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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Hamas: l'ère al-Hayya
Par
Hisham Dibsi
Publié

En l’espace de trois décennies, le Hamas est passé du statut d’organisation politique des Frères musulmans en Palestine à celui de mouvement de résistance armée, à la fin de l’année 1987, avant de devenir, à la faveur de son renversement de la légitimité palestinienne en 2007, le pouvoir qui gouverne la bande de Gaza. À partir de ce moment, le Hamas n’était plus un simple mouvement palestinien. Certes, il était arrivé au pouvoir à l’issue d’élections démocratiques et pacifiques, et Ismaïl Haniyeh occupait alors les fonctions de Premier ministre de l’Autorité nationale palestinienne. Mais le coup de force sanglant qui fit plus de cent vingt morts parmi les membres des forces de sécurité et du Fatah, ainsi que trente-neuf victimes civiles en cinq jours d’attaques contre les institutions de l’Autorité palestinienne et d’arrestations de dizaines de ses responsables, selon les rapports du Comité international de la Croix-Rouge, changea radicalement la donne. Plusieurs dirigeants, parmi lesquels Mohammed Dahlan, durent fuir vers l’Égypte par voie maritime. Environ cinquante mille fonctionnaires cessèrent leur activité, tandis que l’autorité de l’Autorité nationale palestinienne se trouva désormais limitée à la seule Cisjordanie. Après ce renversement de la légitimité palestinienne, le Hamas ne fut plus ni une faction politique ni un partenaire démocratique au sein du pouvoir. Il choisit de séparer la bande de Gaza de la Cisjordanie afin d’y exercer seul son autorité, tout en faisant de la chute du pouvoir de Ramallah et de l’abrogation des accords d’Oslo ses principaux mots d’ordre. Hamas sous Ismaïl Haniyeh Durant la première décennie de la direction d’Ismaïl Haniyeh, jusqu’en 2017, le mouvement connut de profondes transformations dans ses rapports avec la société palestinienne, ses dirigeants et les différentes composantes du mouvement national. Ses relations avec le monde arabe, les pays musulmans et la communauté internationale évoluèrent également. Parallèlement, sa branche armée, les Brigades Izz al-Din al-Qassam, connut une montée en puissance qualitative, tant sur le plan de ses capacités militaires que de son armement, évolution qui atteignit son apogée sous la direction de Yahya Sinouar. Ces changements contribuèrent à redessiner les équilibres internes du mouvement. Fort de son centre de gravité installé dans la bande de Gaza et de l’élargissement de son influence populaire en Cisjordanie, le Hamas bénéficia également d’une importante vague de soutien dans le monde arabe et musulman, entretenue par la direction internationale des Frères musulmans, laquelle profita de ses relations privilégiées avec l’administration américaine durant la présidence de Barack Obama. Ces recompositions internes conduisirent finalement à l’éviction de Khaled Mechaal, qui dirigeait le bureau politique depuis treize ans. Après avoir déplacé son siège permanent d’Amman vers Istanbul puis Doha, Ismaïl Haniyeh réunit entre ses mains la présidence du gouvernement de Gaza et celle du bureau politique du mouvement. Pourtant, dans sa gestion des équilibres internes et externes, Ismaïl Haniyeh n’imaginait sans doute pas qu’il serait un jour contraint de quitter la bande de Gaza pour vivre en exil, sous l’effet de l’ascendant pris par le nouveau chef militaire des Brigades al-Qassam, Yahya Sinouar. Celui-ci finit par imposer son autorité sur l’ensemble des structures du Hamas comme sur les appareils gouvernementaux. Ainsi, le président du bureau politique rejoignit son prédécesseur Khaled Mechaal sur les chemins de l’exil, sans pour autant perdre son titre ni ses fonctions de chef du gouvernement du Hamas. Les circonstances exactes de ce départ, qui concerna également un grand nombre de dirigeants et de cadres de premier plan, demeurent toutefois obscures, tant que la direction du mouvement n’aura pas livré sa propre version des faits. Les luttes internes ne se limitaient d’ailleurs pas à la répartition géographique entre Gaza, la Cisjordanie et la diaspora. Elles recouvraient aussi plusieurs lignes de fracture: entre les fidèles, sur le plan idéologique, à la direction internationale des Frères musulmans ; les responsables politiques, dont les relations s’articulaient autour de la Turquie, du Qatar et de l’Iran ; et les chefs militaires, plus pragmatiques, dont certains étaient plus radicaux que d’autres. Les uns entendaient tirer le maximum de bénéfices de leur alliance avec l’Iran ; les autres cherchaient à multiplier les relais régionaux afin d’élargir leur marge de manœuvre et de consolider leur influence, sans exclure, lorsque les circonstances l’imposaient, des contacts avec les États-Unis ou même avec Israël. C’est dans ce contexte que s’imposa Khalil al-Hayya, en sa qualité de responsable du Hamas dans la bande de Gaza et de proche collaborateur de Yahya Sinouar, lequel, selon de nombreuses sources ayant côtoyé son parcours militaire, accordait sa confiance avec une extrême parcimonie. Toujours selon ces sources, le rôle central joué par Khalil al-Hayya dans les négociations s’expliquerait précisément par la confiance que lui accordait Yahya Sinouar. Lorsque celui-ci succéda à Ismaïl Haniyeh à la tête du bureau politique, une semaine après la mort de ce dernier, à la fin du mois de juillet 2024, il désigna Khalil al-Hayya comme son adjoint. L’assassinat de Yahya Sinouar, deux mois seulement après sa nomination à la présidence du bureau politique, ouvrit alors une nouvelle bataille pour la succession. Face à Khaled Mechaal, Khalil al-Hayya parvint, grâce au soutien dont il bénéficiait à Gaza, à l’emporter et devint ainsi le cinquième président du bureau politique du Hamas, concentrant désormais entre ses mains les principaux leviers du mouvement. Cette succession ne suffit cependant pas à expliquer son accession au sommet de l’organisation. Des sources politiques et médiatiques, relayées notamment par plusieurs spécialistes égyptiens intervenant sur différentes chaînes satellitaires, ont affirmé que les négociations tenues à Doha, après la célèbre frappe israélienne contre le Qatar visant des dirigeants du Hamas, s’étaient déroulées en présence de hauts responsables sécuritaires israéliens, américains et turcs. Selon ces mêmes sources, ces discussions auraient débouché sur des engagements israéliens consistant à suspendre les opérations d’élimination ciblée contre les dirigeants du Hamas et à renoncer à les poursuivre. Les partisans de cette lecture estiment que les développements intervenus depuis lors tendraient à