


Les funérailles du président égyptien Gamal Abdel Nasser comptèrent parmi les plus imposantes cérémonies d’État de l’histoire du Moyen-Orient. L’émotion populaire y domina à un tel point qu’elle arracha l’événement à son cadre officiel. En 1970, des foules immenses accompagnèrent la dépouille de leur dirigeant jusqu’à sa dernière demeure.
En novembre 2004, ce furent trois continents, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, qui firent leurs adieux au symbole palestinien Yasser Arafat. Paris lui rendit les honneurs réservés aux souverains, Le Caire accueillit la Palestine, tandis qu’à Ramallah, toute organisation fut rapidement débordée par la foule. Les mains des Palestiniens portèrent elles-mêmes le cercueil et leurs yeux s’emplirent de larmes pour celui qui avait façonné leur identité nationale. Son départ demeurait d’autant plus douloureux qu’il était entouré des propos d’Ariel Sharon évoquant «la main du destin». La réponse du peuple palestinien fut sans équivoque: «Ne te réjouis pas. Le droit est avec nous.»
En Grande-Bretagne, le monde assista en 2022 aux plus grandioses funérailles d’État de ce siècle, celles de la reine Élisabeth II, auxquelles participèrent des centaines de chefs d’État, de gouvernement et de souverains. Cette cérémonie, d’une précision remarquable jusque dans les moindres détails, avait été préparée par la souveraine elle-même. Elle révélait toute la rationalité de l’institution monarchique à travers sa personne, sa vision de l’État, de la société et de la vie. On aurait presque eu le sentiment qu’elle avait choisi d’accompagner en pleine conscience ses propres funérailles, sereine devant l’œuvre accomplie au service de la Couronne autant que du Royaume.
Nous avons vu plusieurs millions de partisans du Guide suprême défiler derrière Ali Khamenei, versant des larmes abondantes dans une discipline rigoureuse. Autour de lui ne se trouvaient qu’une poignée de responsables étrangers invités, mais une multitude de généraux et de hauts responsables de la République islamique. La cérémonie prit ainsi l’allure d’une démonstration de loyauté, devenue le principal ressort de la force du régime après l’effondrement de sa puissance.
Pourtant, ce spectacle ne suffira pas à convaincre les dizaines de millions d’Iraniens qui l’ont observé à distance que les seules forces de sécurité, même appuyées par les fidèles du régime, sont capables d’en garantir la survie. En réalité, ce cortège funèbre semblait déjà annoncer celui du régime lui-même, un régime que plus personne n’accompagnera le jour où il tombera.
Une succession de défis
La première déclaration est venue du Guide suprême, qui a affirmé: «Nous nous vengerons, certainement et très bientôt», recourant au langage de l’obligation religieuse adressée à quiconque serait en mesure de passer à l’acte. Cette rhétorique rappelle immédiatement la fatwa prononcée jadis par le premier Guide suprême, Ruhollah Khomeini, appelant à verser le sang de l’écrivain britannique Salman Rushdie après la publication de son célèbre roman Les Versets sataniques.
La seconde déclaration est venue des Gardiens de la révolution, qui ont annoncé la «fermeture du détroit d’Ormuz jusqu’à nouvel ordre». Si le Guide suprême n’a pas désigné explicitement la cible de cette vengeance, la foule rassemblée lors des funérailles de son prédécesseur scandait, elle, des slogans appelant à la mort du président Trump et de Benjamin Netanyahu.
Entre les menaces d’assassinat et de représailles lancées par la plus haute autorité du régime, l’annonce de la fermeture du détroit et les attaques contre des navires dans les eaux territoriales omanaises, le conflit est entré dans une nouvelle phase aux dimensions inédites. La compréhension initiale entre les parties s’est effondrée, la trêve a volé en éclats et les divergences d’interprétation des dispositions générales ont laissé place à une escalade militaire, chacun agissant selon ses propres capacités.
Les critiques adressées à la rédaction de ce mémorandum ont pourtant négligé un élément essentiel: ce texte a pleinement rempli l’objectif recherché par Washington, à savoir permettre aux États-Unis de sortir de la guerre sous sa première forme. Très vite, la direction iranienne, pourtant si fière de son habileté diplomatique, a découvert que la «ruse persane» ne faisait pas le poids face aux méthodes américaines. Les évolutions concrètes restent toujours dictées par les rapports de force réels, bien davantage que par une intelligence fondée sur la roublardise ou les démonstrations de bravade politique. Il suffisait, pour Washington, de reconnaître provisoirement la souveraineté de l’Iran sur le détroit, mais uniquement dans les limites des eaux territoriales reconnues par le droit international.
