites. [5] Sarvepalli Radhakrishnan, The Bhagavadgita , Londres, George Allen & Unwin, 1948, p91-118 [6] Bal Gangadhar Tilak, Shrimad Bhagavad Gita Rahasya, or Karma-Yoga-Shastra , Poona, Tilak Bros., 1915 (trad. angl. de l’original marathi), notamment les sections consacrées à la doctrine du karma-yoga et à l’interprétation de la Bhagavad Gita comme enseignement de l’action désintéressée ( niṣkāma karma ). [7] Nagappa K. Gowda, «The Sthitaprajna as the Foundation of the Nation: Tilak and the Gita Rahasya», dans The Bhagavadgita in the Nationalist Discourse , Oxford, Oxford University Press, 2011. L’auteur y analyse la lecture tilakienne de la Bhagavad Gita , en montrant comment Bal Gangadhar Tilak transforme la figure d’Arjuna en subjectivité éthique du dharma .

Le «The MOU is over» de Trump, une manœuvre ou une constatation?

Le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran vit-il ses derniers jours, voire ses dernières heures? La question se pose avec d’autant plus d’acuité depuis mercredi matin que les tensions entre les deux capitales se sont dangereusement exacerbées à la faveur d’un nouveau bras-de-fer militaire autour du détroit d’Ormuz. Engagée dans une politique de la corde raide depuis la fin des opérations militaires israélo-américaines contre son territoire, la République islamique pousse jusqu’au bout la provocation pour tenter d’arracher le maximum de concessions au président américain, Donald Trump, dans le cadre des négociations lancées sur base du mémorandum d’entente (MOU) signé par les deux pays en juin dernier. Téhéran semble miser sur la volonté de M. Trump de privilégier une issue diplomatique au conflit – pour des considérations économiques et financières et de politique intérieure américaine – afin de pousser davantage le bouchon, sans craindre une remise en cause des pourparlers qui devraient normalement reprendre dans les prochaines semaines. Téhéran cherche-t-il aussi à tester les limites de la patience de M. Trump? La question peut se poser également. Quoi qu’il en soit, la République islamique s’adonne à un jeu dangereux. Sa stratégie risque de faire voler en éclats le mémorandum d’entente et de pousser le président américain à mettre à exécution ses menaces d’une opération militaire d’envergure, mais ponctuelle, pour amener le pouvoir iranien à se soumettre à ses conditions. En sonnant le glas de l’accord de juin par un laconique, mais tranchant, «The MOU is over» (c’en est fini du mémorandum d’entente), en marge des travaux du sommet de l’Otan qui se tient à Ankara, et en traitant les dirigeants de la République islamique de tous les noms, dont les plus polis restent «des menteurs et des malades», Donald Trump a certes manifesté son ras-le-bol, mais n’a pas été jusqu’à annoncer des mesures qui vont dans le sens d’une rupture. Au contraire, il a affirmé qu’il appartient à ses négociateurs de décider s’il faut ou non poursuivre les pourparlers. S’ils les maintiennent, ils devraient toutefois lui en rendre compte, a-t-il précisé. Il reste qu’en fin de soirée, mercredi, il a tenu à mettre l’accent sur son ras-le-bol. «Je ne suis pas certain que je veux conclure un accord avec eux (les dirigeants iraniens), a-t-il lancé. Nous pouvons nous livrer à des jeux, mais je ne suis pas sûr que je veux conclure un accord. Finissons, juste, le travail.» À un journaliste qui relevait que le mois dernier il faisait l’éloge de certains hauts responsables iraniens et qui lui demandait, de ce fait, ce qui avait changé, le président Trump a répondu: «J’ai appris à les connaître»… Raids américains contre 80 cibles L’Iran a ses calculs. Donald Trump a également les siens. Toute la question est de savoir qui va avoir le dernier mot. Le discours américain, rappelle-t-on, intervient après une nouvelle flambée de violences nocturnes autour du détroit d’Ormuz, provoquées par des tirs iraniens, mardi dans la journée, contre trois tankers qui avaient emprunté le couloir maritime omanais, rejeté par Téhéran. Pour Washington, ces tirs constituent une violation flagrante du cessez-le-feu de juin. Ils ont entraîné une réaction américaine immédiate: le rétablissement de l’interdiction de production et de vente de pétrole iranien et de ses dérivés. Cette sanction a été suivie quelques heures plus tard de frappes américaines contre plus de 80 cibles militaires en Iran, qui ont fait huit morts, selon les médias iraniens. Des explosions ont été ainsi signalées près du détroit d’Ormuz, notamment dans la région de Bouchehr, non loin de l’île de Kharg, principal terminal pétrolier du pays. La République islamique a riposté en attaquant à son tour, à en croire les informations qu’elle a diffusées aux médias, «85 installations militaires américaines situées sur des bases au Koweït et à Bahreïn», comme l’ont rapporté les médias iraniens. Au Koweït, les frappes iraniennes ont provoqué des ruptures du courant électrique. Menaces et contre-menaces La journée de mercredi a été ainsi