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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Une lettre après l'autre
Par
Zeina Ziadeh
Publié

«Pourquoi as-tu cessé d’écrire?» Cette question, plusieurs personnes me l’ont récemment posée. J’ai pris mon téléphone et j’ai demandé à Michel: «Comment écrit-on avec la torpeur dans l’âme?» «Une lettre après l’autre», m’a-t-il répondu. Alors les lettres se sont mises à se disperser dans mon imagination. Je les voyais naître, puis refuser de devenir des mots. Elles s’accumulaient, sans jamais trouver leur place. Savez-vous combien de mots naissent d’une lettre après l’autre? En voici justement, en train de s’écrire et de se lire, à cet instant précis. Vous et moi faisons naître les mêmes mots. Seul le temps nous sépare. Ils naissent et meurent dans un même souffle. Entre celui qui écrit et celui qui lit, il n’y a peut-être que cet instant où tous deux se rencontrent dans un même mot. Mais comment écrire ce qui ne meurt pas? Ce qui demeure gravé dans une mémoire, à une époque où les mots se pressent jusqu’à manquer d’air? Chaque jour, nous en faisons défiler des centaines. Ils passent devant nos yeux comme passent les visages souriants sur nos écrans, puis s’effacent. Très peu demeurent: ceux qui nous ont touchés avec sincérité, éveillé nos sens, remué notre conscience ou nous ont fait nous arrêter, ne serait-ce qu’un instant. Puis vient la sécheresse. Celle que personne ne voit. On croit parfois que l’écrivain cesse d’écrire parce qu’il n’en a plus le désir. En réalité, il lui arrive simplement de ne plus retrouver le chemin de son imaginaire. Il s’assied devant la page comme devant une porte dont il a perdu la clé. L’écriture est un don. Le travail la polit. Et ce travail exige une discipline quotidienne: revenir devant la page, même les jours où aucune idée ne vient nous rendre visite, même lorsque nous doutons de chaque phrase que nous écrivons. Car l’inspiration, malgré tout le culte qu’on lui voue, ne suffit pas à elle seule. Seule la discipline ramène, jour après jour, l’écrivain à son bureau. Mais comment rester fidèle à cette discipline dans un pays où aucun jour ne ressemble au précédent? Dans un pays qui s’éveille chaque matin avec une nouvelle crise, une nouvelle inquiétude ou une nouvelle peur ; où l’attention est devenue une denrée rare ; où parvenir à se rassembler soi-même est déjà une victoire, avant même de rassembler ses idées? Nous nous laissons absorber, ou peut-être sommes-nous absorbés malgré nous, par tout ce qui nous épuise. Les journées nous happent. Nous courons après les détails, les obligations, les urgences. Nous essayons simplement de traverser la journée avec le moins de blessures possible. Alors rejoindre son imaginaire devient un voyage plus long que l’écriture elle-même. Non parce que l’imagination nous a quittés, mais parce que le chemin qui y mène s’est encombré de tout ce qui nous éloigne de nous-mêmes. Peut-être ne craignons-nous pas tant le silence que de finir par nous y habituer. Que l’agitation devienne notre état naturel et que l’écriture ne soit plus qu’une promesse sans cesse repoussée, suspendue à une accalmie qui ne viendra jamais. Si seulement les mots savaient retrouver le chemin jusqu’à nous, chaque fois que c’est nous qui perdons celui qui mène à eux. Et pourtant, chaque fois que je crois qu’ils m’ont abandonnée, je découvre qu’ils n’étaient jamais bien loin. Ils attendaient simplement que le vacarme retombe. Que je retrouve, moi aussi, le silence nécessaire pour entendre la voix de la première lettre. Peut-être n’avais-je jamais cessé d’écrire. Peut-être étais-je simplement à la recherche de cette première lettre qui méritait qu’une autre vienne la rejoindre.

Les funérailles d’un régime
Par
Hisham Dibsi
Publié

Les funérailles du président égyptien Gamal Abdel Nasser comptèrent parmi les plus imposantes cérémonies d’État de l’histoire du Moyen-Orient. L’émotion populaire y domina à un tel point qu’elle arracha l’événement à son cadre officiel. En 1970, des foules immenses accompagnèrent la dépouille de leur dirigeant jusqu’à sa dernière demeure. En novembre 2004, ce furent trois continents, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, qui firent leurs adieux au symbole palestinien Yasser Arafat. Paris lui rendit les honneurs réservés aux souverains, Le Caire accueillit la Palestine, tandis qu’à Ramallah, toute organisation fut rapidement débordée par la foule. Les mains des Palestiniens portèrent elles-mêmes le cercueil et leurs yeux s’emplirent de larmes pour celui qui avait façonné leur identité nationale. Son départ demeurait d’autant plus douloureux qu’il était entouré des propos d’Ariel Sharon évoquant «la main du destin». La réponse du peuple palestinien fut sans équivoque: «Ne te réjouis pas. Le droit est avec nous.» En Grande-Bretagne, le monde assista en 2022 aux plus grandioses funérailles d’État de ce siècle, celles de la reine Élisabeth II, auxquelles participèrent des centaines de chefs d’État, de gouvernement et de souverains. Cette cérémonie, d’une précision remarquable jusque dans les moindres détails, avait été préparée par la souveraine elle-même. Elle révélait toute la rationalité de l’institution monarchique à travers sa personne, sa vision de l’État, de la société et de la vie. On aurait presque eu le sentiment qu’elle avait choisi d’accompagner en pleine conscience ses propres funérailles, sereine devant l’œuvre accomplie au service de la Couronne autant que du Royaume. Nous avons vu plusieurs millions de partisans du Guide suprême défiler derrière Ali Khamenei, versant des larmes abondantes dans une discipline rigoureuse. Autour de lui ne se trouvaient qu’une poignée de responsables étrangers invités, mais une multitude de généraux et de hauts responsables de la République islamique. La cérémonie prit ainsi l’allure d’une démonstration de loyauté, devenue le principal ressort de la force du régime après l’effondrement de sa puissance. Pourtant, ce spectacle ne suffira pas à convaincre les dizaines de millions d’Iraniens qui l’ont observé à distance que les seules forces de sécurité, même appuyées par les fidèles du régime, sont capables d’en garantir la survie. En réalité, ce cortège funèbre semblait déjà annoncer celui du régime lui-même, un régime que plus personne n’accompagnera le jour où il tombera. Une succession de défis La première déclaration est venue du Guide suprême, qui a affirmé: «Nous nous vengerons, certainement et très bientôt», recourant au langage de l’obligation religieuse adressée à quiconque serait en mesure de passer à l’acte. Cette rhétorique rappelle immédiatement la fatwa prononcée jadis par le premier Guide suprême, Ruhollah Khomeini, appelant à verser le sang de l’écrivain britannique Salman Rushdie après la publication de son célèbre roman Les Versets sataniques . La seconde déclaration est venue des Gardiens de la