Dans le même temps, la coordination engagée avec le Sultanat d’Oman a permis à la marine américaine de contourner les mesures iraniennes en empruntant la voie maritime méridionale longeant les côtes omanaises. Téhéran a ainsi perdu sa dernière carte maîtresse, tout en se privant d’un médiateur qui s’était montré, jusque-là, coopératif et même particulièrement conciliant, y compris dans ses propres eaux territoriales.
C’est précisément ce tournant qui a fait vaciller les dirigeants iraniens. Après avoir misé sur la «carte du détroit» comme substitut à la «carte nucléaire», ils étaient convaincus d’avoir réussi à détourner les négociations de leur objectif initial, à savoir le changement du comportement du régime, vers une querelle portant uniquement sur l’ouverture ou la fermeture du détroit d’Ormuz.
Ainsi, la Maison-Blanche est parvenue à redistribuer ses cartes, aussi bien sur la scène politique intérieure américaine qu’au sein de l’OTAN, à la faveur des conclusions du sommet d’Ankara.
Avant même que ne s’achève la procession funéraire du Guide suprême, les responsables militaires iraniens ont découvert que les résultats étaient très loin des espérances qu’ils avaient nourries. Quant aux victoires qu’ils avaient promises à leur opinion publique, elles se sont dissipées plus vite qu’un bâton d’encens ne se consume.
Si l’euphorie née de ce qu’ils présentaient comme une victoire diplomatique, après l’annonce du mémorandum, s’est finalement évaporée au large des côtes méridionales d’Oman, le rassemblement de millions de partisans scandant des slogans de mort et de vengeance demeure incapable de se traduire en véritable rapport de force, même s’il contribue à relever le moral d’un peuple opprimé dirigé par un pouvoir qui ne se soucie guère du coût humain.
La direction iranienne s’est ainsi heurtée à l’alternative américano-omanaise, qui garantit le maintien permanent de l’ouverture du détroit d’Ormuz conformément au droit international. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la nouvelle poussée de radicalisation et de démesure, illustrée par les attaques contre les navires de passage, contre plusieurs pays du Golfe arabe ainsi que contre le Royaume hachémite de Jordanie.
Un élément, toutefois, mérite d’être relevé: l’Iran s’est montré extrêmement soucieux d’éviter tout bombardement direct contre Israël. De même, un affrontement ouvert avec la marine américaine demeure, en l’état, totalement exclu.
Cette attitude traduit un calcul relativement simple. Aux yeux de Téhéran, les attaques visant les navires marchands ou les États arabes ne provoquent pas de réaction majeure à Washington. Au contraire, elles conduisent ces pays à acquérir davantage de systèmes américains de défense aérienne. Par ailleurs, les États arabes, sous l’impulsion de Riyad, n’ont aucune intention de se laisser entraîner par les Gardiens de la révolution dans une guerre dont Téhéran choisirait le lieu et le moment. Ils disposent d’une stratégie de défense élaborée depuis une position de force et exercent aujourd’hui un rôle politique actif à l’échelle régionale comme internationale.
Si la médiation constitue l’une des manifestations de cette stratégie, elle s’inscrit dans une vision politique de long terme. Celle-ci a d’ailleurs été renforcée depuis qu’Oman s’est éloigné de sa posture antérieure, tandis que la médiation qatarie s’est progressivement réduite à sa seule dimension financière, Doha continuant de détenir d’importants avoirs iraniens gelés en raison des sanctions.
Parallèlement, Islamabad, Riyad, Le Caire et Ankara poursuivent leurs échanges avec la présidence iranienne et le ministère des Affaires étrangères afin de préserver les canaux de médiation. Chaque jour, ces quatre capitales réaffirment leur opposition à la guerre et leur volonté d’en éteindre l’incendie, dans le respect du droit international, notamment en ce qui concerne la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément sur ce terrain que les Gardiens de la révolution essuient leur véritable défaite.
Nous sommes désormais entrés dans une phase d’usure multiforme. Jour après jour, les nouveaux dirigeants iraniens fournissent à la Maison-Blanche tout ce dont elle a besoin pour prolonger cette guerre d’usure jusqu’à la fin de l’année. Une telle évolution permet au président américain de mettre cette dynamique au service de ses échéances politiques intérieures, tout en la valorisant également sur le plan international. Elle intervient, en outre, dans un contexte marqué par un certain apaisement des clivages partisans aux États-Unis, sans que cela signifie pour autant que le consensus ou l’harmonie règnent au sein de la puissance qui continue de gérer une large part des grands dossiers de la planète.
