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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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«Nostra aetate» : Abou Dhabi et «Fratelli tutti», les bons fruits du dialogue (3/4)

« Nostra aetate » a profondément transformé le dialogue entre catholiques et musulmans. De Jean-Paul II au pape François, le Saint-Siège poursuit une œuvre de rencontre et de fraternité. Troisième volet de notre série. Il est difficile de minimiser l’impact de la déclaration Nostra aetate de 1965 sur les rapports entre l’Église catholique et le monde arabo-musulman. Pour s’en assurer, rien ne remplace la lecture du texte, qui ne présente aucune difficulté d’ordre dogmatique. En voici le passage qui nous intéresse directement : « (…) L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. « Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. » Cartographier le « berceau » du christianisme Entre 1985 et 2001, bâtissant sur cette solide fondation doctrinale, le pape Jean-Paul II posera des gestes forts : discours à Casablanca devant 80 000 jeunes musulmans, appelant à « croire ensemble en un Dieu unique » (1985) ; prière d’Assise pour la paix avec des représentants de toutes les religions (1986) ; synode pour le Liban et participation d’« observateurs fraternels » musulmans (1995) ; visite historique en Syrie et à la mosquée des Omeyyades de Damas (2001). Au Moyen-Orient, le pape Benoît XVI et surtout son successeur, le pape François, poursuivront méthodiquement la tâche de cartographier spirituellement le « berceau » du christianisme, cet espace où la foi chrétienne se vit désormais en milieu musulman, exception faite du Liban. C’est le pape François qui effectuera, sur le plan du dialogue interreligieux, la percée la plus spectaculaire, grâce au Document sur la Fraternité humaine d’Abou Dhabi (2019) cosigné par le grand imam d’al-Azhar, Ahmad al-Tayyeb, et à l’encyclique Fratelli tutti (2020) qui en développera le message. L’encyclique affirme en particulier : « Les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations (…). Je me suis particulièrement senti encouragé par le grand imam Ahmad al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu ‘a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux’. Ce n’était pas un simple acte diplomatique, mais une réflexion faite dans le dialogue et fondée sur un engagement commun. Cette encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans ce document que nous avons signé ensemble (…). Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté. » ( Fratelli tutti 5 et 6). Maison de la Famille abrahamique Ces principes viendront s’adosser à certaines réalisations. La plus éminente en ce sens reste la Maison de la Famille abrahamique (Abrahamic Family House), à Abou Dhabi. Inauguré en 2023, l’ensemble regroupe une mosquée, une église et une synagogue partageant un espace commun, lieu d’éducation, de prière et de rencontre. Mais l’évolution des mentalités n’est pas la même partout. Ainsi, l’Arabie saoudite n’a toujours pas établi de relations diplomatiques avec le Vatican ; la construction d’églises et la célébration d’offices religieux publics hors des enceintes diplomatiques, y sont interdites. Nostra aetate et ses fruits de dialogue sont un levain agissant surtout au sein de l’islam sunnite, majoritaire (85 à 90 % du nombre total des croyants musulmans). Mais la volonté d’ouverture manifestée par le document conciliaire est universelle. Elle a notamment conduit le pape François à rencontrer l’ayatollah Sistani, lors de son voyage en Irak, en 2021. Le thème de la visite était « Vous êtes tous frères », en écho à l’encyclique Fratelli tutti .