révolution, qui ont annoncé la «fermeture du détroit d’Ormuz jusqu’à nouvel ordre». Si le Guide suprême n’a pas désigné explicitement la cible de cette vengeance, la foule rassemblée lors des funérailles de son prédécesseur scandait, elle, des slogans appelant à la mort du président Trump et de Benjamin Netanyahu. Entre les menaces d’assassinat et de représailles lancées par la plus haute autorité du régime, l’annonce de la fermeture du détroit et les attaques contre des navires dans les eaux territoriales omanaises, le conflit est entré dans une nouvelle phase aux dimensions inédites. La compréhension initiale entre les parties s’est effondrée, la trêve a volé en éclats et les divergences d’interprétation des dispositions générales ont laissé place à une escalade militaire, chacun agissant selon ses propres capacités. Les critiques adressées à la rédaction de ce mémorandum ont pourtant négligé un élément essentiel: ce texte a pleinement rempli l’objectif recherché par Washington, à savoir permettre aux États-Unis de sortir de la guerre sous sa première forme. Très vite, la direction iranienne, pourtant si fière de son habileté diplomatique, a découvert que la «ruse persane» ne faisait pas le poids face aux méthodes américaines. Les évolutions concrètes restent toujours dictées par les rapports de force réels, bien davantage que par une intelligence fondée sur la roublardise ou les démonstrations de bravade politique. Il suffisait, pour Washington, de reconnaître provisoirement la souveraineté de l’Iran sur le détroit, mais uniquement dans les limites des eaux territoriales reconnues par le droit international. Dans le même temps, la coordination engagée avec le Sultanat d’Oman a permis à la marine américaine de contourner les mesures iraniennes en empruntant la voie maritime méridionale longeant les côtes omanaises. Téhéran a ainsi perdu sa dernière carte maîtresse, tout en se privant d’un médiateur qui s’était montré, jusque-là, coopératif et même particulièrement conciliant, y compris dans ses propres eaux territoriales. C’est précisément ce tournant qui a fait vaciller les dirigeants iraniens. Après avoir misé sur la «carte du détroit» comme substitut à la «carte nucléaire», ils étaient convaincus d’avoir réussi à détourner les négociations de leur objectif initial, à savoir le changement du comportement du régime, vers une querelle portant uniquement sur l’ouverture ou la fermeture du détroit d’Ormuz. Ainsi, la Maison-Blanche est parvenue à redistribuer ses cartes, aussi bien sur la scène politique intérieure américaine qu’au sein de l’OTAN, à la faveur des conclusions du sommet d’Ankara. Avant même que ne s’achève la procession funéraire du Guide suprême, les responsables militaires iraniens ont découvert que les résultats étaient très loin des espérances qu’ils avaient nourries. Quant aux victoires qu’ils avaient promises à leur opinion publique, elles se sont dissipées plus vite qu’un bâton d’encens ne se consume. Si l’euphorie née de ce qu’ils présentaient comme une victoire diplomatique, après l’annonce du mémorandum, s’est finalement évaporée au large des côtes méridionales d’Oman, le rassemblement de millions de partisans scandant des slogans de mort et de vengeance demeure incapable de se traduire en véritable rapport de force, même s’il contribue à relever le moral d’un peuple opprimé dirigé par un pouvoir qui ne se soucie guère du coût humain. La direction iranienne s’est ainsi heurtée à l’alternative américano-omanaise, qui garantit le maintien permanent de l’ouverture du détroit d’Ormuz conformément au droit international. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la nouvelle poussée de radicalisation et de démesure, illustrée par les attaques contre les navires de passage, contre plusieurs pays du Golfe arabe ainsi que contre le Royaume hachémite de Jordanie. Un élément, toutefois, mérite d’être relevé: l’Iran s’est montré extrêmement soucieux d’éviter tout bombardement direct contre Israël. De même, un affrontement ouvert avec la marine américaine demeure, en l’état, totalement exclu. Cette attitude traduit un calcul relativement simple. Aux yeux de Téhéran, les attaques visant les navires marchands ou les États arabes ne provoquent pas de réaction majeure à Washington. Au contraire, elles conduisent ces pays à acquérir davantage de systèmes américains de défense aérienne. Par ailleurs, les États arabes, sous l’impulsion de Riyad, n’ont aucune intention de se laisser entraîner par les Gardiens de la révolution dans une guerre dont Téhéran choisirait le lieu et le moment. Ils disposent d’une stratégie de défense élaborée depuis une position de force et exercent aujourd’hui un rôle politique actif à l’échelle régionale comme internationale. Si la médiation constitue l’une des manifestations de cette stratégie, elle s’inscrit dans une vision politique de long terme. Celle-ci a d’ailleurs été renforcée depuis qu’Oman s’est éloigné de sa posture antérieure, tandis que la médiation qatarie s’est progressivement réduite à sa seule dimension financière, Doha continuant de détenir d’importants avoirs iraniens gelés en raison des sanctions. Parallèlement, Islamabad, Riyad, Le Caire et Ankara poursuivent leurs échanges avec la présidence iranienne et le ministère des Affaires étrangères afin de préserver les canaux de médiation. Chaque jour, ces quatre capitales réaffirment leur opposition à la guerre et leur volonté d’en éteindre l’incendie, dans le respect du droit international, notamment en ce qui concerne la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément sur ce terrain que les Gardiens de la révolution essuient leur véritable défaite. Nous sommes désormais entrés dans une phase d’usure multiforme. Jour après jour, les nouveaux dirigeants iraniens fournissent à la Maison-Blanche tout ce dont elle a besoin pour prolonger cette guerre d’usure jusqu’à la fin de l’année. Une telle évolution permet au président américain de mettre cette dynamique au service de ses échéances politiques intérieures, tout en la valorisant également sur le plan international. Elle intervient, en outre, dans un contexte marqué par un certain apaisement des clivages partisans aux États-Unis, sans que cela signifie pour autant que le consensus ou l’harmonie règnent au sein de la puissance qui continue de gérer une large part des grands dossiers de la planète. Une décision souveraine Pour la première fois, l’État libanais contribue véritablement à façonner son propre avenir en développant une lecture lucide et réaliste des conflits internationaux, en particulier de l’affrontement en cours avec la République islamique d’Iran. Cette confrontation a notamment entraîné le retour de l’occupation israélienne au Liban-Sud, ainsi que la poursuite des violations de l’espace aérien libanais. Pour la première fois également, le Hezbollah s’est engagé contre Israël dans une guerre de soutien à Gaza