l’accréditer. Dans cette perspective, le Hamas de Khalil al-Hayya ne serait plus celui du cheikh Ahmed Yassine, ni celui de Yahya Sinouar. Son nouveau dirigeant privilégierait désormais la mise en œuvre d’engagements à caractère politique et sécuritaire, sous un parrainage essentiellement qatari et turc. Selon cette analyse, la fonction que le mouvement serait appelé à remplir à l’avenir diffèrerait profondément de celle qui fut la sienne jusqu’ici. Sa priorité ne serait plus que de préserver son pouvoir, quel qu’en soit le prix politique, humain ou matériel. La conservation de l’autorité deviendrait une fin en soi, davantage que la défense des intérêts de la population. Le programme d’al-Hayya Au début de cette semaine, le nouveau chef du mouvement a prononcé son premier discours, dans lequel il a affirmé sa détermination à poursuivre plusieurs objectifs: Premièrement, mettre un terme aux opérations militaires israéliennes et obtenir le retrait total d’Israël de la bande de Gaza. Deuxièmement, rétablir les conditions d’une vie normale, empêcher le déplacement forcé de la population, engager la reconstruction et conclure un accord d’échange de prisonniers palestiniens. Troisièmement, ouvrir un dialogue national afin de reconstruire l’Organisation de libération de la Palestine sur des bases démocratiques. Quatrièmement, renforcer les relations du Hamas avec son environnement arabe et islamique. Cinquièmement, coordonner les efforts internationaux destinés à mettre fin aux opérations militaires israéliennes. Sixièmement, demander aux Nations unies d’assurer une protection au peuple palestinien et de traduire les responsables israéliens de la guerre devant les juridictions internationales. À travers un programme dont la mise en œuvre supposerait l’engagement des grandes puissances et une vaste coalition internationale, Khalil al-Hayya s’exprime avec assurance, depuis une position qu’il présente comme celle de la force. Mais il le fait depuis sa chambre d’hôtel. Sur le terrain, cependant, les combats entre le Hamas et Israël s’entremêlent aux zones où sont regroupés les déplacés, au milieu d’une population entassée dans des camps de fortune. Les habitants paient ainsi deux fois le prix des choix du mouvement et de ses méthodes de contrôle: d’une part sous l’effet de son appareil sécuritaire, chargé de surveiller près de deux millions de déplacés dans leur propre patrie ; d’autre part à travers la traque menée par Israël contre les cadres du Hamas, avec son cortège de bombardements, de destructions, d’extension de l’occupation et de restrictions qui servent ensuite de justification aux entraves imposées à l’acheminement de l’eau, de la nourriture et des médicaments. Entre cette réalité quotidienne et le programme officiellement affiché s’accumulent la misère, le découragement et le désespoir. Les réseaux sociaux de la bande de Gaza résonnent des appels de détresse d’une population que la direction du Hamas ne semble plus vouloir entendre, préoccupée avant tout par l’avenir de son pouvoir et par la préservation de ses propres intérêts. Trois options Le ministre Bezalel Smotrich présente régulièrement, dans ses déclarations publiques, ce qu’il considère comme les trois seules issues offertes aux Palestiniens: partir, mourir ou vivre dans la soumission. Une vision que partage, selon l’auteur, le gouvernement israélien favorable à la poursuite de la colonisation sur l’ensemble des territoires palestiniens. Les incursions répétées sur l’esplanade des Mosquées, tout comme la vague de violences menée par les colons sous la protection de l’armée israélienne, ne relèveraient donc pas d’une réponse à une menace existentielle. Elles s’inscriraient dans la mise en œuvre de ce que plusieurs ministres de la coalition gouvernementale qualifient de «plan de décision», visant à étendre la colonisation et à annexer l’ensemble des territoires que pourront contrôler les colons et l’armée israélienne. À l’approche des élections législatives prévues en octobre de cette année, plusieurs membres du gouvernement affichent également leur volonté de provoquer l’effondrement de l’Autorité nationale palestinienne à Ramallah et d’éliminer ce qu’ils considèrent comme le dernier noyau institutionnel palestinien défendant une solution politique fondée sur la coexistence de deux États. Les principaux représentants du courant national-religieux le plus radical affirment, en effet, que cette perspective constituerait, selon eux, la véritable menace existentielle pesant sur Israël. La vague actuelle de violences qui frappe la Cisjordanie et vise les Palestiniens, population autochtone de cette terre, risque ainsi d’anéantir les dernières chances d’une paix fondée sur le droit international. Aussi longtemps que la communauté internationale se contentera d’évoquer la paix sans parvenir à la faire progresser concrètement sur la terre de Palestine, ce processus ne pourra, selon l’auteur, conduire qu’à la perpétuation d’un conflit ouvert.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (13)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les douze parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’application, gravement incomplète, de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité de l’ONU en 2006. Deux ans avant la guerre des 33 jours de 2006, et plus précisément le 3 septembre 2004, sous la pression directe de la Syrie de Bachar el-Assad, le Parlement libanais a prolongé de trois ans le mandat du président Émile Lahoud. Cet amendement constitutionnel a été imposé au mépris de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’Onu, adoptée la veille à l’initiative de la France et des Etats-Unis. Cette résolution exigeait pourtant le strict respect des règles constitutionnelles libanaises et la tenue d'une élection présidentielle libre, équitable et sans interférence étrangère. De plus, la même résolution exigeait le démantèlement des milices illégales (y compris celle du Hezbollah) et le retrait syrien du Liban. Pour mettre en scène un semblant de légitimité populaire face aux condamnations internationales, Émile Lahoud a transformé le palais de Baabda en un espace d'allégeance. Des délégations pro-syriennes, des fonctionnaires, des militaires, des officiers tous grades confondus, des supporters civils et des partisans du Hezbollah y ont défilé pour orchestrer de «ferventes félicitations», simulant ainsi un large consensus national autour de sa prorogation imposée, alors qu’en réalité il se trouvait isolé internationalement, régionalement et à l’intérieur du pays, sauf par les pro-syriens, le Hezbollah et le mouvement Amal. Opposé à la prorogation du mandat présidentiel sous la menace