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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Journées libanaises à Washington, Aoun au Département d’Etat

Le président libanais Joseph Aoun est arrivé samedi à Washington où il doit être reçu, mardi, par le président américain Donald Trump. Au niveau régional, les Etats-Unis ont intensifié leurs attaques durant toute la semaine écoulée contre les positions et les infrastructures des Pasdaran, provoquant une riposte de ces derniers contre … les pays du Golfe (!), alors que la milice yéménite pro-iranienne des Houthis rentrait à nouveau dans la danse. En cette fin de semaine, les regards étaient focalisés, au plan libanais, sur les perspectives de la visite (tant attendue) du président Joseph Aoun à Washington. Le chef de l’Etat, qui est arrivé samedi dans la capitale fédérale, en compagnie de son épouse et de ses conseillers, a tenu dimanche après-midi (heure de Beyrouth) une réunion au Département d’Etat avec le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio. Il s’entretiendra avec plusieurs autres responsables US avant son rendez-vous, mardi, avec le président américain Donald Trump à la Maison-Blanche. La réunion du président Joseph Aoun avec le Secrétaire d’Etat a duré une heure-et-demi. Le chef de l’Etat a insisté à cette occasion sur l’importance de la mise en place dans les plus brefs délais des zones-pilotes qui devraient être évacuées par l’armée israélienne de manière à permettre un déploiement de l’armée libanaise dans les zones en question. M. Rubio a réaffirmé à ce propos l’engagement des Etats-Unis à œuvrer en vue de concrétiser la teneur de l’accord-cadre conclu entre le Liban et Israël. Le chef de la diplomatie US a en outre rendu hommage aux efforts déployés par le président Aoun et le gouvernement Salam en vue de rétablir la souveraineté de l’Etat libanais et de déconstruire la milice du Hezbollah. Dans cette optique, des sources citées par la chaîne al-Hadath ont fait état dimanche d’une volonté de l’Administration Trump de mettre en place «une alliance entre le Liban et l’Irak afin de réduire l’influence iranienne dans la région»… Quoi qu’il en soit, cette visite officielle d’un président libanais aux Etats-Unis, la première depuis des lustres, revêt une importance particulière dans le contexte présent en raison des développements en cours non seulement dans le pays, mais surtout à l’échelle régionale. Le sixième round de négociations directes libano-israéliennes qui s’est tenu cette semaine à Rome a, certes, enregistré des progrès pour ce qui a trait à l’amorce de l’application de l’accord-cadre signé le 26 juin à Washington. Le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar a annoncé, dès mardi, depuis Jérusalem, que les Israéliens «sont prêts à aller de l’avant» dans la mise en œuvre des zones pilotes au Liban-Sud. Les échanges, étalés sur deux jours à Rome, entre les négociateurs libanais et israéliens avaient été qualifiés, mercredi, de «productifs et positifs» par l’ambassade américaine au Liban. Mais le diable reste dans les détails, lesquels devaient être discutés vendredi lors d’échanges techniques entre Libanais et Israéliens. Cette concertation a toutefois été reportée car le Liban insiste pour que les zones pilotes soient clairement des villages occupés par Israël, alors que Tel-Aviv réclame davantage de garanties portant sur la destruction systématique de toute l’infrastructure du Hezbollah dans les régions remises à l’armée libanaise. Les Israéliens ont formulé des demandes en ce sens aux Américains. En tout état de cause, les Libanais ne sont pas les seuls à pâtir d’une situation «mitigée». En effet, les relations entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président Trump ne sont pas au beau fixe. Des médias israéliens ont rapporté cette semaine des informations selon lesquelles Netanyahu se rendrait à Washington prochainement pour y rencontrer le chef de la Maison Blanche, mais les Américains ont démenti qu’il ait obtenu un rendez-vous. Plus encore, les pressions américaines s’accentuent sur Netanyahu, selon le média Axios , qui a révélé que le président Trump a demandé au PM israélien, lors d’un entretien téléphonique, jeudi, de redéployer son armée en Syrie et au Liban. Escalade en Iran Sur le terrain au sud du Liban, le Hezbollah n’a toujours pas repris les combats, même si cela ne semble être qu’un répit de courte durée. En effet, à en croire les déclarations de ses cadres, la milice pro-iranienne «ne compte pas revenir à la situation d’avant le 2 mars». Comprendre : le Hezbollah ne continuera pas à subir indéfiniment les attaques israéliennes sans réagir ; or les raids et les dynamitages de tunnels et d’infrastructures miliciennes n’ont pas cessé. Autre preuve non négligeable : les forces armées syriennes ont saisi, cette semaine, une importante cargaison de drones en provenance d’Iran, destinés au Hezbollah. Le parti chiite semble, dans ce cadre, de plus en plus à bout de forces, avec une base populaire soit déplacée, soit se retrouvant dans des villages inhabitables. Qui plus est, les funérailles de combattants s’organisent par dizaines dans les villages du sud, depuis le répit relatif du dernier cessez-le-feu. Mais il n’est pas exclu que le Hezbollah entraîne une nouvelle fois sa base populaire et le Liban dans un nouveau conflit si l’Iran se trouve, à nouveau, au centre d’une importante escalade. En effet, les frappes américaines sur l’Iran se sont poursuivies sans relâche toute la semaine, et rien ne semble les arrêter, d’autant que