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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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“Zone économique Trump”: rêve de paix et hantise du complot

La proposition de créer une zone économique au Liban-Sud, évoquée en août 2025 par l’envoyé américain Tom Barrack, a créé une onde de choc. La théorie derrière le projet d’une “Zone économique Trump” suppose qu’une pareille zone attirerait les investissements étrangers, financerait la reconstruction, garantissant ainsi une sécurité durable. Cependant, plusieurs voix se sont élevés pour mettre en garde contre le danger d’une atteinte à la souveraineté de l'État libanais à travers la création d’un “protectorat” israélo-américain dans la zone frontalière. Le projet d’une “Zone économique Trump” s’inscrit dans une démarche adoptée par l’actuel président américain afin de régler les conflits par le développement économique et le commerce. Cette approche est l’un des fondements de la pensée libérale en relations internationales. En effet, la théorie du « doux commerce » repose sur l’idée que les échanges économiques entre États constituent un facteur de stabilité politique et de paix. En tissant des liens commerciaux durables, les pays deviennent interdépendants, ce qui réduit l’incitation à recourir à la guerre. Cette théorie a été popularisée au XVIIIᵉ siècle par Montesquieu, « Le commerce adoucit et polit les mœurs barbares », écrivait-il, soulignant que les échanges économiques transforment les rapports de force en relations de coopération. Trump a proposé cette idée pour Gaza, à travers “la Riviera Trump”, ainsi qu’en Ukraine, à travers la transformation du Donbass en une zone franche qui profiterait aux Russes autant qu’aux Ukrainiens. Logique conditionnelle Selon Phillip Smyth, expert américain du Moyen-Orient ayant travaillé au Washington Institute et à l’Atlantic Council, la zone économique dépasse le simple cadre politique et repose sur une logique conditionnelle assumée. Smyth souligne que sa mise en place exige un haut niveau d’organisation, de planification et de coordination sur le terrain, conditions indispensables pour réduire les risques et attirer des investisseurs crédibles. Pour lui, cette exigence constitue un facteur de sérieux et de viabilité et non un frein au développement. Barrack a indiqué en août 2025 que l’Arabie Saoudite et le Qatar sont prêts à investir plusieurs milliards de dollars dans la zone économique, une déclaration qui n’a pas été commentée par les intéressés. Une chose est sûre: ces investissements restent conditionnés à certaines garanties sécuritaires, notamment le désarmement du Hezbollah. Certaines sources évoquent même des investissements potentiels allant jusqu’à 10 milliards de dollars pour des infrastructures, des zones industrielles et des projets créateurs d’emplois. Toutefois, ces montants restent à confirmer par des engagements officiels. Selon Smyth, des chiffres n’existent pas jusqu’à présent. Ces indications montrent un intérêt réel pour soutenir le développement économique du sud du Liban et offrir des opportunités d’emploi aux populations locales. Rompre avec la logique de l’aide ponctuelle Le sud du Liban, doté d’une base économique formelle limitée, pourrait bénéficier d’effets multiplicateurs importants : création d’emplois, développement d’infrastructures, stimulation des échanges commerciaux et réduction de la dépendance à l’aide extérieure. La zone économique pourrait ainsi amorcer une dynamique de reconstruction durable et restaurer progressivement la confiance économique dans cette région fragilisée, affirme Smyth. Elle vise à transformer une région longtemps marquée par les conflits armés en un espace structuré, capable d’attirer des capitaux régionaux et internationaux. Cette initiative cherche à rompre avec la logique de l’aide ponctuelle pour privilégier une reconstruction fondée sur des investissements à long terme. L’objectif de cette zone est d’intégrer davantage le sud du Liban dans les dynamiques économiques régionales et de réduire l’emprise des logiques politiques qui ont longtemps dominé l’agenda local. Pour le Liban, l’enjeu est clair : saisir cette opportunité pour engager une reconstruction structurée et durable, ou