directe de Bachar el-Assad, le Premier ministre Rafic Hariri a démissionné en octobre 2004 avant de se rallier à l'opposition antisyrienne. Assassinat de Rafic Hariri et la Révolution du Cèdre Ce revirement politique fut considéré par l'Onu (et, plus tard, par le Tribunal spécial pour le Liban) comme le mobile principal de son assassinat avec ses compagnons et son escorte, le 14 février 2005. Ce crime a directement déclenché la révolution du Cèdre puis le retrait forcé des troupes syriennes du Liban. Le crime du 14 février 2005 a été suivi d’une mobilisation massive dans les rues de Beyrouth pendant trois semaines, réclamant haut et fort la fin de l’occupation syrienne du Liban, et brandissant les photos des officiers supérieurs qui dirigeaient les appareils sécuritaires libanais, dont les généraux Jamil Sayed, Raymond Azar et Ali Hajj, les accusant d’avoir été complices de l’assassinat de Hariri et les qualifiant de symboles du dispositif sécuritaire libano-syrien. Renforcement des liens Lahoud-Nasrallah Pour appuyer et soutenir Lahoud, de plus en plus boycotté, et qui constituait un véritable bouclier légal pour le Hezbollah, Hassan Nasrallah riposta par la mobilisation de ses foules le 8 mars 2005, posant un pacte de survie: protéger le président était présenté comme une ligne rouge et la riposte à toute tentative de le démettre devint explicite. La survie politique de Lahoud devint scellée lorsque le patriarche maronite Nasrallah Sfeir refusa sa chute dans la rue pour ne pas créer un précédent dans l’histoire contemporaine du Liban. Sa volonté fut respectée avec amertume par la coalition souverainiste de l’époque, soucieuse des équilibres confessionnels dans le pays. Les souverainistes ont mobilisé leurs foules une semaine plus tard en réponse à la manifestation du 8 mars. Ainsi, le 14 mars 2005 Beyrouth était témoin d’un rassemblement historique de centaines de milliers de partisans du Courant du Futur de feu Rafic Hariri (CF), des Forces Libanaises (FL), des Kataeb, du Parti National Libéral (PNL), des aounistes du Courant Patriotique Libre (CPL, toujours antisyrien à l’époque), du Parti Socialiste Progressiste (PSP), des libéraux chiites, des gauchistes … qui réclamaient le départ des troupes syriennes, le démantèlement de l’appareil sécuritaire libano-syrien, et l’application de la résolution du Conseil de Sécurité 1559. A la suite de ce rassemblement, la coalition des «Forces du 14 mars 2005» a été créée, dont les figures de proue étaient Samir Frangié, Gebrane Tueni, Samir Kassir, Nayla Moawad, l’ex-président Amine Gemayel et d’autres. Cela renforça encore plus les liens entre Lahoud, qui n’avait plus d’options, et Nasrallah. La culture pro milicienne, contraire à l’Etat de droit Depuis qu’il était commandant en chef de l’armée libanaise, par ses attitudes et ses directives, Emile Lahoud a instauré peu à peu une «culture» de l’acceptation de l’occupation syrienne, et une «culture» de sympathie vis-à-vis du Hezbollah, présenté comme mouvement de libération nationale contre Israël. Cette ligne de conduite apparaissait à travers les discours et les notes de service de Lahoud, ignorant délibérément l’idéologie fondamentaliste du parti pro-iranien, contradictoire avec la raison d’être du Liban de 1920. Plus tard, devenu président de la République, Lahoud continua à propager cette image du Hezbollah au niveau du pays, non seulement dans les milieux chiites qui le soutenaient, mais également dans des milieux chrétiens, druzes et sunnites. Cette propagande fut facilitée et amplifiée par des leaders ayant des ambitions démesurées, comme le leader du Courant patriotique libre, Michel Aoun, dix mois après son retour d’exil en France, ainsi qu’une multitude de politiciens des différentes communautés libanaises, comme le leader du parti Démocrate Talal Arslane, et certains dissidents des partis souverainistes ayant été approchés par les Services de sécurité de l’époque. La sympathie pro-milicienne a également fait son chemin dans les institutions de l’Etat. Ainsi, les officiels louaient la logique de «résistance», justifiant les pratiques illégales, et une déculturation de l’Etat de Droit s’est progressivement installée. Ce remplacement de la culture souverainiste, fondement de l’Etat régalien, par une autre de soumission à une milice ayant une idéologie religieuse sectaire, s’est infiltrée au nom de la «résistance» dans les appareils militaires, sécuritaires, administratifs et juridiques libanais. Le Liban continue à en souffrir jusqu’à présent, tant cette déculturation est profonde. Tout le long de ces années, une flopée de politiciens libanais se trouvaient à l’aise dans la soumission à l’occupation syrienne, et se trouvent toujours à l’aise sous l’hégémonie du Hezbollah. Ces politiciens ne déployaient aucun effort pour faire prévaloir la dignité nationale, et ont préféré pendant des décennies se concentrer sur leurs intérêts étroits au quotidien, mêlant business, affaires nationales et populisme. Déploiement de l’armée au Sud, incidents avec le Hezb Malgré le compromis entre légalité et arsenal du Hezbollah, des incidents ont été signalés dès septembre 2006 pendant le déploiement de l’armée libanaise au Sud, à la suite du retrait israélien entamé le 17 août. Ces incidents sa sont notamment manifestés, à titre d’exemple, lors de l’interception par l’armée de camions de munitions venant de la Syrie vers la Békaa, et de la Békaa vers le Sud. Les militaires libanais à l’origine de ces interceptions, jaloux de leur rôle et ayant le sens du devoir, se voyaient frustrés par des décisions politiques les obligeant soit à restituer les munitions confisquées, soit à libérer instantanément les véhicules arrêtés et les miliciens les accompagnant. Autre exemple entravant la restauration de la souveraineté de l’Etat: la délimitation de zones souvent boisées et fortifiées interdites d’accès aux forces légales libanaises (armée et FSI) sur instruction du président de la République Emile Lahoud. Ces zones étaient tenues exclusivement par les combattants du Hezbollah. Pour les citoyens qui essayaient de s’approcher de ces zones, les miliciens les en empêchaient, soit sous prétexte qu’il s’agissait de «réserves naturelles», soit qu’il s’agissait là, explicitement, de zones miliciennes devenues des poches d’exclusion de facto, dans la zone de déploiement de l’armée au Sud. À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (12) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (11) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (10) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Pour le Hezbollah, le conflit actuel est le prolongement de la bataille de Kerbala!

