


Les fêtes terminées, l'angoisse revient hanter les Libanais, une question devenue existentielle se posant : le Liban se dirige-t-il vers une nouvelle guerre, ou restera-t-il dans une trêve fragile qui pourrait s'effondrer à tout moment ? Cette question, aussi importante soit-elle, ne suffit plus à elle seule. Derrière elle se profile une question plus profonde et plus dangereuse : si l'initiative militaire vient d'Israël et que le Hezbollah n'a pas réagi depuis le cessez-le-feu, est-ce de la faiblesse ou une décision délibérée ? Et qui, en réalité, a le droit de décider de la guerre et de la paix au Liban ?
Le Liban n'est pas aujourd'hui en proie à une guerre ouverte, mais il ne jouit pas non plus d'une paix véritable. Il est enlisé dans une zone grise dangereuse, où le calme n'est pas synonyme de stabilité et où l'escalade n'atteint pas le point de rupture. Cette zone grise, à laquelle les Libanais se sont habitués, épuise silencieusement le pays et le maintien dans une attente perpétuelle de ce qui pourrait venir de l'étranger.
Sur le terrain, force est de constater que le Sud-Liban demeure un champ de bataille à ciel ouvert. Les violations israéliennes se poursuivent sous diverses formes, allant de frappes localisées à des démonstrations de force militaires et sécuritaires calculées. Dans ce contexte, Israël ne mène pas une guerre à grande échelle, mais teste la capacité de riposte de l'adversaire, les limites de sa patience et la possibilité d'imposer de nouvelles règles d'engagement au moment opportun.
À l'inverse, la retenue du Hezbollah face à une riposte d'envergure depuis le cessez-le-feu est devenue un élément clé du débat public. Certains interprètent ce comportement comme une faiblesse ou une impuissance, mais cette interprétation reste simpliste, voire trompeuse. En termes de capacités militaires et organisationnelles, le parti a-t-il soudainement perdu sa capacité de riposte ou d'initiative ? Sa structure s'est-elle désintégrée ? Son arsenal est-il détruit ? Et son dispositif militaire est-il toujours opérationnel ? Par conséquent, la situation ne saurait se réduire à une simple impuissance militaire au regard de ces questions.
La différence fondamentale réside entre la capacité et la décision. La guerre n'est pas une question technique, elle est avant tout un choix politique. La décision du Hezbollah, à ce stade, est présentée comme une attitude de retenue, et non de confrontation. Cette retenue est dictée par des facteurs régionaux évidents. Le Hezbollah fait partie d'un axe plus large mené par l'Iran, et cet axe ne voit aucun intérêt à embraser le front libanais actuellement. La priorité, jusqu'à nouvel ordre, est de gérer le conflit, et non de l'aggraver ; de contenir les affrontements, et non de les déclencher ; et d'utiliser les champs de bataille comme un outil de pression politique, et non comme des arènes de résolution militaire.
Outre le facteur régional, il existe un facteur interne libanais, non moins important. Toute guerre de grande ampleur aurait des conséquences désastreuses pour un pays déjà au bord de l'effondrement : une économie paralysée, un État absent, des institutions fragmentées et une société épuisée au point d'être paralysée. Le Hezbollah, quels que soient ses calculs régionaux, comprend qu'une nouvelle guerre l'opposerait non seulement à Israël, mais aussi à une réalité libanaise incapable de supporter de nouvelles destructions, et peut-être même à sa propre base électorale.
Inversement, cette retenue ne saurait être ignorée, car elle a un coût politique et moral. La poursuite des frappes israéliennes sans riposte claire soulève de sérieuses questions quant au concept de dissuasion et fragilise le discours sur « l'équilibre de la terreur ». Elle renforce également le sentiment, au sein de la population libanaise, que les décisions militaires sont indépendantes de l'État et ne font l'objet d'aucune responsabilité nationale.
Quant aux discours sur la paix, ils méritent eux aussi un examen attentif. La paix que connaît le Liban n'est pas le fruit d'un règlement ou d'un accord, mais une paix de nécessité. Il s'agit d'une trêve imposée par les rapports de force régionaux et internationaux, et non par la volonté souveraine du peuple libanais. Ce type de paix est intrinsèquement fragile, car il est tributaire des calculs d'autrui, et non des intérêts ou de la stabilité de l'État libanais.
C’est là que réside le dilemme fondamental : le Liban n’est pas un acteur décisif en temps de guerre ou de paix. Il est une arène où se déroulent les conflits, non un État qui participe aux prises de décision. Il est incapable d’imposer ses conditions, ni de se protéger politiquement, et encore moins militairement. Cette absence constitue le véritable danger et explique pourquoi la question de la guerre ou de la paix reste incomplète si elle n’est pas liée à la reconstruction de l’État et de son rôle.
Après les fêtes, il est fort probable que nous n’assisterons ni à une guerre d’envergure, ni à une paix durable. Nous resterons dans cette même zone grise : aucune guerre n’est gagnée, aucune paix n’est instaurée. Israël teste et exerce des pressions, le Hezbollah « retient son souffle et attend », et le Liban en paie le prix.
La question n’est pas de savoir si le Hezbollah peut riposter ou non, ni si Israël va intensifier les hostilités aujourd’hui ou demain. La question fondamentale est : combien de temps encore la décision de guerre et de paix restera-t-elle hors du champ de compétence de l’État libanais ?
Sans un État capable, le Liban restera suspendu entre une guerre reportée et une paix fragile, pris en otage par des équilibres qu'il ne peut contrôler, et une société qui espère simplement « que le pire n'arrive pas », au lieu d'aspirer à un avenir sûr et stable.