Le « Royal Opera House » de Mascate, entre tradition et technologie de pointe

L’opéra de Mascate est l’un des monuments les plus emblématiques d’Oman. Il fut construit en 2011 à la demande du Sultan Qabous bin Said. Grand amateur d’art et d’opéra, le sultan avait voulu créer un centre d’échanges culturels entre Oman et le reste du monde et une plateforme pour promouvoir les performances artistiques tant internationales que locales. Symbole de la « diplomatie culturelle » d’Oman depuis son inauguration, le « Royal Opera House » de Mascate est un chef-d’œuvre architectural. Il allie ingénieusement le style classique de l’opéra à la tradition architecturale omanaise et réussit à mélanger les influences islamiques au design contemporain et à la haute technicité nécessaire à ce genre d’édifice. Les promoteurs ont utilisé des matériaux d’origine locale comme la pierre calcaire et ils ont doté la façade de l’édifice d’un délicat travail de maçonnerie mettant ainsi en valeur tout le savoir-faire des artisans omanais. En utilisant, à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment, des détails de l’architecture locale et en la fusionnant avec des éléments contemporains, les architectes ont réussi à créer un édifice omanais typique doté d’une élégance intemporelle. L’intérieur du bâtiment, à la fois raffiné et authentique, est entièrement décoré de marbre, de bois finement sculpté, de tapisseries luxueuses, de lustres en cristal et de délicates arabesques. Quant à l’auditorium, il a une capacité d’environ 1100 places. Il est équipé d’une technologie de pointe en matière de son et d’éclairage. La scène amovible est entièrement conçue pour offrir aux artistes et aux spectateurs une bonne qualité sonore et une vue dégagée, quel que soit l’emplacement de ces derniers dans la salle. Cette technologie de pointe et cette grande polyvalence dans la configuration rendent techniquement possible la tenue à l’Opéra Royal de Mascate de tous genres d’évènements artistiques. Elles le placent parmi les espaces d’art les plus hi-tech et les plus raffinés au monde. Depuis son inauguration, l’Opéra Royal de Mascate a accueilli des spectacles et des musiques du monde entier. Les plus grands musiciens de flamenco ou de jazz tels qu’Igor Butman et Randy Brecker s’y sont produits ainsi que les plus grands orchestres symphoniques, tels que l’Orchestre Philharmonique de Vienne ou l’Orchestre Symphonique de Londres, ou encore l’Orchestre National de Russie. Les meilleurs solistes ont également foulé la scène de l’Opéra de Mascate, comme Andrea Bocelli, Renée Flemming ou encore Placido Domingo pour ne citer que ceux-là. Les plus célèbres troupes de ballet dont le Bolchoï et l’American Ballet Theatre sont également passées par le « Royal Opera House » de Mascate. En plus des opéras et des concerts, divers évènements culturels, des pièces de théatre du monde entier ainsi que des ballets et des spectacles traditionnels omanais y sont programmés chaque année. Les musiques de la région ne sont pas en reste. Des artistes arabes connus se sont produits à Mascate dont Majida el Roumi. Cette diversification dans la programmation a fait de ce centre un lieu privilégié et incontournable pour les évènements artistiques de qualité. En plus du grand éclectisme dans le choix des programmes, l’opéra de Mascate n’oublie pas pour autant sa mission éducative et propose des ateliers et des programmes éducatifs aux artistes en herbe ainsi que des facilités d’accès aux étudiants afin de booster le développement culturel à Oman. Des années après son édification, l’Opéra de Mascate a donc parfaitement réussi sa mission première, voulue par le Sultan Qaboos, et qui était de promouvoir les artistes locaux et internationaux, de sensibiliser sa population à la musique classique et de promouvoir les échanges culturels entre les artistes du monde entier.

La visite papale et la tentation israélienne : entre symbolique et réalpolitik

La visite du pape Léon XIV au Liban n’a pas été une simple halte religieuse ou pastorale, mais un moment politique par excellence dans l’une des phases les plus sensibles qu’ait connues la région. Une visite porteuse de messages à l’intérieur libanais autant qu’à l’extérieur, en particulier à Israël, et aux puissances internationales qui tiennent les fils du jeu régional. Pourtant, une question a largement résonné après le départ du pape: cette visite met-elle fin à l’idée d’une attaque israélienne contre le Liban ? La réponse n’est pas simple. Entre l’immense valeur symbolique de la visite et les calculs stratégiques froids du front sud, une vérité s’impose : la visite a offert au Liban une respiration politique et psychologique temporaire, mais elle n’a pas annulé la logique de guerre. Cependant, conjuguée au regain d’activité diplomatique française et à la visite du président libanais en Oman, elle a contribué à créer un nouveau filet de dissuasion politique et diplomatique, susceptible de ralentir une décision de guerre — et peut-être d’en redessiner les conditions. La visite du pape: une force symbolique… dont les limites sont claires La venue du pape dans un pays ravagé par les crises envoie un message limpide : le monde n’a pas totalement abandonné le Liban, et la préservation de sa diversité et de son rôle demeure une priorité internationale. Le pape a encouragé