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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Liban-Israël: les réunions de Rome enclenchent le processus des zones-pilotes

Alors que les forces israéliennes poursuivent par intermittence leurs raids ciblés au Liban-Sud ainsi que la destruction, de manière systématique, des infrastructures du Hezbollah dans la région méridionale du pays, le sixième round de négociations directes entre le Liban et Israël qui s’est achevé mercredi à Rome, sous l’égide des Etats-Unis, semble avoir donné officiellement et concrètement le coup d’envoi du long, et périlleux, processus de retrait progressif de Tsahal du Liban-Sud. Au terme de deux jours de réunions, mardi 14 et mercredi 15 juillet, dans la capitale italienne, aussi bien les sources autorisées américaines que libanaises qualifiaient de « fructueux » et « positif » le résultat de ce sixième round de pourparlers libano-israéliens. L’ambassade US à Beyrouth a indiqué que des mesures concrètes ont été convenues pour la mise en place des deux premières zones-pilotes qui devraient permettre à l’armée libanaise de se déployer dans les secteurs qui seront évacués par les Israéliens. Les détails techniques précis seront finalisés dans les prochains jours, précise l’ambassade US qui ajoute que cela permettra de passer à des discussions plus larges débouchant sur l’application de « tous les volets » de l’accord-cadre signé par le Liban et Israël « dans le but de parvenir à un accord global » entre les deux pays. Cette évaluation positive des pourparlers de Rome a été partagée par une source libanaise ainsi que par un haut responsable israélien, cité par Maariv, qui a indiqué mercredi que le Liban et Israël sont parvenus à « un accord concernant les deux premières zones-pilotes au Liban-Sud ». Et le responsable en question de relever que les deux pays considèrent « le désarmement du Hezbollah comme un objectif fondamental » du processus en cours défini par l’accord-cadre. Trump revient à la charge au sujet de Chareh En ce qui concerne le sort du Hezbollah, le président Donald Trump est revenu mercredi à la charge au sujet du rôle que pourrait assumer le président syrien Ahmed el-Chareh au niveau du démembrement de la milice du Hezb. « Le président Chareh aimerait intervenir pour s’occuper du Hezbollah et j’envisage de lui donner le feu vert », a affirmé le chef de la Maison Blanche qui a précisé sa pensée à cet égard en soulignant que le leader syrien sera « plus précis que les Israéliens dans sa façon de traiter avec le Hezbollah ». « Il le fera de manière différente, sans détruire les bâtiments », a-t-il estimé. Cette proposition, déjà défendue par le président Trump à plus d’une reprise au cours des derniers jours mais rejetée par les Libanais, sera vraisemblablement évoquée au cours de la visite que le président Joseph Aoun effectuera le 21 juillet à Washington où il sera reçu à la Maison Blanche. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu en discutera sans doute également au cours de sa visite projetée à Washington au début de la semaine prochaine. Sleiman Frangié et Mahmoud Comati punis par l’Irak Reste à signaler, au chapitre de la lutte contre les débordements miliciens du parti pro-iranien, que le gouvernement irakien a inscrit le Hezbollah libanais sur sa liste de sanctions bancaires dans le but évident de tarir les sources de financement du parti pro-iranien. Par la même occasion, les autorités irakiennes ont également imposé des sanctions bancaires au chef des Marada, l’ancien ministre et député Sleiman Frangié, et au vice-président du Conseil politique du Hezb, Mahmoud Comati, tous deux déjà punis par le Trésor américain. Ces sanctions interviennent après les entretiens que le nouveau Premier ministre irakien Ali el-Zaïdi a eus il y a quelques jours à Washington avec le président Trump. Ces entretiens ont été placés par M. Zaïdi sous le signe du « partenariat stratégique » avec les Etats-Unis. Le président Trump a donné le ton de ce partenariat en indiquant que ce sont des entreprises américaines qui se chargeront des opérations d’extraction du pétrole irakien ». « Les Irakiens, a affirmé le chef de la Maison Blanche, ne veulent plus traiter avec les autres, ils veulent traiter avec les Etats-Unis, et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’étais convaincu qu’il ferait (M. Zaïdi) un excellent Premier ministre ». Les frappes US contre les positions des Pasdaran Sur le front iranien, l’armée américaine a poursuivi mercredi matin et plus tard dans la journée et la soirée ses attaques contre les centres de lancement de missiles et de drones ainsi que contre des radars et des infrastructures militaires relevant des Gardiens de la révolution islamique au sud de l’Iran, le long du littoral donnant sur le détroit d’Ormuz. L’île de Hengam, toujours au sud de l’Iran, a également été la cible des attaques américaines. Le président Trump a souligné sur ce plan que « la semaine prochaine pourrait être la pire que l’Iran ait vécue »… Notons dans ce cadre que le Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) relevant du ministère américain du Trésor a imposé des sanctions contre sept personnes et entités accusées d’être impliquées dans un réseau international qui participe à l’effort d’armement des Pasdaran.