laisser les blocages internes, accentués par l’opposition du Hezbollah, priver le sud du pays d’une perspective de développement susceptible, à terme, de redessiner son avenir économique et sécuritaire. Un état d’indigence économique La profondeur de la crise libanaise confère une résonance particulière à ce projet. Depuis 2019, le PIB du Liban s’est contracté d’environ 40 %, selon la Banque mondiale. Cette chute s’ajoute à une dépréciation de la livre libanaise supérieure à 98 % par rapport au dollar, entraînant une hyperinflation et une perte massive du pouvoir d’achat. En 2022, 44 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit près de 2,6 millions de personnes sur une population d’environ 5,8 millions. Le chômage global était estimé à 11,5 %, mais il dépasse 23,6 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, affectant particulièrement le sud du pays. Ce cumul de pertes financières, de destruction d’infrastructures et de retrait de l’investissement public a durement frappé cette région, soulignant l’urgence de perspectives économiques structurantes. Test politique Selon Smyth, l’opposition du Hezbollah pourrait empêcher la concrétisation du projet. Ce blocage pèse directement sur l’attractivité économique de la région en augmentant le coût du risque pour les investisseurs potentiels. La zone serait censée modifier cette équation, en introduisant des intérêts économiques concrets capables de transformer la stabilité en un avantage partagé plutôt qu’en une contrainte imposée de l’extérieur. L’absence d’un mandat libanais clairement affirmé est à la fois une faiblesse structurelle et un révélateur des limites de l’Etat. Smyth note que le projet agit comme un test politique pour les autorités libanaises. Une implication plus active de l’Etat pourrait transformer cette initiative extérieure en projet national, renforcer la gouvernance économique et réaffirmer l’autorité institutionnelle dans une région largement dominée par des logiques parallèles. L’opposition du Hezbollah demeure donc l’obstacle principal. Sa présence armée et son poids politique rendent difficile la sécurisation de la zone et dissuadent les investissements étrangers. La condition posée par les investisseurs du Golfe — réduire l’influence militaire du Hezbollah — souligne à quel point le succès du projet dépendra de l’évolution du rapport de force local et de la volonté de la milice pro-iranienne de s’adapter à une dynamique économique qui pourrait, à terme, réduire son influence sur le sud du pays. Craintes De l’autre côté de la frontière, Israël tire avantage de la création de cette zone. En transformant la région frontalière en un pôle économique, le projet pourrait réduire les tensions et la présence militaire du Hezbollah et créer des opportunités de coopération indirecte. Même si le comité du mécanisme de surveillance du cessez-le-feu n’a pas encore examiné le projet en profondeur, ces consultations initiales suggèrent que l’approche économique pourrait ouvrir de nouveaux canaux de dialogue entre Beyrouth et Tel Aviv. Plusieurs voix critiques pointent la volonté supposée d’Israël d’instaurer une zone tampon sécuritaire, démilitarisée et vidée de ses habitants, sur un modèle comparable à celui qu’il chercherait à mettre en place le long de ses frontières syrienne et palestinienne. Des informations, non confirmées officiellement, évoquent ainsi la création de larges périmètres sécurisés. Au Liban, ces perspectives alimentent la crainte d’un transfert démographique indirect, dans lequel les populations locales seraient progressivement évincées au profit d’une activité économique pilotée depuis l’extérieur. Selon ces mêmes sources, l’inquiétude centrale réside dans le risque que ce dispositif institutionnalise un déplacement forcé durable, alors que l’exode se poursuit depuis octobre 2023, en l’absence de toute stratégie clairement définie pour le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits. Pour le moment, le projet de Trump se réduit à une simple déclaration, officielle certes, mais vague et temporaire. L’importance accordée aux déclarations de Barrack reflète la situation de détresse économique du pays et, par le fait même, évoque la traditionnelle attente des Libanais d’une aide venue de l’extérieur.