les Libanais à la réconciliation, au recours à l’État, et au rejet de la violence. Mais l’importance de la visite ne réside pas seulement dans son discours: elle s’inscrit dans le moment le plus délicat depuis la fin de la guerre de 2006. Israël observe de telles séquences avec un œil stratégique. La présence du chef de l’Église catholique à Beyrouth a relevé le coût d’une attaque de grande ampleur durant cette période. Il aurait été difficile pour Israël de lancer une guerre alors que le Liban accueillait une figure religieuse mondiale de ce rang, sous les yeux d’une planète qui regardait, commentait, réagissait. Cela signifie que la visite a réussi — ne fût-ce que provisoirement — à créer une forme de protection médiatique et morale. Mais cette visite modifie-t-elle le rapport de force? Bien sûr que non. Israël ne décide pas d’entrer en guerre pour des raisons d’«état d’âme» ou de symbolique, mais sur la base de calculs militaires et politiques. L’effet de la visite est donc limité dans le temps et dans le registre symbolique ; il n’est pas suffisant pour dissuader une guerre si la direction israélienne décidait ultérieurement de la mener. Le rôle français: entre médiation et pression diplomatique Si la visite papale s’adresse aux émotions et à la conscience internationale, le rôle de la France s’adresse directement au cœur du jeu politique. Historiquement et concrètement, la France demeure l’acteur européen le plus engagé dans le dossier libanais. Au cours des dernières semaines, Paris a travaillé sur deux axes parallèles : Une désescalade de terrain, par des canaux directs et indirects avec Israël. La relance du dossier des frontières et d’une mise en œuvre renouvelée de la résolution 1701. Il n’est un secret pour personne que la direction française tente depuis des mois d’empêcher le sud de glisser vers une guerre totale. Paris joue depuis longtemps le rôle du médiateur, rappelant à Washington qu’une guerre au Liban n’aiderait pas à instaurer la stabilité régionale recherchée par l’administration américaine. Pour autant, les limites françaises sont claires : • La France ne dispose d’aucun moyen coercitif sur Israël. • Son influence repose avant tout sur la conviction, non sur la contrainte. • Son alignement total sur les États-Unis n’est jamais garanti. Malgré cela, la pression française, surtout dans le contexte d’une diplomatie en mouvement accéléré, entre directement dans les calculs de Tel-Aviv et devient un facteur de retenue. Israël sait que la France peut mobiliser l’Europe, politiquement comme médiatiquement, contre toute invasion d’envergure — ce qui n’est pas un détail dans la bataille de la légitimité internationale. La visite du président libanais à Oman: une plateforme régionale de désescalade À un moment où les terrains régionaux débordent de tensions, la visite du président de la République à Oman apparaît comme un investissement habile dans le rôle discret, mais influent de Mascate. Le sultanat n’est pas un pays de fracas, mais un pays d’impact silencieux, entretenant des relations équilibrées avec tous les acteurs: • Téhéran • Les capitales du Golfe • Les puissances occidentales • Et même des canaux sensibles avec certains acteurs internationaux Cela signifie que la visite n’était pas protocolaire, mais destinée à bâtir un réseau de garanties régionales et à ouvrir des pistes de médiation susceptibles de refroidir le front sud. Mascate excelle dans un rôle qu’aucun autre acteur ne peut véritablement jouer: la communication discrète entre adversaires majeurs, sans publicité. Et ce rôle peut constituer l’un des piliers non déclarés de la prévention d’une escalade militaire. Le triangle Pape – France – Oman : qu’est-ce qui change? En rassemblant ces trois axes, on observe ceci: La visite papale a offert au Liban une protection symbolique et morale, et l’a replacé sous les projecteurs internationaux. Le rôle français pousse vers une solution politique et cherche à empêcher la guerre par une pression diplomatique continue. Le déplacement du président en Oman pourrait ouvrir la voie à une négociation indirecte entre acteurs régionaux et internationaux autour du dossier du Liban-Sud. Mais tout cela suffit-il à empêcher la guerre ? La vérité, c’est que la guerre ne se prévient que lorsqu’elle devient plus coûteuse que profitable pour Israël. La visite papale, l’action française et le rôle omanais augmentent ce coût, mais ne suppriment pas l’option de guerre si Tel-Aviv estime disposer d’une opportunité stratégique unique. Nous nous trouvons donc devant un gel temporaire de la logique offensive, et non son abolition: un équilibre fragile entre un effort international de désescalade et une décision israélienne encore suspendue entre escalade et calculs internes. Au final, la visite du pape n’a pas mis fin à l’idée de guerre, mais elle a rendu la guerre plus difficile. La diplomatie française a créé un filet de dissuasion politique. Et la visite du président à Oman a accompli ce que la diplomatie silencieuse réussit souvent: ouvrir des portes qui ne s’ouvrent jamais en plein jour. Israël continuera d’observer. Le Liban continuera d’attendre. Mais la réalité est que la pression internationale sur Tel-Aviv est aujourd’hui la plus forte depuis des années. Et cela n’offre certes aucune garantie… mais constitue, au moins, une chance.

