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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Septième nuit d’attaques US contre les positions iraniennes

Bahreïn, le Koweït et le Qatar ou encore la Jordanie ont essuyé vendredi de nouvelles attaques iraniennes, en représailles aux bombardements américains menés sur le territoire iranien. Pour le sixième jour consécutif, les pays du Golfe alliés de Washington paient directement le prix de cette escalade militaire. Les dégâts infligés de part et d'autre à des infrastructures civiles témoignent d'une nouvelle intensification du conflit. Tard dans la soirée de vendredi, le Commandement central (Centcom) a indiqué que l’armée US a lancé, pour la septième nuit consécutive, une nouvelle série de frappes contre les positions et les infrastructures militaires iraniennes. De fait, les médias officiels de la République islamique ont fait état peu avant minuit de fortes explosions dans plusieurs secteurs du sud de l’Iran, notamment à Bandar Abbas. Les voies de communication sont plus particulièrement visées depuis 48 heures par l’armée américaine. Entre-temps, Téhéran poursuit son escalade verbale. Mohsen Rezaï, conseiller militaire du guide suprême iranien, a menacé vendredi que l'Iran va entrer dans "une phase d'offensive totale" si les frappes américaines se poursuivent au-delà de "deux-trois jours". "L"Iran ne se contentera plus de riposter, et aucune frontière ne sera à l'abri", a-t-il aussi déclaré. Restrictions sur le réseau électrique Les autorités iraniennes ont fait état de dommages au réseau électrique dans le sud du pays. Elles ont également signalé des bombardements ayant visé des ponts, un port, un aéroport, des infrastructures de télécommunications ainsi qu'une gare. Dans un communiqué, le ministère concerné a exhorté les habitants à éteindre les climatiseurs pendant les heures de pointe "afin de contribuer à garantir un approvisionnement stable en électricité dans les provinces du sud, qui sont actuellement confrontées à une chaleur extrême et à des attaques contre les installations d'alimentation électrique". Au Koweït, une centrale électrique et une usine de dessalement d'eau ont été touchées par une attaque iranienne, selon les autorités de l'émirat, qui ont également appelé les habitants "à rationaliser leur consommation d'électricité durant cette phase exceptionnelle", alors que les températures atteignent 48 °C. Frappes iraniennes tous azimuts Les forces armées du Koweït, de la Jordanie, de Bahreïn et du Qatar, tous proches alliés des États-Unis, ont annoncé avoir fait face à des attaques aériennes à l'aube de vendredi. Au Koweït, l'armée a fait état de plusieurs blessés. Au Qatar, médiateur dans le conflit, un enfant a été blessé par des débris. Les Gardiens de la Révolution ont affirmé y avoir visé la base américaine d'Al-Udeid, assurant avoir détruit des systèmes radar et des avions militaires afin de "punir l'agresseur". Le président américain Donald Trump avait menacé cette semaine de frapper les ponts et les centrales électriques de l'Iran si ses dirigeants refusaient de revenir à la table des négociations. Les Gardiens de la Révolution, l'armée idéologique de la République islamique, ont prévenu que les frappes "se poursuivront jusqu'au retour du calme sur la côte sud et dans le détroit d'Ormuz". Trump «ouvert aux pourparlers» Donald Trump "reste toujours ouvert à la diplomatie dans le même temps", a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt. Selon elle, les Iraniens "ont fait savoir au président qu'ils veulent toujours conclure un accord. Nous leur parlons, mais, encore une fois, le président ne va pas les laisser tirer sur des navires dans le détroit sans conséquences". Dans le détroit d'Ormuz, par lequel transitait avant la guerre près d'un cinquième des exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel liquéfié, le trafic maritime continue de se raréfier. Oléoduc irako-syrien A Washington, la visite du Premier ministre irakien Ali al-Zaidi a porté ses premiers fruits. Les Etats-Unis se sont félicités vendredi d'un accord entre l'Irak et la Syrie visant à remettre en état l'oléoduc reliant les deux pays, fermé depuis des décennies, facilitant à terme le transport de pétrole en pleine reprise des hostilités entre l'Iran et Washington. L'oléoduc doit permettre de relier la production pétrolière irakienne aux marchés d'exportation méditerranéens et au-delà. Une vraie aubaine alors que les cours du brut ont flambé lors de la fermeture totale du détroit d’Ormuz. Le prix du baril de pétrole poursuit sa hausse, mais reste, à environ 87 dollars, loin du pic de 126 dollars atteint au plus fort du conflit. Les Etats-Unis ont indiqué qu'ils dirigent un consortium international pour mettre en œuvre les aspects techniques et financiers de ce projet qui, une fois remis en état, aura "une capacité de transport initiale de 2 millions de barils de pétrole brut par jour". S'exprimant la semaine dernière à Damas, en marge d'une visite du président français Emmanuel Macron, le patron de TotalEnergies Patrick Pouyanné avait estimé que la Syrie peut devenir un "pays de transit important pour le pétrole qui vient d'Irak vers la Méditerranée", et offrir des "routes alternatives" au détroit d'Ormuz. Au Liban-Sud En ce qui concerne le front libanais, une source diplomatique libanaise, citée par la chaîne arabophone Al-Hadath, a indiqué vendredi que l’armée israélienne devrait entamer ce week-end son repli des zones-pilotes appelées à être prises en charge par l’armée libanaise, conformément à l’accord-cadre signé par le Liban et Israël le 26 juin dernier. Au niveau des opérations militaires, les forces israéliennes présentes au Sud ont poursuivi la destruction des infrastructures militaires souterraines construites par le Hezbollah durant des décennies. Parallèlement, des raids aériens ciblés ont été menés par l’armée israélienne dans plus d’un secteur de la région méridionale du pays.