Libertés : l'âme de la République
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Sans doute le concept le plus galvaudé au Liban, la liberté, n’est pourtant ni un luxe ni un slogan : c’est notre condition de possibilité ; ce souffle discret qui a permis à ce pays improbable de tenir debout entre mer et montagnes, entre langues, rites, mémoires et blessures. Sans elle, il ne reste qu’un territoire fracturé de tribus en armes. Avec elle, il devient un espace – fragile, conflictuel, mais vivant – où l’on tente encore de faire coexister des mondes qui, ailleurs, se tournent le dos. Or cette liberté est en péril. Partout. Elle est menacée, d’un côté, par des « minorités » réelles ou autoproclamées qui, au nom d’une reconnaissance légitime, glissent vers la négation pure et simple de l’autre, vers la cancel culture, la chasse aux mots, aux œuvres, aux nuances. L’émancipation se mue alors en tribunal permanent, le débat en inquisition, la critique en blasphème. De l’autre côté, elle est assiégée par les populismes, les intégrismes, les nationalismes autoritaires qui ont pour noms Trump, Poutine, Orbán et leurs avatars locaux : hommes forts de carton-pâte, qui promettent l’ordre et ne produisent que la peur. Le mal du siècle n’est pas uniquement « montée des fascismes » et autres « ismes » amoureux d’eux-mêmes que dénonçait sans cesse le pape François, ni la seule « décadence des mœurs ». C’est le dogmatisme sous toutes ses formes. C’est cette prétention de chaque camp à incarner la Vérité, à confisquer le centre et à expulser hors de l’humanité politique tout ce qui ne lui ressemble pas. Ici, au nom de Dieu, on censure, on interdit, on menace. Là, au nom du Progrès, on efface, on « déplateforme », on réduit des existences entières à un mot de travers. Dans les deux cas, c’est le même geste : fermer l’espace commun, expulser le doute, interdire le désaccord fécond. Mimétisme girardien dans toute sa splendeur… et sa décadence. Le Liban n’est pas à l’abri de cette peste. Il en est même un laboratoire. Nous avons connu le Second Bureau, les milices, les occupations israélienne et syrienne, l’ombre portée de l’Iran, les tutelles visibles et invisibles. Nous connaissons trop bien les réflexes sécuritaires, les convocations pour un post, une plaisanterie, une opinion. Nous savons ce que signifie un tribunal militaire qui s’arroge le droit de juger les civils, des services qui perquisitionnent chez un professeur comme chez un malfrat, des censeurs qui décident à la place de tous ce qu’il est permis de voir, de lire, d’écouter. Et pourtant, aucun de ces régimes policiers – pas même celui, tentaculaire, de la tutelle syro-iranienne – n’a réussi à s’enraciner totalement. Parce que ce pays, dans sa composition même, est rétif à la tyrannie. Il peut la subir, s’y adapter provisoirement, composer avec elle par fatigue ou par peur ; il finit toujours par la fissurer, par la contourner, par en rire. L’hétérogénéité du Liban, sa pluralité religieuse, culturelle, sociale, ne se laissent jamais entièrement enfermer dans un dispositif unique de domination. C’est notre malédiction, mais aussi notre chance. Contrairement au fantasme qui revient sans cesse dans le discours populaire – « il nous faut un Atatürk ou un Nasser pour imposer la laïcité », « un MBS pour lutter contre la corruption », « un Assad pour écraser l’islamisme », « Un Chareh pour mettre au pas les minorités », « un Bachir pour assurer une reconquista chrétienne », « un général pour mettre tout le monde au pas » –, le Liban ne sera jamais sauvé par un homme fort. Les expériences passées ont montré ce que produisent nos « présidents forts » et nos chefs charismatiques : la suspension de la Constitution, l’abolition de la responsabilité, le culte de la personnalité, puis l’effondrement – moral, institutionnel, urbain. Total. Le problème du Liban n’est pas l’absence de chefs. C’est l’absence de citoyens. Pendant trop longtemps, nous avons confondu légitimité politique et culte du zaïm, de la secte, du drapeau. Nous sommes restés coincés, pour reprendre Weber, entre la légitimité traditionnelle des tribus et des communautés, et la légitimité charismatique des « sauveurs » – pseudo-« saints », généraux ou chefs de guerre. Nous n’avons jamais mené à terme le passage vers la seule légitimité qui émancipe : la légitimité rationnelle-légale, celle de l’État, de la loi, des institutions, de la responsabilité partagée. Or la liberté n’est pas un supplément d’âme que l’on ajouterait à la fin, une fois l’ordre rétabli. Elle est le point de départ. Elle est ontologique : elle constitue la personne avant tout appartenance. C’est ce que disent, à leur manière, Spinoza lorsqu’il définit le désir de persévérer dans son être, Michel Chiha lorsqu’il fait