De la nécessité d’une loi globale contre la violence faite aux femmes

Si l’État libanais pêche par la faiblesse de ses institutions, il en est de même pour sa politique sociale qui se heurte aux résistances communautaires et autres failles juridiques. Les femmes continuent d’être exposées à de multiples abus et violences, faute d’une volonté politique d’engager une réforme législative radicale pour éliminer la discrimination dont elles font l’objet. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : jusqu’en novembre 2025, 89 % des signalements reçus sur la ligne d’assistance réservée à la violence domestique (1745) sont effectués par des femmes. Dans 57,5% des cas, l’agresseur est le mari. En 2024, au moins 17 femmes ont été tuées. Dans 60% des cas, le meurtrier était leur mari. Face à cette situation alarmante, l’ONG Kafa, qui lutte depuis sa création en 2005 contre la violence basée sur le genre et l’exploitation, plaide pour l’adoption d’une loi globale, « outil indispensable », selon elle, pour prévenir et combattre ce phénomène. Elle a, à cet effet, lancé le 25 novembre dernier, « Ayb » (littéralement « honte »), à l’occasion du début de la campagne internationale « Seize jours d’activisme contre la violence basée sur le genre à l’égard des femmes et des filles », qui se poursuit jusqu’au 10 décembre, date de la Journée internationale des droits de l’homme. « L’adoption d’une loi globale est d’autant plus importante que l’État libanais n’a toujours pas reconnu officiellement la violence faite aux femmes, explique Leila Awada, avocate et cofondatrice de Kafa. Nous avons eu l’expérience avec la loi sur la violence domestique. Huit ans durant, nous avons appelé à l’adoption d’un texte pour protéger la femme, mais le Parlement a fini par voter une loi qui a englobé tous les membres de la famille. Il en est de même pour la loi contre le harcèlement sexuel, qui ne prévoit aucun mécanisme pour protéger les femmes, alors qu’elles en sont les principales victimes. » Une loi arabe exemplaire Kafa a entamé dès 2017 le travail sur un texte de loi censée prévenir et lutter contre la violence faite aux femmes. À l’époque, des appels sont lancés pour élaborer une loi arabe exemplaire en la matière. Présenté en 2024 au Parlement par certains des députés dits du changement, le document s’inspire largement de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, plus connue sous le nom de Convention d’Istanbul. Conclue et signée le 11 mai 2011 en Turquie, elle est entrée en vigueur le 1er août 2014. À ce jour, elle porte la signature de 43 États membres du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne, la Turquie s’en étant retirée en 2021, suivie en 2025 par la Lettonie. Elle est ratifiée par 37 États, ainsi que l’UE. Contraignante pour les États-parties, elle reste ouverte aux pays qui ne sont pas membres du Conseil de l’Europe. Quatre axes Le texte présenté par Kafa repose sur quatre axes : la prévention, la protection, les sanctions et la réparation. Dans le cadre de la prévention, les autorités et ministères concernés devraient, à titre d’exemple, inclure dans les matériels pédagogiques des chapitres consacrés à l’égalité entre les genres, lutter contre le décrochage scolaire, surtout des filles, former des enquêteurs qualifiés pour traiter les plaintes et les dossiers de violence domestique, développer des programmes pour autonomiser la femme sur les plans social et économique et amender les lois discriminatoires envers la femme. Au niveau de la protection, un soutien psychologique, médical et social devrait être apporté aux victimes de la violence domestique. L’État devrait également être en mesure d’offrir des consultations juridiques gratuites, aider les femmes à trouver du travail et leur assurer un abri. Le document prévoit par ailleurs des programmes thérapeutiques pour les auteurs de violence. En matière de poursuites, le document présenté par Kafa préconise plusieurs mesures allant des définitions claires des différentes formes de violence – telles que le viol ou la violence économique – au durcissement des sanctions pour les crimes commis contre