«L’amour de la patrie», le testament spirituel du patriarche Howayek (2/4)

Dans la grande tradition maronite, le patriarche Howayek a adressé à sa communauté, tout au long de son patriarcat, des «messages» annuels. Le plus célèbre d’entre eux est, à juste titre, celui qu’il lui a adressé en 1930, sous le titre «L’amour de la patrie». Ce texte est son testament spirituel. Au crépuscule de sa vie – il meurt à 88 ans –, il y révèle notamment son obsession pastorale pour le Liban qu’il a aidé à naître, et dont l’absence de civisme au sein des classes dirigeantes semble avoir pris des proportions alarmantes. Le livret est une leçon de civisme passionnée, qui s’ouvre sur l’amour de la patrie et s’achève sur d’infinies et précautionneuses recommandations sur la justice distributive, élément essentiel de la justice sociale chère à Léon XIII. Puisant dans l’étymologie latine du mot patrie, le patriarche écrit: «Les Occidentaux ont raison de choisir le terme Patria dérivé de Père pour exprimer ce que nous appelons en notre langue al-Watan , comme si l’amour de l’homme pour sa patrie, était le même que son amour naturel pour ses parents.» Dans la droite tradition de saint Thomas d’Aquin, le patriarche Howayek souligne que, tout comme l’on doit honneur à ses parents, on doit piété et dévotion à sa patrie. Mais à la lecture du message, il saute aux yeux que la plaidoirie passionnée du patriarche Howayek reflète les douleurs de l’enfantement d’une nation, dans l’esprit d’un homme soucieux de corriger les défauts de sa phase infantile et de la conduire au plein sens du service public. Quel besoin avait le patriarche Howayek d’adresser aux maronites une exhortation en ce sens, dix ans seulement après la naissance du Grand Liban? Il n’est pas difficile de le deviner. C’est que, dans une nation en devenir, dans une nation qui sortait de sa préhistoire et entamait ses premiers pas dans l’histoire, cet amour avait besoin d’être compris, intériorisé et mûri. Des considérations élémentaires sur l’amour de la patrie, le patriarche va développer une longue et obsessionnelle leçon de civisme. «De toute évidence, les responsables ne répondent pas à son désir de citoyenneté», confirme Sr Marie-Antoinette Saadé, supérieure de la Congrégation de sœurs maronites de la Sainte Famille. «La considération de la situation actuelle, des divisions et des misères, accable l’âme d’abattement. Il arrive souvent que nous parlions de désespoir au sujet des réformes à faire, ce qui engendre l’indifférence: disposition opposée à la vertu de l’amour patriotique. Cette vertu implique le vrai désir de voir notre patrie plus glorieuse, plus civilisée et plus attachée à Dieu», écrit le patriarche. Une patrie «plus civilisée» «Plus civilisée». Le mot est lâché. Le patriarche Howayek va insister dans son message sur la nécessité de développer au sein de l’élite libanaise le sens de l’intérêt général. Il exhorte ceux qui aspirent à la fonction publique à ne pas accepter des charges incompatibles avec leurs compétences réelles. Comme dans un miroir, ses exhortations reflètent les effrayantes déformations et les travers de la société politique et économique de l’époque des commencements. Candice Raymond: «Mission et identité» Pourquoi tant d’anarchie? La réponse à cette question repose en partie dans une étude remontant à 2013 Vie, mort et résurrection de l’histoire du Liban ou les vicissitudes du phénix de l’historienne Candice Raymond (IFPO). Cette dernière écrit: «Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque la question territoriale se posa, les partisans de la création d’un État libanais développèrent un argumentaire à la fois économique et historique pour obtenir l’adjonction au Mont-Liban, qui jouissait depuis 1861 d’un statut de sanjak autonome, de divers territoires périphériques (Tripoli et le Akkar au Nord, la plaine de la Békaa à l’est, Saïda et le Jabal Amel au Sud) et surtout de Beyrouth, dont ils désiraient faire la capitale du nouvel État. À la rhétorique de la lutte perpétuelle contre l’oppression vint alors se substituer une téléologie du pouvoir d’État qui distingue historiographie communautaire maronite et historiographie libaniste maronite. Ce dernier inverse en effet le rapport unissant la communauté maronite au territoire libanais. Ce n’est plus la communauté qui, par son combat pour la liberté, attribue son identité particulière au territoire qu’elle occupe, mais ce territoire qui, du fait de ses spécificités morphologiques et géographiques, impose une mission et une identité à ses occupants. Le parallélisme géographique du littoral marin et de la montagne libanaise trouve en effet son pendant dans une double fonctionnalité du territoire: celle du Liban de l’échange, entre la mer et le continent, entre l’Orient et l’Occident, et celle du Liban-refuge, sanctuaire de la liberté et de l’indépendance. L’État plonge dès lors ses racines dans les expériences politiques qui ont réalisé l’unité entre ces deux missions, tandis que la nation y fonde son identité spécifique.» Ces lignes sont capitales. L’histoire du Liban est un point faible de notre éducation nationale. Les Libanais de 1920, au même titre que ceux de 2026, n’ont pas tout à fait pris conscience de «l’inversion» signalée par Candice Raymond. Le message du patriarche Howayek visait, à n’en pas douter, à faire le lien entre ce basculement et la nécessité d’un nouveau système de valeurs, entre le passage d’une responsabilité pour soi, à une responsabilité pour soi et pour autrui; ou encore, plus philosophiquement, au passage de la préhistoire du Liban à son entrée dans l’histoire. Ce passage est celui du «Liban-message» de Jean-Paul II au «Liban-mission», pour développer une image que tous les Libanais comprennent aujourd’hui. Le Grand Liban était en réalité un véritable «envoi en mission», et non pas «une foire à profit», une «foire d’empoigne» comme beaucoup de Libanais d’alors semblent l’avoir malheureusement vécu. Lire aussi: Le patriarche Howayek, prophète du vivre ensemble (1/4)

