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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
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Por Mona Fayad
Publicado sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
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Por Youssef Mouawad - Publicado sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Por LevantTime . - Publicado sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le conflit de toutes les incohérences
Por
Michel Touma
Publicado

Le long et interminable conflit suscité par les éternelles incartades du régime des mollahs iraniens restera sans doute dans l’Histoire comme étant le conflit des logorrhées verbales auxquelles se livrent les protagonistes pour induire un épais écran de fumée qui cache mal leurs déboires internes et, surtout, une déconcertante incohérence généralisée. Celle-ci se traduit quasi quotidiennement par des faits en déphasage total avec les propos belliqueux, profondément irrationnels, tenus de part et d’autre. Les dirigeants iraniens, à titre d’exemple, ont fait le choix de s’engager sur la voie de la conclusion d’un accord durable, à caractère stratégique, avec les Etats-Unis. Mais dans le même temps, ils continuent à qualifier les USA d’«ennemi», de «Grand Satan» à abattre dont il faut se venger «inéluctablement», tôt ou tard, quelles que soient les circonstances, comme l’a affirmé samedi en fin de journée un communiqué attribué au nouveau Guide suprême, l’insaisissable et mystérieux Mojtaba Khamenei, dont on ne sait toujours pas s’il est encore en vie, et auquel cas s’il est réellement en possession de toutes ses facultés mentales ou si, au contraire, sa présence virtuelle est maintenue dans les esprits par les nouveaux maîtres de Téhéran afin de lui attribuer des décisions et des positions au gré des événements et de l’évolution du rapport de forces au sein de ce qui reste de la République islamique. Pour compléter le tableau, force est de rappeler que les hauts responsables iraniens ont signé, certes, avec Washington une feuille de route prévoyant des pourparlers étalés sur 60 jours, mais ils ne ratent aucune occasion pour souligner qu’ils n’ont aucune confiance dans les Etats-Unis et qu’ils n’accepteront d’entamer les négociations que si l’Administration US «change d’attitude», «cesse ses menaces» et «respecte les termes du mémorandum d’entente»! Ce refus des négociations n’a toutefois pas empêché la reprise du dialogue directe bilatéral – peu importe la contradiction… – à la faveur d’une réunion des «experts» américains et iraniens, prévue pour ce dimanche 12 juillet, au Pakistan. L’attitude belliqueuse, souvent insultante même, que ne cessent d’afficher les pôles de la République islamique à l’égard des Etats-Unis, en dépit du climat serein qui devrait en principe entouré, normalement, toute négociation de paix, a été poussée à l’extrême en milieu de semaine lorsque le représentant permanent de l’Iran aux Nations-Unies a «conseillé» à l’ambassadeur américain, en pleine réunion du Conseil de Sécurité, d’être «poli» (!), en ajoutant que «cela serait préférable pour lui et pour son pays»! L’incohérence américaine Il reste que l’incohérence ne se limite pas à la seule partie iranienne. Le président Donald Trump a ainsi affirmé au milieu de la semaine écoulée que les négociations avec les dirigeants iraniens, qu’il a qualifiés de «malades», «ne servent à rien et représentent une perte de temps», soulignant dans la foulée que le mémorandum d’entente avec l’Iran est «caduc». Il a cependant donné, malgré tout, son aval à une relance des pourparlers (!), affirmant que les Iraniens avaient demandé expressément de reprendre les négociations, précisant qu’il avait accepté la requête iranienne, tout en indiquant à la République islamique que le cessez-le-feu relève désormais du passé… Les dirigeants iraniens n’ont pas tardé à réagir en affirmant, samedi, qu’ils n’avaient nullement demandé la reprise des pourparlers et que les informations à ce propos sont des «allégations» rapportées par des «médias proches d’Israël». Et d’ajouter que l’Iran refuse de reprendre langue avec les négociateurs US tant que l’Administration Trump ne sera pas «revenue sur ses positions» (hostiles) et tant que n’aura pas été formé le comité américano-libano-iranien chargé de régler le problème du Liban-Sud, conformément à l’accord convenu avec le vice-président américain JD Vance, dans le cadre du mémorandum d’entente – ce qui indique que l’Iran revient à la charge quant à sa volonté de reprendre en main la carte libanaise, faisant fi de la politique suivie par le pouvoir libanais à cet égard. L’incohérence dans l’attitude des protagonistes s’est en outre manifestée samedi dans le dossier du détroit d’Ormuz. L’Administration Trump a demandé, sous la forme d’un ultimatum, à Téhéran de rendre public un document officiel reconnaissant que les attaques iraniennes, en début de semaine, contre trois navires au détroit d’Ormuz étaient une faute. Washington a, surtout, exigé que la République islamique s’engage publiquement, et par écrit, à ne plus perpétrer d’agressions contre les tankers qui empruntent cette voie maritime. Le pouvoir iranien a détourné l’ultimatum US en affirmant que les attaques de cette semaine contre les trois navires étaient «une erreur technique», alors que les agressions s’étaient étalées sur vingt-quatre heures. Comble de l’absurde: cette explication «technique», qui exclut donc tout acte politique délibéré, a été naïvement jugée recevable par certains responsables américains. Quant au communiqué portant sur l’engagement à cesser les attaques contre les navires, l’Iran l’a contourné en dépêchant, samedi, son ministre des Affaires étrangères à Oman afin de convaincre le sultanat de publier un communiqué conjoint soulignant la nécessité d’assurer la libre circulation au détroit d’Ormuz, ce qui permettrait à la République islamique d’éviter de donner l’impression qu’elle a cédé aux injonctions américaines sur ce plan. Reste à savoir si l’Administration Trump se prêtera, là aussi, au jeu iranien… Réunion militaire libano-US Au niveau du dossier libanais, une délégation militaire américaine s’est rendue ce samedi à Yarzé où elle a tenu une réunion avec le commandant et les officiers supérieurs afin de mettre au point les détails de la mise en place des zones-pilotes qui devront être prises en charge par l’armée libanaise conformément à l’accord-cadre signé par le Liban et Israël. L’amorce du processus prévu dans ce cadre devrait se concrétiser dans les prochains jours. De ce fait, le pouvoir libanais a indiqué officiellement samedi soir que le Liban participera au nouveau round de négociations directes avec Israël qui se tiendra, cette fois-ci, à Rome les 15 et 16 juillet, sous supervision américaine. Le Liban avait posé comme condition pour être présent à cette réunion que l’opération de mise en place des zones-tampons, prévoyant donc un début de retrait israélien, soit effectivement lancée dans les faits, ce qui paraissait chose faite samedi soir…