Le patriarche Howayek, prophète du vivre ensemble (1/4)

Juvenis ad majora natus «Né pour les grandeurs». C’est la devise de saint Stanislas notée prophétiquement en marge du livret d’Elias Boutros Howayek, à la fin de ses études théologiques. Il avait alors 27 ans et se trouvait à Rome depuis 1866, envoyé par le patriarche Boulos Massaad pour parachever ses études théologiques entamées au séminaire de Ghazir en 1859 et se préparer au sacerdoce. Marqué par sa vive intelligence et son pointilleux respect du règlement, cet homme promis à la grandeur allait devenir rien moins que le 72e représentant d’une longue lignée de saints patriarches maronites dont il est, certainement, l’une des personnalités les plus marquantes. Sa grande œuvre fut sa bataille pour la naissance du Grand Liban (1920). Il doit aujourd’hui sa béatification à un miracle attribué à son intercession, la guérison d’un officier de l’armée libanaise de confession druze, Nayef Abou Assi, père de famille, handicapé à cause d’une affection à la colonne vertébrale (spondylolyse bilatérale). L’homme se réveilla un matin du mois d’avril 2005 libéré de tous ses symptômes. Il attribua ce prodige à un homme vêtu de blanc et tenant un bâton à la main, qu’il vit en rêve et se présenta à lui en lui annonçant sa guérison. Né en 1843 à Helta (Batroun), minuscule village d’un obscur coin de l’empire Ottoman, Elias Howayek fut en effet l’homme de la Providence qui allait défendre auprès de Georges Clémenceau, puis auprès de la Société des Nations, l’idée de la création d’un Grand Liban, deux mois après la signature du Traité de Versailles (28 juin 1919), qui plaçait une partie du Proche-Orient sous mandat français. Il est de mode, ces jours-ci, de reprocher au défenseur de l’Etat libanais, son choix – qui ne lui était pas exclusif- , en faveur d’un Liban pluraliste, au risque d’y voir les chrétiens devenir minoritaires, sur le plan numérique. Il y a pourtant, derrière cette décision – c’est le moins qu’on puisse dire-, une rare clairvoyance politique, économique et ecclésiologique. D’abord, le Grand Liban mettait les Libanais chrétiens à l’abri de la dhimmitude ; en outre, en intégrant Beyrouth, Tripoli, la Bekaa et le Jabal Amel au noyau «libanomontain» de la Moutassarrifiyya, il rendait au pays son «grenier à blé» et le mettait à l’abri d’une famine analogue à celle de 1915 ; il lui assurait de plus de riches ressources hydrauliques et enfin il le couronnait de l’une des plus belles façades maritimes de la Méditerranée, et par la même occasion, d’un promontoire stratégique unique. Mais si le Liban géographique était un véritable bijou, sa vocation humaine et spirituelle n’était pas moins précieuse : dans l’esprit de son défenseur, il devait servir d’écrin au vivre ensemble, faire cohabiter «le loup et l’agneau» (Isaïe), un idéal biblique messianique que le Liban tentera d’incarner, et dont Jean-Paul II dira qu’il est «un modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident» ; un modèle qui continue de tirer le Liban vers le haut, en dépit de toutes les défaillances historiques que le Liban va connaître. Un parcours irréprochable et formateur Avant d’être élu à l’unanimité, le 27 janvier 1898, à la lourde charge de patriarche des maronites, et de l’assumer avec autant d’intégrité que de compétence, jusqu’à sa mort en 1931, l’homme avait suivi, là aussi providentiellement, un parcours formateur exhaustif. Aîné d’une fratrie de huit enfants, fils de prêtre devenu prêtre (il avait 7 ans quand son père fut ordonné), puis évêque, Elias Howayek devint secrétaire particulier et homme de confiance du patriarche Boulos Massaad, qui le chargea de certaines missions délicates auprès de la Sublime porte, du Saint-Siège et de la capitale française. Il assuma ensuite la charge de vicaire patriarcal 17 années durant, s’initiant aux arcanes et rouages subtils de la curie patriarcale, avant d’être élu. Sa prestance était telle qu’en l’écoutant se défendre en pleine guerre mondiale, de toute accusation de « trahison », pour ses liens avec la France, le Sultan s’était passé d’un interprète tant une totale sincérité transparaissait sur son visage. Mandé en 1897 par Léon XIII pour diriger l’Ecole maronite, à Rome, le patriarche Howayek y renonça deux ans plus tard, à la mort du patriarche Massaad. A son arrivée au pays, il rejoignit directement le siège patriarcal de Bkerké et le synode qui s’y tenait. Il fut élu à l’unanimité le demain même de son arrivée. Explications Un peu plus de cinq ans après la proclamation de l’État du Grand Liban le 1er septembre 1920 à partir de la Résidence des Pins, le patriarche eut l’occasion d’expliciter sa position politique. Le gouvernement d’Aristide Briand avait nommé, le 23 décembre 1925, le diplomate Henry de Jouvenel au poste de Haut-Commissaire. Dès son arrivée au Liban, ce dernier s’employa activement à rassurer les composantes de la société libanaise et à recueillir leurs avis. Il lança, du même élan, le chantier de rédaction d’une Constitution pour l’État naissant. Celle-ci fut adoptée le 23 mai 1926. Ainsi, répondant à la sixième question d’un questionnaire fondamental adressé au Patriarcat maronite - «La représentation parlementaire doit-elle être confessionnelle ou non, et pourquoi ?» -, le Patriarche Elias Howayek et les évêques maronites explicitèrent, le 8 janvier 1926, les motifs de leur exigence en ces termes: «Le pays est composé de communautés religieuses diverses. Elles ne diffèrent pas uniquement par leurs dogmes, mais également par leurs traditions, leurs coutumes, leurs mœurs et leur approche des questions sociales. Par conséquent, l’élection sur une base confessionnelle permet de représenter ces communautés au sein de l’assemblée selon une proportion définie. Elles y apprennent à se connaître et à s’accorder, chacune acceptant de sacrifier une part de ses exigences par le jeu des concessions mutuelles. Cette dynamique conduira progressivement à une osmose et à une unification de la vie politique. En revanche, l’abolition à l’heure actuelle du système politique basé sur la répartition communautaire romprait l’équilibre, favoriserait une communauté au détriment d’une autre, et engendrerait rivalités et ressentiments. C’est pourquoi nous estimons que la représentation doit demeurer selon l’appartenance confessionnelle» (Archives du Patriarche Elias Hoyek, Document A 46, Dossier 45).» «Ce qui frappe le lecteur dans cet exposé magistral, qui allie concision et densité, commente le Pr Georges Hobeika, vicaire général de l’Ordre libanais maronite (OLM) et Recteur émérite de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, c’est que le Patriarche Hoayek appréhende la diversité, le pluralisme et les divergences au sein des sociétés humaines comme une donnée naturelle. Il ne voit rien d’anormal dans l’hétérogénéité des traditions, des coutumes, des mœurs et des opinions générées par les croyances religieuses. Il respecte le droit à la différence et s’y attache fermement comme à un droit sacré, non négociable. Le contraire eut été surprenant.»

Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
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La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (Etats-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras, contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient ? Avant d’aborder ces différents angles, un exposé des prolégomènes et de la genèse de ce conflit constitue sans conteste un passage obligé. Le déclencheur du conflit fut, dans une certaine mesure, le mouvement de Maïdan qui a été le fait de la jeunesse ukrainienne, laquelle a perçu le refus de l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovytch de signer l’accord d'association avec l'Union européenne, en novembre 2013, comme un renoncement à l’orientation qu’elle souhaitait. Les principales motivations de cette jeunesse à l’époque étaient: l’aspiration à un niveau de vie plus élevé; l’édification d’un État de droit; la lutte contre la corruption; la liberté de circulation, la possibilité de voyager, d'étudier et de travailler plus facilement en Europe; l’affirmation de l'identité culturelle et politique. Une partie de la jeunesse, surtout dans l'ouest et le centre de l'Ukraine, se sentait culturellement plus proche de l'Europe que de la Russie, à la différence des régions Est. Le pays était donc loin d'être sociologiquement homogène. Maïdan a été dans ce cadre un mouvement largement populaire. Les États-Unis soutenaient l’opposition ukrainienne, politiquement et en finançant, pendant des années, des programmes de soutien à la société civile, aux médias indépendants et aux institutions démocratiques. Il y avait en background des intérêts géopolitiques évidents. Après la Géorgie et les indépendances baltes, la Russie avait clairement affiché comme leitmotiv «pas plus loin»… La CIA, toujours très active et impliquée bien souvent, a-t-elle soutenu ou provoqué Maïdan? Cela est possible, mais pas certain. L’histoire des États-Unis depuis 1970 laisse penser qu’elle n’y a pas été étrangère. La Russie présente Maïdan comme un coup d’État soutenu par la CIA. Cela n’est pas une preuve. Mais il est possible, normal même, de le penser. Les responsables politiques européens et américains ont exprimé leur soutien aux manifestants et à un rapprochement avec l'Europe. Par ailleurs, les médias ukrainiens, les réseaux sociaux, les universités et associations estudiantines ainsi que les organisations de la société civile (dont certaines bénéficiaient de financements occidentaux ou de fondations internationales) ont joué un rôle non négligeable dans ce cadre. La Russie, de son côté, développait son influence sur les plans économique, médiatique et politique pour intégrer l’Ukraine dans l’Union économique eurasiatique. De Charybde en Scylla Après Maïdan, les relations entre les deux pays se sont radicalement transformées. Le gouvernement Ianoukovytch est tombé en février 2014. Un référendum fut organisé en Crimée en mars 2014, à l’issue duquel, compte-tenu du résultat, la Russie annexa la péninsule. Cette annexion est dénoncée comme illégale par un grand nombre de pays membres de l’Onu, ignorant volontairement l’histoire du rattachement de la Crimée à l’Ukraine. Au printemps 2014, des séparatistes pro-russes - soutenus par la Russie, financièrement, en armes et en conseillers - prennent le contrôle de villes dans les régions de Donetsk et Louhansk, dans le Donbass. L’Ukraine lance une opération pour reprendre les territoires occupés. La guerre sur le territoire ukrainien débute alors. Initialement il s’agissait d’une guerre civile! Les accords de Minsk (I et II) L’accord de Minsk I (visant à stopper la guerre dans le Donbass) est signé le 5 septembre 2014 par des représentants de l’Ukraine, de la Russie, de l’OSCE et des séparatistes. Le cessez-le-feu est cependant rapidement violé et les combats reprennent. L’accord de Minsk II est signé le 12 février 2015 par Petro Porochenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, et François Hollande. Il prévoyait des mesures militaires et politiques, mais leur mise en œuvre faisait l'objet de désaccords profonds. Les combats de faible intensité se sont poursuivis entre 2015 et 2022. Le processus de Minsk est resté officiellement la base diplomatique des négociations, mais il n'a jamais été pleinement appliqué. Sur cet accord, Mme Merkel et le président Hollande se sont prononcés par la suite. Leurs déclarations n’ont pas été à leur honneur. À la suite de Maïdan, l'Ukraine a signé un accord d'association avec l'Union européenne. Elle a engagé des réformes dans les domaines de la justice, de la police et de la lutte contre la corruption, avec des résultats jugés mitigés. Elle a renforcé progressivement sa coopération avec l'Organisation du traité de l'Atlantique nord sans en devenir membre. Le premier et surtout le dernier point susmentionnés sont fondamentaux et ne peuvent pas être occultés dès lors que l’on traite des responsabilités des uns et des autres dans ce triste conflit qui implique deux pays qui ont de très nombreux liens historiques entre eux et avec l’Europe, de sorte qu’il ne saurait être perçu comme les autres conflits opposant des pays rivaux depuis des lustres. L’invasion et les réactions occidentales Le 24 février 2022, la Russie envahit l'Ukraine, dans le but proclamé d’assurer la sécurité russe et de protéger les populations russophones des régions orientales. Cette agression est contraire au droit, d’autant que la Russie est membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu. Mais les Etats-Unis et les pays de l’Europe en avançant cet argument ont omis de reconnaître leurs torts, ceux manifestés par leurs différents comportements et leurs nombreuses actions fâcheuses, concernant notamment la légitimité du changement de pouvoir en 2014. Cette question fait encore l'objet de vifs débats politiques et historiques. La non-reconnaissance de ces torts apparaît comme une responsabilité, si ce n’est une culpabilité. Tout semble avoir été prémédité et voulu. Aujourd’hui encore, cela est passé sous silence par les tenants de l’éradication de la Russie (l’expression n’est pas trop forte) et le fait de le dénoncer aujourd’hui en Occident amène à être accusé d’être pro-russe. Est-ce bien de cette façon que l’on peut vanter les valeurs occidentales? Est-ce ainsi que l’on amène des peuples éclairés à comprendre les affaires du monde, en particulier européennes, et leurs enjeux ? Sans tarder, et sous l’action des «Services» officiels et des groupes d’influence opposés à la Russie, en particulier ceux de l’Union européenne, les populations occidentales ont pris fait et cause pour l’Ukraine. Il est intéressant de rappeler à cet égard qu’avant 2022, des médias et des sites d'information avaient réalisé des micros-trottoirs montrant que nombre de personnes avaient du mal à situer l'Ukraine. Il existe des enquêtes plus anciennes sur la culture géographique. Elles ont montré que dans plusieurs pays occidentaux une part non négligeable de la population avait des difficultés à situer sur une carte certains pays d'Europe de l'Est, dont l'Ukraine. Après l’invasion russe, les sondages scientifiques, quant à eux, ont porté sur l’adhésion au soutien à l’Ukraine, sur les sanctions contre la Russie, les livraisons d'armes, l'accueil des réfugiés ou encore les craintes liées au conflit. Mais ces sondages n’ont pas porté sur la géographie, ni sur les causes de cette invasion. Encore un élément de suspicion portant sur la volonté des responsables politiques occidentaux de vouloir «abattre» la Russie et cacher ce qu’étaient les véritables intentions initiales, à savoir raccrocher l’Ukraine, envers et contre tout, à l’Europe, et d’abord à l’Otan. Les États-Unis savaient, ou auraient dû le savoir, que pour les Russes cela constituait un casus belli. Déjà, après l’indépendance des États baltes (1989 – 1991), puis à l’occasion des évènements en Géorgie aboutissant à la reconnaissance, en 2008, de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie comme