Trump et le pari irakien…
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Donald Trump aura-t-il davantage de succès avec l’Irak qu’avec l’Iran? La question se pose naturellement après l’accueil particulièrement chaleureux réservé par le président américain au Premier ministre irakien Ali al-Zaidi à Washington. Trump n’a ménagé aucun éloge à l’égard d’Al-Zaidi, faisant abstraction du fait que celui-ci dirigeait encore, il y a peu, une banque placée sous sanctions américaines pour blanchiment d’argent au profit des Corps des gardiens de la révolution islamique. Le président américain a reçu le chef du gouvernement irakien à la Maison-Blanche alors que des affrontements intermittents opposent de nouveau les États-Unis et l’Iran, avec une attention particulière portée au détroit d’Ormuz. Donald Trump a découvert, tardivement, que le mémorandum d’entente signé avec le président iranien Massoud Pezechkian ne signifiait, en réalité, pas grand-chose. Un fossé considérable continue de séparer Washington de Téhéran. Chacun campe sur sa propre lecture de cet accord, négocié côté américain par le vice-président J. D. Vance, accompagné des émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner. La reprise des affrontements entre Washington et Téhéran n’est finalement que l’expression de la profonde déception de Trump face aux résultats du processus d’Islamabad et de l’échec du rôle de médiation assumé par le Pakistan. Ali al-Zaidi est parvenu à se réhabiliter politiquement et à accéder au poste de Premier ministre, la fonction la plus importante d’Irak, après le veto opposé par le président américain à Nouri al-Maliki, ancien chef du gouvernement et principale figure chiite de ce que l’on appelle le «Cadre de coordination». Jusqu’à présent, Ali al-Zaidi a fait preuve d’un réel sérieux à travers la campagne de lutte contre la corruption menée par son gouvernement. Cette campagne reste toutefois incomplète, car elle n’a pas encore atteint les véritables têtes du système, celles qui sont à l’origine de la corruption depuis 2003, année où les États-Unis ont renversé le régime de Saddam Hussein, avec tous ses travers, avant de livrer ce pays stratégique à la République islamique d’Iran. Ce que l’on attend aujourd’hui de l’Irak, sous le gouvernement d’Ali al-Zaidi, c’est qu’il dissocie enfin sa trajectoire de celle de l’Iran. Or rien ne laisse penser qu’un tel objectif soit réalisable, pour une raison simple : les Gardiens de la révolution continuent de contrôler les principaux leviers du pouvoir. La preuve la plus évidente en est le maintien des Forces de mobilisation populaire ( al-Hachd al-Chaabi ), qui rassemblent plusieurs milices confessionnelles fidèles à Téhéran et constituent encore l’un des principaux centres de gravité de la vie politique irakienne. Ces forces ont notamment assuré une mission sécuritaire lors des funérailles du «Guide suprême» Ali Khamenei à Kerbala et Nadjaf, en présence de personnalités influentes telles que Nouri al-Maliki, Hadi al-Ameri et Qais al-Khazali. Plus révélateur encore, le jour des funérailles de Khamenei a été décrété jour férié officiel en Irak. Tôt ou tard, l’Irak devra affronter l’échéance qui l’attend. Il ne s’agit pas seulement de poursuivre une campagne contre la corruption dont on peine à imaginer qu’elle puisse aller beaucoup plus loin qu’aujourd’hui. La véritable question est celle des armes détenues par les différentes factions du Hachd al-Chaabi ainsi que par d’autres milices irakiennes également liées aux Gardiens de la révolution iraniens. Contrairement à ce que semble croire le président Trump, ni Ali al-Zaidi ni aucun autre dirigeant irakien ne pourront aisément se défaire de l’emprise iranienne, tant que Téhéran continuera de détenir les véritables clés du pouvoir à Bagdad. Comment Ali al-Zaidi explique-t-il le lancement de drones depuis le territoire irakien en direction du Koweït? Comment justifie-t-il la poursuite des attaques contre le consulat koweïtien à Bassora, alors que la République islamique continue de s’en prendre aux États du Golfe arabe ainsi qu’à la Jordanie, au prétexte qu’il s’agirait d’une riposte aux frappes américaines? La saisie, par les autorités syriennes à la frontière irakienne, d’une importante cargaison d’armes, comprenant notamment cent cinquante drones et des missiles, en route vers Banias, où se trouve une raffinerie de pétrole, est également révélatrice. Ces armes étaient destinées au Hezbollah, qualifié de «terroriste» par les autorités syriennes. Qui les a soigneusement préparées en Irak avant de les acheminer vers le Hezbollah et le Liban via la