l’armée américaine déploie 50 000 soldats dans la région et a acheminé des avions en renfort depuis l’Europe. Selon des informations rapportées par des médias, cette semaine, le président Trump a informé le Congrès le 10 juillet de la reprise des opérations militaires américaines contre l’Iran, les qualifiant de «frappes défensives» et «limitées», planifiées de manière à réduire au maximum les pertes civiles. Comme ce message intervient après une interruption due à un cessez-le-feu et à la signature d’un mémorandum d’entente avec la partie iranienne, en juin, l’escalade en cours peut être considérée comme un nouveau conflit, ce qui donne au président américain 60 jours de liberté d’action avant de devoir demander un aval au Congrès, soulignent les analyses. Côté iranien, les Gardiens de la Révolution semblent désormais diriger clairement les opérations. Même les déclarations des principaux négociateurs, le président du Parlement Mohammad Ghalibaf et le ministre des AE Abbas Araghchi, ont gagné en virulence, mais ils semblent s’effacer face à la voix des radicaux. Ainsi, l’Iran a pris l’initiative d’annoncer, vendredi, la suspension du mémorandum d’entente avec les Etats-Unis. Dissensions au sein du régime iranien C’est dans un tel contexte que les rumeurs sur de profondes dissensions internes au sein du régime iranien se multiplient, d’autant que le Guide suprême Mojtaba Khamenei reste plus insaisissable que jamais, ce qui se traduit par le fait que des messages lui sont attribués sans que l’on puisse s’assurer de leur réelle origine. Le dernier en date de ces messages lance des menaces à l’adresse des Américains, leur promettant, samedi, «une leçon qu’ils n’oublieraient jamais». L’anecdote de la semaine tient en une déclaration d’une «source iranienne» à l’agence russe TASS, samedi : selon cette source, Khamenei ne compte pas faire d’apparition publique avant la fin de la guerre avec les Américains (!), et il s’agirait alors d’un entretien téléphonique ou d’une rencontre… avec le président russe Vladimir Poutine. Pour l’heure, ce sont les Gardiens de la Révolution qui s’emploient à publier les communiqués faisant état des frappes contre les pays du Golfe, visant les Emirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn et, désormais, la Jordanie. Ces pays deviennent les cibles quotidiennes des missiles et drones iraniens, à l’instar des vaisseaux empruntant le détroit d’Ormuz. De plus en plus, les frappes américaines en Iran, et les frappes iraniennes sur les pays voisins, atteignent des cibles civiles, notamment des infrastructures énergétiques. Les pays du Golfe ont dénoncé samedi ces frappes iraniennes, les qualifiant de «crimes de guerre». Semblant garder le Hezbollah à l’écart pour le moment, l’Iran tente d’entraîner les houthis yéménites dans le combat avec, pour carte maîtresse, une éventuelle fermeture d’un autre passage maritime, celui de Bab el-Mandeb, si les infrastructures iraniennes sont ciblées à large échelle. Un incident a eu lieu lundi dans ce contexte: le gouvernement yéménite légitime a frappé l’aéroport de Sanaa, contrôlé par les rebelles houthis, pour cibler un avion venu d’Iran avec à son bord des passagers ayant participé aux funérailles de Ali Khamenei. Les houthis ont riposté en frappant un aéroport en Arabie saoudite. Toutefois, le front houthi ne s’est pas encore à proprement parler enflammé. La visite du PM irakien à Washington A l’ombre de ce sombre tableau, des nuances se dessinent malgré tout. D’une part, les Américains n’ont pas totalement fermé la porte aux négociations, comme l’a souligné plus d’une fois le président Trump cette semaine, donnant l’impression de vouloir des pourparlers «à chaud», plutôt qu’une guerre sans fin. Certes, tout dérapage en pareilles circonstances devient plus dangereux. Samedi soir, deux soldats américains ont été tués dans une frappe iranienne sur la Jordanie, d’où le fait que l’on se rapproche dangereusement d’un point de non-retour. D’autre part, malgré une attitude suicidaire, les Iraniens semblent vouloir éviter le scénario le plus sombre, ce qui expliquerait la raison pour laquelle ils n’ont encore dirigé aucune attaque contre Israël depuis la reprise des hostilités. Et ce n’est pas faute d’une volonté israélienne d’entrer dans l’arène : des fuites dans les médias, samedi soir, faisaient état d’une demande israélienne de s’associer aux attaques contre l’Iran. Cette demande aurait été rejetée par les Américains. Force est de relever dans ce contexte que le président Trump est revenu cette semaine à la charge au sujet de sa demande formulée au président syrien Ahmad el-Chareh d’intervenir au Liban contre le Hezbollah. Ces propos ne se traduisent pas pour l’heure par des actions concrètes, mais combien de temps le président Chareh pourra-t-il résister aux pressions américaines ? Il reste que c’est l’Irak qui a fait vraiment parler de lui ces derniers jours. Le nouveau Premier ministre irakien Ali al-Zaïdi a été en effet reçu en grande pompe par le président Trump à la Maison-Blanche cette semaine. De nombreux accords lucratifs ont été conclus entre les deux parties à la suite de cet entretien. La presse a fait état, en même temps, d’une volonté irakienne d’adopter des restrictions bancaires contre les milices sanctionnées par le Trésor américain, notamment le Hezbollah. Pour l’instant, l’Irak semble vouloir jouer habilement sur les deux tableaux, en répondant au minimum aux pressions américaines tout en évitant de se mettre à dos l’Iran et ses milices affiliées, dont celles actives sur le sol irakien.