de la personne et de la propriété les piliers d’un Liban ouvert au monde, Benoît XVI lorsqu’il rappelait, à Baabda, que la dignité humaine suppose des choix libres, « non sous l’effet d’une contrainte purement extérieure ». C’est ce que répétaient, tous les jours, jusqu’à leur dernier souffle, Mohammad Mahdi Chamseddine, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Ghassan Tuéni, Hani Fahs, Samir Frangié, Nasrallah Sfeir, Hassan Rifaï, et tant d’autres. Sans cette liberté première, il n’y a ni citoyenneté, ni responsabilité, ni justice. Il n’y a que des réflexes de meute. De hordes primitives. De chiens et de loups. C’est pourquoi, à titre d’exemple, la censure au Liban est plus qu’un abus : elle est une trahison de notre vocation. Chaque fois qu’un groupe impose son veto sur un concert, un film, une pièce de théâtre, un article ; chaque fois qu’une Église, un parti ou une milice brandit la menace de la rue pour faire plier l’État ; chaque fois qu’un service de renseignement convoque un citoyen pour un mot, un dessin, un sarcasme, c’est un morceau de l’âme libanaise que l’on ampute. On fabrique de l’autocensure, on éduque à la peur, on prépare la violence. On détruit, à petit feu, la possibilité même de devenir un peuple de citoyens. On détruit l’âme, la singularité essentielle de ce pays. Le choix qui se présente à nous, un siècle après la naissance du Grand Liban, est simple, brutal, irréductible : ou bien nous continuons à rêver d’un Léviathan qui viendrait trancher nos querelles au prix de nos libertés ; ou bien nous acceptons enfin le risque de la démocratie. Ce risque, ce n’est pas l’anarchie. C’est l’apprentissage exigeant de la pluralité, de la séparation des pouvoirs, du contrôle des appareils sécuritaires, de la limite imposée à toute forme de sacré – religieux ou identitaire – dès qu’il prétend s’ériger en censeur. C’est le respect de la Constitution et des normes de jus cogens qui doivent l’encadrer. Encore une fois, le Liban n’a pas besoin d’un nouveau despote éclairé. Il a besoin d’hommes et de femmes d’État capables de se consumer dans leur fonction, pas avides de se servir d’elle ; de juges qui protègent la liberté comme norme, pas comme exception tolérée ; de forces armées qui se perçoivent comme dernier rempart de la Constitution, pas comme bras armé d’un régime ou d’un clan. Mais surtout, il a besoin de citoyens affranchis de la servitude volontaire, refusant de déléguer à un chef, à une secte ou à une puissance étrangère le soin de penser à leur place. Cela suppose de surmonter la peur de l’autre et de lui faire confiance pour élaborer ensemble un avenir commun fondé sur la culture du lien. La mémoire, le passé, sont essentiels, mais ils ne sauraient rester figés dans le temps. Ils avancent, et leur fonction est d’évoluer, pas de régresser. Dans un monde où les murs se relèvent, où les algorithmes enferment chacun dans son enclos mental, où les extrêmes se nourrissent l’un l’autre jusqu’à broyer les modérés, le Liban pourrait encore offrir autre chose qu’un champ de ruines. Il pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’expérimentation de la liberté, un laboratoire de vivre-ensemble, un pari risqué sur la capacité des hommes à se tendre la main sans se renier. Ceci n’est pas une utopie. Mais un acte quotidien de volonté et de vie. Mais ce pari ne se gagnera pas par incantation. Il exige des choix concrets : abolir la censure préalable ; retirer au tribunal militaire toute compétence sur les civils ; placer les services de sécurité sous un contrôle civil réel ; éduquer, dès l’école, à la pluralité, au doute, à la responsabilité ; protéger jusqu’au scandale la liberté d’expression, y compris – surtout – lorsqu’elle dérange nos certitudes religieuses, politiques ou morales. Tuer en nous la servilité et le culte du chef. Personne n’est parfait. Nul n’est au-dessus de la critique. Tout le monde est faillible, de la soutane au treillis. La liberté n’est pas une lubie d’intellectuels. Elle est notre dernière frontière avant le chaos. Si le Liban renonce à ce qui fait sa singularité – ce mélange impossible de pluralisme et de liberté – il n’aura plus rien à opposer aux empires qui l’encerclent, ni aux dogmes qui l’habitent. Il ne sera plus qu’une parcelle de plus sur la carte des dominations. Un sort qui l’encastre plus que jamais dans le passé, comme ces moustiques piégés dans l’ambre depuis le Jurassique, ou ces habitants figés dans la lave à Pompéi. Des reliquats du passé. Morts, mais encore tangibles. Avant que la poussière ne les emporte, eux aussi. Reprendre au sérieux la liberté, c’est redonner une âme à la République – et, peut-être, une chance à notre histoire commune. C’est aussi, à ce titre, qu’est notre salut - notre véritable rédemption.