Syrie? Suffit-il de constituer une commission d’enquête irakienne pour faire disparaître les sympathies dont bénéficie encore le Hezbollah en Irak? Il ne fait aucun doute que la décision du gouvernement irakien d’inscrire le Hezbollah libanais sur la liste des organisations terroristes constitue une étape d’une importance majeure. Reste cependant une réalité essentielle: jusqu’à présent, le gouvernement d’Ali al-Zaidi demeure incapable d’opérer une rupture totale avec le Hezbollah, lequel est parvenu à infiltrer plus d’une milice irakienne qui lui demeure acquise. Mais qui sait? Peut-être le gouvernement irakien cherche-t-il, à travers sa position à l’égard du Hezbollah libanais, à jeter de la poudre aux yeux plutôt qu’à s’attaquer réellement au problème du «Hezbollah irakien». Donald Trump a longuement insisté sur l’importance du pétrole irakien et sur ce qu’il représente pour les entreprises américaines. On peut toutefois craindre que le pari irakien ne connaisse pas un sort meilleur que celui qu’il a fait sur l’Iran et sur le mémorandum d’entente auquel une partie de son administration est parvenue avec la République islamique. Une telle interrogation continuera de planer tant qu’un changement majeur ne se produira pas en Iran. Ce changement peut advenir… ou ne jamais advenir. D’ici là, l’ensemble de la région, Irak compris, demeurera en quelque sorte l’otage de cette évolution, qu’Ali al-Zaidi soit au pouvoir… ou non.

La région évolue sur un véritable volcan

La tension ne fait que croître dans la région, celle-ci ressemblant de plus en plus à un volcan qui risque à tout moment de se réveiller. L’Iran a haussé encore plus le ton jeudi et a de nouveau brandi la carte des Houthis face aux mises en garde américaines. Parallèlement, au Liban, le Hezbollah a franchi un nouveau pas dans sa rébellion contre les institutions étatiques, en se déchaînant, par la voix de certains de ses députés, contre le président de la République pour contester la mise en vigueur du retrait israélien partiel des zones pilotes au sud du pays et le projet de désarmement du groupe. Quelques heures avant le discours très attendu du président américain, Donald Trump, à 1 h GMT, dans la nuit de jeudi à vendredi (4h, heure de Beyrouth), Téhéran a annoncé que son armée ciblerait des infrastructures à travers la région si le chef de la Maison Blanche mettait à exécution ses menaces d'attaquer des infrastructures civiles iraniennes. C’est le porte-parole du haut commandement militaire iranien, cité par Reuters, qui a lancé cet avertissement, affirmant que Téhéran «n'autoriserait aucune ingérence américaine dans le détroit d'Ormuz». Cette question, a-t-il dit, représente «une ligne rouge» pour la République islamique dont les ports sont de nouveau soumis à un blocus naval américain depuis qu’elle a fermé cette voie maritime stratégique. Toujours selon Reuters, qui cite trois sources, l’Iran aurait demandé au mouvement yéménite des Houthis de se tenir prêt à «fermer la route pétrolière de la mer Rouge via Bab el-Mandeb si les États-Unis frappaient les infrastructures énergétiques iraniennes», faisant peser ainsi une nouvelle menace importante sur l'approvisionnement énergétique mondial. L'idée aurait été discutée au sein de la direction de la République islamique, et le message aurait été transmis aux alliés houthis de l'Iran, selon deux sources iraniennes haut placées et une source régionale au fait du dossier, qui, précise Reuters, ont parlé sous couvert d'anonymat. L’Iran semble vouloir anticiper le discours de Donald Trump et miser sur un élargissement du conflit qui l’oppose aux États-Unis, en cas de frappes «ennemies». Ainsi, la République islamique, passée maître dans l’art des guerres par procuration, s’est de nouveau servie jeudi de la carte des Houthis. Le chef de ce groupe du Yémen, Abdel-Malik al-Houthi, s’en est pris violemment à l’Arabie saoudite, dans un message audiovisuel, menaçant de frapper Riyad, au cas où le royaume attaquerait «de nouveau» des objectifs houthis. Il a dénoncé «une attaque injustifiée» saoudienne contre l’aéroport de Sanaa, sachant que c’est son groupe qui avait été le premier à lancer des missiles contre un aéroport au sud de l’Arabie saoudite, lundi soir, s’attirant une riposte saoudienne musclée. Le discours du président Trump devrait constituer un tournant dans l'évolution du conflit, selon diverses médias internationaux qui rappellent que le dernier en date, le 1er avril, avait été ponctué d’annonces «fracassantes». Le locataire de la Maison Blanche l’a présenté comme étant «une très grande annonce». Il doit notamment aborder des questions en rapport avec les élections américaines prévues en novembre, ainsi que les pourparlers avec l’Iran, qui sont aujourd’hui au point mort. Le médiateur pakistanais qui multipliait les navettes pour rapprocher les points de vue, semble aujourd’hui au chômage. Jeudi, Islamabad s’est contenté d’appeler Washington et Téhéran à revenir à la table des négociations. Cet appel, lancé par le porte-parole du ministère pakistanais des Affaires étrangères, reflète surtout l'incapacité actuelle de la médiation d’Islamabad à enrayer l'escalade. Sur le terrain, la confrontation se poursuit suivant le même schéma: Le Centcom lance des attaques par séries, surtout la nuit, contre des installations iraniennes. La