

La Coupe du monde 2026 s’est achevée sur un succès que peuvent revendiquer à la fois la FIFA, les États-Unis et les supporters. Les recettes de la compétition devraient atteindre 13 milliards de dollars, faisant de cette édition l’événement sportif le plus rentable de l’histoire. Un résultat qui renforce la position de Gianni Infantino en vue de sa réélection à la présidence de la FIFA l’an prochain.
Cette Coupe du monde a également figuré parmi les manifestations sportives les plus coûteuses jamais organisées aux États-Unis. Sur le marché secondaire, le prix des billets a atteint des sommets, avec un tarif moyen de 10 800 dollars et des pointes à 32 000 dollars l’unité. Une situation qui peut être perçue comme une bonne ou une mauvaise nouvelle, selon que l’on soit acheteur… ou vendeur.
Si les conditions météorologiques ont perturbé quelques rencontres, elles sont restées loin des dizaines de reports que redoutaient certains observateurs. De même, les cauchemars logistiques que pouvait laisser craindre, pour la première fois, l’organisation d’un Mondial réparti entre trois pays, les États-Unis, le Mexique et le Canada, ne se sont finalement pas matérialisés.
Avec 48 équipes engagées et 104 rencontres disputées, le tournoi a offert son lot de surprises, celles qui donnent à la Coupe du monde son éclat et son imprévisibilité. Le Cap-Vert, deuxième plus petit pays à s’être qualifié pour la compétition, s’est imposé comme l’une des révélations du tournoi en tenant l’Espagne en échec lors de son match d’ouverture. La Norvège, de retour au Mondial après une très longue absence, a atteint les quarts de finale grâce à son imposant buteur Erling Haaland, rapidement devenu l’un des favoris du public, tandis que les supporters norvégiens popularisaient leur désormais célèbre «célébration viking».
Le Canada et l’Égypte ont, eux aussi, écrit une nouvelle page de leur histoire dans la compétition. L’Égypte s’est hissée jusqu’aux huitièmes de finale, devenant l’une des neuf sélections africaines qualifiées pour la phase à élimination directe. Parmi les six confédérations de la FIFA, l’Afrique a même réalisé un parcours plus convaincant que l’Europe, en envoyant treize équipes au-delà de la phase de groupes.
Lionel Messi a définitivement dissipé le moindre doute quant à sa place parmi les plus grands joueurs de l’histoire de la Coupe du monde, sinon de l’histoire du football. En conduisant son équipe jusqu’en finale, il a quitté la pelouse du MetLife Stadium en devenant le deuxième joueur à disputer trois finales de Coupe du monde.
Mais ces réussites ne doivent pas masquer les zones d’ombre du tournoi. Cette édition restera comme la Coupe du monde la plus politisée de l’histoire, et la première organisée alors que le pays hôte, les États-Unis, était en guerre contre l’Iran. Cette situation a eu des répercussions immédiates, à commencer par le refus de délivrer des visas à plus d’une douzaine de membres de la délégation officielle iranienne. Le département d’État américain a également refusé l’entrée sur le territoire à l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, invoquant des «préoccupations nécessitant un examen approfondi».
Par ailleurs, alors que l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) avait été conçue avant tout pour signaler à l’arbitre central les erreurs manifestes ou les incidents graves qu’il n’aurait pas vus, elle a fini par occuper une place excessive dans le jeu. Elle a ainsi annulé un but de la Croatie et privé l’Égypte de ce qui aurait pu être le but de la victoire. Pour ses détracteurs, le VAR a progressivement vidé l’arbitrage de sa part d’appréciation humaine, privant le football d’une grande partie de sa dramaturgie. Le football est un art avant d’être une mécanique. C’est précisément pour cette part d’imprévu que les foules s’y attachent.
À cela s’est ajouté un épisode pour le moins singulier: l’intervention du président Donald Trump, qui s’est attribué le mérite des décisions arbitrales concernant l’attaquant Folarin Balogun, allant jusqu’à affirmer qu’il était personnellement intervenu pour obtenir la suspension d’un carton rouge.
Mais, comme toujours à la FIFA, c’est l’argent qui parle le plus fort. Malgré les nombreuses controverses ayant entouré Gianni Infantino au cours de l’année écoulée, celui-ci ne semble pas avoir perdu beaucoup de soutiens. L’Espagne n’a donc pas été la seule gagnante de cette Coupe du monde, devenue désormais une véritable branche des relations internationales et l’une des expressions les plus visibles de la puissance douce.
La Coupe du monde est peut-être la dernière langue véritablement universelle que parlent encore les êtres humains. Elle fabrique de la mémoire autant qu’elle forge des appartenances. Dans cet univers, la FIFA, Donald Trump, Gianni Infantino, l’argent, les sponsors ou encore le VAR n’apparaissent pas comme des phénomènes distincts, mais comme les manifestations d’une même réalité: la politique ne se contente plus d’observer le match depuis les tribunes, elle est descendue sur le terrain.