les femmes. Il prévoit également le devoir de signalement, la facilitation du dépôt de plainte selon le lieu de résidence de la victime, la suspension des dispositions accordant des circonstances atténuantes, la criminalisation de toutes les formes de violence à l’égard des femmes, la mise en place d’une juridiction spécialisée à toutes les étapes de l’enquête et du procès, ainsi que la possibilité pour la victime d’obtenir une ordonnance de protection. Pour ce qui est de la réparation, Kafa propose la mise en place d’un fonds pour soutenir les femmes victimes de violence en assurant le versement de l’avance prévue pour la victime dans les décisions judiciaires, le versement partiel ou total de l’indemnisation à la victime, ainsi que les frais nécessaires pour la réhabilitation des auteurs de violence. Une stratégie nationale « Le document préparé par Kafa fait office d’une stratégie nationale sur la manière dont l’État doit agir pour protéger les femmes et prévenir la violence, précise Leila Awada. La prévention passe notamment par l’élimination des causes structurelles de cette violence, au nombre desquelles figurent notamment les lois communautaires sur le statut personnel. D’où l’importance d’un code unifié, d’autant que les quinze lois en vigueur instaurent une injustice non seulement entre hommes et femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes, dont les droits et devoirs restent régis par la loi de la communauté à laquelle elles appartiennent. »

La Syrie, entre défis et opportunités : promesses d’investissements massifs (3/4)

Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, la Syrie est entrée dans une nouvelle ère, porteuse de nombreuses opportunités. La formation d’un gouvernement, la présence d’Ahmad el-Chareh à la tête de l’État et, surtout, l’annonce par Donald Trump de la levée des sanctions américaines contre le pays ont donné le coup d’envoi à la reconstruction. Depuis, dons, investissements et capitaux affluent en Syrie. Bénéficiant à plusieurs secteurs, ces fonds sont susceptibles de contribuer au développement économique du pays. Le secteur énergétique, priorité du gouvernement Avec une production d’électricité de seulement quelques heures par jour, il est impératif pour le nouveau gouvernement syrien de réhabiliter son réseau énergétique. La Syrie a signé à cet effet un accord avec UCC Holding, un consortium qatari spécialisé dans l’énergie. D’une valeur de 7 milliards de dollars, il vise à construire de nouvelles centrales électriques, fonctionnant notamment au gaz naturel et à l’énergie photovoltaïque. Ces nouvelles centrales devraient produire à elles seules près de 5.000 mégawatts, soit près de la moitié de la consommation d’électricité de la Syrie avant la guerre. De plus, lors du sommet syro-saoudien de juillet 2025, Riyad avait prévu d’allouer 150 millions de dollars aux projets énergétiques. Parallèlement, des entreprises américaines, telles que Baker Hughes, Hunt Energy et Argent LNG, prévoient de moderniser les infrastructures gazières et pétrolières syriennes afin d’améliorer l’extraction et le raffinage des hydrocarbures, renforçant ainsi l’indépendance énergétique du pays et pavant la voie à d’éventuelles exportations d’hydrocarbures. Les infrastructures, colonne vertébrale des flux commerciaux Grâce à sa position géographique, la Syrie est appelée à devenir un carrefour commercial majeur dans la région. La réhabilitation et la modernisation des infrastructures terrestres, maritimes et aériennes sont essentielles pour faciliter la circulation des individus et des marchandises. Le pays a signé à cet effet un accord de 800 millions de dollars avec DP World, poids lourd émirati de la gestion et la logistique portuaire, afin de développer le port de Tartous. Lattaquié n’est pas en reste, le gouvernement syrien ayant signé un accord de 262 millions de dollars avec CMA CGM pour en moderniser le port. En ce qui concerne l’aéroport de Damas, c’est le Qatar qui s’engage à le moderniser pour la coquette somme de 4 milliards de dollars. Toujours dans le domaine du transport, un accord de 2 milliards de dollars a été signé