République islamique riposte en frappant des objectifs américains dans les pays de la région, notamment en Jordanie, à Bahreïn et au Koweit. Des frappes américaines ont été menée jeudi en début de soirée contre des sites autour de Bandar Abbas, sur le détroit d’Ormuz. Des armes pour le Hezbollah au Liban Parallèlement, la tension monte également au Liban, où l'armée libanaise et Israël s’apprêtent à mettre en œuvre le mécanisme prévoyant un retrait israélien partiel de zones pilotes dans le sud du pays. Une démarche à laquelle le Hezbollah reste farouchement opposé, puisqu’il continue à rejeter l’accord-cadre conclu entre Beyrouth et Tel-Aviv et à contester violemment le principe de négociations directes entre les deux capitales qui partagent un même objectif: réduire la capacité de nuisance du groupe pro-iranien et imposer le monopole des armes au Liban. Mais cette perspective intervient dans un climat particulièrement tendu. Le Hezb refuse toujours de rendre ses armes, comme l’a réaffirmé jeudi, un de ses députés, Hassan Fadlallah, alors que le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, rappelait son homologue américain, Pete Hegseth, que Tel-Aviv entendait maintenir durablement ses troupes dans les «zones de sécurité» établies au Liban, en Syrie et dans la bande de Gaza afin de protéger ses frontières. L’annonce par le ministère syrien de l'Intérieur qui a fait état de l’interception, à la frontière syro-irakienne, d’un camion transportant des armes sophistiquées et des roquettes destinées au Hezbollah, est cependant venue soutenir l'argument avancé par Israël pour justifier le maintien de ses forces au Liban. Cette nouvelle saisie, loin d'être un cas isolé, selon Damas, renforce les accusations selon lesquelles l'Iran poursuit le réarmement de son principal bras militaire dans la région, malgré la pression internationale. Elle intervient alors que Donald Trump avait de nouveau évoqué la possibilité de confier à la Syrie un rôle accru dans la lutte contre le Hezbollah, lequel a démenti «mener des activités quelconques en Syrie», dans un communiqué succinct, formulé en termes très vagues. Le texte a été publié après l’annonce de la saisie des armes, mais elle ne fait pas mention de celle-ci. Il se contente de faire état «d’informations montées de toutes pièces pour nuire (au groupe) et servir les intérêts américano-israéliens». Les députés hezbollahis, entre-temps, se sont déchaînés contre le président Joseph Aoun et l’accord-cadre libano-israélien, «que Tel-Aviv ne réussira pas à imposer à ceux qui s'y opposent». Hassan Fadlallah a vivement critiqué la décision des autorités libanaises de désarmer le groupe auquel il appartient, «alors que les armes dont il dispose inquiètent Israël». Pendant ce temps, l’armée libanaise a commencé à renforcer sa présence au sud du pays, en patrouillant dans une dizaine de villages, dont Bint Jbeil où l’armée israélienne était entrée. Sur le terrain, Tel-Aviv poursuit ses opérations militaires limitées: un raid israélien a ainsi fait deux morts à Nabatiyé el-Faouka dans la journée, tandis que des bombardements et des dynamitages d’habitations étaient signalés par intermittence.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (12)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les onze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’application gravement incomplète de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU en 2006. Dès le premier retrait israélien de mai 2000, le président de la République libanaise Émile Lahoud (1998-2007) et le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah scellèrent un accord conceptuel majeur: l’État légitimise le Hezbollah et, en contrepartie, le mouvement s’engageait à respecter formellement les institutions nationales et à s’abstenir d’utiliser ses armes dans les luttes politiques internes. Il s’avéra plus tard que non seulement cette promesse était volatile puisqu’elle s’est effondrée le 7 mai 2008 quand le Hezbollah a occupé Beyrouth par la force des armes, mais ces armes pesaient de tout leur poids dans la décision nationale. Militairement, l’entente Lahoud-Nasrallah s’était traduite par une coordination significative entre le parti pro-iranien et les sommets hiérarchiques de l’appareil sécuritaire libanais, où des hommes de confiance à Lahoud et d’autres ayant l’aval du Hezbollah et/ou de son allié le mouvement Amal, occupaient les postes clés. Contrôle de l’armée Après l’invasion syrienne du 13 octobre 1990 et l’occupation du palais présidentiel et du ministère de la Défense libanais par les forces du régime Assad, l’armée libanaise avait fait l’objet d’une purge méthodique et d’une répression menée par l’appareil sécuritaire libano-syrien, visant à briser toute velléité de résistance à l’occupation syrienne au sein de l’institution militaire. Déjà le jour de l’invasion, plus d’une centaine de soldats libanais furent sommairement exécutés, des dizaines d’autres humiliés et capturés, et une vingtaine d’officiers supérieurs transférés vers les prisons syriennes. Les années suivantes (1991-1992) furent marquées par une restructuration forcée de l’armée: les officiers et sous-officiers suspectés d’hostilité envers Damas ou de fidélité à l’opposition souverainiste furent traqués, interpelés aux services de renseignements