Guerre en Ukraine: l’échec des premiers efforts de paix 2/5

La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (États-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient? Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras, contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. Le jour même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 22 févier 2022, de nombreux Français et Européens ont arboré des drapeaux ukrainiens (y compris aux Açores!) et se sont portés volontaires pour accueillir des réfugiés, voire donner des cours pour leur apprendre à parler la langue du pays d’accueil. Il eut été intéressant de demander à ces personnes affichant une position politique de situer l’Ukraine et de dire ce qu’il s’était passé dans les dix dernières années (2013–2022) entre l’Europe, l’Ukraine et la Russie. Ces propos ne sont pas à tenir dans une certaine France. Adhésion à l’UE Peu de jours après l'invasion russe, l'Ukraine a déposé officiellement une demande d'adhésion à l'Union européenne. Le 17 juin 2022, la Commission européenne recommande d'accorder à l'Ukraine le statut de pays candidat. Pour quelle raison? Dans quel but? Nul ne le saura jamais. Le 23 juin 2022: les chefs d'État et de gouvernement des 27 États membres, réunis au Conseil européen, décident à l'unanimité d'accorder à l'Ukraine le statut officiel de pays candidat à l'Union européenne. Le 14 décembre 2023: le Conseil européen décide d'ouvrir les négociations d'adhésion, et le 25 juin 2024 les négociations d'adhésion sont officiellement lancées. Quel fonctionnaire, quel salarié d’une grande entreprise n’aurait pas souhaité avoir une promotion entrainant un changement de statut avantageux aussi rapide? Ce ne serait plus l’échelle sociale, ni même l’ascenseur social, mais une fusée interplanétaire sociale! Comparons avec les autres pays candidats qui ne sont pas encore membres de l’Union européenne. Ouverture des processus de négociation: Turquie 1999 ; Macédoine 2005 ; Monténégro 2010 ; Serbie 2012 ; Albanie 2014 ; Moldavie 2022 ; Bosnie-Herzégovine 2022 : Géorgie 2023. Le Kosovo a déposé une demande d'adhésion en 2022, mais n'a pas encore obtenu le statut officiel de candidat. Pourquoi un tel empressement? N’était-il pas possible de soutenir l’Ukraine sans lui dérouler un tapis rouge bien prometteur, trop prometteur même? Le moins que l’on puisse dire est que les pays candidats ne sont pas logés à la même enseigne. L’Ukraine est un pays qui était très corrompu et qui l’est encore. L’Indice de perception de la corruption (IPC) de «Transparency International» place l’Ukraine au 142ème rang mondial en 2014 et au 116ème rang en 2022 (pour la Russie les indices sont similaires). Dans la presse occidentale, la Russie est un Etat corrompu. La corruption de l’Ukraine est passée sous silence. Le projet de paix sous les auspices de la Turquie Au printemps 2022, la paix n’était pas loin. La porte était entrouverte dès le début de la guerre. La Turquie a joué un rôle diplomatique important, même si elle n'est pas parvenue à obtenir un accord de paix durable. La Turquie occupait une position particulière: membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord, elle entretenait de bonnes relations avec l'Ukraine (vente de drones et coopération militaire) et conservait des relations étroites avec la Russie sur les plans géopolitique (Syrie) et économiques. La Turquie a été l'un des rares Etats capables de parler simultanément à Moscou et à Kiev. Elle a organisé les principales négociations de paix de mars 2022 et facilité l'accord sur les exportations de céréales Les négociations de mars 2022 La Turquie a accueilli une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères russe et ukrainien à Antalya le 10 mars 2022 ainsi que des négociations plus importantes entre les délégations russe et ukrainienne à Istanbul le 29 mars 2022, prévoyant: Un statut de neutralité de l'Ukraine (renoncement à rejoindre l'Otan). Des garanties de sécurité données par plusieurs États en échange de cette neutralité. Le retrait des forces russes de certaines zones. Le report des discussions sur le statut de la Crimée. Des travaux d'historiens et de chercheurs montrent qu'un projet d'accord existait, mais que de nombreuses questions essentielles restaient non résolues, notamment le statut des territoires occupés, les garanties de sécurité, le calendrier des retraits militaires et la taille future de l'armée ukrainienne. Les succès militaires ukrainiens autour de Kiev ont conduit les dirigeants ukrainiens à penser qu'une meilleure position pouvait être obtenue sur le terrain. De son côté, la Russie maintenait des exigences que l'Ukraine jugeait inacceptables. Le rôle de Boris Johnson Boris Johnson aurait découragé l'Ukraine de conclure un accord. Cette affirmation est débattue. Pourtant, elle a été divulguée clairement par de nombreux journaux et par des commentateurs avisés et crédibles. Boris Johnson n’a pas démenti. Son rôle dans l'échec des négociations de paix entre l'Ukraine et la Russie, menées sous médiation turque au printemps 2022, est l'un des sujets les plus débattus de la guerre. Le 9 avril 2022, Boris Johnson se rend à Kiev. Selon des sources anonymes citées par le média ukrainien Ukrainska Pravda, il aurait transmis deux messages principaux: que Vladimir Poutine ne devait pas être considéré comme un partenaire de négociation fiable ; que les puissances occidentales n'étaient pas prêtes à garantir un accord conclu avec la Russie dans les termes alors envisagés. Cette version est à l'origine de l'affirmation selon laquelle Johnson aurait saboté l'accord en vue. Il exprimait publiquement son scepticisme quant à la possibilité de négocier avec Poutine et plaidait pour la poursuite du soutien militaire occidental à l'Ukraine. Il n’existe pas de preuve établissant qu'un