Un front Israël–Grèce–Chypre face à l’influence turque

La signature d’un plan de coopération militaire trilatéral entre Israël, la Grèce et Chypre pour 2026 marque une étape significative dans la consolidation d’un axe sécuritaire en Méditerranée orientale. Officiellement, l’accord, divulgué dimanche dernier par l’armée israélienne, prévoit un renforcement des exercices conjoints, des formations croisées et du dialogue militaire stratégique. Mais au-delà de son habillage technique, il s’inscrit dans une logique plus large de dissuasion collective, dans un contexte de montée en puissance de la Turquie sur les plans militaire, diplomatique et maritime, notamment autour des zones économiques exclusives, des routes énergétiques et des espaces aériens contestés. Le projet, évoqué depuis plusieurs mois, de mise en place d’une force de réaction rapide - non permanente mais rapidement mobilisable sur terre, en mer et dans les airs - illustre une évolution doctrinale majeure. Il ne s’agit plus seulement de coopérations ponctuelles ou bilatérales, mais bien de la construction progressive d’une capacité opérationnelle multinationale crédible. Dans une région marquée par la guerre à Gaza, l’instabilité syrienne, les tensions persistantes au Liban et la compétition autour des ressources gazières, cette approche vise autant à prévenir les crises qu’à y répondre. Supériorité aérienne israélienne Ces dernières années, les actions de la Turquie ont contribué à renforcer le sentiment de menace partagé par Athènes, Nicosie et Tel-Aviv : Violations répétées de l’espace aérien en mer Égée, manœuvres navales en Méditerranée, activisme en Libye et volonté d’ancrer durablement son influence en Syrie ont convaincu ces capitales qu’Ankara teste les limites régionales. Pour Israël, la crainte est qu’une influence turque accrue ne finisse par restreindre sa liberté de manœuvre, notamment dans les espaces aériens libanais et syrien. Cette dynamique trilatérale s’inscrit dans un cadre régional plus large, où sécurité énergétique, liberté de navigation et projection militaire y sont désormais étroitement imbriquées. Elle reflète également une tendance structurelle : la régionalisation de la sécurité, à mesure que l’engagement direct des grandes puissances occidentales se fait plus sélectif. Dans le même temps, la Turquie multiplie les initiatives visant à consolider son influence. Ankara s’implique dans la force multinationale déployée dans la bande de Gaza et mène des discussions avec les deux gouvernements rivaux libyens en vue de négocier un nouvel accord maritime. Une telle démarche pourrait renforcer sa position dominante dans l’espace maritime de la Méditerranée centrale et orientale, au détriment de ses voisins. Le partenariat entre Israël, la Grèce et Chypre ne date pas d’hier. Cette coopération militaire s’est développée de manière continue depuis l’arrivée au pouvoir du président turc Recep Tayyip Erdogan en 2003. Dès la fermeture de l’espace aérien turc aux avions israéliens, des pilotes de l’armée de l’air israélienne ont trouvé en Grèce un vaste terrain d’entraînement. Les exercices conjoints se sont intensifiés, la coopération en matière de renseignement s’est approfondie et, au début des années 2020, cette relation s’est institutionnalisée par des accords de défense à long terme et d’importants contrats d’armement. Dans ce contexte, les critiques formulées par le président turc Recep Tayyip Erdogan à l’encontre du sommet trilatéral israélo-grec-chypriote témoignent de la centralité de cette recomposition stratégique. Tout en réaffirmant le soutien d’Ankara à Gaza, le chef de l’État turc a dénoncé toute atteinte aux « droits » de la Turquie en Méditerranée.