et d’appui à l’Iran après la mort d’Ali Khamenei, alors même qu’il se trouvait désormais en dehors de l’équation «Armée, peuple et résistance», à la suite de la mise en œuvre du principe du monopole des armes entre les mains de l’État et de ses seules institutions légitimes. On peut donc affirmer que, sans cette décision consacrant le monopole de la force publique, l’État n’aurait jamais été en mesure d’engager des négociations ayant abouti au mémorandum, un texte qui exige désormais un accompagnement politique et une gestion de dossiers complexes, à la hauteur de l’expérience reconnue de la diplomatie libanaise dans les relations arabes et internationales. Les principaux détracteurs de cette initiative audacieuse sont, pour la plupart, les mêmes qui s’opposaient déjà au principe du monopole des armes au profit de l’État. Ils expriment également de profondes réserves à l’égard de l’accord de Taëf et de l’équilibre politique et régional qu’il a instauré. Dès lors, il est impossible d’isoler les critiques visant les négociations libano-israéliennes de cette opposition de principe à ces deux choix fondateurs, même lorsque certains prétendent reconnaître verbalement l’accord de Taëf tout en adoptant, dans les faits, une attitude qui le contredit sur plusieurs points. Il s’agit, en réalité, de l’affrontement entre un passé encore lourd de politiques ayant traité le Liban comme une simple arène d’investissement géopolitique plutôt que comme une patrie à construire et à défendre, et une nouvelle approche qui bénéficie d’un soutien particulier de la communauté internationale et du monde arabe. Cette attention reflète la compréhension du poids des ingérences extérieures qui dépassent les capacités de l’État libanais et le confrontent à des défis face à Israël dont il n’est pas responsable. C’est précisément ce qu’ont traduit plusieurs résolutions successives des Nations unies, au premier rang desquelles la résolution 425, qui a définitivement consacré la souveraineté du Liban sur ses frontières méridionales. Cette résolution a permis de clore une séquence historique ouverte après la guerre de Juin 1967 et ses conséquences, notamment l’essor de la lutte armée palestinienne depuis le territoire libanais. C’est également en vertu de cette résolution que l’armée israélienne s’est retirée du Liban-Sud en mai 2000, ouvrant à l’État libanais la possibilité d’entamer son lent processus de reconstruction après les guerres successives. Les négociations actuelles, qui s’appuient sur l’ensemble des résolutions internationales favorables au Liban, notamment la résolution 1701, s’inscrivent pleinement dans une dynamique internationale et arabe fondamentalement favorable à la souveraineté libanaise. Celle-ci repose sur des fondements clairement établis: la Constitution, le Pacte national, l’accord de Taëf, le discours d’investiture du président de la République et la déclaration ministérielle. C’est ce socle qui permet aujourd’hui au Liban de tirer parti de la légitimité internationale et arabe afin de réduire, par la voie politique, l’écart du rapport de force avec Israël. Or cet écart ne peut être comblé qu’au moyen d’un dialogue avec l’administration américaine, principal garant de l’État hébreu. Tous ceux qui s’emploient à déprécier l’action politique menée aujourd’hui par le Liban pour parvenir à des arrangements protégeant le pays et ouvrant une issue à sa crise profonde cherchent, en réalité, à faire revenir l’État en arrière afin de préserver des intérêts particuliers étrangers au destin du Liban comme patrie et comme État. À la lumière de cette nouvelle guerre d’usure entre Washington et Téhéran, il devient plus essentiel que jamais de préserver le Liban des répercussions du détroit d’Ormuz. Car l’Iran continue d’investir partout où il le peut encore. Plus il perd ses cartes, plus il cherche à reprendre le contrôle de la décision nationale libanaise.

Le Liban entre deux tutelles: reconstruire le consensus national

Si les réserves formulées à l’égard de l’accord-cadre entre le Liban et Israël sous l’égide des États-Unis sont nombreuses, profondes, légitimes et pleinement justifiées, compte tenu de l’incapacité du texte à garantir de réels acquis au Liban, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille accepter de s’engager dans la voie d’Islamabad ou de l’accord de Suisse conclu entre Washington et Téhéran, dont l’effondrement, loin d’être surprenant, résulte de nombreux facteurs politiques et extra-politiques. Cet accord de Suisse, particulièrement fragile, reflète clairement le climat de défiance qui oppose les deux parties. Tel-Aviv ne cesse d’ailleurs d’alimenter et d’approfondir cette méfiance afin de servir son intérêt direct, qui consiste à reprendre la guerre là où elle s’est interrompue. Il s’agit à la fois de poursuivre la destruction des capacités iraniennes, même si cela ne devait pas entraîner la chute du régime, contrairement aux prévisions ou aux espoirs nourris au début du conflit, et de permettre au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, de gagner davantage de temps, d’améliorer son image à l’approche des élections législatives, tout en continuant à retarder son procès, à en différer les échéances et à en ralentir le déroulement. Les partisans de l’option négociée au Liban, qu’elle soit directe ou indirecte, cette distinction ayant désormais été dépassée par les événements, peuvent aujourd’hui faire valoir que cette approche évite au Liban d’être directement entraîné dans une reprise de la guerre entre Washington et Téhéran. Certes, la guerre ne s’est pas arrêtée au Liban et les violations israéliennes de la souveraineté libanaise se poursuivent quotidiennement. Toutefois, la situation n’a pas encore conduit à un effondrement total du front, comme ce fut le cas au cours des derniers mois, du moins jusqu’à présent. Cela est peut-être lié aux informations ayant filtré selon lesquelles l’administration américaine aurait fait savoir à Benjamin Netanyahu que le dossier libanais ne dépendait pas de l’éventuel effondrement de l’accord de Suisse. Cependant, cette observation fondamentale, qui touche au droit exclusif du Liban de négocier en son propre nom et à son droit tout aussi légitime de refuser qu’un autre État négocie à sa place, en contradiction avec les exigences les plus élémentaires de la souveraineté, dont chacun devrait s’accorder à refuser toute atteinte, quelle qu’en soit l’origine, n’enlève en rien aux différentes forces politiques libanaises le droit de critiquer l’accord-cadre et d’en relever les insuffisances, sans que des accusations de trahison ne fusent de toutes parts. Il est vrai que l’épuisement collectif des Libanais face au cycle des guerres successives qui ne cessent de se reproduire a atteint un niveau avancé, et qu’il n’est plus admissible qu’une quelconque partie entraîne le pays dans des conflits dépassant largement sa capacité