pour développer un métro reliant l’est à l’ouest de la capitale syrienne. L’immobilier où tout est à reconstruire Sur un tout autre plan, le forum syro-saoudien de juillet dernier a alloué près de 3 milliards de dollars aux secteurs de la construction et de l’immobilier. L’Arabie saoudite, en partenariat avec Khashoggi Holding et Radiant Structures, prévoit la construction d’une usine capable de produire plus de 6.000 tonnes de ciment par jour, soit l’équivalent de la quantité nécessaire pour édifier une tour résidentielle de 15 étages. Un partenariat a, d’autre part, été signé avec la société italienne Ubako pour un montant de 2 milliards de dollars, pour la construction d’un complexe de plusieurs dizaines de tours résidentielles. Baptisé les Damascus Towers, celui-ci devrait rivaliser avec les gratte-ciels de New York et de Dubaï. Dans un pays ravagé par des années de guerre, la Syrie fait face à une réelle pénurie de logements, d’autant plus que le retour des réfugiés entraînera une augmentation de la demande. Ce qui pose un réel défi d’aménagement des espaces. Le gouvernement devra donc suivre un plan rigoureux d’urbanisme tenant compte non seulement de la construction de logements, mais aussi du développement d’infrastructures et de services publics, ainsi que de la création d’espaces où il sera agréable de vivre. Prochain article : Modernisation numérique et bancaire (4/4)

Môrice Awwad, l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel

Disparu le 9 décembre 2019, Môrice Awwad est une exception dans le paysage culturel et littéraire libanais. Portrait d’un homme révolté, pressenti en 2015 pour le Nobel de Littérature, et de son rapport avec la langue maternelle, vernaculaire, le libanais, dont il fit son porte-étendard, son territoire-matrice, et sa raison de vivre. Môrice Awwad naît en 1934 dans un Grand-Liban encore à ses premiers balbutiements, et pourtant déjà parcouru par la tension de tout ce qui s’annonce : l’indépendance, l’âge d’or, puis la violence et le retour à la servitude. Mais ce n’est pas tant sa naissance qui importe que celle de la langue en lui. Il faut s’imaginer que Awwad a baigné dans un placenta linguistique libanais, aussi étrange que cette image puisse être, dans les entrailles de sa mère. « Je me souviens avoir entendu ma mère pleurer quand j’étais dans son ventre », écrira-t-il plus tard. Partant, dès l’enfance, dans la maison de Bsalim, un lien se noue – et il ne se dénouera plus jamais : la langue de sa mère — le libanais parlé — devient sa demeure première. La seule qui ne se fissurera pas. « Ma langue, c’est la langue de ma mère », dit-il. Et ce n’est pas un slogan. La langue héritée de la figure maternelle, c’est la vérité physique, la mémoire incorporée, la fidélité qui précède toute volonté. La langue maternelle, c’est en quelque sorte le stade du miroir lacanien qui donne à l’enfant sa conscience soi. D’autant que la figure du père, elle, est absente. Il y a une forclusion du nom du père – violent et absent – poussée à son paroxysme, si bien que Môrice, né Khoury, « adoptera » le nom Awwad jusqu’à sa disparition. Mieux encore, il le détournera en Môrice Kfargharib. Le nom du père est remplacé par celui du déracinement, du sentiment d’être un étranger. L’axe vernaculaire restera intact et assumé jusqu’au bout – et, on comprend mieux, dans ce contexte, la volonté de territorialisation de langage comme point d’ancrage pour ne pas se dissoudre. Son existence tout entière — le séminaire de Ghazir, les retours au village, les années d’imprimerie, les lectures françaises, les hésitations religieuses, la pauvreté assumée, les nuits d’écriture — tourne autour de ce centre de gravité : ne jamais quitter la première langue, celle donnée dans un geste de tendresse et de nécessité. Écrire, pour Awwad, n’est pas séparer le verbe du corps : « Quand j’écris, je caresse un corps », dit-il. Et ce corps, c’est toujours le même : la langue-mère. La langue-matrice : le lieu avant le langage Tout le monde parle du « dialecte libanais ». Pas Môrice Awwad, qui, lui, parle d’un ventre. Il ne voit pas dans le libanais un parler inférieur, mais