Etats indépendants par la Russie, ces derniers avaient manifesté leur volonté d’avoir des Etats-tampon (bumper) les protégeant de l’Occident. Les valeurs occidentales, maintes fois évoquées et rappelées mais non explicitées, ne seraient-elles fondées que sur des envies de revanche? Pour punir la Russie, ex URSS ? Cela ne constitue pas un projet d’avenir. Nombre de pays européens ont été en guerre, se sont battus, ont déploré d’innombrables morts sur plusieurs champs de bataille. Pourquoi sont-ils parvenus tant bien que mal à faire la paix ? Le credo de Boris Johnson aurait-il été «les Russes, il faut les éradiquer»? Il semble que oui. Boris Johnson a manifesté à cette occasion une haine à l’égard des Russes, et non pas uniquement de Poutine. Pourtant, un rapprochement entre la Russie et l’Europe avait été envisagé à deux périodes: après l’effondrement de l'Union soviétique, le président Eltsine avait cherché à développer des relations étroites avec les pays occidentaux et certains responsables européens et russes évoquaient la possibilité d'une intégration plus poussée, à très long terme ; puis au début des années 2000, sous Vladimir Poutine, les relations avec l'UE étaient relativement constructives et placées sous le signe de la coopération. Les discussions, lors de cette seconde période, portaient sur un partenariat stratégique, mais pas sur une entrée dans l'UE. De 1996 à 2022 la Russie était membre du Conseil de l'Europe, organisation distincte de l'Union européenne. Elle en a été exclue à la suite de l'invasion de l'Ukraine. Pourquoi entre 1996 et 2020 ne pas avoir essayé d’en faire un État associé, comme aurait pu l’être la Turquie et le Maroc? Où en serions-nous aujourd’hui, en particulier lorsque l’on entrevoit la rivalité, déjà réelle, entre la Chine et l’Occident ?

Liban-Israël: climat «positif» à la réunion de Rome

Ce mardi marque le sixième round de pourparlers directs entre délégations libanaise et israélienne, qui s’est tenu cette fois dans une capitale européenne, Rome, et non pas à Washington. Dès le premier jour, un premier succès: le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar affirme, depuis Jérusalem, qu’Israël est prêt à «aller de l'avant» dans la mise en œuvre de deux «zones pilotes» dans le sud du Liban, selon l’AFP. Or selon les termes de l’accord-cadre du 26 juin, la mise en oeuvre des zones doit commencer par un retrait israélien. Il qualifie le processus, conduit sous l'égide des Etats-Unis, de «seule voie à suivre». Toujours selon l’AFP, la délégation libanaise «a reçu comme instruction de réclamer le début immédiat du retrait des forces israéliennes de deux zones pilotes avant toute autre discussion», avait fait savoir la présidence libanaise lundi soir. Selon une source diplomatique libanaise informée de la teneur des négociations, «l'armée libanaise est prête à prendre progressivement le contrôle des localités d’où l'armée israélienne se retirerait». La réunion du 14 juillet s’est terminée vers 18h, et elle a été qualifiée de «positive» par les sources de la LBC. Cette première confirmation de résultat est importante pour les Libanais, même si beaucoup plus de détails devraient être discutés encore, et que les écueils ne manquent pas. Car ces négociations seront un test à plus d’un égard pour la partie libanaise qui a une obligation de résultats au cours de ce round, étant donné les progrès réalisés dans le précédent, en juin, et qui avait donné lieu à un accord-cadre. Le principal menu de ces discussions, donc, est la mise en place des «zones pilotes» au sud du Liban, d’où l’armée israélienne doit se retirer, pour que se déploie l’armée libanaise, sans aucune présence du Hezbollah. Or ce processus a toujours des détracteurs de taille sur la scène libanaise. Le député du Hezbollah Hussein Hajj Hassan a affirmé lundi que «cet accord-cadre n’est tripartite qu’en apparence, alors qu’il est unilatéral car israélien». L’opposition à l’accord-cadre vient aussi de son allié le chef du mouvement Amal, le président du Parlement Nabih Berry qui a fait une déclaration significative mardi. Hostile à la poursuite des négociations directes en apparence, il ouvre cependant la voie à une certaine flexibilité. «Les zones pilotes sont refusées», a lancé Berry dans un entretien avec le journal al-Joumhouria , assurant que ces zones auraient dû être bien plus élargies, «sinon le retrait prendra deux ans». Il a cependant ajouté cette phrase énigmatique: «Si je remarque le moindre succès, je suis prêt à me taire, mais je n’en vois pas.» Bien qu’elle déclare être disposée à se retirer de zones tampons, la partie israélienne poursuit néanmoins, sur le terrain, ses dynamitages dans les villages du sud: on note, mardi, que l’armée israélienne a particulièrement visé la région pressentie pour être l’une des zones pilotes, soit les deux villages du nom de Zawtar (est et ouest). Quoi qu’il en soit, les autorités libanaises montrent une constance dans la poursuite de ces négociations, malgré tous les défis. Du palais de Baabda, on suit de près les résultats, qui ne devraient être connus que demain en principe. Le président Joseph Aoun qui se trouvait ainsi que son épouse au Qatar pour présenter leurs condoléances pour la mort de l’ancien émir du pays, cheikh Hamad Al Thani, a suivi les pourparlers de Rome de près. Il prépare en outre sa visite à Washington, le 21 juillet. Le front iranien toujours enflammé Au sud du Liban, sur le terrain, le semblant de trêve, du moins du côté du Hezbollah qui paraît en avoir besoin pour reprendre des forces, persiste malgré la dégradation de la situation du côté iranien. Les frappes américaines sur l’Iran se sont poursuivies toute la nuit de lundi à mardi et durant la journée de mardi, et le blocus promis par le président américain Donald Trump entre en vigueur à 20h (selon l’horaire du Levant). Les Iraniens ont dénoncé de nouvelles frappes sur la ville de Bouchehr, où se trouve la centrale nucléaire. La tourmente au niveau du détroit d’Ormuz et la guerre qui reprend ont provoqué une nouvelle poussée des prix du pétrole, dont le baril a, à nouveau, franchi la barre des 80 dollars américains. Les négociations semblent compromises pour le moment, si l’on excepte une déclaration du président Trump, mardi, dans laquelle il a estimé qu’un accord est toujours «possible». Dans un entretien télévisé, il a cependant souligné que le mémorandum d’accord était un «test» pour les Iraniens, et que ceux-ci ont montré qu’ils n’étaient pas capables de s’y tenir. Il a assuré que la victoire sera américaine, par voie de négociations ou de guerre. Par ailleurs, selon des médias arabes, l’armée américaine déploie actuellement plus de 50000 hommes dans la région. Les Iraniens, eux, tentent de réagir, toujours par plus de frappes sur les pays de la région, épargnant, pour l’instant, Israël. Bahreïn, le Koweït, les Emirats arabes unis mais aussi la Jordanie, ont dû intercepter des missiles iraniens. Ces attaques ont été revendiquées par les gardiens de la Révolution iranienne de manière directe, ainsi que celles qui continuent de cibler des pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Autre attaque frontale venue d’Iran, celle d’un projet de loi voté par le Parlement iranien en faveur d’un péage imposé aux navires dans le détroit. Une réponse à la déclaration du président Trump la veille, qui dit vouloir faire payer la protection du passage des navires. Les détroits naturels sont, rappelons-le, des passages libres pour les navires, et seuls des services de pays limitrophes sont monnayés. Entre-temps, l’attaque par missiles balistiques d’un aéroport saoudien lundi soir, provenant de la région yéménite dominée par les rebelles houthis, alliés de l’Iran, continue de faire l’objet de déclarations, en appui au royaume. On retient surtout celles provenant du Liban, notamment du président de la République Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, qui sont de clairs signaux de solidarité avec l’Arabie saoudite contre l’axe iranien.