d’endurance. L’ampleur des destructions dans le Liban-Sud impose désormais de sortir des approches traditionnelles fondées sur le déclenchement de guerres sans résultat. Mais il est tout aussi vrai que les nombreuses failles que comporte l’accord-cadre entre le Liban et Israël sont inacceptables et ne correspondent pas à l’intérêt national libanais. L’État libanais doit les reconnaître comme telles et les traiter comme des lacunes qui méritent d’être renégociées. En pratique, ce qui renforcera la position officielle du Liban sera la reconstruction d’un consensus autour du processus de négociation grâce à l’élaboration d’un plan de négociation rigoureux fondé sur des principes et des constantes nationales auxquels il est impossible de renoncer. Au premier rang de ceux-ci figurent l’établissement d’un calendrier de retrait et le maintien du droit de poursuivre l’agresseur devant les instances internationales. Il est certain que le renforcement de la position officielle ne passe ni par la négation du droit des différentes composantes libanaises à la critiquer, ni, plus grave encore, par l’acceptation d’introduire l’occupant israélien dans les mécanismes de mise en œuvre de décisions qui relèvent avant tout des autorités libanaises, en particulier la question du monopole des armes. Celle-ci constitue déjà une décision délicate et complexe, dont il n’est pas possible de revenir si l’on veut permettre enfin l’édification effective de l’État libanais, après un retard devenu aussi insoutenable qu’inacceptable. Mais, en définitive, il est impossible de s’en remettre à l’idée que l’État libanais puisse solliciter Israël ou s’appuyer sur lui pour mener à bien la mission consistant à instaurer le monopole des armes, ou encore placer l’armée libanaise dans une position où elle serait évaluée par l’armée israélienne dans l’accomplissement de ses missions nationales et militaires, sous une tutelle sécuritaire qui lui serait supérieure. Même si telle n’était pas l’intention du négociateur libanais et qu’un tel objectif ne faisait évidemment pas partie de ses desseins, il s’agit bel et bien de l’une des conséquences concrètes de l’accord-cadre: l’absence d’un calendrier clair de retrait, rebaptisé «redéploiement», ainsi que l’invention des «zones expérimentales», qui soumettent en pratique l’armée libanaise à une épreuve quotidienne. À tout le moins, cette situation risque de la placer face à une confrontation intérieure dont Israël pourrait tirer parti pour transférer le conflit au cœur même du Liban et en élargir le champ. En contrepartie, certaines parties libanaises ne pourront échapper à la nécessité de s’inscrire dans le consensus national général, qui rejette la guerre et refuse que le Liban redevienne le combustible ou le théâtre des règlements de comptes régionaux, alors même que ceux-ci semblent entrer dans une nouvelle phase d’escalade. Elles devront considérer l’intérêt national supérieur comme leur boussole afin de combler le profond fossé qui s’est creusé entre elles et le reste de la société libanaise, tout en procédant à une lecture approfondie des transformations intervenues au cours des trois dernières années, lesquelles imposent de repenser les approches de la libération du territoire et d’ouvrir la voie à une nouvelle étape. S’il est impossible d’absoudre Israël de ses projets agressifs au Liban, en Palestine et en Syrie, il faut également reconnaître que la décision d’entrer dans la guerre de soutien a été précipitée et dévastatrice. Elle n’a pas atteint les objectifs qui lui étaient assignés et a provoqué des pertes humaines et matérielles considérables, dilapidant ainsi l’acquis historique de la libération obtenu le 25 mai 2000, lorsque Israël s’était retiré, pour la première fois, d’un territoire arabe sans condition, sans accord de paix et même sans accord sur des arrangements sécuritaires, dans ce qui apparaissait alors comme une fuite et un retrait humiliants. Israël a cherché à effacer cette image lors des deux dernières guerres et poursuit encore aujourd’hui cette logique. Avec la plus grande clarté, le Liban n’est pas en mesure d’apporter un soutien à Téhéran, et ce n’est d’ailleurs pas ce que l’on attend de lui. Une telle entreprise dépasse de très loin sa capacité à la supporter. Quant aux déclarations affirmant que le Hezbollah ne laissera pas l’Iran seul face aux États-Unis, elles traduisent un profond déni de la nouvelle réalité ainsi qu’une absence du minimum de vision prospective de la phase qui s’ouvre. Plus encore, elles portent directement atteinte à l’intérêt national libanais. Le pire qui puisse arriver au Liban et aux Libanais serait d’être soumis à une double tutelle: une tutelle américano-israélienne d’un côté, une tutelle iranienne de l’autre. Entre les deux, c’est le peuple libanais, et lui seul, qui en paie le prix.

USA-Iran: l’escalade l’emporte sur la diplomatie… jusqu’à nouvel ordre!

La tension monte depuis le début de la semaine entre Washington et Téhéran à la suite de nouvelles frappes iraniennes contre des navires empruntant le détroit d’Ormuz. Le processus de négociations n’est pas mort pour autant mais semble affaibli. Le Hezbollah, de son côté, menace de se réimpliquer au Sud du Liban si la guerre reprend, alors que les regards se tournent vers les négociations libano-israéliennes la semaine prochaine à Rome. Dimanche matin, les forces américaines ont annoncé avoir effectué, durant la nuit, une troisième vague de frappes ayant visé plus de 140 cibles en Iran, en représailles à une nouvelle attaque des Gardiens de la révolution islamique iranienne contre un navire commercial empruntant le détroit d’Ormuz. A la suite des raids US, les Pasdaran n’ont pas tardé à lancer (et élargir), comme à leur habitude, leurs attaques contre plusieurs pays du Golfe, spécifiquement contre le Bahreïn, le Qatar, les Emirats arabes unis, Oman et le Koweït… ainsi que la Jordanie, pays qui a été ajouté par les Iraniens dans la liste de ses cibles potentielles depuis l’escalade de ces derniers jours. Même le médiateur omanais n’est pas épargné. L’attaque contre le sultanat d’Oman est intervenue quelques heures seulement après la visite du ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, au sultanat! Ces attaques illustrent le climat de la semaine écoulée durant laquelle les tensions sont allées crescendo jusqu’à l’escalade enregistrée le week-end. Dimanche, en début de soirée, l’armée américaine a lancé de nouveaux raids contre des infrastructures militaires des Gardiens de la révolution, lesquels ont repris leurs attaques contre les pays du Golfe, dont notamment le Koweït. Les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis étaient déjà perceptibles en début de semaine. De plus en plus excédé par l’attitude des Iraniens, le président Donald Trump avait cependant déclaré vouloir leur laisser un répit jusqu’à l’inhumation de leur ancien guide suprême Ali Khamenei, le 