La semaine écoulée s’est achevée, dimanche, sur deux développements d’une importance indéniable. D’abord la visite du Premier ministre Nawaf Salam à Bagdad où il a eu avec les dirigeants irakiens des entretiens à caractère principalement économique. Accompagné du ministre de l’Energie Joe Saddi, le chef du gouvernement a notamment discuté avec son homologue irakien de la possibilité d’inclure la raffinerie de Tripoli dans la réactivation de l’oléoduc reliant l’Irak à la Syrie en vue de l’exportation du pétrole irakien. Un accord en ce sens a été signé il y a quelques jours entre la Syrie et l’Irak, et le gouvernement libanais cherche à relancer le rôle de la raffinerie de Tripoli dans ce contexte. Le second développement revêt un aspect macro-politique et supranational: un échange de message entre le Hezbollah et l’insaisissable et mystérieux Guide suprême iranien Moujtaba Khamenei. Il ressort de ce document que le Hezbollah réaffirme son allégeance au Guide iranien, soulignant à cet accord que le conflit actuel dans la région est «le prolongement de la bataille de Karbala». Réaffirmant sa détermination à poursuivre «la résistance armée», le Hezbollah met l’accent sur son «entière solidarité avec l’Iran et les Gardiens de la révolution islamique», ajoutant que le parti «reste sous la conduite de cheikh Naïm Kassem» et demeure «fidèle au leadership de Moujtaba Khamenei». Dans le prolongement de la réaffirmation de l’acte d’allégeance fait par le Hezbollah, un message attribué à Moujtaba Khamenei et adressé au parti pro-iranien souligne que «la persévérance sur la voie de la résistance apportera la victoire divine promise aux moujahidine qui sont sur le chemin de la vérité». Accalmie sur le front américano-iranien Sur le plan des opérations militaires, le front américano-iranien connait depuis vendredi soir une accalmie précaire. Après 13 jours successifs de bombardements américains en territoire iranien, et de riposte iranienne sur les pays voisins du Golfe, les nuits de vendredi et de samedi ont été calmes, alors que le front yéménite s’enflamme et que le Liban-Sud reste pour l’instant loin de l’escalade. La guerre américaine contre l’Iran vient de prendre un nouveau virage vers un avenir qui demeure incertain. Alors que l’escalade était palpable depuis quelque 13 jours, et que la semaine était jalonnée de bombardements américains massifs en territoire iranien, et de riposte iranienne continue sur les pays voisins du Golfe et la Jordanie, la tension militaire est brusquement retombée vendredi. Les Iraniens viennent de vivre leur deuxième nuit de calme, peut-on constater dimanche matin. Selon des médias américains, cette accalmie provient d’un ordre donné par le président américain Donald Trump vendredi. Les Iraniens ont eux aussi stoppé leurs frappes contre les pays voisins. Plusieurs questions taraudent les médias suite à ce développement. Cette accalmie est-t-elle temporaire ou appelée à durer? Sur quoi devrait-elle déboucher, de nouvelles négociations ou une aggravation du conflit avec, par exemple, des combats au sol? Qu’est-ce qui a réellement motivé la décision de Trump? Cette dernière interrogation est cruciale. Car pour de nombreux médias américains, comme le New York Times ou CNN , le gouvernement américain redouterait l’amenuisement du stock de missiles d’interception permettant de protéger les pays du Golfe. Il craindrait également l’élargissement du conflit au Moyen-Orient. Trump, lui, continue de souffler le chaud et le froid. Tout en assurant envisager des frappes encore plus importantes sur l’Iran, il a toutefois assuré «parler (aux dirigeants iraniens) pour le moment», estimant qu’ils «deviennent de plus en plus sérieux» pour «une raison évidente», faisant allusion aux bombardements destructeurs infligés par l’aviation américaine. Cette soudaine accalmie contraste avec le comportement israélien de ces derniers jours. Tenus à l’écart des dernières attaques contre l’Iran alors qu’ils étaient le partenaire privilégié (sinon l’instigateur) du début de cette guerre contre l’Iran fin février, les Israéliens ont pris des mesures de précaution extrêmes au cours de cette semaine, demandant à leur population de rester prête à descendre aux abris à n’importe quel moment. Plusieurs compagnies aériennes ont suspendu leurs vols vers Tel Aviv ces derniers jours. Selon certaines informations, les Israéliens se seraient déclarés prêts à mener des frappes précises en territoire iranien, mais auraient été retenus de le faire par le président Trump. Mais dimanche matin, le gouvernement israélien a approuvé la prolongation de l’état d’urgence jusqu’au 11 août. Quoi qu’il en soit, un rendez-vous à suivre de près la semaine prochaine est l’entretien prévu entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président américain, à Washington, mardi. Netanyahu a tardé à obtenir ce rendez-vous, signe que les tensions persistent entre les deux hommes concernant la guerre en Iran. Le PM israélien réussira-t-il à influer sur les choix de son partenaire américain, sachant que les deux hommes doivent tenir compte d’échéances électorales internes cruciales dans les mois à venir? Pour le président Trump, les élections de mi-mandat pourraient s’avérer compliquées, la hausse des prix du pétrole et l’inflation, en relation avec la guerre en Iran, ayant sérieusement écorné sa cote de popularité. Quant à Netanyahu, il joue une fois de plus son avenir politique. Toutefois, ces différends et ces calculs ne changent pas grand-chose à la relation stratégique entre les deux pays. Un fait est venu conforter cette thèse cette semaine: jeudi, le ministre américain de l’Energie a annoncé un accord prochain avec l’Arabie saoudite en vue du développement d’un programme nucléaire civil, provoquant des réactions inquiètes de la part d’élus démocrates et de parties israéliennes, qui disent craindre une nouvelle course à l’armement nucléaire au Moyen-Orient. Dans la même journée, le président Trump a écrit un message sur son réseau social Truth Social , au contenu surprenant: il assure que cet accord avec les Saoudiens ne peut prendre forme que si leur pays reconnaît Israël et signe les accords d’Abraham, déjà ratifiés par plusieurs pays du Golfe. Satisfaction du côté israélien où Netanyahu estime que ce serait «une avancée historique». Du côté de l’Arabie saoudite, silence. Premier déploiement tourmenté de l’armée au Liban-Sud Sur le terrain, force est de constater que si l’Iran a suivi cette trêve implicite avec les Etats-Unis en retenant ses missiles et ses drones durant deux jours, le front yéménite, du côté des rebelles houthis pro-iraniens, continue de s’enflammer. Les rebelles houthis se sont avérés menaçants toute la semaine, dirigeant leurs missiles vers l’Arabie saoudite, une