
I - Le temps de la défaite, le temps de la résistance

Dans le second chapitre de cette série de textes sur la grande Histoire et celle de mon fils, Raphaël - «Le temps de la répétition, le temps de l’accélération» -, il était question du retour du discours sur la supériorité civilisationnelle, hérité du XVIᵉ siècle, et de son adoption par les promoteurs d’une nouvelle civilisation où des technologies, telles que l’intelligence artificielle, auront plus d’importance que les humains.
Mais dans sa conclusion, vaguement optimiste, le texte revenait sur le film Magellan de Lav Diaz et sur le choix du réalisateur de mettre en scène la figure de la résistance victorieuse des Philippins contre les conquistadors, à savoir Lapu-Lapu, comme s’il s’agissait d’un spectre plutôt que d’un personnage qui aurait réellement existé.
Et cette force des spectres face aux dominants me fait penser au fameux texte de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié après la chute du mur de Berlin et la défaite du bloc soviétique. Loin de faire l’apologie des régimes communistes, Derrida y défendait l’idée que, malgré la défaite, l’exigence de justice portée par l’esprit de Marx continuerait à nous hanter.
Si ce texte de Derrida me revient à l’esprit aujourd’hui, c’est aussi parce qu’en tant que Libanais, nous vivons un moment où nous devons faire face à deux défaites potentielles et trouver la façon d’y résister.
La première concerne la venue très probable de cette civilisation de l’effacement de l’humain au profit des machines. Quant à la seconde, celle-ci est plus locale, puisqu’il s’agit de notre défaite face à une énième invasion israélienne de notre territoire.
Je sais que parler de «défaite» ici peut paraître contre-intuitif au moment où l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël nous est vendu par certains comme celui qui apportera paix et prospérité. Mais, à titre personnel, au moment où Israël bombarde encore le sud du Liban, j’ai du mal à partager cet optimisme, d’autant plus que les traces d’un futur conflit entre nous, Libanais, apparaissent déjà.
Comment résister face à ces deux défaites qui procèdent d’un même mouvement d’effacement: celui de l’homme à l’échelle mondiale et celui d’une partie du Liban à l’échelle locale?
N’étant ni chemise rouge, ni chemise brune, et encore moins chemise jaune, la couleur du Hezbollah, je me sens orphelin de discours et de spectres prêts à être utilisés pour résister face à ces deux risques d’effacement.
Et c’est pour me sentir moins orphelin que, dans les lignes qui suivent, je voudrais évoquer six spectres qui me servent de manuels de résistance face au risque d’effacement.
1 - Le spectre de Walter Benjamin: l’Ange de l’Histoire
Si c’est au spectre de Walter Benjamin que je pense en premier, c’est parce que c’est en quelque sorte lui qui m’a donné la confiance nécessaire pour entreprendre la rédaction de cette série de textes. Une entreprise de retour vers l’Histoire qui ne paraissait pas évidente pour moi au moment où, sous les bombes, il semblait plus urgent de dénoncer les horreurs du présent.
Mais, au milieu de mes doutes, m’est revenu à l’esprit le dernier essai de Benjamin: Thèses sur le concept d’Histoire.
Un essai écrit en 1940, c’est-à-dire au cœur de la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, dont Benjamin allait être victime à cause de sa religion juive. Et, à titre personnel, je ne peux m’empêcher d’y voir un signe dans le fait que son ultime acte de résistance face à la barbarie nazie ait été de se pencher sur la notion d’Histoire.
Sans rentrer dans le détail de cet essai, je me contenterai de mentionner sa fameuse description du tableau «Angelus Novus» de Paul Klee, dans laquelle Benjamin projette sa vision de l’Histoire.
Une vision à rebours de la vision optimiste d’une marche continue de l’Histoire vers le progrès, puisque dans ce tableau Benjamin voit un ange tourné vers le passé, poussé inexorablement vers l’avenir par le progrès, alors qu’il voudrait s’attarder sur la catastrophe qu’il contemple et réparer ce qui a été brisé.
Même s’il s’agit d’une libre interprétation du tableau, Benjamin y projette sa vision de la tâche de l’historien résistant, qui consiste à sauver de l’oubli le combat inachevé des vaincus, dont la portée est souvent effacée par l’Histoire officielle, celle des vainqueurs et des idolâtres du progrès.
Et inutile de dire à quel point cette attention portée au sens du combat des vaincus a une résonance particulière au moment où notre Histoire collective est de plus en plus soumise à la sélection des algorithmes, et où, au Liban, apparaissent déjà des réécritures de l’Histoire par nos occupants. Je pense entre autres à la récente déclaration de Netanyahu dans laquelle il prétendait que des villages chrétiens libanais souhaitaient être rattachés à Israël.
Mais, pour qu’une telle attention à la mémoire des vaincus soit possible, il faut déjà ne pas avoir été indifférent.