libanais et syriens, terrorisés, mis à la retraite d’office, ou traduits devant le Tribunal militaire sous le chef d’accusation d’«atteinte aux relations avec un État frère». Détenus au secret au ministère de la Défense, à Yarzé, ou dans les centres de détention syriens au Liban, comme celui d’Anjar, nombre de ces militaires ont été victimes de tortures systématiques et ont fini par rejoindre la liste des centaines de disparus libanais dans les geôles syriennes. Depuis sa nomination au poste de commandant en chef de l’armée libanaise en 1990, puis son accession à la présidence de la République en 1998, Émile Lahoud conserva une influence déterminante au sein de l’armée où il jouissait de l’appui et de la fidélité des officiers supérieurs aux postes clés. En tant que président, il détenait la signature des décrets de leurs promotions, et gardait une influence sur leurs mutations à ces postes. À part ceux loyaux à Lahoud, d’autres étaient sous l’influence de Nabih Berry, chef du mouvement Amal, président du Parlement et allié du Hezbollah, ou d’autres politiciens d’obédience syrienne. C’est alors que la culture souverainiste de l’armée, qui la distinguait depuis l’indépendance, commençait à se détériorer et être remplacée par une autre acceptant le partage de souveraineté avec l’armée d’occupation syrienne, qualifiée alors d’armée «sœur», et avec le Hezbollah. Cette culture a néanmoins rencontré une résistance au sein de la troupe, mais elle a prévalu pendant plus de deux décennies. Décapitation et marginalisation des souverainistes (1990-2005) Dès 1990, les politiciens souverainistes étaient totalement marginalisés dans le processus politique et au niveau des nominations dans les institutions étatiques. Le système électoral en place depuis 1992, dicté par les Syriens, ainsi que les pratiques d’intimidation, les obligeaient soit à se soumettre soit à s’écarter. Parallèlement, le Hezbollah, suite aux législatives de 1992, a accédé avec douze sièges au Parlement, où le camp souverainiste était totalement absent. Une campagne d’intimidation avait commencé avec l’assassinat de Dany Chamoun, leader du Parti national libéral (PNL), quelques jours après l’invasion syrienne d’octobre 1990, suivi de l’exil forcé du général Michel Aoun (1991), à l’époque hostile à l’occupation syrienne et aux milices illégales, dont celle du Hezbollah, avant qu’il ne se range, quinze ans plus tard, du côté de la milice pro-iranienne. L’ancien président Amine Gemayel (1982-1988) s’était déjà exilé volontairement en France depuis la fin de son mandat. Entre 1990 et 2005, la tutelle sécuritaire libano-syrienne a asphyxié systématiquement l’opposition antisyrienne à travers des vagues de persécutions, sous les présidents Élias Hraoui (1989-1998) et Émile Lahoud (1998-2007). Cette décennie de plomb s’est manifestée par plusieurs événements marquants, notamment l’enlèvement du membre du bureau politique du parti Kataëb, Boutros Khawand, le 15 septembre 1992, puis l’attentat non élucidé contre l’église Notre-Dame de la Délivrance à Zouk Mikael, le 27 février 1994 (11 morts), qui servit de prétexte immédiat au gouvernement prosyrien pour dissoudre le parti des Forces libanaises et arrêter son chef, Samir Geagea, le 21 avril 1994, qui sera condamné à perpétuité et passera plus de onze ans en prison. Quelques jours plus tard, le 27 avril 1994, le terrorisme frappe le bureau politique du parti Kataëb, à Saïfi, coûtant la vie à l’un de ses cadres Tony Baaklini. De plus, les mouvements étudiants du Courant patriotique libre (CPL, fondé par Michel Aoun), des Forces libanaises, du Parti national libéral et des Kataëb subirent des rafles récurrentes, culminant lors de la journée du jeudi 7 août 2001 lorsque plus de 250 militants souverainistes furent brutalement interpellés à la suite de la réconciliation historique du Chouf entre le patriarche maronite, Nasrallah Sfeir, symbole de la résistance antisyrienne de l’époque, et Walid Joumblatt chef du Parti socialiste progressiste (PSP). Cette stratégie de terreur policière s’est également traduite par la fermeture forcée de la chaîne MTV, en 2002, et le harcèlement de journalistes comme Gebran Tueni. Assassinat de Rafic Hariri et retrait syrien À la suite de l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005 et de la Révolution des Cèdres qui a suivi, les troupes de Damas se sont retirées le 28 avril 2005 permettant le retour d’exil de Michel Aoun quinze jours plus tard, le 7 mai 2005, puis la libération par amnistie de Samir Geagea en juillet 2005. Le président Amine Gemayel pour sa part était rentré dès l’an 2000. Partage de souveraineté État-Hezbollah Malgré la Révolution du Cèdre et le retrait syrien de 2005, puis le second retrait israélien de 2006, en application à la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, le président Lahoud continuait à superviser le partage de renseignements entre les services sécuritaires libanais et la milice pro-iranienne. L’objectif principal était la délimitation des zones d’opérations de l’armée libanaise afin de laisser le champ libre au Hezbollah au Liban-Sud, dans la banlieue sud de Beyrouth et dans la Békaa-Nord, et de sécuriser les lignes logistiques du parti pro-iranien à partir de la Syrie. Cette coordination visait en outre à traquer les réseaux d’espionnage israéliens. À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (11) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (10) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) https://levanttime.com/fr/ARTICLE/b74a462d-2e34-4ed0-9d43-fa16bcb52972

