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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Négociations avec Israël; acte d’accusation prochainement sur le 4 Août: le retour de l’État

Le septième round des pourparlers directs libano-israéliens a démarré mardi à Rome, au siège de l’ambassade des États-Unis. Les discussions, présentées comme étant ardues, seront étalées sur trois jours, au cours desquels les deux délégations libanaise et israélienne doivent s’entendre sur la suite du mécanisme prévu pour un retrait progressif des forces de Tel Aviv et un déploiement de l’armée. Un sujet sur lequel Beyrouth insiste particulièrement alors que la priorité de l’État hébreu reste le mécanisme prévu par le Liban pour le désarmement du Hezbollah. Ce groupe pro-iranien est de nouveau monté au créneau mardi, fustigeant les autorités libanaises et s’en prenant en particulier au président de la République, Joseph Aoun. Après un silence qui a duré près d’un mois, le chef du Hezb, Naïm Qassem, s’est permis d’accuser le président de «partialité» et de faire le jeu d’Israël. Il a stigmatisé sa politique qui «consiste (selon lui) à faire des concessions gratuites à Israël, et à servir les intérêts de cet État et non du Liban». Ce discours méritait facilement d’avoir pour titre: «Les pourparlers libano-israéliens vu par Téhéran», à qui Naïm Qassem a rendu hommage, soit dit en passant. Pour lui, le salut du Liban ne peut passer qu’à travers le mémorandum d’entente irano-américain, ce qui concrètement signifie qu’aux yeux du Hezb, le Liban doit rester sous la coupe du régime des mollahs. Une perspective qui reste hors de question pour les autorités libanaises, engagées à fond, au contraire, dans un processus qui doit affranchir le Liban de toute tutelle et redonner à l’État ses lettres de noblesse. Le chef du gouvernement, Nawaf Salam, s’est d’ailleurs fait l’écho de cette constante libanaise, en répondant vertement au porte-parole de l’Iran au Liban, qu’il a remis à sa place, en soulignant, dans un message sur son compte X, qu’ «un groupe qui a spolié la décision de guerre et de paix et le rôle de l’État au profit d’un axe étranger (auquel il appartient) est le dernier à avoir le droit de donner des leçons de patriotisme». Pour le président du Conseil, si quelqu’un a rendu service à Israël, c’est bien le Hezbollah. M. Salam a rappelé à cet égard les guerres «absurdes» dans lesquelles ce groupe a entraîné «unilatéralement» le pays, au mépris de l’intérêt national, donnant ainsi à Israël «un prétexte pour attaquer le Liban, détruire ses villages, tuer et déplacer la population, et bafouer sa souveraineté». Une page nouvelle avec la Syrie Le discours de Naïm Qassem s’est cependant distingué par l’annonce d’une volonté hezbollahie d’ouvrir une nouvelle page avec le régime d’Ahmad el-Chareh en Syrie, que son groupe avait pourtant combattu, aux côtés des forces de Bachar el-Assad, durant la guerre de 2011. Cette volonté d’ouverture tactique ne peut s’expliquer que par l’affaiblissement et l’isolement d’un Hezbollah qui semble prêt à tout pour survivre. Car, coup de malchance, le terrain a montré mardi que la formation pro-iranienne espère maintenir son couloir d’approvisionnement avec l’Iran via la Syrie. Pendant que Naïm Qassem chantait les louanges d’une nouvelle page entre sa formation et Damas, l’armée libanaise annonçait la saisie, dans le secteur frontalier du côté d’Ersal, dans la Békaa, de roquettes de type Grad, destinées au Hezb et qui étaient acheminées en contrebande à partir de la Syrie. Il s’agit de la énième saisie d’armes acheminées vers la formation pro-iranienne, parallèlement à la découverte de tunnels et de voies de passages frontaliers illégaux, ayant tous la même finalité: le trafic d’armes et de drogue. La commémoration du 4 Août Autre coup de malchance pour le Hezb: cette saisie coïncide avec la sixième commémoration de l’explosion apocalyptique du port de Beyrouth, le 4 août 2020, où étaient stockées des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium. En annonçant, le 28 juillet 2026, la découverte de près de 4.000 tonnes de cette même matière explosive, près du village de Houla, au Liban-Sud, la Finul a conforté les soupçons, nourris pendant des années, de liens entre le Hezb et l’affaire très louche, du stockage de 2.700 tonnes de nitrate d’ammonium au port de Beyrouth (contrôlé à l’époque par le Hezb), dont quelques centaines seulement avaient explosé le 4 août 2020. L’acte d’accusation que le juge d’instruction près la Cour de Justice, Tarek Bitar, doit publier d’ici décembre, selon le bâtonnier Imad Martinos, devrait faire la lumière sur cette affaire que de nombreux responsables, sous le mandat de l’ancien président Michel Aoun, ont cherché à étouffer par tous les moyens. Son successeur, Joseph Aoun, a, au contraire, pressé le magistrat de rendre public, au plus vite, l’acte d’accusation qui a été soumis à l'avocat général près la Cour de cassation, Mohammed Saab. Ce dernier doit rendre son réquisitoire, après avoir examiné le document, analysé les charges, et donner son avis écrit sur la suite à donner à la procédure, avant de le remettre à Tarek Bitar. Depuis l’accession de Joseph Aoun à la tête de l’État et la désignation de Nawaf Salam pour diriger le gouvernement, l’affaire de l’explosion du 4 août suit une trajectoire judiciaire normale. Marquera-t-elle la fin de l’impunité au Liban? Nombreux sont ceux qui l’espèrent. En tout cas, le comportement des autorités reflète un sérieux dans le suivi. Un deuil national a été décrété dans le pays où les drapeaux ont été mis en berne, notamment au palais présidentiel, pendant que des ministres participaient aux rassemblements organisés à la mémoire des victimes. Lors du rassemblement organisé en fin d’après-midi, près du port, à l’heure où l’explosion s’était produite, les parents des victimes ont annoncé qu’ils poursuivront leur mobilisation jusqu’à ce que toute la vérité soit faite sur cette affaire et que les responsables soient sanctionnés. Un accord sur Ormuz? Sur le plan régional, c’est une impression de déjà-vu qui a marqué la journée de lundi, avec l’annonce d’un accord imminent sur le détroit d’Ormuz, alors que tous les accords précédents conclus et signés entre les États-Unis et l’Iran n’ont pas été respectés par le régime iranien. C’est dans ce cadre que les deux médiateurs qatari et pakistanais ont fait état d’«efforts en cours» pour que Washington et Téhéran reprennent leur dialogue, tandis que les États-Unis annonçaient un prochain accord pour rouvrir le détroit d'Ormuz, au cœur de la reprise des hostilités ces dernières semaines. Cet accord pourrait intervenir «mardi ou mercredi», selon le Secrétaire au Trésor, Scott Bessent. Le Secrétaire d’État, Marco Rubio, devait le confirmer un peu plus tard. Selon le Qatar, ces efforts sont menés sans discussions directes prévues entre les deux parties. Quoi qu’il en soit, la tension persiste dans la région où les Houthis yéménites ont ciblé l'aéroport de Najran en Arabie saoudite. Dans la nuit de lundi à mardi, un cargo qui tentait de franchir le détroit d’Ormuz, a été frappé par un projectile qui a déclenché un incendie. Un membre de l'équipage est porté disparu, selon la société de sécurité britannique Vanguard.