La guerre et l’amère connaissance de la géographie

Dans la vie ordinaire, nous habitons ce que les anthropologues appellent le milieu : un espace chargé de mémoire et de relations, fait de la maison, de la place, de l’épicerie, de la mosquée ou de l’église, du chemin de l’école. En temps de guerre, le lieu se transforme en espace. Il devient un objet de mesure et de gestion: portée, angle de vision, ligne de ravitaillement. On passe alors du sens à la fonction, de l’habitation au calcul et au décompte. Comme si la terre était dépouillée de son histoire pour être réécrite dans une langue militaire. La guerre brise l’appartenance. Celle-ci se construit habituellement par la stabilité et la répétition des gestes quotidiens: le même chemin, les mêmes visages, les mêmes habitudes. Dès lors que le lieu devient menacé, le sentiment d’appartenance se mue en inquiétude: on demeure attaché à un endroit que l’on risque pourtant de devoir quitter à tout instant. Apparaît alors une forme d’«appartenance provisoire»: on aime ce lieu, mais on ne croit plus à la possibilité d’y rester. Ce paradoxe ouvre une fracture intérieure durable. Le corps lui aussi est transformé. En temps de paix, il s’inscrit dans le lieu avec une aisance presque inconsciente. En temps de guerre, il apprend à se courber, à entrer dans l’univers des calculs: se cacher, évaluer les distances, déchiffrer les sons, scruter les alentours avant chaque mouvement. Les sens deviennent un système d’alerte. La terre est désormais perçue à travers le danger: où se dissimuler? Par où passer? Quel itinéraire offre le moins d’exposition? À quel moment? C’est une « connaissance corporelle » qui reconfigure, jusque dans les profondeurs de l’inconscient, notre rapport au monde. Ce n’est pas seulement le lieu qui se transforme, mais aussi le temps. En temps de guerre, le temps se condense: quelques instants suffisent à décider de la vie ou de la mort. L’être humain quitte le temps étiré, celui qui relie le passé, le présent et l’avenir, pour un présent écrasant. Cette compression affaiblit la capacité de projeter l’avenir et renforce le réflexe immédiat. La terre n’est plus le théâtre d’une existence à construire, mais celui d’instants qu’il faut gérer. Les guerres transforment les êtres humains en chiffres. Sur le plan philosophique, cela participe du processus de «rationalisation» de la guerre: les êtres humains deviennent des unités comptables. Il en résulte une double aliénation: d’abord vis-à-vis de soi-même, puisque je ne suis pas un simple numéro ; ensuite vis-à-vis de la terre, qui ne reconnaît plus mon histoire, mais seulement ma position. Tout cela menace l’idée même de dignité, attachée au nom, au visage et au parcours de chacun. Après la guerre, la terre n’est plus jamais neutre. Chaque colline, chaque pont porte une empreinte: une perte, une peur, une survie. La mémoire s’attache aux lieux et les recrée. Revenir après la guerre ne signifie donc jamais revenir au «même» endroit, mais dans un lieu dont la signification a été remodelée. C’est aussi ce qui explique pourquoi tant de personnes se sentent étrangères jusque dans leur propre village. La terre elle-même se lit désormais avec un autre regard, après avoir été traitée comme une position défensive, un poste d’observation, une maison devenue dangereuse ou un itinéraire de fuite. La guerre superpose plusieurs géographies au lieu d’une seule. Cette pluralité engendre un conflit qui ne porte pas uniquement sur le contrôle, mais aussi sur le sens. À qui appartient la terre? Pas seulement à celui qui l’occupe, mais aussi à celui qui impose la manière de la comprendre. Cette guerre nous a ainsi révélé une géographie du Liban que nous ne connaissions pas. Les villages sont devenus des positions militaires, les routes des couloirs d’évacuation hors de l’enfer de la guerre, les rivières des murailles naturelles. Les ponts sont détruits pour rompre les communications, tandis que les hauteurs deviennent des postes d’observation d’où l’on surveille l’ennemi. On s’acharne à les conquérir afin de contrôler le terrain et d’assurer la surveillance. Les êtres humains se sont transformés en chiffres: morts, disparus, déplacés ou réduits à mendier leur subsistance. Les voitures sont devenues des habitations, tandis que les maisons étaient réduites en ruines. Nous avons découvert des villages, des routes, des collines, des vallées, des ravins escarpés dont nous ignorions jusqu’à l’existence, capables tantôt de freiner une progression, tantôt de la faciliter. Nous ne connaissions pas notre pays sous ce visage. Nous ne sommes plus des êtres porteurs d’une histoire, de souvenirs et d’un métier. Nous sommes devenus des cibles pour les avions, les missiles et les drones, un champ de bataille où un ennemi estime comme allant de soi de nous envahir et de nous agresser pour combattre les soldats d’un État conquérant, directement par l’intermédiaire de ses officiers ou par celui de son parti, qui se définit lui-même comme un soldat iranien. L’Iran nous instrumentalise dans sa quête d’un accès à la Méditerranée, rêve qu’elle nourrit depuis Cyrus, et auquel il renonce chaque fois avec le même sentiment d’échec. Tout cela me laisse stupéfaite. Je demeure là, contemplant cette connaissance aussi amère que paradoxale, cette connaissance sombre, douloureuse, qui s’impose à nous. Les guerres ne transforment pas seulement la politique. Elles redessinent aussi la géographie dans le regard des hommes. Les lieux demeurent les mêmes, mais leur signification bascule. Le village, autrefois fait de vie et de relations, devient une position ; la route, qui reliait les hommes, se mue en possibilité de survie ; le pont, qui raccourcissait les distances, devient une cible. Il ne s’agit pas simplement d’une «connaissance nouvelle», mais d’une altération du lien qui unit l’être humain à son lieu de vie. En temps de paix, la géographie s’habite ; en temps de guerre, elle se mesure: distance de tir, champ de vision, ligne de ravitaillement ou itinéraire de fuite. Même le langage se transforme: au lieu de dire «maison», on dit «point» ; au lieu de «vallée», «couloir» ; au lieu de «colline», «position». Plus terrible encore est le sort réservé à l’être humain lui-même. Il ne se réduit plus seulement à un numéro, mais à une catégorie: mort, disparu, déplacé ou en attente d’aide. Ce processus de dépersonnalisation est d’une extrême violence, mais il participe de la logique propre à la guerre, qui ne peut perdurer qu’en réduisant les êtres au dénombrement et à la simplification. C’est précisément là que naît la douleur la plus profonde: lorsque l’être humain éprouve le sentiment d’avoir perdu son irréductible singularité pour n’être plus qu’un cas parmi d’autres.