accord de paix définitif était prêt à être signé et qu'il aurait été annulé uniquement à cause de son intervention. Néanmoins, la position de M. Zelensky a radicalement changé. Les atouts des deux pays Que peuvent apporter ces deux pays à l’Europe? L’Ukraine possède des terres agricoles parmi les plus productives au monde: blé, maïs, orge, tournesol, colza. Elle a d’importantes ressources minières, dont certaines indispensables pour le développement des technologies modernes: fer, manganèse, titane, uranium, graphite, lithium. Elle a une industrie performante dans les secteurs de la sidérurgie, de la métallurgie, de la construction ferroviaire, aéronautique, spatiale et navale. Enfin, elle a une remarquable capacité de production électrique d’origine nucléaire, du gaz naturel et un important réseau de gazoducs reliant la Russie à l’Europe. De plus, l'Ukraine est un territoire stratégique qui relie l'Europe à la Russie, et qui est bordé par la mer Noire, essentielle pour les exportations de céréales et pour les enjeux militaires. Quant à la Russie, elle possède de grandes richesses en ressources naturelles (pétrole et gaz naturel) et minières (charbon, nickel, palladium, platine, or, diamants, cuivre, aluminium). Outre le fait qu’elle possède la plus grande superficie forestière au monde, elle bénéficie d’une agriculture qui lui offre un atout majeur à l’exportation: blé, orge, et huiles végétales. Prochain article Guerre en Ukraine: fautes stratégiques russes et maladresse occidentale (3/5) Lire aussi sur le même thème Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5)

Conflit iranien: l’escalade verbale s’ajoute aux opérations militaires

L’heure est à l’escalade en Iran. Une escalade tous azimuts. Tant sur le plan politico-médiatique qu’au niveau des opérations militaires. L’armée américaine poursuit ses attaques contre les centres névralgiques et les voies de communication des Gardiens de la Révolution, lesquels ripostent en bombardant, comme à leur habitude, non pas Isarël, mais plutôt les pays arabes, Etats du Golfe en tête. Les agressions perpétrées par les Pasdaran ont englobé ces derniers jours la Jordanie, où deux soldats américains ont été tués, quatre autres blessés et un septième est porté disparu alors qu’ils participaient aux opérations de défense anti-aérienne visant à neutraliser les tirs de missiles et de drones. Les Gardiens de la révolution islamique justifient leurs attaques contre les pays arabes en affirmant que leur objectif est de s’en prendre aux bases américaines dans les pays visés. Ce prétexte ainsi avancé est toutefois démenti par les faits, en ce sens qu’au cours des deux derniers jours, les bombardements iraniens ont visé, notamment au Koweït, une centrale électrique ainsi qu’un centre de dessalement de l’eau de mer. Parallèlement, un pont aérien américain a été décelé ces dernières quarante-huit heures afin d’acheminer d’Europe vers Israël des dizaines d’avions de ravitaillement en vol ainsi que des avions de combat F16 et F35. Ces appareils avaient été redéployés en Europe après la signature du mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran, et depuis quarante-huit heures ils sont dépêchés à nouveau au Moyen-Orient. Dans le même temps, l’armée américaine consolide son blocus naval imposé aux ports iraniens, et le Commandement central Centcom a indiqué samedi que cinq navires commerciaux qui tentaient de court-circuiter ce blocus ont été contraints de rebrousser chemin. Le lourd impact de ce blocus naval se fait d’autant plus sentir qu’il s’est accompagné cette fois-ci de la destruction par l’armée américaine de voies de communication terrestre, notamment sept ponts et des voies ferrées, plus particulièrement dans la région de Bandar Abbas. Nouveau message attribué à Khamenei Cette recrudescence des opérations militaires se double depuis la fin de la semaine d’une grave escalade verbale. Dans un message écrit qui lui a été attribué – sans que l’on puisse vérifier s’il émanait réellement de lui – le mystérieux Guide suprême, Moujtabah Khamenei, a menacé d’infliger aux Etats-Unis « une leçon qu’ils n’oublieront pas » s’ils poursuivent leurs attaques contre l’Iran. Le message écrit affirme en outre que «la signature apposée par Donald Trump sur le mémorandum d’entente n’a aucune valeur». Cette petite phrase rejoint la déclaration faite samedi par un haut responsable iranien qui a souligné que «si dans deux ou trois jours les attaques américaines se poursuivent (!), l’Iran passera alors de la phase défensive à l’étape offensive»… Et d’ajouter que l’Iran a décidé de «suspendre tous ses engagements prévus dans le mémorandum d’entente»… Fait significatif sur le plan politique: le message attribué à Khamenei appelle les dirigeants iraniens à mettre une sourdine aux divergences internes et invite la population à ne pas trop forcer les critiques à l’égard du pouvoir! Ce double appel intervient alors que les indications faisant état de dissensions entre l’aile radicale et le courant dit «pragmatique» du régime sont désormais étalées au grand jour et sont rapportées par des responsables américains et pakistanais. Aoun à Washington C’est à l’ombre de cette vive tension régionale que le président Joseph Aoun a entamé samedi sa visite officielle de plusieurs jours à Washington. Dimanche, il devrait tenir une réunion avec le Secrétaire d’Etat, Marco Rubio. Mardi prochain, 21 juillet, il sera reçu à la Maison Blanche par le président Donald Trump avec qui il discutera des moyens à mettre en œuvre afin de concrétiser dans les faits les termes de l’accord-cadre signé avec Israël le 26 juin dernier. Les deux présidents plancheront plus particulièrement sur la situation au Liban-Sud, où l’armée israélienne poursuit ses raids ciblés ainsi que les opérations de dynamitage des infrastructures du Hezbollah.