2 - Le spectre d’Antonio Gramsci: l’indifférence
Je sais que c’est un poncif de le dire, mais si la question de l’indifférence me semble essentielle, c’est parce qu’à une époque comme la nôtre, dominée par la prolifération des images, personne n’est à l’abri de devenir indifférent. Je fais bien sûr référence ici à la nouvelle forme de standardisation de nos comportements qu’est devenu le scroll compulsif, où toutes les images se retrouvent placées à égalité puisqu’en une fraction de seconde on peut passer d’images de destruction du Sud-Liban à celles des vacances d’un ami, ou encore à de fausses images générées par l’IA.
Et si le second spectre que je convoque est celui d’Antonio Gramsci - dont la vie a oscillé entre défaite et résistance, puisqu’une grande partie de son œuvre a été écrite en prison -, c’est justement pour ses réflexions sur la notion «d’indifférence».
Une réflexion développée dans un court texte, «Je hais les indifférents», publié en 1917, c’est-à-dire peu avant qu’il ne crée le Parti communiste italien.
Ici aussi, sans entrer dans un commentaire détaillé du texte, je me contenterai de mentionner l’une des idées essentielles, à savoir que, pour Gramsci, l’indifférence n’est pas un acte passif, mais bien une collaboration silencieuse aux tragédies qui se sont jouées tout au long de l’Histoire, comme la montée du fascisme à son époque.
Et c’est ce constat qui lui fait dire, au début de son texte: «L’indifférence, c’est le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie», puis de conclure sur l’idée que, s’il est «vivant», c’est parce qu’il est partisan.
Même si je n’irai pas jusqu’à dire que je «hais» les indifférents, puisque je me méfie des jugements définitifs sur les gens, si sa réflexion me touche particulièrement, c’est parce qu’elle me fait comprendre que, dans mon refus obstiné d’être indifférent aux folies de Netanyahu et des gourous de la tech, il y a une volonté de rester vivant. Une volonté de ne pas laisser mon esprit être colonisé par cette standardisation qui tend à mettre toutes les images sur le même plan.
3 - Le spectre de Pasolini: les Lucioles
Et si le troisième spectre qui me hante est celui de Pier Paolo Pasolini, c’est non seulement parce qu’il a rendu hommage à Gramsci dans son recueil Les Cendres de Gramsci, mais c’est surtout parce qu’il a dédié une grande partie de son œuvre à dénoncer la colonisation des esprits par la standardisation imposée par la société de consommation, qui était encore naissante à son époque.
Une dénonciation qu’il portera tout au long de son œuvre, jusqu’à son fameux «Article des Lucioles», publié en 1975, c’est-à-dire peu avant son assassinat.
Un article où Pasolini constate la disparition progressive des lucioles dans la campagne italienne, décimées par la pollution industrielle, pour ensuite y voir la métaphore d’une humanité authentique en train de s’effacer, remplacée par les lumières artificielles de la télévision, de la consommation et du spectacle - ces mêmes lumières artificielles qui, sous une autre forme, brillent aujourd’hui à travers l’écran de nos smartphones.
Et si, dans ses œuvres, Pasolini a montré tant d’affection aux marginaux et aux perdants de cette société, c’est justement parce qu’il les voyait éclairés par cette même lumière fragile, celle des lucioles que Dante situait au creux des ténèbres, par opposition à la grande lumière du Paradis.
Et cette façon d’avoir poétisé les perdants, jusqu’à en faire des figures de résistance, me touche particulièrement parce qu’avec les déboires à répétition que nous connaissons en tant que Libanais, je ne peux m’empêcher de nous voir comme des lucioles errant dans les ténèbres.
Sauf que Pasolini, dans son article, annonçait, d’un ton défaitiste, la probable disparition de ces lucioles. Et je ne peux donc m’empêcher de me demander comment nous, qui leur sommes semblables, pouvons-nous encore trouver la force de survivre face au risque d’effacement que font peser l’invasion israélienne ainsi que la nouvelle phase de la société du spectacle, qui essaie de nous vendre, de façon ludique, un monde où les armes seront bientôt contrôlées par des intelligences artificielles.
4 - Le spectre de Nietzsche: le Convalescent
Sans nier que la pensée de Nietzsche puisse être récupérée, à juste titre, par une droite extrême, si je convoque son spectre, c’est justement parce que la question centrale de son œuvre pourrait, en reprenant les termes de ce texte, se formuler ainsi: comment continuer à affirmer la vie lorsque tout semble conduire à la défaite?
Si cette question est à ce point centrale chez lui, c’est d’abord pour une raison biographique, puisque Nietzsche fut un grand malade, souvent terrassé par des migraines invalidantes et des troubles de la vue le laissant parfois presque aveugle.
Mais, loin de rester une simple anecdote biographique, sa maladie a marqué son œuvre aussi bien dans la forme, l’écriture en aphorismes lui a été imposée par cela, que dans le fond. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir le nombre de références à la question de sa maladie dans des œuvres comme Humain, trop humain ou Ecce Homo, où il dit: «Il a fallu la maladie pour me ramener à la raison. »
Et cette façon de faire de la maladie le point de départ d’une transformation de soi, on la retrouve aussi dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans le fameux chapitre «Le Convalescent». Chapitre où Zarathoustra, terrassé par la pensée de l’éternel retour et l’idée que tout ce qui a été reviendra, s’effondre, malade, pendant sept jours. Mais, par la suite, il finit par se relever en homme transformé, capable de dire oui à l’existence.