OTAN 3.0 : l’éveil du géant ottoman au sein de l’Alliance (2/2)

Le 8 juillet 2026 restera comme une date charnière dans l’histoire de l’Alliance atlantique. La «Déclaration d’Ankara», publiée au terme du sommet de l’Otan tenu en Turquie, a mis en évidence une transformation profonde, tant sur le plan technologique que financier et géopolitique. Ce passage à l’Otan 3.0 recentre l’organisation sur une doctrine de supériorité informationnelle et de défense territoriale de haute intensité, avec l’affirmation de la Turquie comme pivot méridional. Une révolution financière: la Banque pour la défense et la résilience L’un des aspects les plus novateurs du sommet est la réponse aux défis financiers du réarmement. Même si l’Union européenne a créé en 2025 le fonds SAFE (Security Action for Europe) de 150 milliards d’euros pour la défense, dont le Canada et la Turquie sont exclus, l’Alliance atlantique a dû trouver une solution spécifique pour inclure ces pays. Dans un contexte où les États membres s’engagent à porter leurs dépenses d’armement jusqu’à 5 % du PIB, neuf pays — dont la Turquie et le Canada — ont annoncé la création de la Banque pour la défense, la sécurité et la résilience . Cette institution, dont le siège est établi au Canada, disposera d'une capacité de financement impressionnante de 134 milliards de dollars. Son objectif principal est de fournir des crédits à taux préférentiels pour soutenir des projets d’infrastructures duales (civiles et militaires), ainsi que le renforcement de la cyberdéfense et le réarmement direct des pays membres. La Doctrine informationnelle : IA et «Combat Cloud» Le sommet d'Ankara marque le passage d'une vision militaire traditionnelle — axée sur le nombre de blindés et de divisions — à une doctrine centrée sur la supériorité décisionnelle. Pour l'Otan, cela signifie que ses forces armées doivent comprendre une situation, décider et agir plus vite et mieux que l'adversaire. Ce n'est plus uniquement une question de supériorité matérielle : le concept repose sur trois piliers. 1) La maîtrise des données: fusion instantanée des capteurs (satellites, drones, radars, sources cyber) analysés par l'Intelligence artificielle. 2) L'accélération du cycle de commandement: via le wargaming numérique — simulations stratégiques qui confrontent des équipes humaines à des scénarios très réalistes — on teste les plans sans risque réel, identifie les failles logistiques et tactiques, et l'IA analyse chaque décision pour fournir des indicateurs utiles aux états‑majors. 3) La protection contre la guerre cognitive: mesures pour préserver dirigeants et populations des manipulations et de la désinformation. Dans ce cadre, le «Nuage de Guerre» (Warfighting Cloud) prend forme: un cloud/nuage de combat transatlantique, interopérable, qui connecte en temps réel tous les capteurs alliés. Avions de chasse, navires, radars terrestres ou constellations satellitaires y fusionnent leurs données pour offrir une vision instantanée et globale du champ de bataille. Cette infrastructure, profondément intégrée à l'IA, est validée par la déclaration finale du sommet: des modèles d'IA avancés seront incorporés dans la planification et l'exécution des opérations. L'objectif est simple: raccourcir la boucle décisionnelle afin que l'Otan réagisse plus vite que ses adversaires face à des menaces de plus en plus complexes et rapides. Un volet industriel record: AWACS et Drone Edge L'aspect industriel du sommet a démontré une vitalité sans précédent avec plus de 50 milliards de dollars de contrats signés en une seule journée. Deux annonces majeures illustrent cette volonté de modernisation. D'une part, le remplacement de la flotte vieillissante d'avions radars de fabrication américaine AWACS. L'Otan a porté son choix sur le système Global Eye du constructeur suédois Saab (photo). Ce choix est éminemment stratégique : le Global Eye est l'un des rares systèmes capables de détecter et de suivre les nouvelles menaces de missiles hypersoniques, devenus une préoccupation centrale pour la sécurité européenne. D'autre part, l'initiative «NATO's Drone Edge» a été lancée avec un budget colossal de 40 milliards de dollars sur cinq ans. Ce plan massif vise l'achat de systèmes autonomes et non habités dans tous les milieux: drones aériens, drones maritimes et robots terrestres. Dans ce cadre, l'Alliance a déjà confirmé l'achat de drones de reconnaissance de haute altitude «Triton» auprès de l'américain Northrop Grumman, renforçant ainsi la surveillance des frontières et des zones d'intérêt stratégique. Le désengagement américain et l’autonomie européenne Le Pentagone a amorcé un désengagement physique partiel du continent européen, conformément à la stratégie de sécurité américaine annoncée fin 2025. Les États-Unis retirent l'un de leurs deux porte-avions assignés à la zone Otan. Ils retirent également un bombardier stratégique sur deux, et réduisent d'un tiers leur flotte de chasseurs F-15 en Europe. Les drones Reaper, essentiels pour la surveillance, voient également leur présence réduite de moitié. Ce retrait force de facto les pays européens à prendre le relais et à assumer une part plus importante de leur propre défense. C'est l'essence même de l'Otan 3.0: une Alliance où les alliés européens, le Canada et la Turquie ne sont plus de simples partenaires de second rang, mais les piliers de la défense collective, particulièrement dans la gestion des menaces conventionnelles sur le sol européen, et des autres menaces sur son flanc méridional. Un communiqué final de haute intensité La Déclaration d'Ankara réaffirme l'article 5 — « une attaque contre un allié est une attaque contre tous » — tout en mettant l'accent sur le soutien à l'Ukraine et la préparation à la guerre de haute intensité. Pour 2026, les alliés, principalement européens, alloueront 70 milliards d'euros à l'équipement et à la formation des forces ukrainiennes, avec engagement de renouvellement en 2027. La déclaration cible aussi l'Iran, affirmant qu'il ne doit jamais obtenir l'arme nucléaire et exigeant le respect de la libre navigation dans le détroit d'Ormuz. L’Otan 3.0 recentre l'Alliance sur la dissuasion et la défense. Entre innovations technologiques, outils financiers souverains et responsabilité accrue des Européens face au retrait américain partiel, l'Otan se prépare à des confrontations où les données et l'autonomie feront la différence. La Turquie grand gagnant du sommet, mais … La Turquie ressort du sommet comme un acteur central de l’Otan 3.0, enregistrant des gains diplomatiques et industriels importants, mais sans avoir réalisé toutes ses ambitions. Hôte du sommet, elle a renforcé son statut de pivot Est‑Ouest et rejoint les neuf pays fondateurs de la nouvelle Banque pour la Défense et la Résilience , qui gère 134 milliards de dollars, un levier potentiel pour son industrie de défense. L'accent mis sur l'initiative «Drone Edge» (40 milliards) et l'intégration de l'Intelligence artificielle confirment la pertinence de sa stratégie axée sur les systèmes autonomes (drones, etc.) et positionnent ses entreprises comme partenaires clés. Washington a par ailleurs accepté la vente de moteurs pour le futur chasseur turc Kaan, évaluée à 700 millions de dollars. Toutefois, malgré un virage diplomatique en faveur d'une levée progressive des restrictions sur la vente de composants militaires occidentaux et des F‑35 américains, la suppression du veto du Congrès, à Washington, demeure essentielle pour concrétiser ces intentions.