Les «zones pilotes»: sabotage géopolitique au Liban-Sud

L'accord-cadre trilatéral, négocié sous l'égide des États-Unis et signé à Washington, a introduit un mécanisme ambitieux pour démilitariser le Liban-Sud: la création de «zones pilotes». La phase initiale de ce projet englobe six villages clés répartis de part et d'autre du fleuve Litani, à savoir Zawtar al-Gharbiyah au nord du fleuve, et Froun, Ghandouriyeh, Qalaouiyeh, Burj Qalaouiyeh en son sud. Selon cette structure, l’Armée Libanaise a pour mission de se déployer, d'établir un contrôle total et de veiller à ce que ces zones soient entièrement purgées des armes miliciennes. En contrepartie, les Forces d’occupation israéliennes doivent opérer un retrait progressif. Cependant, cette expérience de sécurité locale s'avère être une ambition géopolitique démesurée, bien qu’elle soit une lueur d’espoir. Le projet subit un sabotage structurel, pris en étau entre la résistance interne du Hezbollah, l'intransigeance d'Israël et la stratégie régionale globale de l'Iran. Le veto structurel et la résistance interne du Hezbollah L'obstacle national le plus immédiat à la mise en œuvre des zones pilotes demeure le refus absolu du Hezbollah de déposer les armes. Le groupe a publiquement qualifié l'accord-cadre de fiasco, avertissant explicitement qu'un désarmement forcé mené par l'État dans ces villages pourrait déclencher une guerre civile dévastatrice. Des députés libanais ont accusé les négociateurs de Beyrouth de capituler face aux exigences américaines et israéliennes au détriment de l'unité nationale. Bien que l'armée libanaise ait déjà commencé à renforcer sa présence sur le terrain en érigeant des points de contrôle et en menant des patrouilles autour de villages non occupés comme Srifa et Froun, elle opère sous d'immenses contraintes opérationnelles. Joseph Aoun, a dû composer avec les lourdes réserves exprimées par le mouvement Amal et le Hezbollah. L'armée ne peut pas démanteler les réseaux souterrains de lancement de roquettes et les infrastructures militaires enfouies dans les vallées du Litani sans provoquer un affrontement direct et sanglant avec le groupe. Le Hezbollah prétend qu’accepter une capitulation locale de son arsenal à Ghandouriyeh ou à Zawtar al-Gharbiyah créerait un précédent, compromettant son identité même de résistance. L'intransigeance israélienne et l'extension stratégique Simultanément, Israël bloque activement le plan pilote par des retards tactiques et des exigences agressives sur le terrain. Les pourparlers de coordination militaire, censés formaliser les cartes et les calendriers de retrait, ont été brusquement reportés en raison de profonds désaccords sur les limites exactes des zones concernées. La délégation libanaise accuse l'État hébreu de vouloir étendre les frontières des zones pilotes à des villages que l'armée israélienne n'occupe pas physiquement, ainsi qu'à des territoires situés au nord du Litani. De plus, les israéliens ont réaffirmé que leurs forces ne se retireraient pas de leur nouvelle «zone de sécurité» profonde de 10 kilomètres tant que le Hezbollah ne serait pas totalement démantelé. L'enracinement de cette « ligne jaune » imposée par Tel-Aviv crée une impasse : Israël refuse de se retirer tant que la zone abrite des armes, mais l'armée libanaise ne peut y pénétrer en toute sécurité pour la démilitariser tant que les troupes israéliennes y restent positionnées. De plus, l'armée israélienne mène une campagne de terre brûlée, détruisant systématiquement des quartiers et menant des frappes aériennes ciblées. Cette pression continue signale que Tel Aviv entend maintenir un contrôle sécuritaire à long terme plutôt que de céder une autorité réelle au gouvernement libanais. Le verrou régional de l'Iran Les zones pilotes sont également tributaires de l'effondrement des dynamiques régionales entre Washington et Téhéran. Le Moyen-Orient est actuellement secoué par de violents affrontements militaires américano-iraniens, marqués par des frappes américaines sur des infrastructures iraniennes et de vives tensions maritimes dans le détroit d'Hormuz. L'Iran ne considère pas le Liban-Sud comme un problème frontalier isolé, mais comme une ligne de front géostratégique cruciale. Le Hezbollah a explicitement souligné que seule une intervention directe de Téhéran pourrait dicter une véritable cessation des hostilités ou un retrait. Dans le calcul stratégique de l'Iran, un désarmement consenti du Hezbollah dans les zones pilotes affaiblirait son principal bouclier de dissuasion contre Israël, au moment où la pression américaine sur la République islamique atteint un point culminant. Par conséquent, Téhéran ordonne activement à ses alliés à Beyrouth de freiner l'application de l'accord de Washington, garantissant ainsi que le Liban reste ancré dans l'Axe iranien. La mission de la dernière chance de Joseph Aoun à la Maison-Blanche C'est dans ce contexte de blocage interne et régional que le président Joseph Aoun se rend à Washington pour une réunion cruciale avec Donald Trump. Cette visite, la première d'un dirigeant libanais à la Maison-Blanche depuis des années, vise à sauver l'accord-cadre chancelant et à assurer la survie des zones pilotes. Les deux dirigeants se présentent à cette table de négociation avec des agendas radicalement opposés. Du côté libanais, le président Joseph Aoun exige que les États-Unis fassent pression sur Israël