9 juillet. Les Iraniens, quant à eux, ont profité de cet événement, reporté depuis mars (Khamenei avait été tué par des frappes israélo-américaines le 28 février, au début de la guerre en Iran), pour se livrer à une démonstration de force (du 4 au 9 juillet) en assurant que «des millions» de «partisans» ont participé aux rassemblements, avec force pleurs et lamentations, en Iran mais aussi dans certaines régions irakiennes. Particulièrement significatifs étaient les slogans lancés au cours de ces manifestations populaires et officielles: les slogans menaçaient de mort le président Trump directement. Dans ce cadre, des fuites dans des médias américains ont fait état cette semaine de mises en garde israéliennes transmises au président américain, portant sur un plan iranien visant à attenter à sa vie. Un autre signe est venu accroitre ces craintes sur la vie de Trump: celui-ci est arrivé au sommet de l’Otan cette semaine, qui se déroulait en Turquie, à bord de son nouvel avion présidentiel offert par le Qatar… mais il est reparti à bord de l’ancien avion présidentiel (beaucoup plus sécurisé), «pour des raisons de sécurité», selon les médias américains. Et de fait, les déclarations de Trump ont reflété l’escalade toute cette semaine, les attaques américaines ayant repris avant même que Khamenei ne soit enterré, le 9 juillet. Déjà le 6 juillet, le président américain menaçait : «Soit il y aura un accord avec l’Iran, soit nous terminerons le travail.» A cela est venue s’ajouter une petite phrase lancée le 8 juillet: « Le cessez-le-feu est terminé». Sans compter les vives critiques à l’adresse des dirigeants iraniens qu’il a traites de «menteurs» et de «malades». Sa colère ne reflète pas seulement son indignation après les menaces contre sa personne, mais elle constitue aussi une réaction aux attaques répétées des Gardiens de la Révolution contre les navires empruntant le détroit d’Ormuz, sans compter l’obstination des Pasdaran à maintenir leur domination sur cette voie maritime. Des pourparlers «à chaud» Certes, le 10 juillet, Trump s’est ravisé quelque peu en assurant que «les Iraniens ont demandé à reprendre le dialogue, et nous avons accepté». De fait, les médiateurs pakistanais et qataris se sont activés toute cette semaine pour empêcher l’effondrement pur et simple du processus de négociations. Il semble que les pourparlers se poursuivent d’une façon ou d’une autre à Oman, selon des rapports médiatiques confirmés par un communiqué du ministère iranien des Affaires étrangères, dimanche. Mais ce qui semble avoir changé, c’est que les négociations se poursuivront sous le feu, et non plus dans un contexte de trêve. En ce qui concerne la situation interne en Iran, l’absence du nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei aux obsèques de son père a été relevée par nombre de médias et dans divers milieux politiques qui ont soulevé la question de savoir qui gouverne réellement l’Iran aujourd’hui? La question est de plus en plus pertinente, d’autant que l’aile dure du régime semble l’emporter sur le courant modéré. Ces derniers jours, les déclarations belliqueuses proviennent presque exclusivement des Pasdaran. Et la rhétorique du principal négociateur, Mohammad Ghalibaf, président du Parlement, a suivi: il a assuré, le 10 juillet, que la guerre au Moyen-Orient «ne se terminera pas par une reddition de l’Iran», enchaînant, dimanche, avec une autre boutade: «Le temps des marchés non équitables est terminé». Jusqu’où peut aller l’intransigeance iranienne? La situation économique du pays est catastrophique, mais les Gardiens de la révolution semblent vouloir gagner du temps en jouant la carte de la hausse des prix du pétrole en provoquant la fermeture du détroit d’Ormuz. En tout état de cause, l’escalade reste relativement mesurée, en attendant soit une nouvelle trêve, soit un dérapage qui ouvrirait grand les portes à un nouveau conflit global. Négociations libano-israéliennes à Rome Sur le front du sud du Liban, la situation reste inchangée au stade actuel avec la destruction par l’armée israélienne des infrastructures du Hezbollah. La milice chiite a annoncé toutefois, par la voix de ses cadres, qu’elle «ne laissera pas l’Iran seul si la guerre reprend». Les attaques de ces derniers jours sur la scène libanaise sont plutôt verbales de la part du camp pro-iranien contre l’option prise par l’Etat libanais d’engager des pourparlers directs avec Israël. Ces attaques ont fait l’objet d’une réponse ferme du leader des Forces libanaises Samir Geagea qui s’est rendu, vendredi, au Palais de Baabda à la tête d’une importante délégation de son bloc parlementaire pour soutenir le choix de la légalité libanaise concernant les négociations directes. Ces pourparlers se poursuivront la semaine prochaine à Rome, malgré les réserves libanaises portant sur ce changement de lieu, de peur que l’implication de Washington s’atténue, ce que les dirigeants américains ont totalement exclu. Ces appréhensions ont été dissipées par l’ambassadeur américain Michel Issa, jeudi, lors d’une tournée auprès des responsables, notamment le président de la République Joseph Aoun. L’ambassadeur US a annoncé dans ce cadre l’arrivée d’une délégation militaire américaine au Liban pour superviser l’application de l’accord-cadre entre Israël et le Liban (signé le 22 juin), notamment pour ce qui a trait au retrait israélien progressif et au déploiement de l’armée libanaise dans deux zones-pilotes au sud. La délégation US s’est réunie à ce sujet, à la fin de la semaine, avec le commandement de l’armée. Vraisemblablement pour donner de meilleures chances à ces pourparlers, le commandement militaire israélien a donné l’ordre aux unités israéliennes de geler «les opérations délicates au sud du Liban», à la demande des Américains. L’autre grande information de cette semaine a été la confirmation de la visite du président libanais à Washington le 21 juillet. A noter que Joseph Aoun refuse toujours que cette visite comporte une rencontre directe avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lequel a annoncé en début de semaine une prochaine rencontre avec le président Trump. Macron en Syrie La semaine écoulée a été marquée en outre par le sommet de l’Otan en Turquie, en présence notamment du président Trump, mais surtout par la visite du président Emmanuel Macron à Damas, le 6 juillet, la première d’un chef d’Etat occidental depuis le changement de régime en décembre 2024. Cette visite a été l’occasion de parler de coopération et d’économie, à un moment où le nouveau régime cherche à unifier les rangs et opérer un redressement. Mais c’était aussi l’occasion, pour les terroristes – apparemment le groupe «Etat islamique» selon les autorités syriennes – de perpétrer un double attentat aux explosifs non loin de l’hôtel où résidait le président français. Un signe que la situation sécuritaire reste précaire sur la scène syrienne.