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (7/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la septième et dernière partie. Régimes de l’ébranlement: Patočka, le Puruṣa et la question du Front à l’époque algorithmique Or, à chacun de ses régimes sa propre trame de l’ébranlement, dans la lignée de pensée qui s’inspirerait de Jan Patočka (1907-1977). Pour mesurer la portée d’une telle affirmation, il convient d'abord de situer le geste philosophique du phénoménologue tchèque. Disciple d’Edmund Husserl et de Martin Heidegger, Patočka n’a pas pensé le monde depuis le confort abstrait d'une chaire universitaire, mais à l'épreuve des bouleversements politiques et de la saturation idéologique du XX e siècle. Co-fondateur et porte-parole de l'initiative citoyenne de la Charte 77 à Prague — un engagement éthique pour la légalité et les droits humains qui lui coûta la vie —, il forge dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire le concept radical d’«ébranlement» [1] . Loin d'être une simple réaction politique, l'ébranlement désigne une transformation du rapport du monde à lui-même dans l’expérience historique. Avant toute secousse, l’homme habite le «monde de la vie» ( Lebenswelt ) quotidien, dominé par le souci de la survie, du confort et de la gestion technique : un espace fonctionnel où les objets et les rôles s'enchaînent sans qu'aucun sens ultime ne soit jamais interrogé [2] . L’ébranlement survient lorsque cette structure d’évidences pratiques se fissure [3] . Le monde ne disparaît pas, mais il cesse d’être immédiatement intelligible comme allant de soi, obligeant l’homme à passer de la simple subsistance biologique à l'existence spirituelle nue [4] . Pour Patočka, cet ébranlement s'enracine concrètement dans l'expérience de la déflagration historique et du péril extrême. Ce geste hérite directement, tout en le subvertissant, de la genèse du Dasein heideggerien, elle-même hantée par le traumatisme de la Première Guerre mondiale. En effet, le concept heideggerien d' Unheimlichkeit (l'inhospitalité, le fait de se découvrir sans abri) trouvait son ancrage historique secret dans l'expérience de la tranchée, où le monde familier s'effondrait pour laisser place à la contingence brute de la mort. Chez l'un comme chez l'autre, la catastrophe joue le rôle d'un opérateur phénoménologique majeur: elle brise l'ustensilité du monde. Face au péril, les objets cessent de servir, les routines s'interrompent et les discours officiels perdent leur vernis de vérité. Le Dasein heideggerien fait alors l'expérience de l'angoisse devant le Néant, tandis que l'ébranlé patočkien est projeté face à sa propre finitude radicale. Dans les deux cas, le monde reste là, mais son intelligibilité immédiate s'est effondrée, arrachant l'individu aux bavardages et aux évidences lénifiantes du «On» ( Das Man ) [5] . C'est pourtant dans l'issue de cette crise que Patočka se détache radicalement de son maître allemand, opérant une bifurcation éthique décisive. Chez Heidegger, la sortie de l'inauthenticité se résout dans une ontologie monadique: l'être-pour-la-mort isole le Dasein , car personne ne peut mourir à ma place. L'authenticité s'y acquiert dans une «résolution» ( Entschlossenheit ) souveraine, tragique et solitaire, où le sujet assume son destin propre. Cette prééminence de la décision pure, coupée d'une exigence éthique universelle, est précisément ce qui permit historiquement à Heidegger de verser dans l'illusion d'une résolution collective incarnée par un destin national-socialiste. À l'inverse, Patočka montre que la catastrophe ne sépare pas les hommes, mais qu'elle fonde une communauté paradoxale. Le paroxysme de la violence engendre un saut hors de la Force: l'ébranlé n'est pas simplement celui qui éprouve la peur physique de mourir, mais celui qui comprend soudain que la guerre, l'organisation technique et les conflits d'intérêts sont des idoles vides. Parce que les victimes de la catastrophe partagent la même dénudation, elles se reconnaissent mutuellement comme des êtres de liberté, définitivement soustraits à l'empire de la Force. Dès lors, si l'on déploie cette pensée phénoménologique à travers différents «régimes cosmologiques» — c'est-à-dire les manières historiques dont le monde se donne et s'ordonne —, force est de constater que chaque époque possède sa propre vulnérabilité ontologique. Un régime ne se définit pas seulement par ses outils ou ses crises internes, mais par la trajectoire spécifique de son ébranlement. Dans le régime cyclique, proche des temporalités mythiques ou du saṃsāra , où la stabilité repose sur la répétition cosmique, l’ébranlement prend la forme de la rupture du retour. C'est le vertige d'une fissure dans la certitude même du recommencement. Dans le régime eschatologique, tendu vers une promesse de salut ou de dénouement linéaire, l'ébranlement s'incarne dans l’indécidabilité de la fin, laissant l'homme face au vide d'une attente suspendue, privée de sa résolution divine. Dans le régime chaotique, où l'ordre politique et conceptuel tente de contenir les forces primordiales, l'ébranlement se manifeste par la résurgence du non-formé au cœur même du formé, révélant la précarité fondamentale des constructions humaines [6] . Dans le régime algorithmique contemporain, caractérisé par la calculabilité intégrale du réel et la prétention au contrôle technique total, l’ébranlement ultime réside dans l’excès de l’imprévisible sur le calculable. C'est le moment précis où le contingent brise l'illusion de la maîtrise cybernétique [7] . C’est lorsque la catastrophe ou le péril extrême brise cette ultime carapace technique que s'opère la véritable percée métaphysique. Projeté face au Néant, l'individu s'allie à ses pairs pour donner naissance à la «solidarité des ébranlés». Contrairement aux alliances politiques classiques, qui s'unissent par intérêt matériel ou contre un ennemi commun, cette solidarité rassemble ceux qui n’ont plus d’intérêts à défendre — ni patrie, ni classe, ni pouvoir —, mais seulement leur dignité nue. L'ébranlé patočkien ne cherche pas à maîtriser son destin ni à clore l'histoire par une décision de puissance ; il maintient ouverte la blessure de la catastrophe pour y puiser une résistance éthique universelle. En fin de compte, cette rencontre redéfinit le sens du Sacré. Le sacrifice de l'ébranlé n’est jamais un investissement utilitaire pour une victoire idéologique future ; il s'offre comme un témoignage pur face à l'absurde, un acte qui «ouvre» le monde au lieu de le refermer sur des certitudes dogmatiques. La structure du sacrifice de l'ébranlé telle que Patočka la déploie — un don pur, sans calcul de réciprocité, qui «ouvre» le monde plutôt qu'il ne le referme — trouve une résonance profonde dans la notion védique de yajña (यज्ञ), le sacrifice cosmique. Dans le Ṛgveda (X.90), l'hymne Puruṣasūkta décrit la création du monde entier comme le résultat du démembrement sacrificiel du Puruṣa (पुरुष), l'Homme cosmique primordial: le cosmos naît