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Analyse

À Ormuz, diplomatie coercitive et «madman theory»!

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Par Youssef Mouawad
Publié juil. 25, 2026 - 01:14

Tenez-vous bien! En bombardant l’Iran pour la énième nuit consécutive, les États-Unis n’auraient cherché qu’à communiquer avec Téhéran. Chaque frappe d’un objectif militaire ou civil comme chaque destruction de radar, de rampe de lancement ou de raffinerie d’hydrocarbure ne devrait compter que comme message à l’adversaire.

Ce ne serait qu’un appel du pied pour reprendre ou poursuivre les pourparlers à certaines conditions! C’est ce qu’aurait prétendu Thomas Schelling, lauréat du prix Nobel d’économie en 2005. À son idée, c’est surtout quand le canon tonne ou que le feu tombe du ciel que les belligérants échangent des messages et communiquent entre eux, la guerre n’étant qu’une forme de négociation menée par d’autres moyens.

 

L’embardée américaine

 

Dans son ouvrage The strategy of conflict, l’essayiste américain part d’une distinction entre la stratégie de dissuasion (deterrence) et celle de la coercition (compellence) et l’exploite jusqu’à ses limites extrêmes. Aussi aurait-on été dans le registre de la dissuasion tant que les porte-avions US paradaient dans les mers chaudes mais s’interdisaient d’appuyer sur la gâchette. Puis il y eut une escalade suivie d’un cessez-le-feu. Les bons offices d’Islamabad allaient définir le 17 juin dernier les contours du fameux MOU (Memorandum of Undestanding).

 

De l’avis général, l’habileté et la résilience de la diplomatie iranienne ayant brouillé les cartes, Trump dut revoir ses expectatives à la baisse: il n’allait plus exiger le changement de régime des mollahs, mais se contenter du libre accès au détroit d’Ormuz. Aux yeux du monde, les Américains avaient manqué de crédibilité et de fortitude en passant de la dissuasion à la coercition, puis à la négociation.

 

Or, Trump n’avait pas dit son dernier mot. Ulcéré par les manigances des plénipotentiaires persans, et par la lecture biaisée que ces derniers faisaient de l’article 5 dudit MOU, il se saisit du prétexte d’une agression mineure pour remettre la guerre au goût du jour. Et revoilà le golfe Persique sous le feu roulant américain (1).

 

Le précédent vietnamien

 

On a ressassé que l’attitude du président américain était erratique, que sa stratégie était fluctuante et que sa conduite des opérations était décousue, tant ses objectifs n’étaient pas clairement définis! Mais n’était-ce pas sauter trop vite aux conclusions pour accabler un président atypique? Certes, et à moins d’y être acculé, le locataire de la Maison blanche n’aime pas recourir à la violence armée; ce n’est pas un va-t-en-guerre comme Netanyahu, ni un jusqu’au-boutiste comme les pasdarans.

En revanche, il s’adapte au terrain et peut comme d’autres acteurs politiques tirer le meilleur parti d’un affrontement, la guerre étant par essence protéiforme. Et si quelquefois il esquisse un retrait, c’est pour revenir à la charge aussitôt après, quand on l’y attend le moins.

 

Et puis l’histoire américaine nous a donné ne serait-ce qu’un exemple de pourparlers menés sous haute pression! Avec Lyndon B. Johnson, les États-Unis s’étaient embourbés en ex-Indochine française.

En application de la théorie du «containment» du péril communiste, l’appui militaire américain passa de la contre-insurrection à la guerre d’usure. Élu président, Richard Nixon n’avait qu’un souci: ramener les boys dans leurs foyers, sans trop perdre la face. Le secrétaire d’État Henry Kissinger se chargea de la liquidation du legs sanglant. À Paris, furent entamées les négociations entre parties prenantes, dont les Américains et les Nord-Vietnamiens. Or, comme ces derniers n’avaient pas l’air de se rendre à ses arguments, le «dear Henry» combina, avec une habileté consommée, négociations intensives et violente escalade militaire, «selon le principe de la diplomatie coercitive (coercive diplomacy) et de la théorie du fou (madman theory) déjà esquissée par Richard Nixon» (2). Et les accords de Paris furent dès lors signés en janvier 1973.

 

Ormuz et le Jabal Amel

 

Un schéma identique se reproduit présentement autour d’Ormuz, maintenant que Trump a compris que la dissuasion à elle seule ne suffisait pas pour régler la question et qu’il ne pouvait se permettre une guerre d’usure, l’adversaire iranien s’étant révélé plus coriace qu’il ne le croyait!

Les observateurs avertis peuvent se rassurer ; ce sera désormais la logique de «compellence» qui battra la mesure. La force brutale que les Américains ont déployée plus de douze nuits d’affilée, ne vise pas à détruire les forces armées iraniennes mais à contraindre Téhéran à changer de comportement. C’est en lui rendant «le coût politique, militaire et économique de la guerre suffisamment élevé» que les États-Unis vont contraindre le pays des mollahs à se montrer raisonnable à la table des négociations, négociations qui n’ont pas été réellement interrompues en dépit des déclarations et des rodomontades. En somme, les frappes aériennes serviraient de levier diplomatique.

 

La morale de la fable

 

À la lumière de cette catégorisation, considérons ce qui nous attend dans le Sud libanais: Israël va poursuivre sa guerre de coercition tant que le parti de Dieu n’aura pas capitulé. La politique de la terre brûlée et de la destruction systématique, levier diplomatique à nul autre pareil, va se poursuivre devant nos yeux. Face à l’inéluctable, Arafat s’était bien retiré avec armes et bagages de Beyrouth: c’était en 1982. À la requête des notabilités sunnites, il renonça à faire de notre capitale un autre Stalingrad.

Grâces lui en soient rendues !

Cela dit, pouvons-nous espérer autant de compréhension de la part de Téhéran? Cette capitale récalcitrante, ce laboratoire de la subversion khomeyniste, a d’autres projets en tête: elle compte se battre jusqu’au dernier des chiites.

Libanais, ainsi va le monde! Et l’histoire dira que l’Iranien n’a pas fait preuve de la même empathie que le Palestinien!

 

1- Comme preuve de la pertinence de la théorie des échanges, le fait que les aéronefs US saccagent les installations iraniennes depuis le 7 juillet dernier, alors que Téhéran ne riposte qu’en frappant le Koweït, le Qatar, le Bahreïn, Oman et la Jordanie, au prétexte que ces pays hébergent des bases US. C’est en effet surprenant de voir les cibles exclusivement américaines, comme les porte-avions, jusque-là épargnées!

2- La théorie ou la stratégie du fou (madman theory) désigne une approche de la politique étrangère conçue par le président Richard Nixon. Elle laissait entendre à ses adversaires qu’ils avaient en face d’eux un dirigeant au comportement imprévisible et disposant d’une énorme capacité de destruction.

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