Coupe du monde: émotions collectives et identifications au Liban

La Coupe du monde de football dépasse largement le cadre du sport. Événement planétaire, elle suspend le cours ordinaire des vies et rassemble, le temps d'un tournoi, des millions de personnes autour d'un même récit collectif. Au Liban, cette compétition prend une dimension particulière. Dans un pays marqué par des crises successives, des mobilités et des fractures sociales, la Coupe du monde de football confère aux moments de célébration une valeur précieuse, presque rare. Pour la psychologue clinicienne, Sandra Khawam, le soutien à des équipes précises s’inscrit d’abord dans une histoire familiale, souvent marquée par l’émigration. «Le facteur familial joue un rôle important. En raison des guerres, des crises et des vagues d'émigration successives, de nombreuses familles libanaises se sont dispersées à travers le monde », explique-t-elle. Cette dispersion a produit une cartographie affective particulière. Des communautés libanaises se sont installées au Brésil, en Argentine, en Allemagne, en France et ailleurs. Elles nt cependant maintenu des liens forts avec le pays d’origine, non seulement géographiques ou administratifs, mais émotionnels. Des liens qui apparaissent dans les récits familiaux, les souvenirs, les habitudes et parfois les loyautés symboliques. Lors de la Coupe du monde, ces attaches peuvent influencer les formes d’identification sportive. Soutenir une équipe étrangère peut ainsi signifier, indirectement, soutenir une partie de son histoire familiale, de sa mémoire ou de sa trajectoire migratoire. Le football comme besoin universel d’identification Au-delà du cas libanais, Mme Khawam insiste sur un mécanisme plus large, universel. Le football, selon elle, répond à un besoin d’identification à des repères considérés comme étant stables, visible et de valorisants. «Lorsqu’une équipe incarne la stabilité, la réussite, la performance et des figures emblématiques, elle devient naturellement un objet d’identification», souligne-t-elle. Les supporters ne suivent pas seulement un résultat sportif, mais une narration. Ils traquent la progression, la victoire possible, le dépassement de soi. Cette identification fonctionne comme un miroir symbolique, où chacun projette des aspirations personnelles ou collectives. Dans le contexte libanais, cette dynamique prend une coloration particulière. Mme Khawam rappelle que la société libanaise est traversée par des clivages identitaires et communautaires qui structurent aussi les formes d’appartenance. Le football peut alors devenir un espace de projection de ces divisions. Le soutien à une équipe ne relève pas uniquement de considérations sportives. Il peut parfois refléter une affiliation symbolique ou identitaire. «Les individus s’y identifient alors différemment, en soutenant une sélection plutôt qu’une autre», explique-t-elle. Le terrain de football devient ainsi un espace de déplacement des appartenances, où des tensions sociales latentes peuvent se rejouer sous une forme symbolique et codifiée. Une parenthèse émotionnelle La psychologue insiste sur une autre dimension essentielle: une échappatoire collective. Dans un pays marqué par les crises économiques, politiques et sociales comme le Liban, la Coupe du monde agit comme une parenthèse où le quotidien est suspendu, le temps d’un match. «Les individus se retrouvent, partagent un sentiment d’unité, de joie, de fierté et d’excitation collective», commente-t-elle. Si cette parenthèse est importante, c’est parce qu’elle ouvre un espace d’expression émotionnelle rarement accessible dans la vie de tous les jours. Le football permet alors de transformer des réalités pesantes en expérience de légèreté collective, où la victoire d’une équipe devient une victoire partagée, presque symbolique. Cette intensité collective s’explique aussi par des mécanismes de groupe. Dans les rassemblements, les émotions ne se limitent pas à une expression individuelle. Elles se renforcent mutuellement. Mme Khawam décrit ce phénomène comme un effet de foule, où la joie, l’excitation et parfois la frustration se trouvent amplifiées par la dynamique collective. Elle insiste toutefois sur un point important: les débordements restent minoritaires. Ils ne représentent pas la norme, mais une exception visible. L’effet de groupe peut néanmoins modifier les comportements individuels. L’anonymat relatif, la force du collectif et l’intensité émotionnelle du moment peuvent cependant conduire certains à agir différemment de leur comportement habituel. Dans certains cas, cela peut aller jusqu’à des gestes excessifs ou violents. Un échange violent entre supporters a ainsi dégénéré en rixe puis en échange de tirs à l’occasion d’un match opposant le Brésil au Japon à Wadi Jilo, dans le caza de Tyr (Liban-Sud). Six personnes ont été blessées. Dans cette logique, le football peut donc fonctionner comme une caisse de résonnance aux tensions sociales et politiques. Certains conflits peuvent ainsi se manifester à travers les rivalités sportives. Les équipes deviennent alors des supports symboliques sur lesquels se projettent des appartenances, des oppositions ou des frustrations plus profondes. Mais pour Mme Khawam, il est important de ne pas réduire le phénomène à cette seule lecture dans la mesure où ces projections coexistent avec une dimension festive et fédératrice tout aussi centrale. La passion entre convivialité et débordement Sergio, 22 ans, originaire de Jbeil, illustre cette ambivalence à une échelle plus intime. «Je soutiens l’équipe d’Allemagne, d’abord parce que le Liban ne participe pas à la Coupe du monde. Ensuite, parce que j’apprécie profondément le style de jeu de cette sélection à laquelle je suis attaché depuis mon enfance», confie-t-il. Les matchs sont souvent partagés entre amis, ce qui n’exclut pas les tensions. «On commence par des plaisanteries, puis les échanges peuvent s’envenimer. Il arrive même qu’on se bouscule. Mais on finit toujours par se calmer», raconte-t-il. La passion du football, malgré ses excès, revient alors à sa fonction première: un espace convivial. Jad, 28 ans, un Beyrouthin qui soutient la sélection française, illustre cette dimension festive. «La France fait partie de mon histoire depuis l’école, surtout avec Mbappé aujourd’hui. C’est une équipe que j’ai suivie avec mon frère, et c’est devenu un rituel familial», explique-t-il. Pendant ce Mondial 2026, les victoires génèrent des festivités. Pour lui, ces moments dépassent le sport: «Pendant quelques heures, nous oublions le quotidien». À Jounieh, Maya, 32 ans, fan de l’équipe argentine, confie un attachement par héritage. «C’est une passion que m’a transmise mon père à l’époque de Maradona, et que j’ai conservée avec Messi», raconte-t-elle. Même sans participer aux rassemblements de supporters, elle vit la Coupe du monde dans l’espace intime familial. «Ma sœur vit à Buenos Aires, et pendant les matchs nous nous envoyons des vidéos comme si nous étions dans le même salon». Supporter du Brésil à Tripoli, Karim, 24 ans, évoque une expérience plus contrastée. «Le jeu, la samba, la couleur jaune… c’est une passion forte», dit-il. Mais il reconnaît aussi la montée des tensions: «La défaite exacerbe parfois les émotions. Les discussions sur les réseaux, les rivalités… tout s’intensifie». Il décrit des scènes de tensions: «J’ai été témoin d’échanges d’insultes et de tables renversées dans les restaurants. J’ai préféré quitter les lieux». Au final, la Coupe du monde apparaît comme un phénomène profondément ambivalent. Au Liban, cette ambivalence est particulièrement visible. Dans un pays qui se cherche depuis des décennies, il est parfois plus facile de vibrer pour les couleurs d’un autre pays que pour celles de sa propre nation.