non d'un acte de volonté ou de pouvoir, mais d'un offrande totale de soi, sans reste ni retour [8] . Il n'est pas accompli pour obtenir quelque chose — mais il est la condition de possibilité de l'ordre du monde lui-même. La parenté avec le sacrifice de l'ébranlé patočkien est saisissante : dans les deux cas, ce qui est offert n'est pas un bien particulier mais l'existence elle-même, et cet acte a une portée cosmologique, non simplement morale ou politique. En refusant de négocier son existence sur le plan de l'avoir ou du pouvoir pour s'installer courageusement sur celui de l'être, l'ébranlé accède à la «Vie dans la Vérité» [9] . Il ne cherche pas à rétablir une «paix» illusoire — qui n'est souvent que le nom de la mobilisation technique passive —, mais à sauvegarder la clarté douloureuse acquise dans la déchirure. Cette trame phénoménologique fait de la solidarité des ébranlés l'unique force spirituelle capable de faire face à la nuit nihiliste de la modernité. Dans l’ontologie de Patočka, la solidarité des ébranlés trouve son paradigme dans l’expérience du Front. Elle demeure indissociable de la proximité effective de la mort et de l’arrachement à la quotidienneté qu’opère la confrontation brutale avec la finitude. Or, dans un monde hypernumérisé, la structure même de l’expérience se trouve altérée: la technique ne se borne plus à administrer la survie — cette «vie nue» dont parlait Agamben —, elle colonise désormais l’horizon même de la présence. Le sacrifice du Puruṣa supposait un démembrement réel, une matérialité irréductible de l’offrande. Le numérique, à l’inverse, tend vers la désincarnation. Dès lors, la «solidarité des ébranlés» risque de se dissoudre dans une simple «connectivité des indignés», où l’engagement n’engage plus véritablement le corps, mais seulement sa projection imaginale. L’exposition au risque cède la place à la mise en scène de soi ; la communauté de destin se transforme en agrégation de profils. Dans ce contexte, l’expérience du Front ne disparaît pas ; elle se déplace. Elle consiste désormais à préserver des zones d’ombre, des espaces d’opacité ontologique où l’existence échappe à sa propre mise en données, à sa réduction en flux quantifiables et en informations exploitables. Le Front ne se situe plus seulement sur la ligne de feu, mais à la frontière où se joue l’irréductibilité de l’humain face à la numérisation intégrale de l’être : celle du corps devenu image, puis de l’image elle-même réduite à la circulation d’un simulacre sans épaisseur hylémorphique, privé de son hylè comme de sa potentia . Ce qui subsiste alors n’est plus la présence, mais sa trace abstraite et calculable. Le Front devient ainsi le lieu d’une résistance à la transparence absolue. Dans l’Inde védique, le Ṛta , ordre cosmique du monde, se maintenait à travers l’énigme irréductible du sacrifice. À l’inverse, la rationalité technique contemporaine tend à abolir toute part d’ombre, à dissiper tout mystère dans l’univocité du calcul. Là où le sacrifice ouvrait une brèche vers ce qui excède la maîtrise humaine, l’algorithmisation du réel aspire à refermer cette brèche, en ramenant l’être lui-même à l’horizon de sa prévisibilité. Le véritable Front de notre temps pourrait dès lors se situer précisément en ce point: dans la sauvegarde de ce qui, en l’homme et dans le monde, demeure réfractaire à toute opération de calcul. Mais cette entreprise de clôture porte en elle sa propre contradiction. À mesure que s’étend la promesse d’une maîtrise intégrale du réel, s’approfondit une frustration proportionnelle à l’impossibilité d’abolir définitivement l’indétermination constitutive de l’existence. Plus la technique prétend neutraliser l’événement, plus elle se heurte à ce résidu irréductible qui échappe à ses modèles. La transparence absolue devient alors l’horizon d’un désir condamné à ne jamais s’accomplir. De cette tension naît une dynamique d’accélération où la quête de contrôle se précipite elle-même vers la catastrophe qu’elle entendait conjurer. Une telle perspective n’est pas sans rappeler certaines intuitions de la pensée indienne relatives au Kali Yuga . L’âge sombre n’y apparaît pas seulement comme une période de déclin, mais aussi comme le moment où les contradictions d’un cycle historique atteignent leur point de saturation. La catastrophe n’y est pas un accident extérieur venant interrompre l’ordre du monde ; elle constitue l’accomplissement même d’une logique devenue incapable de se limiter elle-même. Pourtant, à mesure qu’elle approche, elle se trouve déjà, dans un certain sens, dépassée. Car l’extrême proximité de la dissolution dévoile simultanément les limites de ce qui prétendait s’ériger en totalité. Ainsi, le mouvement qui semble courir vers la clôture finale rencontre paradoxalement ce qu’il ne peut absorber: une transcendance négative, une réserve d’être irréductible à toute formalisation. Dans la perspective du Kali Yuga , la fin n’est jamais une fin absolue ; elle est le point où l’épuisement d’une forme rend à nouveau possible l’apparition d’un autre commencement. La catastrophe demeure réelle, mais elle cesse d’être ultime. Ce qui se révèle alors, au cœur même de l’effondrement annoncé, n’est pas la victoire définitive du calcul, mais son impossibilité métaphysique. Là où tout semblait devoir être réduit à la transparence, subsiste encore l’ombre ; là où l’être paraissait intégralement converti en information, demeure un reste inassimilable. C’est peut-être dans la fidélité à ce reste que se joue désormais la véritable solidarité des ébranlés. [1] Jan Patočka, Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire , trad. Erika Abrams, préf. Paul Ricoeur, Lagrasse, Verdier, 1981. La notion d' ébranlement ( otřes en tchèque) apparaît principalement dans les essais V et VI de l'ouvrage (pp. 102-118, éd. 1999), consacrés aux guerres du XX° siècle comme expérience limite, et se prolonge dans la notion solidaire de «solidarité des ébranlés» — formule par laquelle Patočka désigne le lien éthique et politique unissant ceux qui ont traversé l'expérience du front et de la mort imminente. Dans la tradition sanskrite, un tel ébranlement renvoie à la notion de saṃvega (संवेग) — secousse existentielle soudaine, choc de lucidité provoqué par la confrontation avec la souffrance ( duḥkha , दुःख), l'impermanence ( anitya , अनित्य) ou la mort imminente ( maraṇa , मरण). Dans les textes bouddhistes et jaïns, saṃvega est précisément ce qui ébranle l'existence ordinaire ( saṃsāra , संसार) et ouvre à une vie authentique. Or, saṃvega s'inscrit dans une sotériologie: il est une étape sur un chemin balisé vers la délivrance ( mokṣa , मोक्ष). L' otřes n'a pas de telos sotériologique — il est une structure ontologique de l'existence historique, non un moment d'un parcours spirituel. Autrement dit: saṃvega est un choc intérieur qui libère de l'histoire ; l' otřes est un choc collectif qui engage dans l'histoire. [2] La notion de Lebenswelt (« monde de la vie ») est centrale dans la phénoménologie husserlienne tardive. Voir Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale , trad. Gérard Granel, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1976 ; notamment §§ 33-55, pp. 143-225. Patočka hérite directement de ce concept, qu'il