L'après-Nabih Berry
Par
Jad Akhawi
Publié

Depuis plus de trois décennies, la politique libanaise est étroitement associée au nom de Nabih Berry. Depuis son accession à la présidence de la Chambre des députés en 1992, Berry a survécu aux présidents de la République, aux chefs de gouvernement, aux guerres régionales, aux interventions internationales et à de profondes mutations géopolitiques. Il n’est plus seulement le président du pouvoir législatif. Il s’est imposé comme l’un des principaux architectes du Liban de l’après-Taëf et le chef politique incontesté du mouvement Amal. Mais toute longue trajectoire au pouvoir finit inévitablement par soulever la même question: que se passera-t-il après? La véritable interrogation n’est pas de savoir si Nabih Berry quittera ses fonctions demain ou dans plusieurs années. Rien n’indique aujourd’hui qu’il s’apprête à se retirer. La question stratégique est plutôt de savoir si le Liban se prépare réellement à passer d’un système politique centré sur les individus à un système fondé sur les institutions. Ce débat dépasse largement le mouvement Amal et la communauté chiite. Il constitue, à bien des égards, un test de la capacité même du Liban à évoluer vers une culture politique plus institutionnelle. La fin d’une époque Rares sont les responsables politiques du Moyen-Orient qui ont conservé une telle influence pendant une période aussi longue. Cette longévité ne doit rien au hasard. Nabih Berry a maîtrisé l’art des équilibres internes tout en préservant des relations de travail avec Damas, Téhéran, Riyad, Paris, Washington et, lorsque les circonstances l’exigeaient, avec les médiateurs internationaux. Au sein du paysage politique chiite libanais, une répartition tacite des rôles s’est progressivement imposée: le Hezbollah est devenu la principale force militaire et idéologique, tandis que Berry s’est affirmé comme le visage institutionnel de la participation politique chiite au sein de l’État libanais. Cette division des rôles a permis de maintenir, pendant plusieurs décennies, un équilibre interne relativement stable, tout en contribuant à l’affaiblissement progressif de la logique étatique. Mais l’histoire laisse rarement les équilibres politiques perdurer indéfiniment. L’environnement régional qui a soutenu cet équilibre est aujourd’hui en pleine mutation. L’influence iranienne est de plus en plus contestée. Les pays arabes renouent avec le Liban selon de nouvelles conditions. Les États-Unis continuent d’insister sur le renforcement des institutions de l’État et sur la réforme du secteur de la sécurité. Le débat sur l’avenir du rôle du Hezbollah devient plus fréquent, tandis que les pressions s’accentuent sur l’État libanais pour qu’il retrouve le monopole de l’autorité légitime. Dans ce contexte, la question de la succession s’inscrit inévitablement dans une réflexion beaucoup plus vaste. Au-delà des noms qui circulent Les débats médiatiques réduisent souvent la question de la succession à la désignation d’un héritier unique. La réalité est pourtant bien plus complexe. Parmi les noms les plus souvent évoqués au sein du mouvement Amal figure Ali Hassan Khalil, l’un des plus proches collaborateurs politiques de Nabih Berry et ancien ministre des Finances. Son expérience et sa proximité avec le président de la Chambre en font un héritier naturel dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement. Mais les sanctions internationales qui le visent, les accusations de corruption et la forte polarisation politique compliquent considérablement sa capacité à s’imposer comme une figure nationale rassembleuse. Un autre nom revient régulièrement: celui de Jamil Hayek, président du bureau politique du mouvement Amal. Hayek dispose d’une solide expérience organisationnelle et jouit d’une solide crédibilité au sein de l’appareil du mouvement. Mais le leadership interne d’un parti ne se transforme pas automatiquement en autorité politique à l’échelle nationale. D’autres responsables d’Amal, tels que Kabalan Kabalan ou Hani Kobeissi, possèdent eux aussi une longue expérience parlementaire et organisationnelle. Pourtant, aucun d’entre eux ne semble aujourd’hui en mesure de reproduire l’alchimie singulière qui a fait la force de Nabih Berry: une combinaison de légitimité politique, de talent de négociateur, de relations régionales et d’autorité institutionnelle. À lui seul, ce constat laisse penser que le Liban ne verra vraisemblablement pas émerger un «autre Nabih Berry». La relève pourrait-elle venir de l’extérieur d’Amal ? L’hypothèse la plus intéressante est peut-être que le leadership chiite de l’après-Berry ne restera pas enfermé dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement Amal. Le nom du général à la retraite Abbas Ibrahim, ancien directeur général de la Sûreté générale, est souvent cité en raison de la singularité de son parcours. Au cours de sa carrière dans les services de sécurité, il a tissé un vaste réseau de relations à travers tout l’échiquier politique libanais, tout en conservant des canaux de communication avec