pour stopper les frappes aériennes et exécuter des retraits vérifiables. Pour doter l'armée libanaise des moyens de sa mission, il sollicite une aide américaine massive pour l’Armée libanaise y compris financièrement. Il demandera également et fort probablement des technologies de drones avancées et des capteurs frontaliers pour freiner la contrebande d'armes, sur la frontière libano-syrienne. Du côté américain, le président Donald Trump exige des preuves concrètes et vérifiables de la volonté de Beyrouth à désarmer le Hezbollah. Son administration pousse à une restructuration de l'économie libanaise en démantelant les institutions financières informelles liées au Hezbollah, avec pour objectif ultime de détacher définitivement le Liban de l'orbite géostratégique de l'Iran. Le pari diplomatique de Joseph Aoun fait face à des obstacles majeurs. Les analystes soulignent que le président libanais dispose de très peu de leviers réels sur le terrain. Alors que Washington pousse pour une rencontre directe entre Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Beyrouth continue de rejeter fermement tout pourparler trilatéral tant que les troupes israéliennes occuperont le moindre pouce du territoire libanais. En définitive, les zones pilotes de Zawtar al-Gharbiyah et de Srifa ne peuvent survivre comme un simple arrangement militaire technique. Sans une désescalade régionale globale entre les États-Unis et l'Iran, doublée d'un règlement politique interne exécutoire à Beyrouth, le déploiement de l'armée libanaise restera difficilement réalisable. Prises en étau entre l'arsenal du Hezbollah, l'expansion défensive d'Israël et la guerre par procuration de l'Iran, les zones pilotes seront une rude épreuve.

Aurions-nous trahi notre pays le 26 juin dernier ? *

Quand on a reculé devant le feu ennemi, quand l’adversaire a assailli nos villes, rasé tant d’agglomérations et chassé nos compatriotes de leurs foyers, quand il a prouvé qu’il est en mesure d’avancer encore et encore jusqu’à cerner notre capitale et par-dessus tout quand, de guerre lasse, les boutefeux ont imploré un cessez-le-feu, il va de soi qu’à la table des négociations on ne fasse pas la fine bouche et qu’on doive transiger sur certains principes comme la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale! La France défaite dut céder en 1871 l’Alsace-Lorraine à l’empire du Kaiser; et de même l’Allemagne fut tenue, à la signature du traité de Versailles en 1919, d’accepter, entre autres mesures dégradantes, de démilitariser la Rhénanie et réduire les effectifs de son armée à cent mille hommes! Est-ce que le Hezb a remporté une victoire éclatante sur Israël ? Que je sache... Rien ne sert de crâner pour s’accorder un répit ni de se sacrifier dans un combat d’arrière-garde pour optimiser la position de l’Iran dans ses négociations avec Washington. Il suffit que plus de quatre mille Libanais aient donné leur vie pour accorder à Téhéran une marge de manœuvre diplomatique. En effet, force est de constater que nous avons essuyé une lourde défaite sur le terrain, et les Libanais, à quelque bord qu’ils appartiennent, doivent le reconnaître et en tirer les conclusions. Si nos troupes avaient pris Metula, Nahariyya ou Haïfa, si elles avaient poussé jusqu’à menacer Dimona, je veux bien croire que nous aurions pu imposer nos conditions à Israël. Ce qui serait allé de soi : après tout, si l’ennemi avait voulu récupérer son intégrité territoriale, il aurait fallu qu’il cédât sur certains attributs de sa souveraineté. Or ce n’est pas le cas et c’est plutôt l’inverse! Alors, venir reprocher à la délégation libanaise de vouloir libérer le territoire libanais au prix du désarmement du Hezbollah pro-iranien*, relève de la surenchère ! Payante surenchère… mais si pernicieuse La passion peut égarer les esprits les plus avertis. D’où les réactions de certains « chercheurs associés » et observateurs politiques, ces histrions de l’intégrité territoriale à l’annonce de l’accord-cadre le 26 juin dernier à Washington! Ces souverainistes du dernier quart d’heure accusent l’État libanais de capitulation : ils s’offusquent comme le Caïphe de la Semaine Sainte, déchirent leurs vêtements et crient à la trahison. Mais cette levée de boucliers cache un malsain petit jeu qui n’est pas à l’honneur de patriotes. Si le tandem chiite et ceux de sa nébuleuse veulent torpiller l’accord trilatéral, c’est pour confier le dossier libanais aux bons soins de Téhéran et l’inclure dans une négociation plus large, celle que conduiraient les belligérants du golfe Persique à Islamabad ou ailleurs en Suisse. Et, pour comble de cynisme, les contempteurs de la convention du 26 juin prétendent n’avoir d’autre souci que la souveraineté nationale et ses principes intangibles ! Prenons exemple sur Abou Ammar Pour Hafez el-Assad, et dès les années soixante-dix, la cible à abattre était non point le Chrétien libanais, rebelle à sa loi, mais le Palestinien. L’OLP était le premier ennemi à abattre, bien avant le Front libanais ou les Forces libanaises. Dans la grande reconfiguration de l’espace du Levant, et pour le cas où une conférence internationale devait se tenir pour régler la querelle israélo-arabe, le tyran de Damas refusait que la « carte » palestinienne lui échappât. À ses yeux, les Palestiniens n’étaient que des Syriens du Sud et c’était à lui de décider de leur sort. Or Yasser Arafat voulait rester seul