Et si cette figure du convalescent me parle autant, c’est parce que, parallèlement à celle des lucioles, j’ai toujours perçu le Liban comme un pays de morts-vivants. Ou, pour être plus précis, un pays où l’on passe de la vie à la mort, et de la mort à la vie, en une fraction de seconde. D’où cette image qui nous colle à la peau d’un pays où la fête peut battre son plein juste après une période de troubles.
Certains appellent cela la résilience libanaise. Pour ma part, lorsque je passe moi-même des ténèbres de notre Grande Histoire à un semblant de vie normale, c’est davantage en convalescent que je me reconnais.
Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai une affection particulière pour la formule célèbre de Nietzsche: «Sans la musique, la vie serait une erreur». Parce que, plus d’une fois, c’est grâce à elle, et cela vaut aussi pour ma génération, que je suis parvenu à transformer la colère en affirmation de vie.
5 - Le spectre de Kurt Cobain: la musique de la colère
Même si la vie de Kurt Cobain pourrait sembler contredire la figure du convalescent nietzschéen, puisqu’il s’est suicidé en 1994, si je convoque son spectre, c’est tout d’abord parce que sa lettre d’adieu peut être curieusement lue comme un manifeste contre l’effacement, puisqu’il y reprend ces fameuses paroles d’une chanson de Neil Young : « It’s better to burn out than to fade away. »
Mais c’est aussi et surtout parce qu’au sortir de la guerre civile libanaise, «terminée» en 1990, la colère exprimée dans sa musique est devenue l’hymne de ma propre colère, ainsi que celle de toute une génération de jeunes Libanais.
Bien sûr, la colère de Kurt Cobain n’était pas liée à la fin d’une guerre. Elle procédait plutôt de la dernière forme de nihilisme, pour reprendre un thème cher à Nietzsche, née de la victoire américaine sur le bloc soviétique. Une victoire qui avait acté la fin de toute forme d’utopie, pour imposer au monde une seule et unique valeur, très bien représentée sur la fameuse pochette de l’album Nevermind: la poursuite du dollar.
Mais malgré cette différence de contexte, si des morceaux tels que Smells Like Teen Spirit ont été adoptés par ma génération, c’est parce qu’ils opéraient comme une forme de catharsis, transformant notre enfance passée sous les bombes en une énergie capable de nous remettre en mouvement.
Une énergie dont nous avons à nouveau besoin aujourd’hui et qui m’a poussé, à l’époque, ainsi que plusieurs jeunes beyrouthins, à former des groupes de musique dans le style de Nirvana. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, nos concerts, organisés par un collectif appelé «Génération X», avaient lieu dans le sous-sol d’une église du centre-ville, qui portait encore les stigmates de la guerre qui venait de se terminer.
Comment les rockeurs de ce collectif ont-ils convaincu le prêtre de cette église de leur céder ce sous-sol, pour que cette jeunesse puisse y crier sa colère? J’aimerais un jour faire un projet sur cette période afin d’avoir la réponse et de pouvoir renouer avec ce territoire qu’était ce temps. Parce que oui, le temps peut être un territoire.
6 - Le spectre de Frédéric II Hohenstaufen: la cour de Palerme
Et plus que la notion de défaite ou de résistance, c’est une utopie que je voudrais évoquer à travers le dernier spectre. Une utopie pour le Liban en forme de territoire, à savoir la cour de Palerme au XIIIᵉ siècle, c’est-à-dire sous le règne de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen.
Surnommé «la Stupeur du monde», il fut aussi qualifié d’«Antéchrist» pour avoir été excommunié à deux reprises par le pape de son époque. Et, dans le cadre de ce texte, je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine ironie qu’un souverain aussi curieux des savoirs et des cultures soit qualifié ainsi, alors que Peter Thiel, l’un des principaux promoteurs d’un avenir dominé par la technologie, qualifie d’Antéchrist toutes les personnes et institutions qui ralentissent l’avènement d’une telle civilisation.
Quant à la cour de Palerme, si je la qualifie d’utopie à poursuivre pour le Liban, c’est parce que, à l’image de l’érudition de Frédéric II, elle incarnait une civilisation d’échange plutôt que d’effacement, puisque s’y côtoyaient pensée occidentale, philosophie arabe et culture grecque.
Et si le Liban doit se sortir de l’épreuve que nous vivons actuellement, je ne peux que souhaiter qu’à l’avenir, ses multiples communautés puissent échanger en harmonie, comme c’était le cas à la cour de Palerme.
En attendant, de mon côté, il y a d’autres territoires qui me hantent aussi. Des territoires plus personnels. Mais ce sera le sujet du prochain chapitre.