première depuis 2022, et compliquant le passage des navires dans la mer Rouge. Ils ont ainsi ciblé deux pétroliers saoudiens au cours de cette semaine (un seul, selon les autorités saoudiennes). En retour, le gouvernement yéménite légitime pro-saoudien a lancé des attaques contre les régions contrôlées par les rebelles. Ce front yéménite activé par les Iraniens semble pour l’instant supplanter le front du Liban-Sud. Le Hezbollah ne répond toujours pas aux opérations israéliennes continues dans les zones occupées et même au-delà. S’ils déclarent respecter le cessez-le-feu (notamment celui négocié par les Iraniens dans le cadre du processus d’Islamabad, et non celui obtenu par les autorités libanaises dans l’accord-cadre signé directement avec les Israéliens, à Washington), les cadres de la milice pro-iranienne tiennent compte de la fatigue de leurs troupes, mais aussi, et surtout, de celle de leur public dont une bonne partie est toujours déplacée. Toujours au Liban-Sud, un événement déterminant a eu lieu, mardi, en lien avec l’accord-cadre libano-israélien: le déploiement de l’armée libanaise dans un village aux confins de la zone occupée, Zawtar el-Gharbiya. L’entrée de l’armée libanaise dans cette localité ne s’est pas déroulée sans heurts: l’armée israélienne a tiré vers les soldats libanais, sans faire de victimes, prétextant que les véhicules libanais s’étaient introduits hors de la zone prévue. L’armée libanaise a catégoriquement démenti ces allégations. Aoun à Washington Il reste que les autorités libanaises, décriées régulièrement par l’axe iranien, persistent sur la voie de la recherche d’une paix durable. En témoigne le déplacement effectué par le Premier ministre libanais Nawaf Salam mercredi à Zawtar el-Gharbiya, où il a planté un drapeau libanais dans la localité et délivré un message rassurant à la population du sud, sur l’engagement de l’Etat à ses côtés. La visite du commandant en chef de l’armée Rodolphe Haykal le lendemain est venue conforter cette impression. Ce message est plus que jamais crucial pour les populations des zones sinistrées. Les premières réactions des habitants de Zawtar à la vue des destructions, après avoir été autorisés à rentrer inspecter leurs biens suite au déploiement de l’armée, sont déchirantes. Toutefois, l’événement clé de cette semaine dans le cadre de la restitution du prestige de l’Etat s’est déroulé à Washington. Présent aux Etats-Unis depuis samedi, avec un programme chargé d’entretiens avec des officiels américains (dont le secrétaire d’Etat Marco Rubio dimanche), le président libanais Joseph Aoun a été reçu mardi par le président américain Donald Trump à la Maison-Blanche. Sur le plan de la forme, la conférence de presse conjointe des deux présidents a montré une réelle chimie entre les deux chefs d’Etat, et le message exprimé était celui d’un développement des relations dans le bon sens. Sur le plan du fond, tous les échos étaient eux aussi favorables. Le même soir, le président américain a annoncé une mesure symbolique mais significative: le retour des vols directs entre les Etats-Unis et Beyrouth, interrompus depuis plus de 40 ans. Le président libanais, lui, a exprimé à plus d’une reprise après cette rencontre sa confiance que le pays est sur le bon chemin. Certes, les doutes persistent et les défis restent immenses, mais ce rendez-vous de Washington n’aura pas été raté. Sans surprise, la visite du président à la capitale américaine et sa prestation lui ont valu un vaste soutien au sein de la classe politique libanaise. Même Nabih Berry, président du Parlement et chef d’Amal, allié du Hezbollah, qui s’était distancé des choix du président ces dernières semaines, l’a appelé à son retour. Le Hezbollah, lui, continue à tirer à boulets rouges sur Aoun: dans un communiqué au vitriol, jeudi, le parti a accusé le président d’avoir «échoué à obtenir la moindre revendication nationale souverainiste», estimant qu’il «n’a pas abouti à un engagement américain concernant un retrait israélien». Sur ce plan également, la milice chiite semble de plus en plus isolée. Le président a reçu, samedi, une dose de confiance en plus lors de la messe de la béatification du «père du Grand Liban», le patriarche Elias Howayek, au siège d’été du patriarcat à Dimane (Bécharré, nord du Liban), dans les propos du patriarche maronite Becharra Rai. Dans cette manifestation religieuse et politique, ayant rassemblé des personnalités de toutes les communautés (à l’exception, surprenante, de Nabih Berry), le prélat a salué «les signes positifs» qui ont émané de la rencontre de Washington et réitéré le soutien au président.

La centralité de la langue syriaque dans la tradition maronite 1/7

À la sortie d’un récital maronite en langue syriaque, les spectateurs s’étonnent d’avoir ressenti les mots et la spiritualité au plus profond de leur être. Ils ont éprouvé des émotions d’une intensité inhabituelle, plus forte encore que lorsqu’il s’agit d’une langue qu’il comprennent. Ils s’interrogent alors : comment une langue devenue largement incomprise peut-elle les pénétrer avec plus de force qu’une langue apprise sur les bancs de l’école. La langue de l’âme Le syriaque se trouve à la source de la spiritualité maronite, comme il l’a été pour les autres Églises antiochiennes. Même marginalisée, cette langue demeure inscrite dans la quintessence de l’identité maronite. Elle parle à l’esprit, nourrit l’intériorité et étanche une soif spirituelle. Par sa sonorité, son rythme et la richesse de ses images poétiques, le syriaque ouvre un espace intérieur singulier. Même lorsque les fidèles ne comprennent plus parfaitement la langue, ils la perçoivent comme une part d’eux-mêmes. Comme l’a souligné le liturgiste jésuite Robert Taft, la participation liturgique ne se réduit pas à la compréhension intellectuelle du texte ; elle engage également une mémoire symbolique, sensorielle et affective qui participe pleinement à l’expérience du rite. Après une approche historique, puis linguistique, cette série de sept articles entend montrer comment la perte d’une langue, sous prétexte d’ouverture sur l’environnement et le monde, conduit à l’illusion d’une foi absolue. La quête d’une religion purement spirituelle, détachée de tout héritage, déracinée et libérée des identités, peut alors se transformer en idéologie. Chalcédoine Du point de vue historique, on ne peut que noter l’intime relation existentielle entre la langue syriaque et les Maronites en tant qu’Église et en tant que peuple. À cet égard, le concile de Chalcédoine, convoqué en 451 par l’empereur byzantin Marcien et son épouse Pulchérie, s’avère déterminant: Ce quatrième concile œcuménique affirma clairement le dyophysisme, c’est-à-dire les deux natures, humaine et divine, du Christ, vraiment homme et