Le Plan de la décision 
Par
Hisham Dibsi
Publié

Benjamin Netanyahu a profité de sa participation aux funérailles du sénateur américain Lindsey Graham pour franchir une nouvelle fois les portes de la Maison-Blanche, après que ses proches eurent convaincu le président Donald Trump de le recevoir. Mais cette visite s’est déroulée, cette fois, par la porte de service sur le plan politique, sans lui offrir la possibilité d’en tirer le bénéfice médiatique qu’il espérait. Son entretien télévisé, diffusé ensuite, a reflété l’ampleur de l’impasse dans laquelle il se trouve. Son visage n’affichait aucun signe de victoire: les marques de l’arrogance obstinée et un sourire jaune dominaient ses traits. Trump, fidèle à son tempérament, semble peu disposé à s’associer à un partenaire qui ne lui apporte que des difficultés et des revers. Pour autant, Netanyahu ne renonce pas. Il ne montre aucune disposition à reconnaître un échec, ni même à admettre qu’il puisse survenir. L’enjeu dépasse, pour lui, le simple terrain politique: il touche directement à son destin personnel et électoral. Une défaite pourrait signifier la fin de sa carrière politique, ouvrir la voie à des poursuites judiciaires et anéantir son ambition de s’imposer comme le dirigeant incontesté de l’État d’Israël. Dans le même temps, les partis d’opposition ont fait de la création d’une commission d’enquête officielle et indépendante sur les événements du 7 Octobre l’une de leurs principales priorités électorales. Leur objectif est de faire rendre des comptes aux responsables des défaillances qui ont permis le succès de l’attaque menée par le Hamas, avec les pertes humaines sans précédent qui s’en sont suivies, y compris au regard de nombreuses guerres conventionnelles. Cette attaque a également provoqué un traumatisme collectif profond au sein de la société israélienne, dont les répercussions psychologiques, politiques et sécuritaires demeurent perceptibles aujourd’hui. Mais la bataille électorale ne se limite pas au dossier du 7 Octobre. Les partis religieux alliés de Netanyahu continuent d’exiger l’exemption du service militaire pour les étudiants des écoles religieuses haredim, tout en réclamant la séparation des sexes dans certains espaces publics. Ils menacent de quitter la coalition gouvernementale si leurs revendications ne sont pas satisfaites. Ces exigences interviennent alors que l’armée israélienne traverse une crise croissante de ses effectifs. L’attractivité du service militaire ne cesse de diminuer, tant parmi les Israéliens que chez les volontaires étrangers, les risques qu’il comporte apparaissant désormais supérieurs aux avantages matériels ou symboliques qu’il pouvait offrir. À cela s’ajoute une crise économique qui s’aggrave sous l’effet du coût toujours plus élevé de la guerre, des dépenses sécuritaires exceptionnelles imposées par un état d’alerte permanent et de la poursuite des opérations militaires sur plusieurs fronts, une situation à laquelle la société israélienne n’avait pas été confrontée durant les décennies précédentes. C’est dans ce contexte politique, sécuritaire et économique qu’il faut analyser ce qui se déroule actuellement en Cisjordanie, non seulement cette semaine, mais depuis le début de l’année. Les événements qui s’y succèdent ne relèvent pas de simples mesures sécuritaires ponctuelles. Ils s’inscrivent dans une tentative plus large de remodeler le paysage intérieur et régional au service des intérêts politiques et électoraux de Benjamin Netanyahu. Une mainmise généralisée Des éleveurs issus des colonies israéliennes de Cisjordanie ont proclamé que leur zone d’influence s’étendait jusqu’aux endroits où paissent leurs troupeaux. Grâce à leur armement individuel et à la protection assurée par l’armée israélienne, ils sont parvenus à établir des dizaines d’avant-postes pastoraux autour de Jérusalem-Est et dans la vallée du Jourdain. Cette stratégie a privé les communautés pastorales et bédouines palestiniennes de l’essentiel de leurs terres et de leurs droits historiques en tant que populations autochtones du pays. Selon des rapports publiés cette année par les Nations unies, cette politique méthodique a également entraîné la destruction d’habitations et le déplacement forcé de plus de trente mille membres des communautés bédouines. Dans le même temps, le cheptel a reculé jusqu’à atteindre son niveau le plus faible en Cisjordanie. De vastes superficies de la zone C, telle que définie par les accords d’Oslo, sont également passées sous contrôle israélien, alors qu’elles constituent la continuité territoriale indispensable à la viabilité d’un futur État palestinien. Parallèlement, Israël a renforcé son contrôle sur les ressources en eaux de surface, après avoir déjà pris, depuis plusieurs années, le contrôle du principal aquifère de Cisjordanie, la plus importante réserve d’eau souterraine de la Palestine historique. Depuis le début de l’année, les médias et les organisations de défense des droits humains ont documenté de nombreuses agressions contre les agriculteurs palestiniens, notamment durant la récolte des olives, dans le but de les empêcher d’accéder à leurs terres et à leurs oliveraies. Le ministère palestinien de l’Agriculture a, pour sa part, recensé l’arrachage de 2 559 arbres ainsi que le nivellement de vastes terres agricoles. Les pertes directes, provoquées par la destruction de puits, de réseaux d’irrigation et par la confiscation de tracteurs et d’autres équipements agricoles, dépasseraient cent millions de dollars. Selon les estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), près de 72 000 familles agricoles ont désormais besoin d’une aide d’urgence, une situation sans précédent pour ces communautés. Les mesures prises ne se limitent pas aux zones rurales. Elles touchent également les villes et les camps de réfugiés. Au cours du premier semestre, environ 3 600 Palestiniens ont été arrêtés, parmi lesquels 276 enfants et 107 femmes. Le nombre total de prisonniers palestiniens est désormais estimé à près de dix mille. Dans le même temps, l’armée israélienne poursuit le bouclage des villes au moyen de barrières métalliques et de checkpoints, tout en menant de vastes opérations contre plusieurs camps de réfugiés. Celles-ci ont provoqué la destruction d’importants secteurs, le déplacement de dizaines de milliers d’habitants et la transformation de certaines zones en positions militaires israéliennes. Toutes ces politiques sont mises en œuvre au grand jour, sous l’œil des médias. Plusieurs ministres du gouvernement de Benjamin Netanyahu revendiquent ouvertement les progrès réalisés dans l’application de ce qu’ils appellent le «Plan de la décision», porté par les partis du sionisme religieux. Celui-ci vise à étendre la souveraineté israélienne à l’ensemble des territoires palestiniens occupés en 1967, rebaptisés «Judée et Samarie», tout en affaiblissant l’Autorité nationale palestinienne, considérée comme le principal cadre politique et institutionnel sur lequel repose la solution à deux États. Dans cette perspective, la politique menée en Cisjordanie apparaît comme un élément central de la bataille politique et électorale engagée par le gouvernement Netanyahu à l’approche des élections attendues avant la fin de l’année. Le nouveau n’est pas encore né La déclaration du président Trump appelant le Hamas à remettre ses armes n’a guère embarrassé la direction du mouvement. Elle n’apportait rien de réellement nouveau par rapport