radicalise en lui ôtant son ancrage subjectif-transcendantal pour en faire un champ d'expérience pré-personnel et historique. [3] La formule «structure d'évidences pratiques» renvoie à ce que Patočka nomme, à la suite de Heidegger, le régime de la Verfallenheit (la «déchéance» ou «échéance»), soit l'absorption de l'existence dans le On ( das Man ) quotidien. Voir Martin Heidegger, Être et Temps , trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986 (éd. originale: Sein und Zeit , Halle, Max Niemeyer, 1927), §§ 35-38, pp. 195-220. [4] Jan Patočka, op. cit. , pp. 102-118. Cette opposition structure l'ensemble des essais V et VI, où Patočka articule le passage du premier mouvement de l'existence (l'ancrage, Verankerung ) — dominé précisément par le souci de la survie et du confort — au troisième mouvement, celui de la percée ( Durchbruch ) vers l'existence authentiquement historique. Sur la théorie des trois mouvements de l'existence, voir également Jan Patočka, Le Monde naturel et le mouvement de l'existence humaine , trad. Erika Abrams, Dordrecht, Kluwer, 1988. [5] Sur l'ancrage historique secret de l' Unheimlichkeit heideggerienne dans le traumatisme de la Première Guerre mondiale, voir Rüdiger Safranski, Heidegger et son temps , trad. Isabelle Kalinowski, Paris, Grasset, 1996, pp. 120-145 ; ainsi que la lecture de Françoise Dastur, Heidegger et la question du temps , Paris, PUF, coll. «Philosophies», 1990. Sur la notion d' Unheimlichkeit elle-même, voir Martin Heidegger, Être et Temps , trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986, §§ 40 et 58, pp. 230-238 et 310-320. La différence décisive entre les deux penseurs tient au statut de la catastrophe: chez Heidegger, l'angoisse ( Angst ) devant le Néant demeure une structure existentiale formelle — elle révèle la finitude du Dasein comme tel, indépendamment de tout contenu historique déterminé. Patočka, au contraire, refuse cette neutralisation: l'ébranlement ( otřes ) est irréductiblement historico-politique, noué à la guerre du XX° siècle comme événement singulier et collectif. Ce faisant, Patočka accomplit un geste de concrétisation de l'analytique existentiale heideggerienne: là où Heidegger pense la crise comme révélateur ontologique universel, Patočka la pense comme fait civilisationnel daté, porteur d'une responsabilité éthique que l'ontologie formelle ne peut assumer seule. Sur cette subversion critique de Heidegger par Patočka, voir Etienne Tassin, «La Communauté des ébranlés», in Marc Richir et Etienne Tassin (dirs.), Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique , Grenoble, J. Millon, 1992, pp. 135-158 ; et Paul Ricoeur, préface aux Essais hérétiques , op. cit. , pp. 7-14. [6] Sur le régime chaotique et la tension entre forme et informe dans les cosmogonies primordiales, voir Paul Ricœur, La Symbolique du mal , Paris, Aubier, 1960, pp. 179-230, consacré aux mythes de chaos et de création. Ricœur analyse ce qu'il nomme le «mythe de la création dramatique» — dont le Enûma Eliš babylonien constitue le paradigme — comme structure symbolique fondamentale où l'ordre cosmique naît d'un combat contre le chaos primordial. Tiamat, la puissance de l'informe et des eaux indifférenciées, doit être vaincue et démembrée par Marduk pour que le monde formé ( cosmos ) puisse exister. Ce que Ricœur met en lumière, c'est que dans ce type de régime, le mal n'est pas secondaire ni adventice: il est co-originel à la création, inscrit dans la structure même du réel. L'ordre ne triomphe jamais définitivement du chaos — il le contient, le refoule, mais ne l'abolit pas. La résurgence du non-formé au cœur du formé est ainsi une menace structurelle permanente, non un accident. Cette lecture ricœurienne dialogue directement avec celle de Hermann Gunkel, Schöpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit (Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1895), qui avait le premier mis en évidence la continuité entre cosmogonie et eschatologie dans les mythes sémitiques : le chaos des origines ( Tehom , תְּהוֹם, l'abysse des eaux dans la Genèse) revient à la fin des temps comme menace eschatologique — ce qui souligne que le «régime chaotique» et le «régime eschatologique» ne sont pas étrangers l'un à l'autre, mais deux faces d'une même angoisse cosmologique. Pour une lecture comparatiste élargie aux cosmogonies védiques — où Vṛtra (वृत्र), le dragon de la sécheresse et de l'obstruction, doit être vaincu par Indra pour que les eaux et la lumière se répandent ( Ṛgveda , I.32) —, voir Jan Gonda, The Vision of the Vedic Poets , La Haye, Mouton, 1963, pp. 85-120 ; et plus généralement Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier , Paris, PUF, 1969, pp. 67-98, sur la fonction cosmogonique du combat contre l'informe dans les traditions indo-européennes. Sur la persistance philosophique de cette structure dans la pensée contemporaine, voir également Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes , trad. Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, Paris, Gallimard, 1999, pp. 125-180, qui analyse comment la modernité tente — et échoue — à liquider définitivement l'angoisse du chaos primordial en la rationalisant sous la forme du «problème» soluble. [7] Bernard Stiegler, La Technique et le Temps , t. I: La Faute d'Épiméthée , Paris, Galilée, 1994 ; ainsi que Antoinette Rouvroy, « La "gouvernementalité algorithmique" et les perspectives d'une politique critique du web », Réseaux , n° 177, 2013, pp. 163-196, qui analyse précisément les limites de la calculabilité intégrale face à l'irréductible contingence du réel. [8] Wendy Doniger (trad.), The Rig Veda: An Anthology , New York, Penguin Classics, 1981, X.90 ( Puruṣasūkta ), pp. 31–33. [9] La «vie dans la vérité» est un concept central de la pensée de Patočka, désignant une manière d’exister qui ne se réduit pas à l’adaptation aux exigences de la survie, de l’utilité ou de la conformité sociale, mais qui consiste à assumer lucidement la vérité de la condition humaine telle qu’elle se révèle dans les situations limites (crise historique, confrontation à la finitude, effondrement des évidences). Elle implique un déplacement de l’existence hors du régime de l’illusion stabilisatrice vers une ouverture à la vérité, comprise non comme possession d’un savoir, mais comme exposition risquée à ce qui se dévoile dans l’ébranlement du sens. Cette vie dans la vérité s’oppose ainsi à la «vie dans la non-vérité», dominée par la technicisation, la passivité et l’oubli du sens. La «vie dans la vérité» ne se laisse pas comprendre comme un état de stabilité opposé à la «vie dans la non-vérité», mais comme une tension constitutive de l’existence ébranlée elle-même. Le vécu patočkien est ainsi traversé par une dynamique de déstabilisation et de reprise: l’ébranlement ne conduit pas simplement à la chute ou à la résignation, mais ouvre la possibilité d’une conversion du mode d’exister, où l’homme, arraché aux formes de la quotidienneté rassurante, demeure néanmoins exposé à la tentation du retour à la fermeture. L’«ébranlé» habite ainsi un entre-deux existentiel, où la vérité n’est jamais possédée, mais toujours à soutenir contre la pente de la réassurance, de l’oubli ou de la réduction technique du monde.