Les origines, chapitre 3: le temps des spectres

Dans le second chapitre de cette série de textes sur la grande Histoire et celle de mon fils, Raphaël - «Le temps de la répétition, le temps de l’accélération» -, il était question du retour du discours sur la supériorité civilisationnelle, hérité du XVIᵉ siècle, et de son adoption par les promoteurs d’une nouvelle civilisation où des technologies, telles que l’intelligence artificielle, auront plus d’importance que les humains. Mais dans sa conclusion, vaguement optimiste, le texte revenait sur le film Magellan de Lav Diaz et sur le choix du réalisateur de mettre en scène la figure de la résistance victorieuse des Philippins contre les conquistadors, à savoir Lapu-Lapu, comme s’il s’agissait d’un spectre plutôt que d’un personnage qui aurait réellement existé. Et cette force des spectres face aux dominants me fait penser au fameux texte de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié après la chute du mur de Berlin et la défaite du bloc soviétique. Loin de faire l’apologie des régimes communistes, Derrida y défendait l’idée que, malgré la défaite, l’exigence de justice portée par l’esprit de Marx continuerait à nous hanter. Si ce texte de Derrida me revient à l’esprit aujourd’hui, c’est aussi parce qu’en tant que Libanais, nous vivons un moment où nous devons faire face à deux défaites potentielles et trouver la façon d’y résister. La première concerne la venue très probable de cette civilisation de l’effacement de l’humain au profit des machines. Quant à la seconde, celle-ci est plus locale, puisqu’il s’agit de notre défaite face à une énième invasion israélienne de notre territoire. Je sais que parler de «défaite» ici peut paraître contre-intuitif au moment où l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël nous est vendu par certains comme celui qui apportera paix et prospérité. Mais, à titre personnel, au moment où Israël bombarde encore le sud du Liban, j’ai du mal à partager cet optimisme, d’autant plus que les traces d’un futur conflit entre nous, Libanais, apparaissent déjà. Comment résister face à ces deux défaites qui procèdent d’un même mouvement d’effacement: celui de l’homme à l’échelle mondiale et celui d’une partie du Liban à l’échelle locale? N’étant ni chemise rouge, ni chemise brune, et encore moins chemise jaune, la couleur du Hezbollah, je me sens orphelin de discours et de spectres prêts à être utilisés pour résister face à ces deux risques d’effacement. Et c’est pour me sentir moins orphelin que, dans les lignes qui suivent, je voudrais évoquer six spectres qui me servent de manuels de résistance face au risque d’effacement. 1 - Le spectre de Walter Benjamin: l’Ange de l’Histoire Si c’est au spectre de Walter Benjamin que je pense en premier, c’est parce que c’est en quelque sorte lui qui m’a donné la confiance nécessaire pour entreprendre la rédaction de cette série de textes. Une entreprise de retour vers l’Histoire qui ne paraissait pas évidente pour moi au moment où, sous les bombes, il semblait plus urgent de dénoncer les horreurs du présent. Mais, au milieu de mes doutes, m’est revenu à l’esprit le dernier essai de Benjamin: Thèses sur le concept d’Histoire . Un essai écrit en 1940, c’est-à-dire au cœur de la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, dont Benjamin allait être victime à cause de sa religion juive. Et, à titre personnel, je ne peux m’empêcher d’y voir un signe dans le fait que son ultime acte de résistance face à la barbarie nazie ait été de se pencher sur la notion d’Histoire. Sans rentrer dans le détail de cet essai, je me contenterai de mentionner sa fameuse description du tableau «Angelus Novus» de Paul Klee, dans laquelle Benjamin projette sa vision de l’Histoire. Une vision à rebours de la vision optimiste d’une marche continue de l’Histoire vers le progrès, puisque dans ce tableau Benjamin voit un ange tourné vers le passé, poussé inexorablement vers l’avenir par le progrès, alors qu’il voudrait s’attarder sur la catastrophe qu’il contemple et réparer ce qui a été brisé. Même s’il s’agit d’une libre interprétation du tableau, Benjamin y projette sa vision de la tâche de l’historien résistant, qui consiste à sauver de l’oubli le combat inachevé des vaincus, dont la portée est souvent effacée par l’Histoire officielle, celle des vainqueurs et des idolâtres du progrès. Et inutile de dire à quel point cette attention portée au sens du combat des vaincus a une résonance particulière au moment où notre Histoire collective est de plus en plus soumise à la sélection des algorithmes, et où, au Liban, apparaissent déjà des réécritures de l’Histoire par nos occupants. Je pense entre autres à la récente déclaration de Netanyahu dans laquelle il prétendait que des villages chrétiens libanais souhaitaient être rattachés à Israël. Mais, pour qu’une telle attention à la mémoire des vaincus soit possible, il faut déjà ne pas avoir été indifférent. 2 - Le spectre d’Antonio Gramsci: l’indifférence Je sais que c’est un poncif de le dire, mais si la question de l’indifférence me semble essentielle, c’est parce qu’à une époque comme la nôtre, dominée par la prolifération des images, personne n’est à l’abri de devenir indifférent. Je fais bien sûr référence ici à la nouvelle forme de standardisation de nos comportements qu’est devenu le scroll compulsif, où toutes les images se retrouvent placées à égalité puisqu’en une fraction de seconde on peut passer d’images de destruction du Sud-Liban à celles des vacances d’un ami, ou encore à de fausses images générées par l’IA. Et si le second spectre que je convoque est celui d’Antonio Gramsci - dont la vie a oscillé entre défaite et résistance, puisqu’une grande partie de son œuvre a été écrite en prison -, c’est justement pour ses réflexions sur la notion «d’indifférence». Une réflexion développée dans un court texte, «Je hais les indifférents», publié en 1917, c’est-à-dire peu avant qu’il ne crée le Parti communiste italien. Ici aussi, sans entrer dans un commentaire détaillé du texte, je me contenterai de mentionner l’une des idées essentielles, à savoir que, pour Gramsci, l’indifférence n’est pas un acte passif, mais bien une collaboration