


Benjamin Netanyahu a profité de sa participation aux funérailles du sénateur américain Lindsey Graham pour franchir une nouvelle fois les portes de la Maison-Blanche, après que ses proches eurent convaincu le président Donald Trump de le recevoir. Mais cette visite s’est déroulée, cette fois, par la porte de service sur le plan politique, sans lui offrir la possibilité d’en tirer le bénéfice médiatique qu’il espérait.
Son entretien télévisé, diffusé ensuite, a reflété l’ampleur de l’impasse dans laquelle il se trouve. Son visage n’affichait aucun signe de victoire: les marques de l’arrogance obstinée et un sourire jaune dominaient ses traits. Trump, fidèle à son tempérament, semble peu disposé à s’associer à un partenaire qui ne lui apporte que des difficultés et des revers.
Pour autant, Netanyahu ne renonce pas. Il ne montre aucune disposition à reconnaître un échec, ni même à admettre qu’il puisse survenir. L’enjeu dépasse, pour lui, le simple terrain politique: il touche directement à son destin personnel et électoral. Une défaite pourrait signifier la fin de sa carrière politique, ouvrir la voie à des poursuites judiciaires et anéantir son ambition de s’imposer comme le dirigeant incontesté de l’État d’Israël.
Dans le même temps, les partis d’opposition ont fait de la création d’une commission d’enquête officielle et indépendante sur les événements du 7 Octobre l’une de leurs principales priorités électorales. Leur objectif est de faire rendre des comptes aux responsables des défaillances qui ont permis le succès de l’attaque menée par le Hamas, avec les pertes humaines sans précédent qui s’en sont suivies, y compris au regard de nombreuses guerres conventionnelles. Cette attaque a également provoqué un traumatisme collectif profond au sein de la société israélienne, dont les répercussions psychologiques, politiques et sécuritaires demeurent perceptibles aujourd’hui.
Mais la bataille électorale ne se limite pas au dossier du 7 Octobre. Les partis religieux alliés de Netanyahu continuent d’exiger l’exemption du service militaire pour les étudiants des écoles religieuses haredim, tout en réclamant la séparation des sexes dans certains espaces publics. Ils menacent de quitter la coalition gouvernementale si leurs revendications ne sont pas satisfaites.
Ces exigences interviennent alors que l’armée israélienne traverse une crise croissante de ses effectifs. L’attractivité du service militaire ne cesse de diminuer, tant parmi les Israéliens que chez les volontaires étrangers, les risques qu’il comporte apparaissant désormais supérieurs aux avantages matériels ou symboliques qu’il pouvait offrir.
À cela s’ajoute une crise économique qui s’aggrave sous l’effet du coût toujours plus élevé de la guerre, des dépenses sécuritaires exceptionnelles imposées par un état d’alerte permanent et de la poursuite des opérations militaires sur plusieurs fronts, une situation à laquelle la société israélienne n’avait pas été confrontée durant les décennies précédentes.
C’est dans ce contexte politique, sécuritaire et économique qu’il faut analyser ce qui se déroule actuellement en Cisjordanie, non seulement cette semaine, mais depuis le début de l’année. Les événements qui s’y succèdent ne relèvent pas de simples mesures sécuritaires ponctuelles. Ils s’inscrivent dans une tentative plus large de remodeler le paysage intérieur et régional au service des intérêts politiques et électoraux de Benjamin Netanyahu.
Une mainmise généralisée
Des éleveurs issus des colonies israéliennes de Cisjordanie ont proclamé que leur zone d’influence s’étendait jusqu’aux endroits où paissent leurs troupeaux. Grâce à leur armement individuel et à la protection assurée par l’armée israélienne, ils sont parvenus à établir des dizaines d’avant-postes pastoraux autour de Jérusalem-Est et dans la vallée du Jourdain. Cette stratégie a privé les communautés pastorales et bédouines palestiniennes de l’essentiel de leurs terres et de leurs droits historiques en tant que populations autochtones du pays.
Selon des rapports publiés cette année par les Nations unies, cette politique méthodique a également entraîné la destruction d’habitations et le déplacement forcé de plus de trente mille membres des communautés bédouines. Dans le même temps, le cheptel a reculé jusqu’à atteindre son niveau le plus faible en Cisjordanie. De vastes superficies de la zone C, telle que définie par les accords d’Oslo, sont également passées sous contrôle israélien, alors qu’elles constituent la continuité territoriale indispensable à la viabilité d’un futur État palestinien.
Parallèlement, Israël a renforcé son contrôle sur les ressources en eaux de surface, après avoir déjà pris, depuis plusieurs années, le contrôle du principal aquifère de Cisjordanie, la plus importante réserve d’eau souterraine de la Palestine historique.
Depuis le début de l’année, les médias et les organisations de défense des droits humains ont documenté de nombreuses agressions contre les agriculteurs palestiniens, notamment durant la récolte des olives, dans le but de les empêcher d’accéder à leurs terres et à leurs oliveraies. Le ministère palestinien de l’Agriculture a, pour sa part, recensé l’arrachage de 2 559 arbres ainsi que le nivellement de vastes terres agricoles. Les pertes directes, provoquées par la destruction de puits, de réseaux d’irrigation et par la confiscation de tracteurs et d’autres équipements agricoles, dépasseraient cent millions de dollars. Selon les estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), près de 72 000 familles agricoles ont désormais besoin d’une aide d’urgence, une situation sans précédent pour ces communautés.