Les États du Golfe : à la recherche d’une puissance bien spécifique (3/3)

Les États du Golfe ont émergé et se sont enrichi, certes, à la faveur de l’exploitation de leurs ressources, mais ils ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable conversion cybernétique qui s’apparente à une révolution au sens propre. L’ère du soft power dans laquelle ils se sont engagés a été atteinte à la faveur de réorientations, d’observations, de transformations et d’adaptations grâce auxquelles ils sont devenus une puissance régionale. Ils ont par la suite élargi leurs aptitudes et développé leur domaine d’actions multiservices, ce qui leur a conféré un statut de niveau mondial. Mais ces États ne voulaient pas en rester là. Le dynamisme qui leur a permis d’atteindre les buts recherchés ne s’est pas arrêté à ce stade. La volonté et l’énergie qui ont marqué toutes ces transformations existentielles les ont amenés à prendre le train qui configure un nouveau monde, celui des réseaux, des data, de leur traitement et de leur gestion: le monde des flux, de la connectivité, celui de l’espace aussi. Ils deviennent des acteurs importants dans le nouveau schéma de la mondialisation; ils sont au stade du « smart power ». Les États-Unis sont perçus comme les protecteurs aux plans militaire et stratégique. Pour le reste: parler avec tout le monde et intervenir là où sont perçus leurs intérêts. Agir dans les domaines dans lesquels ils accroîtront leur richesse, maintiendront le statut qui est le leur, de manière à développer et à affermir leurs positions. C’est la raison pour laquelle l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis ont voulu être acceptés dans le groupe BRICS+ ; le Koweït et Bahreïn ont posé leur candidature. Les pays du Golfe dont il est question sont-ils puissants? Le sont-ils tous ensemble? Indépendamment l’un de l’autre? Une autre façon de poser la question: ont-ils les moyens de la puissance? Il apparaît clairement que leur puissance est relative et sélective. En se référant à la définition succincte, mais fondée, de Raymond Aron, les États du Golfe sont loin d’être puissants. Mais tous ensemble et chacun jouant partiellement et individuellement sa partition, ils s’affirment comme un centre névralgique incontournable dans nombre de problèmes régionaux et mondiaux. Leur sagesse dans beaucoup de dossiers difficiles à résoudre, leur savoir-faire en tant que médiateurs, leurs positions politiques et stratégiques affirmées et souvent très claires les placent au-dessus de certains pays où il serait vain, illusoire, d’engager des négociations. Économie, Finances, Diplomatie, Écoute, Positions intra et extrarégionale, Entrée dans les BRICS+, Armements modernes et de qualité dédiés à leur propre défense, Développement industrialo-maritime et portuaire, Commerce, Tourisme, Evènements mondiaux sportifs, culturels, artistiques : la liste de leurs avantages est longue. Elle constitue la preuve de la multiplicité de leurs atouts, leur conférant une stature internationale. Leur puissance n’est pas celle que l’on pourrait attendre de grands pays, mais elle est en marche. Le passage du hard power au soft power était une évolution. Le passage au smart power est une révolution à l’issue de laquelle nul n’est encore à même de dire jusqu’où elle ira et qui seront les vainqueurs. Prenons en compte ces Etats du Golfe. Leur puissance, c'est leur importance dans tous ces secteurs d’excellence. Leur volonté, c'est d’être présents là où le monde compte déjà sur eux, là où ils estiment que leur place doit être. NB : L’importance de ce sujet a incité les organisateurs de la 4 ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025), colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES), à lui consacrer une table ronde dans la programmation des journées des 8 et 9 octobre 2025. Lire sur le même thème : Les États du Golfe, du pétrole à la puissance (1/3) Les États du Golfe, du régional à l’international (2/3)

Bonne année 2026 !