maître à bord et allait jouer au chat et à la souris avec l’autocrate établi sur les rives de Barada. Ballotté d’un pays à l’autre, de la Jordanie au Liban, puis en Tunisie, Abou Ammar refusa d’abdiquer ses prérogatives. Il finit par signer au nom des siens à Oslo ! Il n’allait pas laisser un officier putschiste de Qardaha, à la légitimité douteuse, représenter sa nation de déplacés. Allons-nous céder sur la « carte libanaise » ? Nous, Libanais, sommes dans le même cas de figure. Allons-nous concéder la carte libanaise à l’Iran pour renforcer son pouvoir à la table des négociations avec Donald Trump ? Qu’est-ce qui est plus souverain, confronter l’adversaire israélien à Washington ou Rome, ou plutôt confier gracieusement ladite carte à l’empire des mollahs lequel, d’après certains, saurait mieux défendre nos intérêts nationaux ? Souvenons-nous qu’avec la chute du régime des Assad père et fils le destin nous avait souri et que le Liban a pu subrepticement arracher sa carte confisquée par Damas. Or voilà qu’une milice aux ordres de l’Iranien veut, dans l’impudence la plus déclarée, nous allouer à Téhéran et nous inclure comme une topique à l’ordre du jour de négociations qui seraient menées exclusivement entre Iraniens et Américains ! La carte libanaise n’est pas à céder ni à endosser à l’ordre d’un commanditaire du golfe des achéménides. Et, pour tout vous dire, la carte libanaise n’a jamais porté bonheur aux flibustiers ! *Rappelons que l’accord-cadre signé le 26 juin dernier par le Liban, Israël et les États-Unis a pour but ultime de libérer le territoire national de toute occupation, israélienne soit-elle ou iranienne ! Lui reprocherait-on de procéder par étapes ? Voyons ce que donneraient les pourparlers à Rome où se retrouvent les délégations.

Salman Rushdie et la fin du phénomène Trump

Le recueil de Salman Rushdie, La Onzième Heure ( The Eleventh Hour ), n’est pas un roman au sens traditionnel du terme, mais un ensemble de cinq récits publié après la tentative d’assassinat dont l’écrivain a été victime en 2022. Il compte parmi ses œuvres les plus méditatives, explorant la vieillesse, la mort, l’identité et la liberté. La «onzième heure» n’est pas seulement une indication temporelle. Elle est un signe. Elle symbolise une civilisation qui se perçoit comme parvenue à l’instant de sa dernière épreuve: la montée des populismes, le recul des valeurs démocratiques, les violences dirigées contre la liberté d’expression et la crise identitaire qui traverse le monde globalisé. Ainsi, l’onzième heure devient la métaphore d’un moment civilisationnel, bien plus que d’une simple étape individuelle. Deux ans après Le Couteau ( Knife ), où Rushdie revenait sur l’attentat dont il avait été victime, ce nouveau livre marque un retour à la fiction à travers des récits poursuivis par l’inéluctable passage du temps dans ce nouvel âge. La onzième heure est celle qui précède le coucher du soleil. Dans le langage courant, elle désigne aussi le dernier instant où il est encore possible d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Dans la première des cinq nouvelles qui composent le recueil, cette expression devient la métaphore du troisième âge atteint par «Junior» et «Senior», deux voisins presque frères, inséparables mais incapables de se supporter. Ils ont tous deux quatre-vingt-un ans. Si une longue vie ressemble à un crépuscule appelé à s’éteindre à minuit, ils sont déjà entrés dans leur onzième heure. Junior lance à son voisin: «Tu as une allure épouvantable, comme tous les matins. Tu ressembles à un homme qui n’attend plus que la mort.» Senior lui répond, en hochant gravement la tête, fidèle à leurs rituels immuables: «Au moins, j’ai meilleure mine qu’un homme qui attend encore la vie.» Ancien dirigeant d’une compagnie ferroviaire, professeur de mathématiques et chanteur d’hymnes védiques consacrés au passage du temps, Senior a connu une existence riche et accomplie. Junior, lui, n’a récolté que des désillusions. Pourtant, une même amertume les unit, née du regret d’avoir vécu soit avec trop d’intensité, soit pas assez. La vie et la mort ne sont plus que deux balcons voisins. La dernière nouvelle du recueil, «Le Vieil Homme sur la place», peut être lue comme une défense du désaccord au sein des sociétés, de cette controverse qui fait de la liberté de penser autrement une valeur en soi. Il semble ne plus rien rester de commun entre les individus, sinon la dispute elle-même, érigée en forme d’expression artistique dans une époque du «oui», où toute discussion devient suspecte dès lors qu’elle ne recueille pas l’assentiment unanime, aussi absurde soit-il. À travers cette fable allégorique, Salman Rushdie dénonce la tentation planétaire de la simplification. «Nous ne sommes pas des créatures mélodramatiques», écrit-il, avant de conclure son recueil par un constat empreint d’amertume: «Les mots nous trahissent.» Pourtant, ce livre prouve précisément le contraire. Les mots n’ont pas trahi Rushdie, pas plus que l’humour qui habite ses narrateurs, témoins des hésitations de personnages incapables de se réconcilier avec leur destin. Ainsi, dans la nouvelle «Kahani Musicale», un couple se sépare après la naissance de leur fille. Le père décide de partir vivre sur la Lune, non pas l’astre terrestre, mais une communauté expérimentale où il espère enfin donner un sens à son existence en servant de la soupe aux adeptes de ce qui