vraiment Dieu. « Un seul Christ reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation » déclare la profession de foi connue sous le nom de « Symbole de Chalcédoine ». Les Syriaques, dont l’approche théologique était davantage anthropologique que philosophique, éprouvaient des difficultés à saisir ces subtilités, d’autant plus que leur vocabulaire ne permettait pas toujours de distinguer ces nuances. Au-delà de la controverse théologique, ces chrétiens redoutaient un risque d’assimilation politique et culturelle par l’Empire byzantin grécophone. Placés devant le choix entre l’unité ecclésiastique et la sauvegarde de leur identité culturelle - face à l’assimilation grecque - les Syriaques occidentaux se scindèrent en trois groupes: 1- Une première composante opta pour l’unité chrétienne, en adoptant le concile avec l’ensemble de ses implications liturgiques, culturelles et même identitaires. S’étant pleinement intégrée à l’Église impériale byzantine, cette communauté est aujourd’hui connue comme grecque-orthodoxe, melkite ou roum (Romains d’Orient). 2- Le second groupe, fortement attaché à son identité culturelle, rejeta le concile dans son ensemble. Bien que miaphysite (reconnaissant les deux natures humaine et divine du Christ, mais confondues en une seule), il fut qualifié de monophysite. Connu au Moyen Âge sous le nom de jacobite, il se désigne aujourd’hui comme Église syriaque-orthodoxe. 3- La troisième composante refusa ces deux options radicales pour choisir une voie de compromis et de synthèse : l’unité chrétienne chalcédonienne, sans renoncer à son attachement indéfectible à sa langue syriaque. Ce groupe devint, au VII° siècle, une Église antiochienne maronite autocéphale, avec saint Jean Maron comme premier patriarche. Sans cet attachement indéfectible à la langue, à la culture, à l’identité et à la spiritualité syriaque, l’Église maronite n’aurait probablement jamais existé. Elle se serait dissoute, comme le reste des chalcédoniens, dans la culture impériale byzantine. Saint Jean Maron L’idée même du Liban trouve son origine dans l’action de ce premier patriarche, saint Jean Maron, qui donna à sa nouvelle Église une dimension nationale. Contrairement aux autres Églises syriaques, melkites et coptes, celle de saint Jean Maron ne se limita pas au domaine spirituel ; elle se dota des attributs de la nation. Ce patriarche établit ainsi ses assises territoriales (le Mont-Liban), religieuses (le christianisme chalcédonien), militaires (les mardaïtes), et linguistiques (le syriaque). Les mardaïtes, un peuple guerrier probablement originaire du Caucase, avaient pour mission la défense du Levant. À la suite du traité de paix conclu en 667 entre le calife Muawiya et l’empereur Constantin IV, ce dernier ordonna le retrait de ses troupes mardaïtes du Liban. Un second retrait de douze mille mardaïtes eut lieu sous Justinien II. Les mardaïtes restés sur place constituèrent alors l’ossature militaire des Maronites. Si l’organisation militaire représente une condition essentielle à l’émergence d’une entité politique, la langue demeure la pierre angulaire de toute construction nationale. Saint Jean Maron la plaça au cœur de son projet spirituel, en faisant du syriaque la langue liturgique, sacrée et symbolique.

L’intégration, pas la confrontation!
Par
Rami Rayess
Publié

Il est vrai que la traduction politique et concrète de la visite du président de la République libanaise, Joseph Aoun, à la Maison-Blanche exigera du temps et des efforts soutenus, pour de nombreuses raisons. Mais il est tout aussi vrai que la forme exerce une influence réelle dans les relations entre les États, surtout lorsqu’il s’agit d’un président aussi imprévisible que Donald Trump, connu pour privilégier parfois la dimension personnelle au détriment du cadre institutionnel dans ses rapports avec les chefs d’État et de gouvernement du monde entier. La scène au cours de laquelle le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait été vertement pris à partie dans le Bureau ovale, sous les objectifs des médias, demeure encore présente dans les esprits. On ne saurait donc faire abstraction de ces considérations formelles, qui jouent un rôle bien réel lors des sommets entre chefs d’État, en particulier pour un petit pays comme le Liban, qui ne possède d’autre atout que la réputation de ses enfants ayant réussi aux quatre coins du monde, capables de s’intégrer aux sociétés vers lesquelles ils émigrent et d’y accéder aux plus hautes responsabilités politiques, économiques et sociales. Jusqu’à présent, il semble que l’ancienne et célèbre maxime selon laquelle «la force du Liban réside dans sa faiblesse» refasse surface dans la réalité libanaise, surtout après l’effondrement de tous les slogans liés à «l’équilibre de la dissuasion» et autres formules devenues dénuées de sens au lendemain des guerres de 2024 et de 2026. Quoi qu’il en soit, cette maxime est profondément mauvaise, et il est inacceptable d’y revenir. S’il est vrai que le Liban ne pourra pas se doter, à l’instar d’autres États, d’un arsenal militaire lui permettant de protéger seul son territoire et ses frontières, s’en remettre exclusivement aux «amis du Liban», comme l’a proposé un responsable politique, ne constitue pas davantage une solution. La diplomatie et la politique étrangère d’un État ne peuvent se fonder uniquement sur des «amitiés». Il n’existe pas d’amitiés permanentes en politique: ce qui coïncide, à un moment donné, avec les intérêts d’un pays peut changer par la suite, sans explication ni justification. Mais les déclarations politiques importantes faites par le président de la République lors de la réception organisée par l’ambassade du Liban à Washington revêtent une importance comparable à celle du sommet américano-libanais. Elles ont reflété une compréhension profonde des dilemmes auxquels se heurte la situation actuelle, ainsi que des moyens de les surmonter en conciliant la défense de l’intérêt national supérieur, de la souveraineté et du monopole des armes entre les mains de l’État avec la nécessité de ne pas faire exploser la situation intérieure ni déplacer le conflit sur la scène locale, au risque de compromettre la stabilité et la paix civile. Les propos du président affirmant que le Hezbollah n’est pas une troupe de mercenaires sont importants. Ses membres sont des fils du Sud, même si une grande partie des Libanais est en désaccord avec eux, et même si leur doctrine religieuse est devenue partie intégrante d’un projet politique dont les fondements dépassent les frontières et les capacités du Liban. De telles situations ne peuvent être traitées par une confrontation militaire, qui serait d’ailleurs vouée à l’échec et ne ferait que déplacer le conflit d’un terrain à un autre, mais par l’intégration. Celle-ci