silencieuse aux tragédies qui se sont jouées tout au long de l’Histoire, comme la montée du fascisme à son époque. Et c’est ce constat qui lui fait dire, au début de son texte: «L’indifférence, c’est le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie», puis de conclure sur l’idée que, s’il est «vivant», c’est parce qu’il est partisan. Même si je n’irai pas jusqu’à dire que je «hais» les indifférents, puisque je me méfie des jugements définitifs sur les gens, si sa réflexion me touche particulièrement, c’est parce qu’elle me fait comprendre que, dans mon refus obstiné d’être indifférent aux folies de Netanyahu et des gourous de la tech, il y a une volonté de rester vivant. Une volonté de ne pas laisser mon esprit être colonisé par cette standardisation qui tend à mettre toutes les images sur le même plan. 3 - Le spectre de Pasolini: les Lucioles Et si le troisième spectre qui me hante est celui de Pier Paolo Pasolini, c’est non seulement parce qu’il a rendu hommage à Gramsci dans son recueil Les Cendres de Gramsci , mais c’est surtout parce qu’il a dédié une grande partie de son œuvre à dénoncer la colonisation des esprits par la standardisation imposée par la société de consommation, qui était encore naissante à son époque. Une dénonciation qu’il portera tout au long de son œuvre, jusqu’à son fameux «Article des Lucioles», publié en 1975, c’est-à-dire peu avant son assassinat. Un article où Pasolini constate la disparition progressive des lucioles dans la campagne italienne, décimées par la pollution industrielle, pour ensuite y voir la métaphore d’une humanité authentique en train de s’effacer, remplacée par les lumières artificielles de la télévision, de la consommation et du spectacle - ces mêmes lumières artificielles qui, sous une autre forme, brillent aujourd’hui à travers l’écran de nos smartphones. Et si, dans ses œuvres, Pasolini a montré tant d’affection aux marginaux et aux perdants de cette société, c’est justement parce qu’il les voyait éclairés par cette même lumière fragile, celle des lucioles que Dante situait au creux des ténèbres, par opposition à la grande lumière du Paradis. Et cette façon d’avoir poétisé les perdants, jusqu’à en faire des figures de résistance, me touche particulièrement parce qu’avec les déboires à répétition que nous connaissons en tant que Libanais, je ne peux m’empêcher de nous voir comme des lucioles errant dans les ténèbres. Sauf que Pasolini, dans son article, annonçait, d’un ton défaitiste, la probable disparition de ces lucioles. Et je ne peux donc m’empêcher de me demander comment nous, qui leur sommes semblables, pouvons-nous encore trouver la force de survivre face au risque d’effacement que font peser l’invasion israélienne ainsi que la nouvelle phase de la société du spectacle, qui essaie de nous vendre, de façon ludique, un monde où les armes seront bientôt contrôlées par des intelligences artificielles. 4 - Le spectre de Nietzsche: le Convalescent Sans nier que la pensée de Nietzsche puisse être récupérée, à juste titre, par une droite extrême, si je convoque son spectre, c’est justement parce que la question centrale de son œuvre pourrait, en reprenant les termes de ce texte, se formuler ainsi: comment continuer à affirmer la vie lorsque tout semble conduire à la défaite? Si cette question est à ce point centrale chez lui, c’est d’abord pour une raison biographique, puisque Nietzsche fut un grand malade, souvent terrassé par des migraines invalidantes et des troubles de la vue le laissant parfois presque aveugle. Mais, loin de rester une simple anecdote biographique, sa maladie a marqué son œuvre aussi bien dans la forme, l’écriture en aphorismes lui a été imposée par cela, que dans le fond. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir le nombre de références à la question de sa maladie dans des œuvres comme Humain, trop humain ou Ecce Homo , où il dit: «Il a fallu la maladie pour me ramener à la raison. » Et cette façon de faire de la maladie le point de départ d’une transformation de soi, on la retrouve aussi dans Ainsi parlait Zarathoustra , dans le fameux chapitre «Le Convalescent». Chapitre où Zarathoustra, terrassé par la pensée de l’éternel retour et l’idée que tout ce qui a été reviendra, s’effondre, malade, pendant sept jours. Mais, par la suite, il finit par se relever en homme transformé, capable de dire oui à l’existence. Et si cette figure du convalescent me parle autant, c’est parce que, parallèlement à celle des lucioles, j’ai toujours perçu le Liban comme un pays de morts-vivants. Ou, pour être plus précis, un pays où l’on passe de la vie à la mort, et de la mort à la vie, en une fraction de seconde. D’où cette image qui nous colle à la peau d’un pays où la fête peut battre son plein juste après une période de troubles. Certains appellent cela la résilience libanaise. Pour ma part, lorsque je passe moi-même des ténèbres de notre Grande Histoire à un semblant de vie normale, c’est davantage en convalescent que je me reconnais. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai une affection particulière pour la formule célèbre de Nietzsche: «Sans la musique, la vie serait une erreur». Parce que, plus d’une fois, c’est grâce à elle, et cela vaut aussi pour ma génération, que je suis parvenu à transformer la colère en affirmation de vie. 5 - Le spectre de Kurt Cobain: la musique de la colère Même si la vie de Kurt Cobain pourrait sembler contredire la figure du convalescent nietzschéen, puisqu’il s’est suicidé en 1994, si je convoque son spectre, c’est tout d’abord parce que sa lettre d’adieu peut être curieusement lue comme un manifeste contre l’effacement, puisqu’il y reprend ces fameuses paroles d’une chanson de Neil Young : « It’s better to burn out than to fade away. » Mais c’est aussi et surtout parce qu’au sortir de la guerre civile libanaise, «terminée» en 1990, la colère exprimée dans sa musique est devenue l’hymne de ma propre colère, ainsi que celle de toute une génération de jeunes Libanais. Bien sûr, la colère de Kurt Cobain n’était pas liée à la fin d’une guerre. Elle procédait plutôt de la dernière forme de nihilisme, pour reprendre un thème cher à Nietzsche, née de la victoire américaine sur le bloc soviétique. Une victoire qui avait acté la fin de toute forme d’utopie, pour imposer au monde une seule et unique valeur, très bien représentée sur la fameuse pochette de l’album Nevermind : la poursuite du dollar. Mais malgré cette différence de contexte, si des morceaux tels que Smells Like Teen Spirit ont été adoptés par ma génération, c’est parce qu’ils opéraient comme une forme de catharsis, transformant notre enfance passée sous les bombes en une énergie capable de nous remettre en mouvement. Une énergie dont nous avons à nouveau besoin aujourd’hui et qui m’a poussé, à l’époque, ainsi que plusieurs jeunes beyrouthins, à former des groupes de musique dans le style de Nirvana. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, nos concerts, organisés par un collectif appelé «Génération X», avaient lieu dans le sous-sol d’une église du centre-ville, qui portait encore les stigmates de la guerre qui venait de se terminer. Comment les rockeurs de ce collectif ont-ils convaincu le prêtre de cette église de leur céder ce sous-sol, pour que cette jeunesse puisse y crier sa colère? J’aimerais un jour faire un projet sur cette période afin d’avoir la réponse et de pouvoir renouer avec ce territoire qu’était ce temps. Parce que oui, le temps peut être un territoire. 6 - Le spectre de Frédéric II Hohenstaufen: la cour de Palerme Et plus que la notion de défaite ou de résistance, c’est une utopie que je voudrais évoquer à travers le dernier spectre. Une utopie pour le Liban en forme de territoire, à savoir la cour de Palerme au XIIIᵉ siècle, c’est-à-dire sous le règne de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen. Surnommé «la Stupeur du monde», il fut aussi qualifié d’«Antéchrist» pour avoir été excommunié à deux reprises par le pape de son époque. Et, dans le cadre de ce texte, je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine ironie qu’un souverain aussi curieux des savoirs et des cultures soit qualifié ainsi, alors que Peter Thiel, l’un des principaux promoteurs d’un avenir dominé par la technologie, qualifie d’Antéchrist toutes les personnes et institutions qui ralentissent l’avènement d’une telle civilisation. Quant à la cour de Palerme, si je la qualifie d’utopie à poursuivre pour le Liban, c’est parce que, à l’image de l’érudition de Frédéric II, elle incarnait une civilisation d’échange plutôt que d’effacement, puisque s’y côtoyaient pensée occidentale, philosophie arabe et culture grecque. Et si le Liban doit se sortir de l’épreuve que nous vivons actuellement, je ne peux que souhaiter qu’à l’avenir, ses multiples communautés puissent échanger en harmonie, comme c’était le cas à la cour de Palerme. En attendant, de mon côté, il y a d’autres territoires qui me hantent aussi. Des territoires plus personnels. Mais ce sera le sujet du prochain chapitre.

Iran-USA: vers un retour du front yéménite?

En ce lundi 13 juillet, l’actualité régionale est centrée sur le Yémen, où la fragile trêve d’avril 2022 est sérieusement malmenée à cause d’un coup de force iranien qui a réactivé le front yéménite. Ce coup d’éclat militaire doit être mis au compte de l’escalade continue dans le conflit entre Téhéran et Washington qui a décidé de rétablir le blocus qu’il avait imposé aux ports iraniens. Dans les faits, le gouvernement yéménite a mené des frappes contre des pistes de l’aéroport international de Sanaa, contrôlé par les Houthis, afin d’empêcher l’atterrissage d’un avion iranien transportant une délégation de ce groupe chiite pro-iranien. Celle-ci revenait de Téhéran, où elle avait participé aux obsèques du Guide suprême Ali Khamenei. Malgré les mises en garde répétées des autorités yéménites, qui lui avaient demandé de rentrer à bord d’un appareil de la compagnie nationale, Yemenia, la délégation a insisté pour regagner le Yémen à bord de l’avion iranien, alors que l’espace aérien du pays est fermé à l’aviation iranienne. L’appareil a quand même poursuivi son vol, en dépit des protestations du gouvernement, mais aurait atterri à Hodeïda, ville côtière de la mer Rouge, contrôlée par les Houthis à l’ouest du Yémen. Le ton est vite monté. Le ministère yéménite de la Défense a justifié les frappes par l’insistance des Houthis à rentrer à bord d’un avion iranien. Selon Sanaa, le vol iranien constitue non seulement une violation de l’espace aérien yéménite, mais traduit surtout «une nouvelle ingérence de la République islamique». Les Houthis ont immédiatement menacé de riposter, après avoir dénoncé expressément des «frappes saoudiennes», faisant planer ainsi le spectre d’une reprise des hostilités avec Ryad, pour la première fois depuis la trêve de 2022, conclue sous l’égide de l’ONU. Les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandab Dans le contexte de tension régionale qui va crescendo depuis quelque temps, l’affaire de Sanaa ne peut être interprétée que comme un nouvel épisode dans le bras-de-fer engagé entre Téhéran et Washington autour du détroit d’Ormuz principalement. Il est intervenu après une nouvelle nuit marquée par de violentes frappes américaines contre des cibles militaires et logistiques iraniennes et des contre-attaques iraniennes visant des objectifs américains, au Koweït, en Jordanie, à Bahreïn, au Qatar et même à Oman, jusque-là épargné par Téhéran qui souhaitait parvenir à un accord de coopération avec le sultanat pour la gestion d’Ormuz. Chef d’orchestre d’un réseau de groupes alliés, plus malfaisants l’un que l’autre, Téhéran, semble cette fois avoir choisi les Houthis pour qu’ils entrent en scène. En ce faisant, il permet à son principal allié dans la région, le Hezbollah, décapité et affaibli par Israël durant les deux funestes guerres dites de soutien au Hamas puis au régime des mollahs, de respirer. Il évite aussi en même temps, l’entrée en jeu d’un autre acteur régional, Israël, dont le territoire est épargné par les frappes iraniennes quand bien même il accueille des bases américaines. Une activation du front libanais aurait peut-être donné à Tel Aviv le prétexte qu’il cherche pour reprendre ses attaques contre l’Iran. Quoi qu’il en soit, toute la question est de savoir si l’affaire de Sanaa est juste un avertissement adressé à Washington, avec qui Téhéran est engagé dans une confrontation ouverte, ou s’il s’agit d’un signe indicateur d’une nouvelle phase dans cette confrontation. Sa gravité sera ainsi jugée en fonction de la suite qui lui sera donnée. Car les enjeux géostratégiques liés à une implication des Houthis dans le conflit en cours sont nombreux. Le principal se rapporte au détroit de Bab el-Mandab, les Houthis qui contrôlent le port de Hodaïda, sur ce couloir stratégique, ayant la capacité de bloquer ainsi l’accès à la mer Rouge et au canal de Suez et de perturber sensiblement le commerce international. Téhéran, qui a annoncé de nouveau lundi, la fermeture du détroit d’Ormuz, vient ainsi de déplacer le conflit vers une autre zone géographique tout aussi stratégique, au risque de compromettre sérieusement le commerce international. Dans ce jeu sournois auquel il se livre, il cherche à montrer aux Américains qu’il garde encore en main plusieurs cartes qu’il n’hésitera pas à employer pour obtenir des concessions dans le cadre de ses négociations avec Washington. Celles-ci ne sont toujours pas interrompues. Elles restent seulement suspendues, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, ayant confirmé lundi la poursuite des tractations diplomatiques avec le Qatar, le Pakistan et Oman, pour «prévenir une escalade des tensions». Selon lui, Téhéran était en contact «ces derniers jours» avec le Qatar et Oman, pourtant ciblés par les frappes iraniennes, ainsi qu’avec le Pakistan. Les événements de la nuit de dimanche à lundi, puis de la journée, lundi, montrent certes que ces efforts sont loin d’avoir été concluants. Au point d’une éventuelle rupture? Seule la suite des événements pourra le confirmer. Esmaïl Baghaï a également averti que Téhéran ne se considérerait plus lié au protocole d’accord conclu en juin avec les Américains si ces derniers ne respectaient pas leurs engagements. Une façon de répondre à Donald Trump qui avait sonné le glas du cessez-le-feu, la semaine dernière. Frappes houthis contre le sud de l’Arabie Mais si les échanges de menaces sont monnaie courante dans le cadre de pourparlers sensibles, engageant le sort de toute la région, les développements au niveau du terrain revêtent une dimension, autrement plus importante, voire dangereuse. Les Houthis n’ont pas tardé à mettre en exécution leurs menaces directes contre l’Arabie saoudite, accusée d’avoir frappé l’aéroport de Sanaa. En début de soirée, ils ont lancé des missiles balistiques contre l’aéroport d’Abha, au sud-ouest du royaume, non loin de la frontière avec le Yémen. Au moins six missiles ont ciblé les installations, selon les médias du groupe pro-iranien. Le ministère saoudien de la Défense a confirmé l’attaque, affirmant que les engins ont été interceptés. Ces frappes s’inscrivent dans la même logique que les tirs iraniens contre les pays du Golfe, menés en représailles aux attaques américaines. À travers son allié yéménite, Téhéran chercherait à entraîner Ryad dans un conflit dont il s’est pourtant distancié dès le départ. L’objectif est le même que celui poursuivi lors des frappes contre les pays du Golfe: pousser les monarchies arabes à revoir leur alliance avec les États-Unis. Un objectif que la République islamique n’a jamais cherché à dissimuler, mais qu’elle n’a pas réussi à atteindre. «Une rémunération de 20%» Washington, pour sa part, suit une stratégie largement inspirée du jeu iranien. Aux provocations iraniennes, les Américains réagissent par des contre-provocations. Le président américain, Donald Trump, a ainsi annoncé sans ambages sur Truth Social, un rétablissement du blocus naval qui avait contribué à asphyxier sensiblement l’économie du régime des mollahs, ainsi qu’un contrôle américain du détroit d’Ormuz. Tout comme Téhéran souhaite instaurer des frais de service, il a dit vouloir percevoir «une rémunération correspondant à 20% de la valeur des cargaisons» transitant par la voie maritime, pourtant soumise au droit international censé garantir une liberté de navigation sans entrave. L’Iran a réagi en assurant qu’il «ne permettra en aucune circonstance» à Washington de s’immiscer dans la gestion du détroit, qu’il veut placer sous son strict contrôle. Le président Trump a aussi annoncé qu’il adressera jeudi soir un lessage à la Nation. Selon le New York Times , il aurait notifié le Congrès de la reprise des hostilités avec l’Iran. Dans sa missive au Congrès, il a expliqué que les forces américaines ont mené des opérations militaires défensives, le 7 juillet, toujours selon le NYT . Blocus ou pas, Téhéran s’accroche à son influence régionale par l’intermédiaire de ses alliés. Selon divers analystes, les Houthis disposent de nombreux «atouts» perturbateurs, à l’origine de la réponse musclée de Sanaa. En frappant elles-mêmes l’aéroport de cette ville pour empêcher l’atterrissage d’un avion iranien, les autorités yéménites adressent un message politique direct à Téhéran: il lui est interdit d’utiliser des installations yéménites dans le contexte actuel. Car l’affaire de l’avion iranien véhicule un autre message, vite capté par les Américains et qui pourrait être à l’origine de la décision de Donald Trump de rétablir le blocus maritime. Téhéran a voulu montrer qu’il garde une liberté de mouvement et d’initiative, en dépit des frappes soutenues et que ses alliés ont toujours la possibilité de compromettre les plans de ses adversaires. Le vol iranien montre que la République a la possibilité, en cas de blocus, de bénéficier d’un couloir aérien vers ses alliés yéménites, Ce corridor lui permettrait d’acheminer du matériel et le personnel (les Pasdarans) nécessaires au cas où il déciderait de bloquer Bab el-Mandab et de réactiver le front yéménite. Il est cependant prématuré d’évoquer une véritable réactivation de ce front. Pressions occidentales Sur le front diplomatique, la pression occidentale continue de s’accentuer sur l’Iran. Londres a annoncé l’interdiction des Gardiens de la Révolution sur son territoire, tandis que le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a exclu toute levée des sanctions européennes tant que Téhéran poursuivra son programme nucléaire, son développement balistique et ses actions de déstabilisation dans la région.