à ce que le Hamas avait déjà accepté dans son initiative en vingt points. Les discussions qui ont suivi n’ont d’ailleurs pas porté sur les armes individuelles grâce auxquelles le mouvement continue d’exercer son autorité à l’intérieur de la bande de Gaza durant la période transitoire. Le dernier cycle de négociations au Caire a débouché sur des avancées limitées. Il a permis le déploiement de la commission administrative palestinienne ainsi que des premiers contingents de la force internationale dans les secteurs de Rafah et de Khan Younès, tous deux placés sous le contrôle total de l’armée israélienne. Cette évolution est intervenue avant, puis pendant, la visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Washington, permettant à chaque partie de la présenter comme un succès au service de ses propres intérêts politiques. Sur le terrain, en revanche, la situation demeure pratiquement inchangée. L’acheminement de l’aide humanitaire ne progresse que dans les limites fixées par le commandement de l’armée israélienne, sans véritable amélioration de la catastrophe humanitaire que vivent les habitants de Gaza. Dans le même temps, les médiateurs poursuivent leurs efforts pour préserver l’initiative de Trump et éviter son effondrement, car son échec laisserait Israël libre d’agir à Gaza sans qu’aucune perspective politique n’accompagne les opérations militaires. À Jérusalem-Est, l’escalade se poursuit à un rythme soutenu. Les incursions de groupes du sionisme religieux sur l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa se multiplient, tandis que la majorité des Palestiniens de Cisjordanie restent empêchés de s’y rendre, en raison des restrictions d’accès et des limitations d’âge imposées aux fidèles. Parallèlement, Israël poursuit progressivement sa mainmise sur l’administration de la mosquée et sur son organisation interne, malgré la tutelle historique exercée par la Jordanie sur les lieux saints. Ces mesures répondent à deux objectifs clairement affichés: imposer un partage temporel et spatial de la mosquée Al-Aqsa, à l’image de ce qui a été instauré au Caveau des Patriarches, à Hébron, et consacrer le récit israélien d’une «Jérusalem unifiée» présentée comme la capitale exclusive de l’État d’Israël. Face à cette évolution, à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem, et dans un contexte de blocus politique, économique et sécuritaire généralisé, l’Autorité nationale palestinienne s’efforce de renforcer ses canaux de communication avec la Maison-Blanche. Son objectif est d’empêcher la concrétisation du projet israélien visant à mettre un terme à l’entité politique palestinienne et à empêcher l’abandon des accords d’Oslo, qui demeurent, aux yeux de la communauté internationale, la principale référence juridique du processus de règlement. Dans cette perspective, les élections locales organisées au début de l’année, auxquelles a participé plus de la moitié des électeurs inscrits, ont revêtu une portée politique dépassant largement leur dimension administrative. L’annonce d’un calendrier pour les élections législatives et présidentielle, tout comme la poursuite des activités des syndicats, des fédérations et des institutions nationales, notamment à travers le récent congrès de l’Union générale des étudiants palestiniens à Beyrouth, s’inscrivent dans une tentative de revitaliser la vie politique palestinienne et de préserver la légitimité de ses institutions. Ces efforts rejoignent ceux des pays arabes et de la communauté internationale autour d’un objectif commun: permettre aux Palestiniens de rester sur leur terre, empêcher tout déplacement forcé et préserver la cohésion de la société palestinienne face aux politiques d’usure et de démantèlement. Jusqu’à présent, la société palestinienne, en particulier en Cisjordanie, a fait preuve d’une remarquable capacité à résister aux tentatives de l’entraîner dans une confrontation généralisée qui servirait l’agenda israélien. Elle a privilégié la patience, la maîtrise de soi et le renforcement de la solidarité sociale. Cela ne signifie toutefois ni que la situation se soit stabilisée, ni que les rapports de force soient désormais fixés. La région toute entière traverse une période de transition: les anciens équilibres s’effritent, tandis que les contours du nouvel ordre politique restent encore indéfinis. Les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem savent donc que ce qui se joue aujourd’hui ne constitue pas la fin du conflit, mais seulement l’un de ses chapitres. Le nouveau n’est pas encore né.

Et si le Liban était en paix?
Par
Jacques Mechelany
Publié

Au moment où ces lignes sont écrites, le Liban est de nouveau en guerre. Depuis le 2 mars 2026, les échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah ont repris à grande échelle, prolongeant un cycle de violence entamé en octobre 2023 et qui n’a jamais vraiment cessé malgré le cessez-le-feu de novembre 2024. Cette guerre a coûté la vie à plus de 4.000 personnes, déplacé plus d’un million de Libanais – plus d’un cinquième de la population – et détruit des villes, des villages et des maisons entières, parfois vieilles de plusieurs siècles et irremplaçables. Le Fonds monétaire international table désormais sur une contraction du PIB libanais comprise entre 12% et 16% pour 2026, essentiellement due à l’effondrement du tourisme et à la paralysie de l’activité économique dans les zones frontalières. Tout cela, pour quoi? Pour qui? Dans quel but? C’est dans ce contexte que la question mérite d’être posée frontalement: et si, au lieu de cela, le Liban vivait sa première décennie de paix durable depuis la guerre civile? Cet exercice n’est pas une utopie gratuite. Il s’appuie sur des chiffres réels, des plans déjà rédigés et des financements déjà promis, mais jamais décaissés faute de stabilité. Le Liban n’a pas besoin d’inventer sa reconstruction: il l’a déjà chiffrée, sur le papier, à plusieurs reprises. Ce qui lui manque, c’est le temps calme nécessaire pour l’exécuter. Le point de départ: une économie sous respirateur Il faut mesurer l’ampleur des dégâts avant d’imaginer la sortie. La Banque mondiale a classé l’effondrement financier libanais post-2019 parmi les trois crises économiques les plus sévères qu’un pays ait connues depuis le milieu du XIXe siècle. La dette publique, dont le service est suspendu depuis le défaut de 2020, avoisine 150% du PIB. L’économie s’est contractée de 0,7% en 2023 puis de 7,5% en 2024, avant un rebond fragile de l’ordre de 3,5% à 4% en 2025, porté par un début de stabilisation macroéconomique et un retour partiel des touristes. La guerre de mars 2026 a stoppé net cette dynamique. Mais le chiffre le plus révélateur ne concerne pas l’État: il concerne les ménages. La crise bancaire de 2019 a produit un phénomène sans véritable équivalent dans l’histoire économique récente d’un pays en temps de paix: la destruction quasi intégrale de l’épargne privée d’une classe moyenne entière. Entre 86 et 93 milliards de dollars de dépôts, répartis sur environ 1,26 million de comptes, restent aujourd’hui gelés dans les banques libanaises – certaines estimations dépassant même les 100 milliards. Ce ne sont pas des avoirs de grande fortune: ce sont les économies d’une vie, celles de familles qui avaient fait le choix, pendant des décennies, de faire confiance au système bancaire libanais plutôt qu’à l’immobilier ou au cash. La livre libanaise a, dans le même temps, perdu plus de 98% de sa valeur face au dollar depuis 2019, effaçant de fait le pouvoir d’achat de tous ceux qui n’avaient pas pu convertir leurs économies à temps. La conséquence sociale de cette double destruction – dépôts gelés et monnaie effondrée – est vertigineuse. Le PIB par habitant est passé d’environ 8.000 dollars en 2018 à moins de 3.000 dollars fin 2021. Le taux de pauvreté, qui se situait entre 30 et 35% en 2019, a bondi pour atteindre 85 à 90% de la population à la fin de l’année 2021, selon certaines estimations, avant de refluer partiellement. La Banque mondiale, de son côté, a mesuré une pauvreté multipliée par près de quatre en une décennie dans les zones étudiées, passant de 12% en 2012 à 44% en 2022, avec plus de 70% de la population touchée par une forme de pauvreté multidimensionnelle. La classe moyenne libanaise, autrefois l’une des plus développées de la région, représenterait aujourd’hui moins de 20% de la population. La Banque mondiale elle-même n’a pas hésité à qualifier cet épisode de «dépression délibérée», estimant que l’absence de réponse politique à la crise relevait moins de l’incompétence que du choix conscient de préserver les intérêts d’une élite financière au détriment de l’épargne populaire – une lecture rarissime pour une institution multilatérale, et qui en dit long sur le caractère inédit de l’effondrement libanais. Un Liban en paix ne peut pas effacer cette perte: les dépôts gelés depuis 2019 ne referont pas surface par magie avec un accord de paix militaire. Mais la paix est la condition sans laquelle même la loi de résolution bancaire la plus ambitieuse restera lettre morte, faute de croissance, de confiance et de financement extérieur pour amortir le choc. C’est tout l’enjeu du chapitre bancaire de cet exercice, plus loin dans cet article. Le coût du seul conflit d’octobre 2023 à décembre 2024 a été chiffré par la Banque mondiale à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dégâts physiques directs et 7,2 milliards de pertes économiques liées à la baisse de productivité et aux revenus non perçus. Les besoins de reconstruction et de relèvement ont été évalués à 11 milliards de dollars dans un rapport publié en mars 2025, dont 3 à 5 milliards à financer par la puissance publique et 6 à 8 milliards par le secteur privé, principalement pour le logement, les entreprises, l’industrie manufacturière et le tourisme. C’est cette même enveloppe qui, dans un scénario de paix consolidée, cesserait d’être une facture de guerre pour devenir un plan d’investissement. Des investissements étrangers enfin décaissés Le Liban a une particularité rare: ses financements internationaux existent déjà, en grande partie. La conférence Cedre de Paris, en 2018, avait permis de réunir plus de 11 milliards de dollars de prêts et de dons, dont une ligne de crédit d’un milliard de dollars renouvelée par l’Arabie saoudite, 1,35 milliard de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et 500 millions du Fonds koweïtien pour le développement. Ces engagements étaient conditionnés à des réformes de gouvernance, de marchés publics et du secteur électrique. Ils n’ont quasiment jamais été décaissés: ni les réformes, ni l’argent n’ont suivi. Dans un Liban en paix, doté d’un gouvernement stable, du retour de l’État de droit et d’un accord validé avec le FMI, ce blocage saute. La Banque mondiale a déjà posé la première pierre avec le programme LEAP (Lebanon Emergency Assistance Project), un cadre évolutif d’un milliard de dollars dont les 250 premiers millions ont été approuvés en juin 2025. Une paix durable transformerait ce mécanisme d’urgence en un véritable plan Marshall régional, réactivant à la fois les «pledges» de Cedre, l’appétit des fonds souverains du Golfe pour des actifs libanais décotés, et le retour de la diaspora, dont les transferts de fonds ont toujours représenté l’un des piliers les plus stables de l’économie libanaise, même au plus fort de la crise. Infrastructure: sortir de l’ère du générateur privé L’électricité reste le symbole le plus visible de la défaillance de l’État libanais. Un plan de réforme en sept points, porté par le ministre de l’Énergie et de l’Eau Joe Saddi, prévoit la construction de deux centrales de 825 mégawatts chacune pour un coût de 2 milliards de dollars, la restructuration d’Électricité du Liban en simple opérateur de transport, et l’ouverture de la production et de la distribution à des acteurs privés. Une Autorité de régulation de l’électricité a été nommée en septembre 2025, vingt-trois ans après le vote de la loi qui la prévoyait. Le Liban sollicite désormais activement les capitaux du Golfe pour financer des projets solaires à grande échelle. Dans un scénario de paix, cette réforme cesse d’être un vœu pieux financé au compte-gouttes pour devenir bancable: les bailleurs internationaux, la Banque mondiale et les investisseurs privés du Golfe n’attendent qu’un signal de stabilité pour s’engager sur les montants nécessaires à une alimentation électrique de 24 heures sur 24 – un objectif fixé depuis des années mais toujours repoussé. Le même raisonnement s’applique au port de Beyrouth, dont la reconstruction après l’explosion de 2020 reste inachevée, ainsi qu’au réseau routier et aux infrastructures d’eau et d’assainissement, incluses dans l’enveloppe de reconstruction chiffrée par la Banque mondiale. Immobilier: la fin de l’économie du cash Le marché immobilier libanais donne déjà un aperçu de ce qu’une stabilité politique peut produire, même partielle et fragile. Les prix ont progressé d’environ 10% au premier trimestre 2025, portés par l’élection présidentielle, la désignation d’un Premier ministre et la formation d’un gouvernement, avant de se stabiliser. Les appartements de standing s’approchent désormais de leurs niveaux d’avant-crise en dollars frais, tandis que les biens de milieu de gamme restent 20 à 30% en dessous des prix de 2019. Achrafieh et les municipalités du Metn font figure de valeurs refuges pour la préservation du capital. Ce marché fonctionne aujourd’hui presque intégralement au comptant, en l’absence de tout système de crédit hypothécaire fiable – une anomalie qui, paradoxalement, l’a protégé de la crise bancaire mais qui bride aussi sa profondeur. Un Liban en paix, doté d’un secteur bancaire restructuré et capable de réémettre du crédit, verrait revenir à la fois les prêts immobiliers, les promoteurs internationaux et une diaspora prête à investir dans la pierre plutôt que de se contenter d’envoyer des transferts de subsistance. La reconstruction des zones détruites au Liban-Sud, dans la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth constituerait, à elle seule, un marché de plusieurs milliards de dollars. Tourisme: le secteur le plus sensible à la paix Aucun secteur n’illustre mieux la corrélation directe entre paix et prospérité. Le Liban a enregistré près de 3,46 millions d’arrivées de visiteurs en 2023, un chiffre tombé à 2,8 millions en 2024. Le rebond de 2025, porté par un espoir de stabilisation, a lui-même été freiné par une saison touristique plus faible que prévu en raison des tensions persistantes. Selon la Banque mondiale, c’est justement l’effondrement anticipé du tourisme qui explique l’essentiel de la contraction du PIB attendue en 2026. Des prévisions antérieures à la guerre actuelle tablaient sur 2,3 millions d’arrivées et environ 3,3 milliards de dollars de recettes touristiques à l’horizon 2026 – des chiffres qui paraissent aujourd’hui optimistes au vu du contexte, mais qui redeviendraient plausibles, voire dépassables, dans un Liban stabilisé. Le pays conserve en effet des atouts structurels intacts: une diaspora de plusieurs millions de personnes qui constitue naturellement son premier marché touristique, un littoral et une montagne à moins de deux heures de vol de plusieurs capitales du Golfe, une gastronomie et une vie nocturne qui ont résisté à toutes les crises. Son patrimoine culturel et historique est unique: peu de pays superposent, sur un territoire aussi restreint, des strates phéniciennes, romaines, croisées, ottomanes et modernes. Cette profondeur, à elle seule, pourrait attirer plusieurs millions de visiteurs supplémentaires chaque année en provenance d’Europe, des États-Unis et d’Asie, dès lors que le Liban serait de nouveau perçu comme un pays paisible et fiable. La paix ne créerait pas une industrie touristique libanaise: elle libérerait une industrie qui existe déjà mais qui tourne au ralenti. Éducation et santé: arrêter l’hémorragie de compétences Le secteur de la santé illustre le coût social le plus dur de la double crise économique et sécuritaire. Les dépenses publiques de santé ont chuté de 40% entre 2018 et 2022. Depuis 2020, environ 5.000 infirmiers et 3.000 médecins ont quitté le pays, et le conflit récent a entraîné la fermeture de plus d’une centaine de cliniques et de centres de soins primaires dans les zones frontalières. L’enseignement supérieur a subi une érosion comparable, avec des universités confrontées à des problèmes d’accès et de financement de la recherche, même si des institutions comme l’Université américaine de Beyrouth ou la Lebanese American University ont mieux résisté que la moyenne. Le Liban a longtemps vécu de l’exportation de son capital humain formé localement – médecins, ingénieurs, universitaires – vers le Golfe, l’Europe et l’Amérique du Nord. Dans un scénario de paix, cette dynamique pourrait s’inverser partiellement: la reconstruction du système hospitalier, financée par le volet «infrastructures» du plan de relèvement de la Banque mondiale, et la stabilisation des salaires en dollars suffiraient à ralentir l’émigration des soignants et à redonner aux universités libanaises leur rôle historique de pôle régional de formation, un secteur qui générait autrefois des revenus significatifs via les étudiants étrangers, notamment du Golfe et d’Afrique francophone. Industrie: relocaliser une base manufacturière étroite L’industrie manufacturière libanaise, déjà modeste avant 2019, a subi de plein fouet la dévaluation de la livre, l’explosion du port de Beyrouth et l’accès limité au crédit en devises. Elle fait explicitement partie des secteurs ciblés par le financement privé prévu dans le plan de reconstruction de la Banque mondiale, aux côtés du logement et du tourisme. Un Liban stabilisé, avec un système bancaire capable à nouveau d’ouvrir des lettres de crédit fiables pour l’import-export, permettrait aux industriels libanais – agroalimentaire, pharmaceutique, textile, matériaux de construction – de retrouver un accès normal aux intrants importés et aux marchés d’exportation régionaux, en particulier vers la Syrie, le Golfe et l’Afrique de l’Ouest, trois débouchés historiques du savoir-faire industriel libanais. Agriculture: un secteur sous-exploité qui pourrait doubler ses exportations L’agriculture reste un angle mort de l’économie libanaise malgré son poids social: elle emploie environ 11% de la population active, ce qui en fait le troisième employeur du pays, pour une contribution au PIB estimée entre 1,2% et 4,5% selon les méthodes de calcul. Les exportations agricoles, dominées par les fruits, les légumes et le café-épices, plafonnaient autour de 193 millions de dollars avant la crise, avec une croissance annuelle modeste. Depuis 2019, les agriculteurs paient l’essentiel de leurs intrants – semences, engrais, carburant – en cash et en devises, ce qui a fragilisé toute la chaîne de production. Un Liban en paix bénéficierait d’un double effet: la réouverture des routes d’exportation terrestres vers la Syrie et le Golfe, aujourd’hui compliquées par l’instabilité régionale, et l’accès à un crédit agricole en devises pour financer la modernisation des exploitations. La montée en gamme vers des standards internationaux, notamment pour l’huile d’olive, le vin et les produits transformés, offre un potentiel de croissance des exportations que le secteur n’a jamais pu exploiter faute de stabilité et de financement. Système bancaire: la condition de tout le reste Rien de ce qui précède n’est possible sans la résolution de la crise bancaire, qui reste le nœud central de l’économie libanaise. Le Parlement a voté en juillet 2025 une loi de résolution bancaire, publiée au Journal officiel en août 2025, censée organiser la restructuration ou la liquidation des banques non viables. Une loi complémentaire sur la répartition des pertes – la «gap law» – reste en cours de rédaction, et les organisations de défense des déposants critiquent son incapacité à garantir un remboursement clair. Le secret bancaire a par ailleurs été considérablement restreint en avril 2025 sous la pression du FMI. La stratégie actuelle prévoit un remboursement progressif, en priorité pour les petits déposants, des dépôts inférieurs à 100.000 dollars – soit environ 20 milliards de dollars à mobiliser sur plusieurs années, sans source de financement clairement identifiée à ce stade. Dans un scénario de paix, un accord FMI pleinement mis en œuvre débloquerait mécaniquement les financements internationaux nécessaires pour combler ce trou et restaurer la confiance dans les banques libanaises. C’est la condition sine qua non de tout le reste: sans un secteur bancaire fonctionnel capable de financer le crédit immobilier, le commerce extérieur et l’investissement industriel, chacun des secteurs décrits plus haut restera plafonné, quelle que soit la qualité de la paix politique obtenue. Ce que révèle vraiment cet exercice Cette projection n’est pas une prévision au sens statistique du terme: elle ne prétend pas savoir combien de milliards de dollars afflueraient précisément, ni en combien de trimestres. Elle dit autre chose, plus simple et plus dérangeante: le Liban n’attend pas des plans, des financements ou des réformes qui restent à inventer. Il attend trois choses qu’aucune conférence de donateurs ne peut lui offrir: la paix, l’État de droit et le temps. Le temps de laisser une loi bancaire produire ses effets, une centrale électrique se construire, une saison touristique se dérouler sans interruption, une génération d’étudiants et de soignants rester au pays plutôt que de partir. À chaque cycle de violence depuis 2023, c’est ce temps qui a été confisqué. La question n’est donc pas de savoir si le Liban a un plan de paix économique. Il en a plusieurs, chiffrés, documentés, déjà négociés avec ses partenaires internationaux. La seule véritable variable qui manque encore à l’équation, c’est la paix elle-même. Les Libanais ne devraient-ils pas, enfin, pouvoir mettre en balance les dividendes de la paix et le prix de la guerre? Sources: Fonds monétaire international, Banque mondiale (Lebanon Economic Monitor, Rapid Damage and Needs Assessment 2025), Trading Economics, Credit Libanais Economic Research, IDAL (Investment Development Authority of Lebanon), Tahrir Institute for Middle East Policy, Carnegie Endowment for International Peace, Arab Reform Initiative.

L’illusion des «tunnels fortifiés» et l’aveuglement des données

Comment comprendre que, malgré l’existence de ce «Liban souterrain», le Hezbollah ait subi une telle défaite, perdu des rangs entiers de combattants et provoqué la mort ainsi que le déplacement des habitants du Sud? Sans parler des bouleversements profonds qu’il a infligés jusqu’à la géographie elle-même. Le discours de Hassan Nasrallah, dans lequel il affirmait rechercher le soldat israélien «à la lampe et à la mèche», m’a révélé non pas une simple exagération politique de circonstance, mais toute une architecture de l’illusion de puissance. Il ne s’agit pas seulement d’un décalage entre le discours et la réalité, mais d’une perception irréaliste de la capacité elle-même. La puissance vantée, fondée sur le réseau de tunnels et l’arsenal de missiles, n’a pas permis de «capturer un seul soldat», ni de modifier les règles de l’affrontement. Le résultat, nous le vivons aujourd’hui. Cette contradiction ne s’explique pas uniquement par des erreurs d’appréciation politique. Elle révèle une transformation plus profonde: la puissance s’est muée en discours davantage qu’en instrument d’action. Les armes existent, mais leur emploi se révèle largement impossible. Le paradoxe apparaît alors avec force: plus le discours s’élève, plus les limites de la capacité réelle se dévoilent. Plus fondamentalement encore, les décisions du Hezbollah en matière de guerre et de paix ne procèdent pas exclusivement des intérêts du Liban. Elles s’inscrivent dans la logique d’un axe régional dirigé par l’Iran. Cela explique les hésitations, les contradictions dans les communiqués et l’incapacité à arrêter une ligne claire ou à prendre une décision autonome. Pendant des années, le Hezbollah a vécu sous l’emprise de sa propre narration médiatique, nourrie de l’illusion d’une «puissance absolue» et d’une «dissuasion indestructible». Cette représentation s’est amplifiée au fil des succès remportés lors de conflits asymétriques antérieurs, notamment en Syrie. À l’inverse, Israël a, lui aussi, longtemps exagéré la menace que représentaient le Hezbollah, ses tunnels et leur ampleur, afin de justifier des budgets militaires colossaux et de préparer son opinion publique à la guerre. Mais lorsque les hostilités ont réellement commencé, les exagérations des deux camps se sont dissipées. Le Hezbollah a découvert que les fortifications et les villes creusées dans la roche n’étaient pas les forteresses légendaires qu’il imaginait. Ce ne sont, en réalité, que des ouvrages fixes, qui deviennent un fardeau, voire un tombeau pour ceux qui s’y trouvent, dès lors qu’ils sont isolés sur le plan technique et privés de leurs communications. Israël, de son côté, a constaté que le démantèlement de ces «villes souterraines» exigeait un effort d’ingénierie considérable et des destructions massives. Mais cette tâche demeurait parfaitement réalisable, dès lors qu’il disposait d’une supériorité aérienne absolue et qu’il opérait sur un territoire largement vidé de sa population. La conclusion s’impose: les fortifications et les tunnels ne sont que des outils matériels. S’ils ne sont pas soutenus par un État solide, un véritable consensus populaire, une profondeur régionale prête à assumer le coût de ses choix stratégiques et un appareil technologique capable de rivaliser avec celui de l’adversaire, ces villes enfouies sous la roche cessent rapidement d’être des instruments d’offensive et de surprise. Elles se transforment en simples positions défensives isolées, condamnées dès que les lignes de communication et le cadre politique qui les soutiennent en surface s’effondrent. Le Hezbollah est ainsi tombé dans le piège de ses succès passés. Il a cru que les tactiques qui lui avaient permis d’exercer une forme de dissuasion lors de la guerre de 2006 pouvaient être reproduites aujourd’hui, sans mesurer l’ampleur du saut technologique réalisé depuis lors, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle et des capacités cybernétiques dont dispose Israël. Les tunnels et les fortifications souterraines constituaient autrefois de véritables sanctuaires. Ils avaient permis de protéger les combattants du Hezbollah ainsi que ses plateformes de lancement de missiles contre les bombardements aériens classiques. À l’ère numérique, ils se sont transformés en véritables pièges mortels. Israël a mobilisé des algorithmes d’intelligence artificielle, des drones équipés de capteurs thermiques et des technologies avancées de prospection géologique afin d’établir des cartes tridimensionnelles d’une extrême précision des réseaux de tunnels. Les mouvements d’entrée et de sortie ont été surveillés, tandis que les ouvertures de ventilation et les voies d’approvisionnement étaient systématiquement ciblées. Les fortifications se sont ainsi retrouvées entièrement exposées et isolées, avant même le déclenchement de l’offensive terrestre. Les anciennes méthodes du Hezbollah l’ont également enfermé dans un schéma devenu prévisible, fondé sur des modes de communication et de déplacement répétitifs. Or, les systèmes israéliens d’intelligence artificielle sont précisément conçus pour détecter ce type de régularités. En analysant les comportements quotidiens, les empreintes vocales, les mouvements logistiques et jusqu’aux rotations des combattants, les algorithmes prédictifs sont parvenus à anticiper les actions du mouvement. Cette profonde pénétration du renseignement a rendu tout projet d’embuscade classique détectable, puis neutralisable par des frappes préventives de haute précision, avant même que les forces israéliennes n’entrent effectivement en contact avec le terrain. À cela s’est ajoutée une vaste pénétration du cyberespace. Les technologies israéliennes de renseignement seraient parvenues à infiltrer les serveurs numériques, les téléphones portables des combattants et de leurs familles, ainsi que les caméras installées aux abords de nombreux sites du Hezbollah, jusqu’à permettre ce que l’on peut qualifier d’«assassinat technologique systématique», comme l’ont illustré les explosions des appareils de type pager et des moyens de communication sans fil. Le choc provoqué par ces opérations a gravement désorganisé la chaîne de commandement et de contrôle, tout en instillant une profonde défiance à l’égard de tout équipement électronique. Enfin, la dépendance du Hezbollah à des dépôts d’armes fixes et à des lignes logistiques traditionnelles empruntant les frontières s’est heurtée à une armée israélienne conduite à travers un véritable «nuage militaire numérique», reliant en quelques secondes les drones en vol, les analystes du renseignement devant leurs écrans et les unités blindées déployées au sol. Cette intégration en temps réel lui a fait perdre l’effet de surprise qui avait largement contribué à ses succès en 2006. Le résultat militaire a été une paralysie presque totale du Hezbollah. Il n’a pas compris que les fortifications et les réseaux de tunnels ne se protègent pas eux-mêmes. Leur efficacité dépend entièrement de la qualité du commandement, du contrôle, des communications et de la capacité à préserver l’effet de surprise. L’une des autres illusions du Hezbollah était de croire que ses fortifications demeureraient secrètes et prendraient l’ennemi au dépourvu. Or, il est apparu que la pénétration du renseignement israélien était bien plus profonde qu’il ne l’imaginait. Avant même le lancement de l’offensive terrestre, l’armée israélienne disposait de cartes détaillées de ces réseaux souterrains, de leurs caractéristiques techniques et de leurs principaux points de vulnérabilité. En définitive, fortifications et armées ont besoin d’un front intérieur solide et cohérent. Lors de la guerre de juillet 2006, le Hezbollah bénéficiait d’un soutien politique et populaire largement partagé, au-delà des clivages confessionnels. Ce paysage a profondément changé. Le Liban a été entraîné dans cette guerre alors qu’il était traversé par de profondes divisions internes, frappé par un effondrement économique sans précédent et privé d’institutions étatiques pleinement opérationnelles. Une très large partie des Libanais, issus de différentes communautés, a considéré que la décision d’entrer en guerre avait été prise unilatéralement, au service d’un agenda régional iranien, sans consultation de l’État ni des autres composantes du pays. Parallèlement, l’environnement social immédiat du Hezbollah, déplacé par milliers, s’est trouvé confronté à une crise économique et sociale d’une extrême gravité, doublée d’un sentiment d’isolement. L’absence d’un véritable consensus national a ainsi transformé ce qui pouvait être présenté comme une cause de défense nationale en un affrontement perçu comme partisan, politiquement et socialement isolé à l’intérieur du pays. Cette évolution a exercé une pression morale considérable sur les combattants engagés sur le terrain. Pourtant, le discours du Hezbollah demeure marqué par la même arrogance et la même obstination. Son problème ne réside plus seulement dans le fossé qui sépare les paroles des actes, mais dans le fait que le discours lui-même s’est détaché de la réalité. Il n’existe plus de contact direct avec l’ennemi, plus de capacité à imposer le type d’affrontement constamment mis en avant, ni de véritable modification des règles du jeu. Cela signifie clairement que ce qui est présenté comme une puissance décisive n’est plus que l’exploitation d’un capital symbolique démesuré, nourri par l’image d’une force qui n’existe plus. Les succès d’hier se sont transformés en mythe ; le mythe est devenu une certitude ; la certitude s’est muée en discours ; et le discours a fini par se substituer à la réalité. L’arme elle-même devient alors une partie du problème. Elle existe, mais ne peut être employée de la manière annoncée, car son utilisation effective conduit presque immédiatement à son repérage et à sa destruction. Nous sommes ainsi face à une force qui ne conserve sa valeur qu’à la condition de ne pas être utilisée, contradiction aussi profonde que destructrice. À cela s’ajoute le fait que ce discours s’inscrit dans la logique d’un axe conduit par l’Iran, ce qui accentue encore son décalage avec les réalités propres au Liban. Au fond, toute la question est là: nous sommes confrontés à une structure mentale qui produit l’illusion et la reproduit sans cesse, même lorsque les faits la démentent sur le terrain. Une illusion organisée, entretenue, diffusée et imposée comme un substitut à la vérité, jusqu’à ce qu’elle s’effondre, chaque fois, aux dépens de la terre et de ses habitants… «jusqu’à ce que Dieu accomplisse Son décret».

Trump annonce des négociations, l’Iran le dément

Ce lundi 3 août est resté marqué par les suites de l’annonce faite par le président américain Donald Trump, la veille, de suspendre les frappes de grande envergure contre l’Iran qui étaient prévues le week-end écoulé. Le président américain avait pourtant annoncé que ces frappes seraient «les plus puissantes depuis la Seconde Guerre mondiale». Lundi matin, le président Trump a effectivement annoncé des négociations avec l’Iran, lundi soir. Mais Téhéran, par la voix du porte-parole des Affaires étrangères, s’est empressé de démentir le chef de la Maison Blanche, assurant ne mener des pourparlers qu’avec Oman pour la répartition des tâches dans le détroit d’Ormuz. En soirée, c’était au tour de Trump de reprendre le ton belliqueux face à l’Iran. «Les autorités iraniennes sont fourbes comme pas possible», a-t-il lancé. L’Iran «a le choix entre un accord ou une capitulation totale», a-t-il affirmé, cité par l’AFP. Par ailleurs, le rôle de l’Arabie saoudite dans le nouveau revirement opéré par le président Trump la veille se précise. Un communiqué du ministère saoudien des Affaires étrangères a annoncé que le ministre Fayçal ben Farhan s’était entretenu avec son homologue iranien Abbas Araghchi. Le texte ajoute que les deux hommes ont discuté de la «désescalade». Cet appel fait écho à celui qu’avait fait dans la nuit de samedi à dimanche le prince héritier Mohammad Ben Salman à Trump, afin de privilégier la diplomatie et de geler les frappes contre Téhéran. Par ailleurs, malgré les apparences, les contacts diplomatiques iraient bon train en coulisses. Selon la MTV, Araghchi a longuement discuté des perspectives diplomatiques avec son homologue pakistanais, le principal médiateur depuis le début des négociations irano-américaines. Les regards étaient tournés lundi également vers Gaza, où le Conseil de la paix devrait commencer à superviser le désarmement du Hamas. Des failles commencent à apparaître cependant dans ce processus: Israël, dans une première réaction à l’accord annoncé par Trump et approuvé par le Hamas, a fait part à Washington de ses «inquiétudes». «La version rendue publique ne reflète pas la position d'Israël», a déclaré le porte-parole du bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Doron Spielman, dans des propos repris par l’AFP. La délégation libanaise en route pour Rome Au Liban, on s’apprête à un septième round de négociations directes avec Israël qui devrait se dérouler mardi à Rome, à l’ambassade des États-Unis. Ces pourparlers se tiennent dans une atmosphère de plus en plus tendue en raison des opérations israéliennes continues au sud, et des critiques qui s’amplifient contre le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam. Les différends semblent augmenter entre les délégations elles-mêmes, les Libanais exigeant des résultats et des annonces portant sur de nouvelles zones-pilotes. Celles-ci devraient paver la voie à un retrait israélien progressif et à un déploiement de l’armée libanaise. Mais les Israéliens semblent peu enclins à envisager de nouveaux retraits. Sans compter l’approche des élections législatives qui rend le Premier ministre israélien peu disposé à de nouvelles concessions pouvant lui coûter des voix. Reste à signaler une déclaration de l’ambassadeur des États-Unis à Beyrouth Michel Issa. Celui-ci s’est d’emblée félicité, dans un message sur X, du fait que les pourparlers «se poursuivent» à Rome. Il a assuré que les textes des accords sont une chose, et leur application en est une autre. Il a ainsi mis en garde contre toute «précipitation» dans la mise en place de cet accord, afin que, a-t-il ajouté, on finisse bien par protéger les populations que l’on veut protéger. Un message aux Libanais pour réduire leurs exigences? Les prochaines négociations le montreront.

Pour la nième fois, Trump annule l’attaque annoncée contre l’Iran

Une fois de plus, et pour la nième fois (les précédents sur ce plan ne se comptent plus !), le président Donald Trump a annoncé à l’aube de dimanche, 2 août, «l’annulation» de l’attaque de «grande envergure» qui était présentée comme «imminente» contre le régime iranien. Au cours des derniers jours, l’Administration US avait entretenu, à grand renfort de tapage médiatique, un climat faisant état d’une attaque de grande envergure, prévu pour ce week-end, avec pour cible les infrastructures énergétiques de la République islamique. L’annonce de ces opérations militaires à grande échelle étaient accompagnée de déclarations du président Trump et de hauts responsables officiels américains stigmatisant la ligne de conduite des dirigeants iraniens et dénonçant, en des termes très sévères, leur attitude négative et leur comportement mensonger lors des pourparlers avec les négociateurs US. Faisant, toutefois, table rase de cette position en flèche, le président Trump a annoncé à l’aube de dimanche l’annulation de l’attaque «à la demande de l’Iran» (!) et de certains pays de la région, indiquant qu’une entente avait été convenue au sujet du programme nucléaire iranien et de la réouverture immédiate et sans entrave du détroit d’Ormuz… Sauf que l’agence officielle iranienne a démenti peu après tout accord sur ce passage stratégique! Force est de reconnaitre et, surtout, de déplorer dans ce cadre que ces revirements à répétition du président Trump qui l’ont mené, nombre de fois, à se rétracter à la dernière minute après avoir menacé d’attaquer l’Iran ne peuvent que porter un malheureux préjudice à sa crédibilité et ne font que renforcer, par ricochet, l’aile radicale du régime iranien. Il reste qu’en annonçant l’annulation des raids prévus, le chef de la Maison Blanche a affirmé une nouvelle fois que «si un accord n’est pas négocié très vite, nous mènerons les frappes les plus fortes que le monde a vues depuis la Seconde Guerre mondiale». Sauf que l’opinion publique a plutôt tendance à ne plus prendre les menaces du président américain au sérieux. Cette décision, annoncée sur le réseau social Truth Social , est survenue après une semaine riche en tensions et en développements. Mardi, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait tenu une réunion avec le président Trump, à Washington, en marge d’une cérémonie en hommage au sénateur américain disparu, Lindsay Graham. L’absence de conférence de presse conjointe entre les deux hommes avait relancé les spéculations sur la persistance de désaccords entre les deux dirigeants. Les menaces iraniennes Quoi qu’il en soit, il devenait évident à mesure que le temps passait cette semaine qu’Israël et les Etats-Unis se préparaient à une nouvelle attaque contre l’Iran, alors que l’Etat hébreu était écarté de la dernière escalade militaire contre Téhéran. Samedi, il était question de frappes contre les sites énergétiques iraniens, ces mêmes menaces de frappes qui avaient précédé la première trêve annoncée par Trump le 8 avril. Les ambassades des Etats-Unis dans la région avaient mis les ressortissants en garde, samedi, contre tout déplacement au Moyen-Orient. Il convient de noter, pour tenter d’apporter une explication au revirement du président Trump, que l’annonce de l’annulation de l’attaque a été précédée de contacts entrepris samedi par le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avec ses homologues saoudien et turc ainsi qu’avec le commandant de l’armée pakistanaise. Parallèlement, M. Araghchi a proféré des menaces contre les Etats-Unis, mettant en garde les Américains contre «toute décision précipitée». Dans le même temps, les sources de l’aile radicale du régime se lançaient dans une opération de chantage pur et simple, soulignant, samedi, que si l’armée américaine mettait ses menaces à exécution, les populations des pays du Golfe, de Jordanie et d’Israël ne connaitraient plus la paix. Dans ce contexte de chantage iranien, le secrétaire d’Etat Marco Rubio a affirmé samedi soir, dans un entretien avec Fox News, que «le régime iranien doit changer, car c’est un régime qui ne cherchait pas à gouverner son propre pays mais à gouverner la région». Et M. Rubio de souligner qu’«il faut faire payer aux dirigeants iraniens le prix fort suite à ces pratiques de façon à ce qu’ils abandonnent leur volonté d’hégémonie». La question irakienne et les armes du Hamas En tout état de cause, le régime iranien a montré une fois de plus ces derniers jours sa capacité de nuisance par le biais de ses proxys. Les rebelles houthis du Yémen ont ainsi ouvert un nouveau front sur la mer Rouge et ont brandi la menace de la fermeture totale d’un autre détroit, celui de Bab el-Mendeb. Toutefois, outre le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen, c’est un autre acteur qui est entré en jeu cette semaine. Le Hachd el-Chaabi, groupe irakien pro-iranien, a mené des frappes de drones contre le territoire saoudien, provoquant une riposte américano-saoudienne en début de semaine contre les sites du groupe en Irak. Quoi qu’il en soit, en fin de semaine, malgré un engagement renouvelé plusieurs fois des autorités irakiennes à empêcher toute frappe à partir de leur territoire, la Jordanie a menacé d’attaquer les groupes irakiens pro-iraniens si son territoire était à nouveau ciblé. Cet élargissement de la zone du conflit a été confirmé par une frappe inédite, mercredi, sur un port égyptien, contre un navire gazier appartenant à une société américaine. C’est la première fois que l’Egypte est ainsi impliquée dans ce conflit. Autre développement majeur concernant les alliés de l’Iran dans la région: le Hamas, dirigé nouvellement par Khalil el-Hayya, a approuvé un accord menant à son désarmement, qui stipule, selon le groupe, un retrait progressif des forces israéliennes de la bande. Un accord qui devrait être mis en œuvre par le Conseil de paix mis en place par Trump en janvier. Notons enfin que le président libanais Joseph Aoun a été reçu en milieu de semaine par son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, à Ankara.