bel et bien une matrice, un lieu de naissance, un espace où quelque chose recommence à chaque syllabe. La qāf se transforme en hamza – comme s’il avait voulu amputer le mot d’une figure oppressante, caduque – le père ?. Le h final disparaît parce qu’il n’a jamais respiré dans les maisons. Les règles cèdent devant le souffle. Cela n’est en rien un bricolage linguistique d’un esprit chauvin et narcissique. C’est un retour à l’origine — à la langue d’avant la grammaire, d’avant la séparation, d’avant l’école, d’avant l’État. Lorsqu’il traduit Le Petit Prince ou le Nouveau Testament, Awwad ne « vulgarise » pas. Le processus est celui de l’intégration, de la réincarnation dans l’utérus national. Il redonne au texte un grain, une chaleur, un tremblement, et ramène la parole au lieu où elle devient chair. Leonard Cohen chantait : « Show me the place where the Word became a man », dans un double sens spirituel et érotique. Awwad ne demande même pas à ce qu’on lui montre le lieu de la création. Il le connaît. Il y a séjourné neuf mois avant de respirer. Et il lui a offert le Verbe. Le « naquis » de la langue : tradition, rupture, continuité Môrice Awwad circule entre plusieurs mondes : la tradition orale levantine, la pensée chrétienne, la poésie arabe classique, les influences latines et françaises, les traces de la guerre. Il refuse de trancher : il les porte tous. En ce sens, sa pensée n’est pas « séparatiste », cloisonnée, malade d’un narcissisme identitaire. L’aurait-elle été qu’il serait resté totalement étranger aux espaces réfractaires à toute cloison, infinis, de la poésie-liberté. Mais il ne cède jamais sur l’essentiel : ni l’arabe classique ni le français littéraire ne pourront exprimer ce que seule la langue-matrice sait dire. Il reste un poète-passeur, mais aussi un poète-insurgé : il refuse que le libanais soit relégué au rôle folklorique. Il rejette aussi l’idée que seule la langue sacrée puisse porter l’universel. Il forge ainsi une modernité qui ne se déclare pas — mais qui s’écrit dans la tradition. Son œuvre n’équilibre pas deux pôles : elle résout un conflit intérieur. La langue de la mère triomphe de la langue de l’école. La cohérence totale : langue, patrie, combat Chez Môrice Awwad, tout se tient. L’homme peut paraître théâtral, voire farfelu dans son sens du panache, son érotisation excessive du Verbe, ainsi que dans son paraître de poète déjanté. Mais il est pourtant parfaitement cohérent. Il n’y a pas d’un côté la poésie, de l’autre l’engagement. La même langue sert à écrire un poème d’amour, à dénoncer une injustice, à dire le Liban. L’érotisme se transmute, lorsque le besoin se présente, en chansons patriotiques et il se retrouve engagé dans des combats pour la souveraineté et pour les libertés et les droits de l’homme — mais jamais en « suiveur ». Plutôt par conviction profonde que défendre la langue-matrice, c’est défendre nécessairement la patrie et le territoire-mères. À croire qu’il finit par les érotiser eux-mêmes. Sa place dans la lignée intellectuelle libanaise engagée se dessine précisément là : au croisement de Kamal el-Hage et de Saïd Akl. Avec Akl, il partage l’audace d’extraire la langue libanaise de son statut subalterne, sans aller dans les extrêmes idéologiques. Avec Hage, il partage l’idée que la langue est un pilier ontologique. Mais c’est là que leurs chemins divergent. Hage, disciple de Bergson, malgré son « nationalisme libaniste », resta fidèle, jusqu’à son assassinat, à l’arabe comme langue philosophique essentielle, porteur d’une durée, d’un devenir, d’une mission spirituelle. Awwad, lui, franchit le seuil que le philosophe n’a pas voulu franchir : il quitte la langue héritée pour épouser le territoire réel, celui que l’on parle dans les villages, dans les cuisines, dans la bouche des mères. Là où Hage inscrit le Liban dans la métaphysique de l’arabe, Awwad l’inscrit dans la matière vivante de la langue libanaise. Elle n’est plus théorie ou esprit, mais corps et chair. Le premier spiritualise la nation ; le second l’incarne. Le premier écrit pour la conscience ; le second pour le souffle. Awwad pousse en fait le nationalisme