Musique et politique, un mariage ancestral: les origines (3/3)

Voici le troisième volet de l’introduction à cette série d’articles qui propose un vaste tour d’horizon, à la fois thématique et chronologique, des différents rapports entre la musique et l’espace de la Cité à travers les époques. Si la rébellion de Beethoven contre Napoléon pose en quelque sorte un acte fondateur dans la tension entre «musique» et «engagement politique», elle ne redéfinit pas pour autant ce rapport trouble entre la mélodie et le pouvoir qui permet à une idéologie de transporter des masses. L’Europe du XIXe siècle illustre ainsi avec une clarté particulière comment la musique peut simultanément construire les nations et les instrumentaliser. Giuseppe Verdi est, à ce titre, un exemple révélateur de cette capacité des notes à porter les foules en donnant un corps musical aux traumatismes. En 1842, il compose l’opéra Nabucco , qui met en scène la destruction du Premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor II et la prise en captivité des survivants à Babylone. Le Va, pensiero , le chœur nostalgique des Hébreux déportés gagne les cœurs des Milanais, qui y voient l’expression de leur propre traumatisme de peuple sous occupation autrichienne. Lorsque le chœur chante ainsi: «Ô ma patrie, si belle et perdue!», Jérusalem devient une métaphore de toute l’Italie. Va, pensiero devient progressivement un symbole du Risorgimento. La beauté du chant créé par Verdi a rendu audible une souffrance collective qui n’avait pas encore trouvé de forme politique. Le souci nationaliste ne se manifeste qu’ultérieurement. La musique précède, ici, le politique, et lui donne son corps affectif et émotionnel. Pourtant, l’opéra de Verdi ne contient en lui-même aucune expression volontaire proprement politique. Le chœur ne parle finalement ni seulement des Juifs, ni seulement des Italiens, mais de l’exil. Sa vocation est universelle, et c’est pour cette raison qu’il est devenu le chant de tous ceux qui ont perdu leur terre, leur maison ou leur liberté, continuant d’émouvoir des publics très différents près de deux siècles après sa création. Dans ce sens, la lecture «patriotique» italienne de l’opéra s’impose en fait beaucoup plus au fil des années qu’au moment même de sa création. Le «contexte politique», une certaine conscience collective inscrite dans l’espace et le temps, adopte ainsi le morceau comme hymne emblématique d’une cause. Une rivière intranquille Plus fascinant encore est la mélodie capable d’inspirer un sentiment différent à travers les frontières sans pourtant subir de grandes variations musicales. La mélodie connue sous le nom Fuggi, fuggi, fuggi da questo cielo , un madrigal italien attribué dans les années 1600 au compositeur Giuseppe Cenci (et sans doute antérieur à ce dernier), en est un exemple. Quelques décennies après son apparition, elle devient plus connue, en tant que danse instrumentale, sous les titres Ballo di Mantova ou Aria di Mantova , notamment chez le compositeur Gasparo Zanetti en 1645. Ou, plus simplement, sous le titre la Mantovana . Son texte n’est, à l’origine, qu’une allégorie des saisons, appelant le printemps à chasser le rude hiver. Rien de politique, donc, dans son intention première. Par contre, sa destinée, elle, sera profondément politique. À l’instar d’une rivière européenne, la mélodie va voyager sans passeports, recevant une identité et une fonction différentes auprès de plusieurs peuples. En Bohême, Bedřich Smetana l’utilise dans Vltava pour célébrer le fleuve comme symbole de la nation tchèque, alors sous domination des Habsbourg, où il en fait un acte de patriotisme culturel, alors qu’en Roumanie, elle circule comme chanson populaire sous le nom de Carul cu boi , sans contenu politique particulier. Puis, à la fin du XIXᵉ siècle, le pionnier juif Samuel Cohen adapte cette même version roumaine au poème Hatikvah , transformant le morceau en support de l’aspiration sioniste à une patrie juive, avant qu’il ne soit consacré comme hymne de l’État d’Israël. La nostalgie du printemps italien a réveillé, en trois siècles, le sentiment national tchèque et servi de ciment au sionisme, servant quelque temps d’interlude ludique aux Roumains, avant que le groupe allemand Pell Mell n’en fasse, en 1972, une véritable merveille du rock progressif sous le titre Moldau , dans son album Marburg . Trois identités nationales distinctes, trois mémoires collectives différentes, trois revendications politiques parfois contradictoires, pourtant portées par le même matériau mélodique. C’est dire que la musique ne contient pas en elle-même un sens politique fixe, mais qu’elle est en fait une sorte de récipient que l’histoire remplit et vide selon ses besoins. C’est à croire que sa puissance réside précisément dans cette disponibilité à pouvoir tout porter… d’où le fait qu’elle soit si convoitée par tous les pouvoirs… Jouer Wagner contre Shostakovich C’est sans doute avec Richard Wagner que cette «disponibilité» atteindra sa limite la plus dangereuse, voire cataclysmique. L’œuvre de Wagner est massive, équivoque, traversée de grandeur et de péril. Épique. Démesurée. Entre les mains d’un dément hypnotiseur de foule et portée par des illusions suprémacistes mortifères et des désirs jouissifs d’extermination, elle agit comme un hallucinogène dangereux. Woody Allen en résume parfaitement le caractère létal à travers l’une de ces petites formules sarcastiques dont il a le secret lorsqu’il fait dire à son personnage dans Manhattan Murder Mystery (1993): «Quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne.» Mais c’est Coppola qui saisit le mieux l’élan pathologique wagnérien lorsqu’il le met en évidence, dans Apocalypse Now (1979), sous la forme du plaisir orgiaque du lieutenant-colonel Kilgore, transporté par la vision des forêts vietnamiennes incendiées au napalm par ses troupes au rythme de La Chevauchée des Valkyries . On pourrait venir à la rescousse du compositeur allemand en arguant qu’il ne pouvait pas savoir que son œuvre serait pour Adolf Hitler l’équivalent idéologique, multiplié à l’infini, du Helter Skelter des Beatles, à travers lequel Charles Manson avait cru entendre un appel au rituel satanique qui avait coûté la vie à Sharon Tate à Los Angeles, en août 1969. Pourtant, ce que les nazis font de Wagner n’est pas une trahison accidentelle, mais peut être lu comme l’activation d’une des potentialités de l’œuvre elle-même : sa célébration du mythe comme fondement de la communauté nationale, son rapport au peuple comme entité organique et mystique, sa méfiance à l’égard des médiations rationnelles. Son conservatisme, son suprémacisme, son antisémitisme. Si les Valkyries résonnent lors des cérémonies du parti, ce n’est pas du détournement propagandiste au sens ordinaire. Wagner avait compris avant tout le monde que la musique pouvait faire croire à ce qui n’existe pas encore et forger une communauté dans l’émotion partagée avant même qu’elle existe dans les faits. Or ce pouvoir, le nazisme l’a utilisé jusqu’à la catastrophe. Hitler aura rendu aux Valkyries leur visage mythique originel, celui de figures guerrières assoiffées de sang, bien loin des fastes héroïques dont le romantisme allemand les avait parées. En fait, Wagner nous ramène immanquablement à l’acte de rébellion de Beethoven face à Napoléon, et au pouvoir immense qui réside potentiellement entre les mains des plus grands