Une décision souveraine
Pour la première fois, l’État libanais contribue véritablement à façonner son propre avenir en développant une lecture lucide et réaliste des conflits internationaux, en particulier de l’affrontement en cours avec la République islamique d’Iran.
Cette confrontation a notamment entraîné le retour de l’occupation israélienne au Liban-Sud, ainsi que la poursuite des violations de l’espace aérien libanais. Pour la première fois également, le Hezbollah s’est engagé contre Israël dans une guerre de soutien à Gaza et d’appui à l’Iran après la mort d’Ali Khamenei, alors même qu’il se trouvait désormais en dehors de l’équation «Armée, peuple et résistance», à la suite de la mise en œuvre du principe du monopole des armes entre les mains de l’État et de ses seules institutions légitimes.
On peut donc affirmer que, sans cette décision consacrant le monopole de la force publique, l’État n’aurait jamais été en mesure d’engager des négociations ayant abouti au mémorandum, un texte qui exige désormais un accompagnement politique et une gestion de dossiers complexes, à la hauteur de l’expérience reconnue de la diplomatie libanaise dans les relations arabes et internationales.
Les principaux détracteurs de cette initiative audacieuse sont, pour la plupart, les mêmes qui s’opposaient déjà au principe du monopole des armes au profit de l’État. Ils expriment également de profondes réserves à l’égard de l’accord de Taëf et de l’équilibre politique et régional qu’il a instauré. Dès lors, il est impossible d’isoler les critiques visant les négociations libano-israéliennes de cette opposition de principe à ces deux choix fondateurs, même lorsque certains prétendent reconnaître verbalement l’accord de Taëf tout en adoptant, dans les faits, une attitude qui le contredit sur plusieurs points.
Il s’agit, en réalité, de l’affrontement entre un passé encore lourd de politiques ayant traité le Liban comme une simple arène d’investissement géopolitique plutôt que comme une patrie à construire et à défendre, et une nouvelle approche qui bénéficie d’un soutien particulier de la communauté internationale et du monde arabe. Cette attention reflète la compréhension du poids des ingérences extérieures qui dépassent les capacités de l’État libanais et le confrontent à des défis face à Israël dont il n’est pas responsable.
C’est précisément ce qu’ont traduit plusieurs résolutions successives des Nations unies, au premier rang desquelles la résolution 425, qui a définitivement consacré la souveraineté du Liban sur ses frontières méridionales. Cette résolution a permis de clore une séquence historique ouverte après la guerre de Juin 1967 et ses conséquences, notamment l’essor de la lutte armée palestinienne depuis le territoire libanais. C’est également en vertu de cette résolution que l’armée israélienne s’est retirée du Liban-Sud en mai 2000, ouvrant à l’État libanais la possibilité d’entamer son lent processus de reconstruction après les guerres successives.
Les négociations actuelles, qui s’appuient sur l’ensemble des résolutions internationales favorables au Liban, notamment la résolution 1701, s’inscrivent pleinement dans une dynamique internationale et arabe fondamentalement favorable à la souveraineté libanaise. Celle-ci repose sur des fondements clairement établis: la Constitution, le Pacte national, l’accord de Taëf, le discours d’investiture du président de la République et la déclaration ministérielle.
C’est ce socle qui permet aujourd’hui au Liban de tirer parti de la légitimité internationale et arabe afin de réduire, par la voie politique, l’écart du rapport de force avec Israël. Or cet écart ne peut être comblé qu’au moyen d’un dialogue avec l’administration américaine, principal garant de l’État hébreu. Tous ceux qui s’emploient à déprécier l’action politique menée aujourd’hui par le Liban pour parvenir à des arrangements protégeant le pays et ouvrant une issue à sa crise profonde cherchent, en réalité, à faire revenir l’État en arrière afin de préserver des intérêts particuliers étrangers au destin du Liban comme patrie et comme État.
À la lumière de cette nouvelle guerre d’usure entre Washington et Téhéran, il devient plus essentiel que jamais de préserver le Liban des répercussions du détroit d’Ormuz. Car l’Iran continue d’investir partout où il le peut encore. Plus il perd ses cartes, plus il cherche à reprendre le contrôle de la décision nationale libanaise.