ponctuée de menaces américaines et de contre-menaces iraniennes, Téhéran, dont la mauvaise foi n’est plus à démontrer, considérant que c’est Washington qui a violé le cessez-le-feu et que «Donald Trump devrait lui-même en assumer les conséquences», selon Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide iranien, Mojtaba Khamenei. Il a annoncé sur son compte X, que «l’axe de la résistance ne gardera pas les bras croisés au cas où l’aventurisme américain se poursuivrait», faisant ainsi allusion à une possible entrée en jeu des proxys régionaux. Téhéran a aussi promis des «mesures décisives» pour défendre ses intérêts au cas où Washington ferait monter la pression. L’état-major iranien a averti que «tout pays facilitant des opérations militaires américaines contre son territoire deviendrait une cible légitime», dans une menace à peine voilée à Bahreïn et au Koweït. Mais dans ce jeu dangereux, l’Iran se retrouve pratiquement seul. Les États-Unis, l’Europe et les pays du Golfe refusent tous ce que Téhéran cherche à imposer par la force: un contrôle exclusif du détroit stratégique d’Ormuz, qui lui permettrait de peser sur le commerce maritime mondial et de compenser de la sorte le recul de son influence régionale. À Ankara, le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, et le chancelier allemand, Friedrich Merz, se sont fait l’écho de l’opposition internationale aux ambitions iraniennes. M. Rutte a estimé que la riposte américaine était «absolument nécessaire», jugeant indispensable d’afficher de la fermeté face à l’Iran. Pour le chancelier allemand, elle était «totalement justifiée». Certes, Donald Trump a réitéré ses menaces contre la République islamique, tout le long de la journée de mercredi, mais cette fois, il faut noter que le ton qu’il a employé était différent des précédents. Le président américain semble prêt à franchir le pas, au moment où des médias américains et israéliens faisaient état d’une possible coordination israélo-américaine dans ce contexte. Pour M. Trump cependant, la pression irait crescendo: un rétablissement du blocus maritime, un contrôle de l’île stratégique de Kharg et une reprise des attaques militaires. D’ailleurs, il a annoncé en fin d’après-midi que les frappes contre des cibles militaires iraniennes «pourraient reprendre dans la nuit». Un peu plus tard, le Centcom a annoncé sur son compte Telegram que «plus de 20 navires de guerre américains patrouillent dans les eaux du Moyen-Orient – sans plus de précisions – pour y assurer la stabilité et la sécurité». Une façon de rappeler la présence militaire américaine dans la région. L’Otan, la Syrie et le Liban Le sommet de l’Otan au cours duquel le président américain s’est exprimé sur plusieurs sujets, devait permettre de remettre les pendules à l’heure concernant plusieurs dossiers. Même s’il a été très critique à l’égard de l’Alliance et des pays européens qui ne l’ont pas aidé dans sa guerre contre l’Iran, Donald Trump a annoncé qu’il ne s’en retirera pas. Il a également fait savoir qu’il envisage de vendre des F-35, fleurons de l’aviation militaire américaine, à Ankara – ce qui va déplaire à Tel Aviv – et de retirer la Syrie de la liste des pays soutenant le terrorisme. Concernant le Liban, il a fait état d’une volonté israélienne de se retirer des zones toujours occupées dans la partie sud du pays, mais sans s’étendre sur la question. Il a situé ce retrait dans le cadre des négociations en cours entre Tel Aviv et Beyrouth, censés reprendre les 15 et 16 juillet à Rome. Selon diverses sources médiatiques, les autorités libanaises n’ont toujours pas été officiellement informées de ces dates par les États-Unis et expriment des réserves sur l’annonce faite sans consultations préalables avec elles. Ce sont l’Italie et Israël qui avaient précisé les dates et le lieu. Toujours selon les mêmes sources, le Liban pose comme condition le retrait israélien de deux «zones pilotes», prévu dans l’accord cadre, pour se rendre à Rome. Un autre rendez-vous important pour le Liban est la visite officielle que le président Joseph Aoun doit effectuer à Washington, le 21 juillet, à l’invitation de son homologue américain. L’annonce a été faite mercredi par l’ambassade du Liban à Washington. L’invitation doit être remise dans les prochaines heures au président Aoun par l’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa. Au menu des discussions, principalement, la mise en œuvre de l’accord-cadre récemment signé entre Israël et le Liban, lequel prévoit notamment le retrait graduel des forces israéliennes du Liban-Sud et le désarmement du Hezbollah. Dans ce contexte, il y a lieu de signaler que le président Trump a été interrogé sur une potentielle implication syrienne dans le désarmement du Hezb. Sa réponse était moins tranchée que ses précédentes positions à ce sujet. «Ils pourraient aider. On verra. Je pense que des progrès sont réalisés et qu’ils pourraient réaliser un bon travail», a-t-il souligné.