Les mesures prises ne se limitent pas aux zones rurales. Elles touchent également les villes et les camps de réfugiés. Au cours du premier semestre, environ 3 600 Palestiniens ont été arrêtés, parmi lesquels 276 enfants et 107 femmes. Le nombre total de prisonniers palestiniens est désormais estimé à près de dix mille. Dans le même temps, l’armée israélienne poursuit le bouclage des villes au moyen de barrières métalliques et de checkpoints, tout en menant de vastes opérations contre plusieurs camps de réfugiés. Celles-ci ont provoqué la destruction d’importants secteurs, le déplacement de dizaines de milliers d’habitants et la transformation de certaines zones en positions militaires israéliennes.
Toutes ces politiques sont mises en œuvre au grand jour, sous l’œil des médias. Plusieurs ministres du gouvernement de Benjamin Netanyahu revendiquent ouvertement les progrès réalisés dans l’application de ce qu’ils appellent le «Plan de la décision», porté par les partis du sionisme religieux. Celui-ci vise à étendre la souveraineté israélienne à l’ensemble des territoires palestiniens occupés en 1967, rebaptisés «Judée et Samarie», tout en affaiblissant l’Autorité nationale palestinienne, considérée comme le principal cadre politique et institutionnel sur lequel repose la solution à deux États.
Dans cette perspective, la politique menée en Cisjordanie apparaît comme un élément central de la bataille politique et électorale engagée par le gouvernement Netanyahu à l’approche des élections attendues avant la fin de l’année.
Le nouveau n’est pas encore né
La déclaration du président Trump appelant le Hamas à remettre ses armes n’a guère embarrassé la direction du mouvement. Elle n’apportait rien de réellement nouveau par rapport à ce que le Hamas avait déjà accepté dans son initiative en vingt points. Les discussions qui ont suivi n’ont d’ailleurs pas porté sur les armes individuelles grâce auxquelles le mouvement continue d’exercer son autorité à l’intérieur de la bande de Gaza durant la période transitoire.
Le dernier cycle de négociations au Caire a débouché sur des avancées limitées. Il a permis le déploiement de la commission administrative palestinienne ainsi que des premiers contingents de la force internationale dans les secteurs de Rafah et de Khan Younès, tous deux placés sous le contrôle total de l’armée israélienne. Cette évolution est intervenue avant, puis pendant, la visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Washington, permettant à chaque partie de la présenter comme un succès au service de ses propres intérêts politiques.
Sur le terrain, en revanche, la situation demeure pratiquement inchangée. L’acheminement de l’aide humanitaire ne progresse que dans les limites fixées par le commandement de l’armée israélienne, sans véritable amélioration de la catastrophe humanitaire que vivent les habitants de Gaza. Dans le même temps, les médiateurs poursuivent leurs efforts pour préserver l’initiative de Trump et éviter son effondrement, car son échec laisserait Israël libre d’agir à Gaza sans qu’aucune perspective politique n’accompagne les opérations militaires.
À Jérusalem-Est, l’escalade se poursuit à un rythme soutenu. Les incursions de groupes du sionisme religieux sur l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa se multiplient, tandis que la majorité des Palestiniens de Cisjordanie restent empêchés de s’y rendre, en raison des restrictions d’accès et des limitations d’âge imposées aux fidèles. Parallèlement, Israël poursuit progressivement sa mainmise sur l’administration de la mosquée et sur son organisation interne, malgré la tutelle historique exercée par la Jordanie sur les lieux saints.
Ces mesures répondent à deux objectifs clairement affichés: imposer un partage temporel et spatial de la mosquée Al-Aqsa, à l’image de ce qui a été instauré au Caveau des Patriarches, à Hébron, et consacrer le récit israélien d’une «Jérusalem unifiée» présentée comme la capitale exclusive de l’État d’Israël.
Face à cette évolution, à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem, et dans un contexte de blocus politique, économique et sécuritaire généralisé, l’Autorité nationale palestinienne s’efforce de renforcer ses canaux de communication avec la Maison-Blanche. Son objectif est d’empêcher la concrétisation du projet israélien visant à mettre un terme à l’entité politique palestinienne et à empêcher l’abandon des accords d’Oslo, qui demeurent, aux yeux de la communauté internationale, la principale référence juridique du processus de règlement.
Dans cette perspective, les élections locales organisées au début de l’année, auxquelles a participé plus de la moitié des électeurs inscrits, ont revêtu une portée politique dépassant largement leur dimension administrative. L’annonce d’un calendrier pour les élections législatives et présidentielle, tout comme la poursuite des activités des syndicats, des fédérations et des institutions nationales, notamment à travers le récent congrès de l’Union générale des étudiants palestiniens à Beyrouth, s’inscrivent dans une tentative de revitaliser la vie politique palestinienne et de préserver la légitimité de ses institutions.
Ces efforts rejoignent ceux des pays arabes et de la communauté internationale autour d’un objectif commun: permettre aux Palestiniens de rester sur leur terre, empêcher tout déplacement forcé et préserver la cohésion de la société palestinienne face aux politiques d’usure et de démantèlement.
Jusqu’à présent, la société palestinienne, en particulier en Cisjordanie, a fait preuve d’une remarquable capacité à résister aux tentatives de l’entraîner dans une confrontation généralisée qui servirait l’agenda israélien. Elle a privilégié la patience, la maîtrise de soi et le renforcement de la solidarité sociale.
Cela ne signifie toutefois ni que la situation se soit stabilisée, ni que les rapports de force soient désormais fixés. La région toute entière traverse une période de transition: les anciens équilibres s’effritent, tandis que les contours du nouvel ordre politique restent encore indéfinis.
Les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem savent donc que ce qui se joue aujourd’hui ne constitue pas la fin du conflit, mais seulement l’un de ses chapitres. Le nouveau n’est pas encore né.