plusieurs gouvernements arabes, des capitales occidentales et des acteurs régionaux influents. Contrairement aux responsables politiques traditionnels, sa réputation repose sur la gestion des crises, les négociations pour la libération d’otages, la diplomatie du renseignement et une culture du dialogue profondément pragmatique. Rien ne permet toutefois d’affirmer que ces qualités puissent, à elles seules, se transformer en leadership politique. Une carrière dans les services de sécurité ne confère pas automatiquement une légitimité électorale. Mais dans les périodes de transition, les États se tournent souvent vers des personnalités de consensus capables de jeter des ponts entre des camps rivaux. Un autre nom est parfois avancé: celui du député Jamil Sayyed. Celui-ci s’efforce de cultiver une image d’indépendance à l’égard des structures partisanes traditionnelles, malgré son long passé dans les appareils sécuritaires. Ses critiques de la classe politique établie lui ont valu le soutien d’une partie de ceux qui recherchent un discours alternatif au sein de la communauté chiite. Il demeure toutefois l’une des personnalités les plus controversées de la scène politique libanaise. Son style volontiers conflictuel peut mobiliser ses partisans, mais il rend d’autant plus difficile la recherche d’un consensus national. Ni Abbas Ibrahim ni Jamil Sayyed n’incarnent aujourd’hui un projet de succession clairement défini. Leur intérêt réside plutôt dans le fait qu’ils illustrent une réalité nouvelle: le prochain chapitre de la politique chiite ne s’écrira peut-être pas exclusivement à l’intérieur du cadre organisationnel du mouvement Amal. La véritable question est institutionnelle Se concentrer uniquement sur les personnes revient à passer à côté de la transformation la plus importante. Les systèmes politiques modernes ne se demandent pas seulement qui succédera au dirigeant. Ils s’interrogent avant tout sur la capacité des institutions à produire une nouvelle génération de responsables. C’est précisément là que réside le principal défi du Liban. Depuis des décennies, les partis politiques, toutes communautés confondues, s’articulent largement autour du pouvoir personnel plutôt que de mécanismes démocratiques internes. Les transitions de leadership sont le plus souvent déterminées par l’influence individuelle, les réseaux familiaux ou des circonstances politiques exceptionnelles, davantage que par des procédures institutionnelles transparentes. Le mouvement Amal ne fait pas exception à cette réalité. La véritable opportunité qu’offre l’après-Berry serait de transformer Amal, d’un mouvement intimement lié à une seule figure historique, en un véritable parti politique institutionnel, régi par des élections internes, un renouvellement régulier de ses dirigeants, un débat sur les orientations politiques et des mécanismes de reddition des comptes. Une telle évolution renforcerait le mouvement au lieu de l’affaiblir. Les institutions solides survivent au départ des dirigeants. Les systèmes politiques bâtis exclusivement autour des hommes, eux, survivent rarement. Un test pour la communauté chiite au Liban La communauté chiite elle-même se trouve aujourd’hui face à une occasion historique. Pendant des décennies, sa représentation politique a été dominée par deux grandes organisations dont la légitimité s’est forgée dans le contexte de la guerre, de la «résistance» et des conflits régionaux. Les années à venir pourraient toutefois exiger un tout autre vocabulaire politique. La relance économique. La reconstruction de l’État. La réforme des institutions. L’investissement étranger. L’indépendance de la justice. La modernisation de l’administration. Ces priorités appellent une classe dirigeante capable non seulement de mobiliser, mais aussi de gouverner. En définitive, la nouvelle génération de dirigeants chiites sera jugée moins à l’aune de son héritage issu des années de guerre que de sa capacité à reconstruire l’État libanais. L’après-Berry Au fond, l’avenir ne devrait pas être évalué à l’aune de la capacité d’un successeur à reproduire le mode de gouvernance de Nabih Berry, marqué par une emprise sur les institutions de l’État et par le développement d’une fonction publique alourdie par des recrutements clientélistes ayant engendré une forme de chômage déguisé. Il est peu probable que quiconque puisse reproduire un tel modèle. La véritable question est de savoir si le Liban parviendra enfin à se libérer de sa dépendance chronique à l’égard de dirigeants présentés comme irremplaçables. Si le débat sur l’après-Berry se limite à désigner un nouvel «homme fort», le pays ne fera que reconduire la même culture politique sous un autre nom. En revanche, si cette transition favorise l’émergence de partis plus solides, de mécanismes transparents de sélection des dirigeants, d’une gouvernance institutionnelle et d’un pluralisme politique plus large au sein de la communauté chiite, alors le départ de Nabih Berry, quel qu’en soit le moment, pourrait marquer non pas le début d’une période d’instabilité, mais celui d’une véritable maturation politique. Le Liban n’a pas besoin d’un nouvel homme indispensable. Il a besoin d’institutions indispensables. Et c’est cela, bien plus que toute bataille de succession, qui déterminera le prochain chapitre politique du pays.