Par
Jawad Pakradouni
Publié

Chers compatriotes, Jeudi 1er janvier 2026 le Liban sera transfiguré! L’électricité fonctionnera 24h/24, sans générateur ou abonnement parallèle. Tous les malfaisants et corrompus seront jugés, du plus petit piaf au vieux corbeau aussi haut que soit son perchoir. L’État fonctionnera, du verbe fonctionner et non ponctionner. Un État où les services basiques de la République seront efficients et non inopérants. En parallèle, les télé-pilotes des MK seront au chômage technique, étant donné que le Hezbollah sera démilitarisé au nord, est et ouest du Litani. La question avec un grand Q est comment se fait-ce (quand bien même vous aurez le 1er janvier la tête dans la lettre ou le verbe)? Parce que tout simplement au Liban, chaque nouvelle année est une promesse de miracle, qui est nécessairement reportée à l’année suivante. Maintenant, réveillez-vous. Prenez deux paracétamols et respirez! Le jeudi 1er janvier 2026 n’est qu’une seconde de plus que le mercredi 31 décembre 2025. Une seconde. Pas une rupture. Pas une révolution. Pas un “reset” ou un “ctrl + alt + delete”. A présent que la gueule de bois se dissipe, vous pouvez refaire la gueule, le constat étant affligeant: même système, mêmes dirigeants, mêmes mensonges, quand bien même vous vous êtes égosillés à chanter l’éternel tube d’ABBA à l’heure psychologique, qui est plutôt au Liban l’heure psychiatrique, vu que tout le monde pense que la nouvelle année ça ira mieux. Rien ne s’est réparé à minuit. Rien ne s’est effacé avec le compte à rebours. Le Liban n’obéit à aucun calendrier, il est figé, un Groundhog Day permanent depuis presque quarante ans. Canal Plus a lancé son nouveau slogan: “Ne confiez pas votre imagination à n’importe qui.” Je vous suggère de ne confier vos rêves à personne, faute de quoi, au mieux, vous risquez la camisole, ou au pire, de passer pour des cons, bien qu’il vaut mieux être pris pour les premiers que les seconds, sachant que beaucoup d’entre nous, surtout ceux qui suivent aveuglément les préceptes de certains mouvements ou partis ne risquent pas la camisole. Alors oui, bonne année. Bonne continuité dans le désastre, et surtout rendez-vous le 31 décembre prochain, pour fêter une nouvelle fois le passage du temps, dans un pays où ses habitants refusent obstinément d’avancer, figés dans le passé et s’en remettant à Dieu ou Allah, et bientôt à Yahvé….

Pourquoi Israël parie sur le Somaliland ?
Par
LevantTime .
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La reconnaissance officielle du Somaliland par Israël, annoncée vendredi dernier par Benjamin Netanyahu, offre un nouveau regard sur la sécurité de la mer Rouge, la stabilité de la Corne de l’Afrique et les équilibres géopolitiques mondiaux. Si le gouvernement israélien compte exploiter les retombées positives de sa diplomatie, des avis divergent dans l’Etat hébreu et de par le monde. Le territoire du Somaliland situé au nord-ouest de la Somalie s’étend sur 175.000 km², il est peuplé d’environ cinq millions d’habitants. Il correspond à l'ancienne colonie de la Somalie britannique, alors que l’Italie avait occupé le reste du pays. Le territoire a déclaré son indépendance en 1991, pendant que la République de Somalie sombrait dans le chaos après la chute du régime militaire de l'autocrate Siad Barre. Le Somaliland, contrôle une façade maritime stratégique sur le golfe d’Aden, à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb, passage clé reliant l’océan Indien à la mer Rouge et au canal de Suez. Environ 10 % du commerce maritime mondial transite par cette zone. Point stratégique majeur Depuis plusieurs années, cette route est fragilisée par les attaques des Houthis yéménites, soutenus par l’Iran, contre des navires commerciaux, dans un contexte de conflit régional élargi depuis la guerre de Gaza. Pour les partisans de la reconnaissance, ce facteur géographique est central. Israël, engagé sur plusieurs fronts sécuritaires, voit dans le Somaliland une plateforme potentielle de coopération en matière de renseignement, de surveillance maritime et de lutte contre les menaces asymétriques, notamment les drones et missiles. À environ 300 à 500 km des zones contrôlées par les Houthis, le territoire offrirait une profondeur stratégique similaire à celle qu’Israël a développée avec l’Azerbaïdjan face à l’Iran. Une analyse de l'Atlantic Council a révélé que le trafic à Bab el-Mandeb a chuté pendant la crise israélo-palestinienne, et le Fonds Monétaire International a estimé que le volume des échanges à Suez avait diminué d'environ 50 % début 2024. Stabilité politique Au-delà de sa localisation, le Somaliland est présenté par ses soutiens comme une exception régionale. Depuis plus de trois décennies, il dispose de ses propres institutions : Parlement élu, monnaie, armée, police et administrations civiles. Il a organisé plusieurs élections pluralistes, assuré des transitions pacifiques du pouvoir et maintenu une stabilité relative, contrastant fortement avec la Somalie voisine en proie à l’insurrection islamiste des Shabab et à une fragmentation politique chronique. Alignement sur l’Occident Israël met également en avant l’alignement politique du Somaliland. Les autorités d’Hargeisa, capitale de la région sécessionniste, ont multiplié les signaux en direction des puissances occidentales, des Émirats arabes unis, de Taïwan et désormais d’Israël, tout en affichant leur hostilité à l’influence chinoise, turque et islamiste dans la région. Dans un contexte de rivalité accrue entre grandes puissances autour des routes maritimes stratégiques, ignorer un acteur relativement stable et coopératif serait, selon cette lecture, une négligence stratégique. Cette reconnaissance est aussi perçue comme un message adressé à Washington. Plusieurs responsables et analystes israéliens estiment que les États-Unis devraient suivre l’exemple de Tel-Aviv. Ils soulignent que l’attachement américain au principe d’une « Somalie unifiée » ne reflète plus les réalités du terrain, et que la stabilité du Somaliland repose précisément sur sa séparation du système politique dysfonctionnel de Mogadiscio. Des responsables du Somaliland ont d’ailleurs proposé aux États-Unis l’accès à un port stratégique et à une piste d’atterrissage héritée de la Guerre froide, en échange d’une reconnaissance officielle. Système tribal Cependant, cette lecture optimiste est contestée par certains. De nombreux experts estiment en effet que la décision israélienne comporte des risques majeurs et pourrait se révéler contre-productive. Le premier reproche concerne la fragilité interne du Somaliland. Malgré son image de stabilité, le territoire est traversé par de profondes divisions. L'appartenance clanique joue un rôle central en politique, en matière de propriété foncière et de représentation. Guerre hybride Sur le plan strictement militaire, les critiques jugent illusoire l’idée que le Somaliland puisse modifier l’équilibre stratégique face aux Houthis. Ceux-ci ont résisté à des années de frappes aériennes saoudiennes et américaines et continuent de perturber la navigation avec des moyens peu coûteux. Selon cette analyse, seule une campagne terrestre menée par des acteurs disposant d’armées structurées et d’une réelle volonté politique pourrait les vaincre, des capacités que le Somaliland ne possède pas. Territoire d’accueil pour les Palestiniens ? Cette année, des articles de presse ont rapporté que les États-Unis et Israël avaient approché le Somaliland, entre autres pays, au sujet de l'accueil de Palestiniens de Gaza. Ni le Somaliland, qui avait alors affirmé qu'aucune discussion de ce type n'avait eu lieu, ni Israël n'ont abordé cette question dans leurs déclarations respectives de vendredi. Risque terroriste Un autre risque majeur concerne l’extrémisme. Al-Shabab, groupe affilié à Al-Qaïda, a immédiatement condamné la reconnaissance et menacé de combattre toute tentative israélienne « d’utiliser » le Somaliland. Les analystes redoutent que le fort sentiment anti-israélien présent dans une partie de la société somalienne soit instrumentalisé par les islamistes pour renforcer leur recrutement et leur légitimité, en présentant le gouvernement d’Hargeisa comme un allié du « sionisme » et un traître à la cause palestinienne. Condamnations tous azimuts Diplomatiquement, la reconnaissance a provoqué une vague de condamnations. L’Union africaine, la Ligue arabe, le Conseil de coopération du Golfe, l’Organisation de la coopération islamique, l’Union européenne, ainsi que des pays clés comme l’Égypte, la Turquie et la Chine, ont réaffirmé leur attachement à l’intégrité territoriale de la Somalie. Beaucoup d’États africains, eux-mêmes confrontés à des revendications sécessionnistes, redoutent la création d’un précédent. Même les États-Unis, pourtant courtisés par Hargeisa, ont refusé de suivre Israël. Donald Trump a publiquement écarté une reconnaissance immédiate, soulignant l’isolement diplomatique potentiel d’une telle démarche. L’Arabie saoudite, de son côté, a exprimé son opposition, réduisant l’impact de cette initiative sur une éventuelle extension des accords d’Abraham. Samedi, Téhéran a dénoncé une "manœuvre malveillante du régime sioniste" et un "complot visant à désintégrer" la Somalie. Interrogé par le New York Post sur une éventuelle reconnaissance par Washington, le président américain a lui répondu "non," refusant là de suivre son allié israélien. Il a ajouté: "nous allons étudier ça", avant de se demander: "Est-ce qu'il y a vraiment des gens qui savent ce qu'est le Somaliland?"… Entre opportunité géostratégique et facteur de déstabilisation, les effets réels de cette décision ne pourront être mesurés qu’à l’épreuve du temps et des dynamiques régionales.