ressemble à une nouvelle secte, une confrérie de doux illuminés, tandis que le reste de l’humanité poursuit son existence de naufragés sur la planète Terre. Qu’elles soient écrites dans une langue baroque ou d’une grande sobriété, les nouvelles de La Onzième Heure mêlent constamment l’imaginaire et la mélancolie, dans une tonalité qui rappelle La Cité de la victoire ( Victory City , 2023), Quichotte ( Quichotte , 2020) ou La Maison Golden ( The Golden House , 2018). Elles apparaissent comme le mouvement final d’une vaste composition romanesque, selon plusieurs critiques anglo-saxons, annonçant peut-être un ultime grand roman inspiré à la fois de La Montagne magique de Thomas Mann et du Château de Franz Kafka, ces deux «grands livres consacrés à d’étranges mondes miniatures», semblables à celui auquel aspire Rushdie, intellectuel engagé et écrivain anglo-américain. C’est précisément ce qui fait de la littérature la plus interactive des formes d’art. Rien de comparable avec les mécanismes de l’intelligence artificielle qui, selon Rushdie, ont déjà «créé de nouvelles religions» en se nourrissant uniquement de ce qui existe déjà, sans pouvoir engendrer ce que personne n’a encore imaginé. Quant à son absence de sens de l’humour, elle constitue, ajoute-t-il avec ironie, un autre de ses défauts majeurs, qui suffit déjà à provoquer assez de désordres. Dans un entretien accordé au Point , Salman Rushdie reconnaît son sentiment d’impuissance face au cours du monde. Il trouve pourtant un réconfort dans cette aventure de l’imaginaire. Fidèle à ses convictions, il sait que l’humanité traverse une période de grand péril, que les lignes de fracture qui traversent le monde se creusent chaque jour davantage, et que seul le texte littéraire demeure un lieu possible de réconciliation, dans ces «endroits où l’on ne meurt pas». «Les gens sont aujourd’hui beaucoup trop sûrs d’eux et de ce qu’ils croient savoir, observe-t-il. La littérature, elle, est le royaume du doute et du questionnement.» Cette réflexion trouve un écho dans la polarisation actuelle, alors même qu’une part croissante de l’opinion publique rejette ce que fait l’administration Trump sur le terrain militaire. Mais, selon Rushdie, ce n’est pas là tout ce que Donald Trump cherche à accomplir. Il poursuit, dans les colonnes de l’hebdomadaire français: «Je ne suis même pas certain qu’il sache lui-même ce qu’il essaie de faire. S’il voulait sincèrement favoriser un changement de régime en Iran et le retour de la démocratie, ce serait une bonne chose. Mais y voit-il réellement un intérêt? Nous avons affaire à un président américain un peu fou qui mène une guerre contre un régime théocratique fasciste. Je ne suis du côté de personne, sinon du peuple iranien, auquel personne ne demande jamais son avis.» À ses yeux, chacun est désormais sommé de choisir un camp parmi des récits concurrents qui cherchent davantage à écraser qu’à convaincre. «Je refuse la catastrophe. Le monde peut changer autrement. Regardez ce qui vient de se produire en Hongrie avec Viktor Orbán. Aux États-Unis aussi, le vent commence à tourner. Nous ne saurons vraiment ce qui se passe qu’après les élections de mi-mandat de novembre, mais on perçoit déjà un rejet profond de l’administration Trump. La fin du phénomène Trump pourrait entraîner la chute d’autres dominos. Mais restons prudents: je suis un très mauvais prophète.» Ces propos prennent une portée hautement symbolique lorsqu’il décrit le monde dans lequel nous vivons, un monde où les fractures sont devenues si profondes qu’elles semblent structurer notre époque. C’est ici que l’on peut discerner une véritable proximité intellectuelle entre Salman Rushdie et le penseur disparu Edgar Morin, malgré la différence de leurs champs d’expression, la littérature pour l’un, la philosophie et la sociologie pour l’autre. Cette proximité réside dans une même philosophie de l’identité complexe et dans un même refus des catégories réductrices. Morin posait cette question fondamentale: «Pouvons-nous être tout cela à la fois?», affirmant que l’identité est, par nature, multiple et composée. Rushdie incarne cette idée dans des œuvres telles que Les Enfants de minuit , Les Versets sataniques ou encore dans son autobiographie, où il refuse de se laisser enfermer dans une identité religieuse ou nationale unique. Son imaginaire donne chair à cette complexité à travers des personnages qui vivent pleinement la pluralité des appartenances, une vision que partage également Régis Debray. La onzième heure n’est pas l’heure de la fin. Elle est celle de la dernière épreuve. Ce n’est pas tant la puissance des États qui s’y trouve mise à l’épreuve que leur capacité à produire un sens nouveau de l’ordre international. Les grandes guerres ne redessinent pas seulement les cartes. Elles transforment aussi le langage à travers lequel sont désormais pensés la puissance, la légitimité et l’identité. Chaque conflit majeur produit davantage de signes que de victoires. Ce qui apparaît, sur le terrain, comme un événement militaire devient, dans le discours, un symbole qui reconfigure l’imaginaire collectif: le nom d’un moment où un ancien sens s’effondre avant qu’un autre ne s’impose. Entre le ressentiment envers la géographie, le poids de l’histoire et les lignes de fracture qui traversent le monde, demeure pourtant un désir persistant d’évasion, presque utopique: celui d’aller vivre sur la Lune.