Pourtant, malgré toutes les tentatives de politisation, les supporters continuent de pleurer devant un but, de s’émerveiller d’un exploit inattendu et de croire qu’une petite nation peut encore renverser une grande puissance du football. Voilà cette justice symbolique que la politique ne parvient jamais à acheter totalement. Depuis la première Coupe du monde organisée en Uruguay en 1930, puis celles d’Italie en 1934, d’Angleterre en 1966 ou encore de 2002, la plus prestigieuse des compétitions de football n’a jamais cessé d’être entourée de controverses et de scandales.
Le football peut constituer un substitut pacifique à la guerre. Il peut aussi aider les supporters, partout dans le monde, à reconnaître ce qui les rapproche plutôt que ce qui les divise, au-delà des affrontements, de la politisation, des accusations de corruption ou du sportwashing. Mais ce n’est pas toute l’histoire.
La Coupe du monde est peut-être un luxe. Mais c’est un luxe auquel personne ne songe sérieusement à renoncer. Tous les quatre ans, des millions de passionnés s’éclipsent discrètement de leur travail pour suivre les rencontres, laissent leurs enfants veiller jusque tard dans la nuit et suspendent, le temps d’un match, le cours ordinaire de leur existence. Personne ne peut leur enlever ce plaisir.
La Coupe du monde est une formidable machine à fabriquer des souvenirs. Les supporters chevronnés se rappellent où ils se trouvaient lors des plus grandes victoires de leur équipe comme de ses défaites les plus cruelles, et avec qui ils partageaient ces instants: un père aujourd’hui disparu, un ami, un enfant devenu adulte. Le football entretient aussi l’espérance qu’un avenir différent reste possible, celui où les plus modestes peuvent, le temps d’un tournoi, renverser la hiérarchie et conquérir les sommets. Une dramaturgie qui ne s’efface jamais, portée jusque dans les hymnes nationaux, eux-mêmes traversés par la mémoire de la guerre, des soldats et de la violence.
La prolifération des théories du complot témoigne, à elle seule, de l’intensité de la passion que la Coupe du monde suscite aux quatre coins de la planète. Selon la FIFA, près de trois milliards de téléspectateurs ont suivi la finale de l’édition 2026. Une telle audience génère des revenus colossaux provenant des droits de diffusion, des contrats de sponsoring, de la billetterie et des prestations d’hospitalité.
À l’image de ses prédécesseurs, Sepp Blatter et João Havelange, qui ont régné de longues années sur la FIFA, Gianni Infantino a démontré une remarquable habileté à fréquenter les puissants de ce monde. Il a reçu la médaille de l’Ordre de l’amitié des mains de Vladimir Poutine et a créé le «Prix de la paix de la FIFA», qu’il a décerné à Donald Trump. En élargissant la Coupe du monde à 48 équipes, la FIFA a également élargi le champ des rivalités, des intérêts et des rapports de force dans un contexte international toujours plus marqué par les bouleversements géopolitiques.
Prétendre qu’il faudrait «maintenir la politique hors du sport» relève d’une illusion commode. On ne saurait attendre du sport qu’il soit un sanctuaire préservé de toute influence politique. En revanche, il est légitime d’exiger davantage de cohérence, de transparence et de responsabilité. La technologie peut contribuer à atteindre ces objectifs, mais elle peut aussi les compliquer lorsqu’elle agit derrière le rideau numérique de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR).
Il n’y a pas à discuter des goûts, même si une infime minorité, par sensibilité esthétique, voit dans les maillots de football le symbole d’un jeu intrinsèquement violent. La réalité est que le football fascine presque tout le monde, parce qu’il réveille quelque chose de profondément archaïque : le besoin du rite collectif.
Comme l’écrivait le sociologue Émile Durkheim, les choses sacrées «sont séparées et entourées d’interdits». Pour beaucoup, le football est devenu un véritable jour de culte, un rite qui nourrit la fierté d’une communauté et rassemble pacifiquement des individus autour d’identités partagées. Il répond au désir d’appartenir à quelque chose qui dépasse l’individu lui-même, dans cette «effervescence collective» (collective effervescence) qui fait naître des liens entre des personnes n’ayant parfois presque rien en commun, réunies par la célébration d’une victoire inattendue.
Cette dynamique ouvre également des perspectives inattendues. La question de la loyauté envers la nation, exprimée à travers l’identité nationale d’un joueur, peut se révéler plus complexe qu’il n’y paraît. Le footballeur américain Folarin Balogun, né aux États-Unis de parents nigérians et également éligible pour représenter l’Angleterre, en est une illustration. Encourager une sélection nationale revient ainsi, dans une certaine mesure, à célébrer le pluralisme et la capacité des sociétés à produire de véritables synthèses identitaires, où le «je» devient un «nous». C’est précisément ce qui a permis, par exemple, de rassembler les habitants de New York autour d’une même émotion.
Le théologien catholique Michael Novak soutenait que «le sport procède d’un profond élan naturel vers la perfection». La politique, elle aussi, répond à des réflexes tribaux. Mais le football leur offre une scène infiniment moins cruelle que celle des champs de bataille, et même des urnes. C’est peut-être là, finalement, sa forme la plus discrète de grâce.