artistes. Qu’aurait-il fait en voyant son suprémacisme allemand se matérialiser sous la forme des fours crématoires d’Auschwitz et de Buchenwald? Aurait-il réagi comme l’Autrichien (le génie, pas le fou sanguinaire…)? Ou succombé lui aussi à la mégalomanie ambiante? La question mérite d’être posée. Il y a aussi, cependant, un Dmitri Shostakovich, à l’autre bout du siècle, pour honorer Beethoven à l’autre bout du spectre politique. Shostakovich opère le renversement exact. Composer sa Septième Symphonie sous les bombes de Leningrad, la faire jouer dans la ville assiégée par des musiciens à moitié morts de faim, n’est-ce pas utiliser la forme la plus institutionnelle de la musique occidentale comme acte de résistance existentielle ? Là où Wagner ouvre sans doute inconsciemment la voie au néant et à la mort, Shostakovich affirme que la vie continue là où le pouvoir veut démontrer qu’elle a cessé, et occupe le temps que la guerre veut vider de sa substance. De Versailles au Monoprix Mais cette tension entre la musique comme outil du pouvoir et la musique comme résistance à ce pouvoir n’est pas le seul apanage des grandes œuvres. Elle est en effet inscrite dans les formes les plus quotidiennes et les plus invisibles de la vie sonore des sociétés. Les hymnes nationaux sont des technologies d’appartenance autant que des chants. Ils fabriquent de l’unité affective là où les intérêts divergent, ils font entrer le corps dans une communauté imaginée par le seul fait de chanter ensemble, debout. Il faut y voir des dispositifs politiques déguisés en musique ; ou, plus exactement, des dispositifs politiques qui fonctionnent précisément parce qu’ils sont vécus comme musique et non comme idéologie. On ne peut pas objecter à un hymne, seulement s’y soustraire. Et cette soustraction est immédiatement lue comme un acte politique. Cela, Jimi Hendrix l’avait parfaitement compris en 1969, à Woodstock, lorsqu’il avait déchiré The Star-Spangled Banner avec sa guitare électrique. De même, Serge Gainsbourg avait détourné, avec sa délectation habituelle pour le scandale, La Marseillaise en reggae sous le titre Aux armes et cætera (1979), provoquant, lors d’un concert en 1980 à Strasbourg, l’intervention de vétérans de l’armée enragés bien décidés à interrompre sa performance sur scène. La musique militaire obéit d’ailleurs à la même logique que les hymnes nationaux, portée à son expression la plus nue. Le tambour qui règle le pas des soldats les dépossède aussi de leur rythme individuel pour les fondre dans un rythme collectif qui annule toute hésitation, toute peur… et tout jugement personnel. Marcher au tambour, c’est un peu comme confier son corps au groupe en attendant de le livrer à la mort. Et, à bien y réfléchir, la musique d’ambiance dans les espaces commerciaux contemporains ne relève-t-elle pas du même principe à une échelle différente, à partir du moment où elle régule le tempo de la déambulation, maintient un état émotionnel propice à la dépense et rend l’espace habitable tout en le rendant contrôlable? Des menuets de Versailles à la pop de Monoprix, le même mouvement fondamental, inlassablement, qui consiste à envelopper les corps dans un son qui puisse en disposer sans même leur autorisation explicite. Donald Trump vs. Leonard Cohen Plus près de nous, un épisode en apparence anecdotique dit quelque chose d’essentiel sur la permanence de ce rapport. Donald Trump tente à présent, à l’été 2026, ainsi qu’il l’avait fait lors de son premier mandat, de récupérer Hallelujah de Leonard Cohen pour ses meetings, s’attirant à nouveau une réponse glaciale de la famille du chanteur, décédé la veille de l’élection présidentielle de 2016. Ce qui frappe dans cet épisode n’est pas tant l’indignation, prévisible et légitime, de la famille. La volonté d’appropriation de Hallelujah par Trump ne fait que reprendre un mécanisme ancestral, à travers lequel le pouvoir continue de chercher dans la musique une légitimité affective qu’il ne peut pas produire par ses propres moyens. Hallelujah , en 2026, n’est pas une chanson politique stricto sensu . C’est, comme la plupart des chansons de Cohen, un psaume méditatif sur la grâce brisée, le désir et la défaite. Mais sa beauté et sa reconnaissance universelle en font précisément ce que tout pouvoir recherche avidement : une émotion brute qui court-circuite le jugement, galvanise et transporte. En cherchant à s’approprier la quête cohénienne de la grâce, Trump cherche à se draper d’un peu de prestige auprès de ses électeurs, mais, en réalité, il ne fait que se parer de ridicule. Cohen, plus que tout autre, avait, depuis la deuxième moitié des années 1970, tiré un trait sur toute politisation de son œuvre et sur toute dérive de sa vocation spirituelle à chanter. L’expérience cohénienne est mystique par excellence ; il faut d’abord s’élever et ouvrir son cœur pour entrer dans l’univers cérémoniel du Canadien. Inutile de dire à quel point cela est impossible pour le populisme, qui plus est mâtiné de suprémacisme, de cynisme et de mercantilisme. Preuve en est: récupérer Hallelujah , d’une part, et lancer des menaces de mort à l’encontre de Bruce Springsteen, d’autre part, comme le fait actuellement le président des États-Unis, c’est un peu comme vouloir le prix Nobel de la paix d’un côté et l’anéantissement d’une civilisation de l’autre… Le choc fondateur Mais, justement, ce que le cas Trump, précisément parce qu’il se déroule aux États-Unis eux-mêmes, n’est pas sans rappeler, c’est que si la musique a toujours été un outil du pouvoir, elle a aussi toujours été, simultanément, l’un des rares espaces où ce pouvoir pouvait être contesté depuis l’intérieur de ses propres formes. Et c’est précisément parce que le son circule différemment de la parole, parce qu’il peut être entendu sans être compris, parce qu’il traverse les frontières que l’écrit ne franchit pas, parce qu’il agit sur le corps avant d’atteindre la conscience, qu’il a servi à transmettre des résistances que la censure n’arrivait pas à saisir entièrement. La chanson engagée au sens moderne, celle dont cette série retrace l’histoire, n’est pas née dans les salons européens, la fumée des cabarets ou les campagnes blanches d’Amérique du Nord. Elle ne descend pas non plus en ligne directe des troubadours médiévaux ou des ballades élisabéthaines. Elle naît justement d’un choc historique d’une violence sans équivalent dans la modernité occidentale : celui de traditions musicales africaines arrachées à leur monde, traversées par la mort et l’humiliation de la traite, puis projetées dans une société qui ne les reconnaît que comme bruit, force de travail ou menace. Ce choc produit quelque chose que rien, dans le monde sonore de l’Amérique blanche du XVIIIᵉ siècle, ne permettait d’anticiper. Une refondation. La musique moderne, dans sa capacité à dire ce que le langage ordinaire ne peut pas dire, à résister là où la parole directe est impossible et à faire corps collectivement dans la dissidence, naît de cette violence-là. Pour comprendre comment, il faut s’arrêter sur ce qui s’est produit dans les plantations, les églises noires et les carrefours poussiéreux du Delta du Mississippi, ainsi que sur un pseudo-pacte signé, au bord d’une route, entre un prétendu «piètre» guitariste et un célèbre et sombre étranger, par une nuit imaginaire… Rien, dans le monde sonore d’avant l’Amérique noire, ne prépare à ce qui va surgir avec l’esclavage.