Quelle distance garder avec la Syrie?
Por
Youssef Mouawad
Publicado

Pouvons-nous avoir avec la Syrie des rapports sereins, équilibrés et empreints de respect mutuel ? Difficile de le croire quand nos relations ont toujours été régies par l’hostilité, la suspicion et la menace mise à exécution. Tout au long de notre histoire commune, nulle avanie ne nous fut épargnée quel qu’ait été le régime en place à Damas. Donnons comme exemple ce qu’a vécu notre petit pays à partir d’août 1948, quand Khaled al-Azem*, président du conseil des ministres syrien, décida du « contrôle des importations et de l’embargo à destination du Liban ». L’image de cet homme d’État, dans la mémoire collective de la génération de nos pères, reste associée à la fermeture de la frontière syro-libanaise, décision motivée par des raisons politiques et protectionnistes. C’était nous étouffer économiquement et nous imposer ses diktats. Déjà à cette époque, le Liban était le souffre-douleur des autorités de Damas, et cela bien avant que Abdel Hamid Khaddam ne le prenne comme tête de turc ! Les milieux damascènes n’ont jamais avalé l’exception libanaise même si parfois, ils ont fait contre mauvaise fortune bon cœur. Nos voisins, et néanmoins frères syriens, ont vis-à-vis du Liban ce qu’on appelle des « mixed feelings », un cocktail d’admiration et de ressentiment. Ambivalence qui empoisonnera encore et encore les liens tissés entre nous du fait de la proximité ! Notre pays, de son côté, n’a pas toujours été irréprochable ! À partir de son territoire, plus ou moins sanctuarisé, se tramait des conspirations contre les régimes au pouvoir dans la capitale des Omeyyades, que ces régimes fussent légitimes ou issus de putschs militaires ! Cela fit dire à certains observateurs que les torts étaient partagés ! Poids de l’histoire et contraintes de la géographie Victimes de préjugés accumulés sur des années, pouvions-nous avoir des relations apaisées avec Damas ? Ghassan Tuéni qui en son temps avait flirté avec l’idée d’une Grande Syrie et en était revenu, était arrivé à une formule de compromis. D’après lui, si le Liban ne devait pas être gouverné contre la Syrie, en revanche, il ne devait pas être gouverné par la Syrie ! Alors, quand les responsables syriens nous rassurent quant à leurs intentions, nous pouvons nous en féliciter. Néanmoins, nous aurions tort d’ignorer certaines réalités, à savoir que la géographie, physique comme humaine, a coincé la Syrie et le Liban dans une situation compliquée, voire inextricable. Historiquement, on ne peut asseoir un pouvoir à Damas sans que ce dernier lorgne Beyrouth et ne tienne à domestiquer la ville vibrante d’activités économiques et culturelles. Ce qui nous amène à souhaiter que la Syrie se réconcilie avec l’idée que le Liban n’est pas qu’une portion de territoire qui lui a été arrachée en 1920 par la volonté du général français Henri Gouraud. Et même si cela avait été le cas, un siècle s’est passé depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et on trouvera difficilement des Libanais qui réclameraient le cas échéant un anschluss avec l’hinterland syrien. N’avons-nous pas assez de partager le même lit ? D’aussi loin que mars 1950, le « divorce économique » entre la Syrie et nous avait été prononcé. A titre de sanction, Damas avait instauré un blocus à la frontière. Le Liban avait refusé l’intégration économique qui lui était proposée, le protectionnisme ne pouvant convenir à son option ultralibérale. Dès lors, nous allions appartenir à deux ordres de gestion opposés : le socialisme à la sauce nassérienne et puis bassiste, et les mouvements de nationalisation des années soixante allaient creuser la faille entre les deux pays. Nous n’allions plus pouvoir rétablir les « masalih mushtaraka » (Interêts Communs), ce legs du Mandat français. Ceci expliquerait peut-être les appréhensions de Fares Souaid qui s’est demandé, tout dernièrement, à quoi servirait la création d’une Haute commission mixte libano-syrienne du moment que nos relations diplomatiques sont assurées par un échange d’ambassadeurs. Cela ne ferait que nous rappeler l’établissement du Conseil supérieur des relations libano-syriennes, c’est-à-dire les heures sombres de l’asservissement du Liban par le pouvoir triomphant de Hafez al-Assad. Si l’on doit faire table rase du passé et ouvrir une nouvelle page avec la grande voisine, il serait insensé d’introduire le loup dans la bergerie sous couvert d’une commission mixte, économique soit-elle ou autre. *À rappeler que ce même Khaled al-Azem était bien content de se soustraire au régime des militaires qui avaient pris le pouvoir à Damas et que, réfugié à Beyrouth, il s’extasiait dans ses Mémoires sur la liberté dont jouissaient les Libanais et dont il pouvait, lui le fugitif, en profiter. Il ne fut pas le seul des proscrits syriens qui, en leur temps, avaient cherché noise à notre pays et à son « insupportable indépendance » et qui, au bout du compte, avaient fini par s’y installer ; je songe à Choukri al-Kouatli, à Ghassan Jadid, à Akram Hourani, à Muhammad Umran et j’en passe et des meilleurs !

Une nouvelle étape s’ouvre-t-elle au Moyen-Orient?

Dans les grandes périodes de transformation, les États ne sont pas toujours à l’origine des événements. Il leur arrive toutefois de se trouver dans une position qui leur permet de redéfinir leur rôle. Le Liban, qui a longtemps servi de théâtre aux rivalités des puissances régionales et internationales, se trouve peut-être aujourd’hui face à une occasion rare de passer du statut de pays affecté par les crises à celui d’acteur capable de contribuer à façonner une nouvelle étape régionale. Cette perspective s’inscrit dans un contexte de profondes mutations au Moyen-Orient, où les puissances internationales et régionales réévaluent leurs priorités après des années de conflits ouverts. L’une des principales interrogations est désormais la suivante: les difficultés rencontrées par le processus d’entente entre les États-Unis et l’Iran pourraient-elles conduire à une redéfinition des priorités, au point de faire du renforcement de l’État libanais un élément d’une approche régionale plus large? Une telle hypothèse ne signifie pas que le Liban deviendrait soudain le centre de la politique internationale. Elle suggère plutôt une évolution possible du regard porté sur le pays. Au lieu d’être envisagé uniquement comme un dossier sécuritaire lié aux tensions régionales, il pourrait être considéré comme l’un des éléments essentiels d’un nouvel équilibre fondé sur le renforcement des institutions de l’État et la consolidation de la stabilité. Au cours des dernières années, l’influence iranienne dans la région a été confrontée à des défis croissants. Les équilibres ont évolué en Syrie, certains de ses alliés régionaux ont vu leur capacité d’action se réduire et, en Irak, des orientations de plus en plus affirmées mettent en avant l’importance d’une décision nationale autonome et équilibrée. Ces évolutions ne marquent pas la fin de l’influence iranienne, mais elles témoignent de l’émergence d’un environnement régional plus complexe et moins propice à la reproduction du modèle d’influence qui a prévalu au cours de la dernière décennie. Dans ce contexte, le Liban revêt une importance particulière. L’existence d’un État libanais pleinement en mesure d’exercer sa souveraineté, de renforcer le rôle de ses institutions militaires et sécuritaires et d’assurer le contrôle de ses frontières répond à un intérêt partagé par plusieurs acteurs. Pour le Liban, cette dynamique renvoie avant tout à la réhabilitation du principe de l’État et de l’unité de la décision nationale. Pour la communauté internationale, elle offre un modèle différent de gestion des crises, fondé sur les institutions plutôt que sur le recours à des acteurs non étatiques. L’une des évolutions les plus significatives pourrait être le passage d’une approche internationale centrée sur la prévention de l’effondrement du Liban à une politique de soutien à la construction de l’État. Une telle orientation suppose une vision de long terme, dépassant le cadre des aides d’urgence pour privilégier l’investissement dans les institutions, l’économie, la sécurité et la bonne gouvernance. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre la convergence possible des intérêts des États-Unis et du Liban, ainsi que de ceux de Washington et de Tel-Aviv. Les États-Unis cherchent depuis longtemps à contenir l’influence iranienne dans la région, tandis qu’Israël aspire à des dispositifs sécuritaires capables de garantir durablement la stabilité de ses frontières. De son côté, le Liban a besoin d’un environnement régional qui lui permette de consolider sa souveraineté et de retrouver sa place naturelle. Cette convergence ne signifie pas nécessairement l’émergence de nouvelles alliances formelles, pas plus qu’elle n’implique une parfaite identité d’intérêts. Elle ouvre en revanche la voie à une approche fondée sur une idée simple: un État fort constitue le socle de la stabilité, et des institutions nationales solides peuvent offrir une garantie plus durable de la sécurité régionale que la perpétuation d’une logique de confrontation. Le facteur libanais demeure toutefois déterminant. Aucun soutien extérieur ne pourra produire d’effets durables s’il ne s’accompagne pas d’une décision intérieure claire en faveur du renforcement des institutions de l’État et de la reconnaissance de leur primauté. Car la souveraineté ne relève pas seulement d’une exigence internationale ; elle constitue d’abord un choix national qui suppose un large consensus politique. Dans cette perspective, la visite du président Joseph Aoun à Washington, le 21 juillet, revêt une importance particulière. Ce type de rencontre ne se mesure pas uniquement à sa portée symbolique, mais aussi à sa capacité d’enclencher une dynamique concrète. Si elle débouche sur un renforcement de la coopération dans les domaines du soutien à l’armée, de la consolidation des institutions, de l’encouragement des investissements et de la stabilisation du pays, elle pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la place du Liban dans la région. Les transformations historiques ne s’accomplissent toutefois jamais en un seul jour. Même si cette rencontre devait envoyer des signaux encourageants, la réussite d’une nouvelle étape exigera un engagement durable de l’ensemble des acteurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. L’enjeu ne réside pas seulement dans la proclamation des intentions, mais dans la mise en place de mécanismes clairs de mise en œuvre, capables de prémunir le Liban contre un retour au cycle des crises. À l’échelle régionale, l’évolution des relations entre les États-Unis et l’Iran continuera d’exercer une influence déterminante. Si les deux pays échouent à parvenir à des accords susceptibles d’atténuer les tensions, Washington pourrait être amené à privilégier davantage des partenariats avec les États et les institutions capables de produire de la stabilité. Dans cette hypothèse, le Liban pourrait devenir l’un des éléments d’une stratégie fondée sur le renforcement des États plutôt que sur la gestion des conflits à travers des théâtres d’influence. Le paradoxe veut que le Liban, qui a payé un prix considérable en raison de sa position géographique et politique, puisse aujourd’hui transformer cette même position en atout. Au lieu de demeurer un point de convergence des crises, il pourrait devenir un point de rencontre des intérêts: entre le monde arabe et la communauté internationale, entre la stabilité et le développement, entre la sécurité et la souveraineté. La période qui s’ouvre mettra à l’épreuve la capacité des Libanais à saisir cette occasion. Car si le soutien international demeure essentiel, il ne saurait se substituer à la décision nationale. Inversement, cette décision nationale a besoin d’un environnement régional et international propice à sa réussite. Le 21 juillet ne constituera peut-être pas, à lui seul, une date charnière. Il pourrait en revanche marquer l’ouverture d’un nouveau débat sur le Liban et sur le rôle qu’il est appelé à jouer. Si la diplomatie s’accompagne d’initiatives concrètes, le pays pourrait alors amorcer son passage d’une logique de gestion des crises à celle de la construction de l’État. Au bout du compte, l’avenir du Liban ne dépendra pas uniquement des rivalités entre les grandes puissances. Il reposera aussi sur la capacité des Libanais à transformer les mutations régionales en un projet national capable de rendre à l’État la place et le rôle qui doivent être les siens.