ne pourra se réaliser qu’à travers une vision d’ensemble permettant de reconstruire la confiance entre les différentes composantes de la société libanaise et l’État. Le fossé entre ces composantes et l’État ne cesse de se creuser, et ce pour de nombreuses raisons. Certaines tiennent à la doctrine dont se sont imprégnées certaines franges de la population et qu’il ne leur est pas facile de dépasser ou de remettre en question au moyen de propositions politiques ou sociales opposées, et encore moins sur le plan religieux. D’autres relèvent d’un lourd héritage historique lié à l’incapacité de l’État, et parfois à son indifférence, à protéger le Sud et ses habitants, laissés exposés aux agressions israéliennes, y compris avant même la naissance du Hezbollah. D’autres encore sont liées à la faiblesse de l’État et de ses moyens, à la concentration de l’activité économique dans la capitale et les grandes villes, ainsi qu’à la négligence, volontaire ou non, des campagnes, de l’agriculture, de l’artisanat et des petites industries locales, qui contribuent à permettre aux habitants des régions de tenir bon sur leurs terres. Il paraît dès lors indispensable que les initiatives de la prochaine étape soient menées de manière concomitante afin de combler progressivement le profond fossé évoqué plus haut. L’État doit directement investir le vide sur les plans politique, sécuritaire et économique, et réaffirmer sa présence là où il est absent depuis longtemps. Le geste symbolique du Premier ministre Nawaf Salam, qui a planté le drapeau libanais à Zawtar al-Gharbiya après le retrait israélien, s’inscrit dans cette perspective. Il doit désormais être prolongé par des initiatives comparables à tous les niveaux. Si tel est l’un des impératifs sur le plan intérieur, l’exigence, sur le plan extérieur, consiste à soutenir l’armée libanaise en tant que rempart de la paix civile, afin de lui permettre d’assumer ses responsabilités dans ce domaine comme dans celui, parallèle, du monopole des armes entre les mains de l’État. Celui-ci doit être consacré en application de l’accord de Taëf avant même de répondre à telle ou telle exigence extérieure, et afin de prévenir de nouvelles guerres échappant à toute règle et qui ont, à maintes reprises, conduit le pays à la destruction et à l’effondrement. Renforcer l’armée libanaise, développer ses capacités et consolider ses moyens constitue la pierre angulaire de la prochaine étape, sans porter atteinte à sa doctrine de combat, du moins avant que la situation au Liban-Sud ne se clarifie, que le retrait israélien ne soit complet et que les territoires occupés ne soient récupérés. Seul l’État constitue le garant fondamental de l’ensemble des Libanais, même s’il ne dispose pas, dans les circonstances politiques actuelles, de la capacité d’assurer pleinement leur protection. Une part de sa capacité à remplir son devoir dépend précisément de son aptitude à rassembler les Libanais autour de son projet, car tous les projets parallèles ont démontré leur échec retentissant.

Coupe du monde: le jeu, le pouvoir et la mémoire

La Coupe du monde 2026 s’est achevée sur un succès que peuvent revendiquer à la fois la FIFA, les États-Unis et les supporters. Les recettes de la compétition devraient atteindre 13 milliards de dollars, faisant de cette édition l’événement sportif le plus rentable de l’histoire. Un résultat qui renforce la position de Gianni Infantino en vue de sa réélection à la présidence de la FIFA l’an prochain. Cette Coupe du monde a également figuré parmi les manifestations sportives les plus coûteuses jamais organisées aux États-Unis. Sur le marché secondaire, le prix des billets a atteint des sommets, avec un tarif moyen de 10 800 dollars et des pointes à 32 000 dollars l’unité. Une situation qui peut être perçue comme une bonne ou une mauvaise nouvelle, selon que l’on soit acheteur… ou vendeur. Si les conditions météorologiques ont perturbé quelques rencontres, elles sont restées loin des dizaines de reports que redoutaient certains observateurs. De même, les cauchemars logistiques que pouvait laisser craindre, pour la première fois, l’organisation d’un Mondial réparti entre trois pays, les États-Unis, le Mexique et le Canada, ne se sont finalement pas matérialisés. Avec 48 équipes engagées et 104 rencontres disputées, le tournoi a offert son lot de surprises, celles qui donnent à la Coupe du monde son éclat et son imprévisibilité. Le Cap-Vert, deuxième plus petit pays à s’être qualifié pour la compétition, s’est imposé comme l’une des révélations du tournoi en tenant l’Espagne en échec lors de son match d’ouverture. La Norvège, de retour au Mondial après une très longue absence, a atteint les quarts de finale grâce à son imposant buteur Erling Haaland, rapidement devenu l’un des favoris du public, tandis que les supporters norvégiens popularisaient leur désormais célèbre «célébration viking». Le Canada et l’Égypte ont, eux aussi, écrit une nouvelle page de leur histoire dans la compétition. L’Égypte s’est hissée jusqu’aux huitièmes de finale, devenant l’une des neuf sélections africaines qualifiées pour la phase à élimination directe. Parmi les six confédérations de la FIFA, l’Afrique a même réalisé un parcours plus convaincant que l’Europe, en envoyant treize équipes au-delà de la phase de groupes. Lionel Messi a définitivement dissipé le moindre doute quant à sa place parmi les plus grands joueurs de l’histoire de la Coupe du monde, sinon de l’histoire du football. En conduisant son équipe jusqu’en finale, il a quitté la pelouse du MetLife Stadium en devenant le deuxième joueur à disputer trois finales de Coupe du monde. Mais ces réussites ne doivent pas masquer les zones d’ombre du tournoi. Cette édition restera comme la Coupe du monde la plus politisée de l’histoire, et la première organisée alors que le pays hôte, les États-Unis, était en guerre contre l’Iran. Cette situation a eu des répercussions immédiates, à commencer par le refus de délivrer des visas à plus d’une douzaine de membres de la délégation officielle iranienne. Le département d’État américain a également refusé l’entrée sur le territoire à l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, invoquant des «préoccupations nécessitant un examen approfondi». Par ailleurs, alors que l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) avait été conçue avant tout pour signaler à l’arbitre central les erreurs manifestes ou les incidents graves qu’il n’aurait pas vus, elle a fini par occuper une place excessive dans le jeu. Elle a ainsi annulé un but de la Croatie et privé l’Égypte de ce qui aurait pu être le but de la victoire. Pour ses détracteurs, le VAR a progressivement vidé l’arbitrage de sa part d’appréciation humaine, privant le football d’une grande partie de sa dramaturgie. Le football est un art avant d’être une mécanique. C’est précisément pour cette part d’imprévu que les foules s’y attachent. À cela s’est ajouté un épisode pour le moins singulier: l’intervention du président Donald Trump, qui s’est attribué le mérite des décisions arbitrales concernant l’attaquant Folarin Balogun, allant jusqu’à affirmer qu’il était personnellement intervenu pour obtenir la suspension d’un carton rouge. Mais, comme toujours à la FIFA, c’est l’argent qui parle le plus fort. Malgré les nombreuses controverses ayant entouré Gianni Infantino au cours de l’année écoulée, celui-ci ne semble pas avoir perdu beaucoup de soutiens. L’Espagne n’a donc pas été la seule gagnante de cette Coupe du monde, devenue désormais une véritable branche des relations internationales et l’une des expressions les plus visibles de la puissance douce. La Coupe du monde est peut-être la dernière langue véritablement universelle que parlent encore les êtres humains. Elle fabrique de la mémoire autant qu’elle forge des appartenances. Dans cet univers, la FIFA, Donald Trump, Gianni Infantino, l’argent, les sponsors ou encore le VAR n’apparaissent pas comme des phénomènes distincts, mais comme les manifestations d’une même réalité: la politique ne se contente plus d’observer le match depuis les tribunes, elle est descendue sur le terrain. Pourtant, malgré toutes les tentatives de politisation, les supporters continuent de pleurer devant un but, de s’émerveiller d’un exploit inattendu et de croire qu’une petite nation peut encore renverser une grande puissance du football. Voilà cette justice symbolique que la politique ne parvient jamais à acheter totalement. Depuis la première Coupe du monde organisée en Uruguay en 1930, puis celles d’Italie en 1934, d’Angleterre en 1966 ou encore de 2002, la plus prestigieuse des compétitions de football n’a jamais cessé d’être entourée de controverses et de scandales. Le football peut constituer un substitut pacifique à la guerre. Il peut aussi aider les supporters, partout dans le monde, à reconnaître ce qui les rapproche plutôt que ce qui les divise, au-delà des affrontements, de la politisation, des accusations de corruption ou du sportwashing. Mais ce n’est pas toute l’histoire. La Coupe du monde est peut-être un luxe. Mais c’est un luxe auquel personne ne songe sérieusement à renoncer. Tous les quatre ans, des millions de passionnés s’éclipsent discrètement de leur travail pour suivre les rencontres, laissent leurs enfants veiller jusque tard dans la nuit et suspendent, le temps d’un match, le cours ordinaire de leur existence. Personne ne peut leur enlever ce plaisir. La Coupe du monde est une formidable machine à fabriquer des souvenirs. Les supporters chevronnés se rappellent où ils se trouvaient lors des plus grandes victoires de leur équipe comme de ses défaites les plus cruelles, et avec qui ils partageaient ces instants: un père aujourd’hui disparu, un ami, un enfant devenu adulte. Le football entretient aussi l’espérance qu’un avenir différent reste possible, celui où les plus modestes peuvent, le temps d’un tournoi, renverser la hiérarchie et conquérir les sommets. Une dramaturgie qui ne s’efface jamais, portée jusque dans les hymnes nationaux, eux-mêmes traversés par la mémoire de la guerre, des soldats et de la violence. La prolifération des théories du complot témoigne, à elle seule, de l’intensité de la passion que la Coupe du monde suscite aux quatre coins de la planète. Selon la FIFA, près de trois milliards de téléspectateurs ont suivi la finale de l’édition 2026. Une telle audience génère des revenus colossaux provenant des droits de diffusion, des contrats de sponsoring, de la billetterie et des prestations d’hospitalité. À l’image de ses prédécesseurs, Sepp Blatter et João Havelange, qui ont régné de longues années sur la FIFA, Gianni Infantino a démontré une remarquable habileté à fréquenter les puissants de ce monde. Il a reçu la médaille de l’Ordre de l’amitié des mains de Vladimir Poutine et a créé le «Prix de la paix de la FIFA», qu’il a décerné à Donald Trump. En élargissant la Coupe du monde à 48 équipes, la FIFA a également élargi le champ des rivalités, des intérêts et des rapports de force dans un contexte international toujours plus marqué par les bouleversements géopolitiques. Prétendre qu’il faudrait «maintenir la politique hors du sport» relève d’une illusion commode. On ne saurait attendre du sport qu’il soit un sanctuaire préservé de toute influence politique. En revanche, il est légitime d’exiger davantage de cohérence, de transparence et de responsabilité. La technologie peut contribuer à atteindre ces objectifs, mais elle peut aussi les compliquer lorsqu’elle agit derrière le rideau numérique de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR). Il n’y a pas à discuter des goûts, même si une infime minorité, par sensibilité esthétique, voit dans les maillots de football le symbole d’un jeu intrinsèquement violent. La réalité est que le football fascine presque tout le monde, parce qu’il réveille quelque chose de profondément archaïque : le besoin du rite collectif. Comme l’écrivait le sociologue Émile Durkheim, les choses sacrées «sont séparées et entourées d’interdits». Pour beaucoup, le football est devenu un véritable jour de culte, un rite qui nourrit la fierté d’une communauté et rassemble pacifiquement des individus autour d’identités partagées. Il répond au désir d’appartenir à quelque chose qui dépasse l’individu lui-même, dans cette «effervescence collective» ( collective effervescence ) qui fait naître des liens entre des personnes n’ayant parfois presque rien en commun, réunies par la célébration d’une victoire inattendue. Cette dynamique ouvre également des perspectives inattendues. La question de la loyauté envers la nation, exprimée à travers l’identité nationale d’un joueur, peut se révéler plus complexe qu’il n’y paraît. Le footballeur américain Folarin Balogun, né aux États-Unis de parents nigérians et également éligible pour représenter l’Angleterre, en est une illustration. Encourager une sélection nationale revient ainsi, dans une certaine mesure, à célébrer le pluralisme et la capacité des sociétés à produire de véritables synthèses identitaires, où le «je» devient un «nous». C’est précisément ce qui a permis, par exemple, de rassembler les habitants de New York autour d’une même émotion. Le théologien catholique Michael Novak soutenait que «le sport procède d’un profond élan naturel vers la perfection». La politique, elle aussi, répond à des réflexes tribaux. Mais le football leur offre une scène infiniment moins cruelle que celle des champs de bataille, et même des urnes. C’est peut-être là, finalement, sa forme la plus discrète de grâce.