libanais jusqu’à son bout le plus radical : le pays n’est pas un concept — c’est une langue qui vient du ventre. Kazantzakis et la fraternité des langues du ventre Ce geste matriciel rapproche Môrice Awwad d’une constellation discrète d’écrivains qui ont compris que la poésie commence lorsque la langue accepte de redevenir chair. Kazantzakis libérant la demotiki, Lorca ramenant le castillan vers l’Andalousie du duende, Joyce fracturant l’anglais pour laisser passer Dublin, Pasolini élevant le romanesco au rang d’épopée, Darwish réinsufflant le village dans le classicisme arabe, Théodorakis revitalisant le rembetiko dans la musique grecque de l’ère des colonels. Tous ont fait ce qu’Awwad fait au Liban : ils ont rendu à la langue son ventre, sa nuit, son grain et sa blessure. Leurs œuvres, pourtant si différentes, sont liées par un même leitmotiv : une langue ne vit que lorsqu’elle accepte de revenir à ce – ou plutôt celle – qui l’a engendrée. La langue de la mère, la langue de l’école : lecture lacanienne Dans une phrase en apparence anodine, Môrice Awwad révèle pourtant toute sa mécanique intérieure : « Le libanais est la langue de la mère ; l’arabe classique est la langue des écoles. » En d’autres termes, la première soigne et enveloppe : elle est amour, tendresse, chaleur. La seconde corrige, discipline, enferme dans un carcan mental. La langue libanaise, c’est la liberté et la vie au sortir du ventre ; l’arabe, c’est une sorte d’internat froid et dénué d’âme. Chez Lacan, c’est le lalangue : ce bain de signifiants où le sens n’est pas encore séparé du corps. Awwad semble nous le dire d’ailleurs peu ou prou avec sa marque de fabrique – son audace désarmante – de cette façon : Ma main est trempée dans la langue libanaise comme un embryon dans l’utérus de sa mère. Combien d’écrivains et de poètes ont-ils-eu le courage de sonder leur âme au plus profond pour replacer, avec autant de clarté, la langue dans cette intimité amniotique ? Et lorsqu’il confie n’avoir pleuré que deux fois — à la mort de sa mère et à celle d’Assi Rahbani — il lie spontanément les deux matrices de sa vie : la matrice biologique et la matrice musicale du pays. Roland Barthes aurait reconnu là le grain de la voix : pas le mot, mais sa densité. L’œuvre : engendrer le Liban dans sa langue Les 57 livres — poésie, théâtre, romans, traductions, liturgie — que Môrice Awwad laisse derrière lui, comme testament de son œuvre-mère, sont beaucoup plus des retours que des genres. Chaque texte ramène en effet quelque chose au premier monde, à la première voix. Traduire le Nouveau Testament en libanais revient à dire : le Verbe doit redevenir une voix avant de redevenir un concept. Libaniser Le Petit Prince, c’est demander au monde de recommencer dans la bouche d’un enfant d’ici. Le poète ne cherche pas l’universalité : il la crée par fidélité au local le plus intime : au ventre le plus ancien. Le poète de la matrice En dépit des apparences, Môrice Awwad n’a pas cherché à donner au Liban une langue nouvelle. Son cheminement n’est pas identitaire. Il n’est pas stricto sensu un acte politique. Awwad a simplement rendu la langue aux entrailles de la terre – de sa mère, fut-elle de chair ou de calcaire. Il a rendu à la langue un ventre-sol. Ou bien, l’on pourrait dire – un lieu d’origine. Une raison de survivre dans un environnement régional perçu comme désertique et froid, comme synonyme de mort, aux antipodes du placenta de vie. Dans un pays où tout se décompose de plus en plus — les frontières, les institutions, les identités, et surtout la culture — Awwad rappelle que la seule chose qui ne s’effondre pas est ce qui revient au commencement : la langue de la mère. Ce qui nous distingue et nous identifie. En ce sens, le combat de Môrice Awwad n’était pas linguistique. Il était vital. Un pays peut en effet perdre sa souveraineté, ses partis, ses armées, ses symboles, ses rêves et illusions, et même ses repères. Mais il ne survit que s’il garde sa langue-matrice. Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, il demeure ce qu’il fut toujours : l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel.