


Une confirmation avec éclat du point d’inflexion franchi par l’Administration Trump en matière de politique étrangère… Telle est, en substance et de façon succincte, la réaction de plusieurs observateurs et analystes à la Stratégie de Sécurité nationale des Etats-Unis, rendue publique il y a quelques jours par la Maison Blanche. Ce document fondamental, d’une trentaine de pages précédées d’un avant-propos du président Donald Trump, expose d’une manière élaborée les orientations et les objectifs que s’est fixés Washington concernant la conjoncture présente dans les différentes régions sensibles du monde et les dossiers vitaux qui se posent à l’échelle internationale.
Les idées argumentées par l’équipe aux commandes dans la Capitale fédérale ne sont pas véritablement une surprise. Elles faisaient déjà l’objet d’un débat soutenu dans divers milieux politiques et diplomatiques, mais c’est sans doute la première fois qu’elles sont regroupées de manière aussi exhaustive et didactique, thème par thème, région par région, dans un même document officiel émanant des plus hautes sphères du pouvoir.
La stratégie présentée dans ce texte rejoint dans ses grandes lignes la vision que défendait J.D. Vance bien avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2024. Celui qui deviendra le colistier du président Trump avait souligné au cours de plusieurs interventions publiques, notamment durant l’été 2024, que les Etats-Unis ne devraient plus être systématiquement en première ligne dans toutes les luttes menées contre les adversaires du monde occidental. Il devait, à titre d’exemple, exhorter l’Europe à prendre en charge sa propre défense, soutenue, certes, par les USA, sans pour autant que tout le poids retombe sur l’infrastructure militaire américaine.
Mais c’est surtout la vision défendue par M. Vance au sujet de la situation au Moyen-Orient qui avait retenu l’attention et qui représentait – qui représente toujours – un grand intérêt pour le Liban et la région du Levant. Le colistier du président Trump avait alors souligné qu’Israël et les Etats sunnites du M.O. devaient eux aussi assumer eux-mêmes, à l’instar de l’Europe, leurs responsabilités en matière de défense et conjuguer, plus spécifiquement, leurs efforts afin de faire face à l’expansionnisme de l’Iran dans la région. Cette orientation prônée à l’époque par M. Vance – et que l’on retrouve dans le document que vient de rendre public la Maison Blanche – constitue une rupture fondamentale par rapport à la politique suivie par les précédentes administrations américaines (exception faite du premier mandat Trump).
Comment oublier à cet égard qu’au début des années 1980, après le déclenchement de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Etats-Unis ainsi qu’Israël avaient pratiquement volé au secours de la République islamique de Khomeiny en lui fournissant des missiles antichars, de l’équipement militaire et des pièces de rechange pour lui permettre d’affronter l’armée de Saddam Hussein. Cet appui crucial – qui sera dévoilé au grand jour dans le cadre du scandale de l’Irangate – s’inscrivait certes dans un contexte beaucoup plus large que le conflit Iran-Irak (le financement des Contras du Nicaragua), mais son enjeu stratégique était alors bel et bien de miser sur l’aile pragmatique du régime chiite en place à Téhéran afin d’affaiblir le pôle sunnite au Moyen-Orient. C’était toutefois très mal connaître la structure mentale et le fondement idéologique des Pasdaran qui, dès l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, prônaient avec acharnement leur projet expansionniste et hégémonique d’exportation de la Révolution islamique au Moyen-Orient.
Ce faux calcul du début des années 1980 aura pour aboutissement que non seulement l’aile pragmatique du régime iranien n’a pas été renforcé face aux sunnites du Moyen-Orient, mais c’est bien au contraire la courant radical khomeyniste qui, au fil des ans, est monté irrésistiblement en puissance, étendant ses tentacules à tous les secteurs économiques, sociaux et institutionnels de l’Iran, court-circuitant les rouages de l’Etat central et semant, de surcroît, une instabilité chronique dans plusieurs pays du Levant.
Ces visées hégémoniques des Pasdaran s’accompagnaient d’un développement accéléré du programme nucléaire iranien, de sorte que ce qui était perçu il y a quarante ans comme un contrepoids pragmatique à la puissance sunnite est devenue quatre décennies plus tard une menace existentielle sérieuse, laquelle aurait dû pourtant être perçue à sa juste mesure si le fondement idéologique du projet des Gardiens de la Révolution avait été saisi dans sa véritable dimension. Mais l’erreur stratégique, et sans doute fatale, de l’aile radicale du régime iranien aura été précisément de n’avoir pas su connaitre ses limites dans une région aussi complexe que le Moyen-Orient et d’avoir été trop loin dans ses ambitions démesurées, aussi bien sur le plan du programme nucléaire qu’au niveau de son implantation contre-nature dans la zone du Levant. Rien d’étonnant de ce fait que cette Stratégie de Sécurité nationale présentée aujourd’hui par l’administration Trump inverse l’équation des années 1980 en prônant une coopération entre Israël et les Etats sunnites pour faire face au danger d’une puissance chiite qui a encore du mal à admettre que la région a connu une profonde mutation géopolitique qui pave la voie à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient fondé sur une paix pérenne et une coopération économique tous azimuts.