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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Résister au pouvoir
Par
Nadim Tabet
Publié

Le cinéma sur l’architecture et le pouvoir Vu il y a un certain temps déjà, c’est la saison des classements des meilleurs films de l’année qui me ramène The Brutalist de Brady Corbet à la mémoire. Le film figurant dans plusieurs classements, puisque, même s’il s’agit d’un film de 2024, sa sortie internationale a eu lieu en 2025. Et — fruit du hasard ? — ce film ressurgit au bon moment dans ma vie, puisque cela correspond au moment où la notion de pouvoir se signale à nous dans tout ses états : dans ses dérives morales, avec l’affaire Epstein ; dans son arrogance, avec la capture de Maduro ; dans sa violence, avec la répression des manifestants en Iran ; ainsi que dans ses nouvelles formes. Je pense notamment à l’importance accordée à la maîtrise de l’espace numérique, symbolisée récemment par la volonté d’Israël d’investir dans ChatGPT afin d’influencer ses réponses dans un sens qui lui est favorable. Et si je parle de « bon moment », c’est tout d’abord parce que The Brutalist parle de pouvoir, comme c’est souvent le cas dans les films mettant en scène un architecte ou la notion d’architecture. J’en veux pour preuve quelques films récents sur le sujet, comme The Zone of Interest de Jonathan Glazer, avec son mur de clôture érigé pour ne pas voir les atrocités commises dans le camp d’Auschwitz, ou Megalopolis de Francis Ford Coppola, avec son analogie entre l’Empire romain et l’Empire américain. Et même s’il n’est pas directement question d’architecture, je pense aussi à The Apprentice , qui, en revenant sur le début de carrière de Donald Trump en tant que promoteur immobilier, nous rappelle à quel point le pouvoir est avant tout une affaire de maîtrise de l’espace. Il y a bien sûr beaucoup de littérature sur le sujet et, dans mon cas, c’est surtout aux travaux sur la société disciplinaire de Michel Foucault que je pense. Travaux dans lesquels Foucault s’appuie sur le modèle de la structure panoptique - une architecture carcérale permettant une surveillance permanente - pour analyser la façon dont le pouvoir, dans son organisation de l’espace, cherche à réguler les comportements sans avoir besoin de se manifester en permanence. Et pour revenir à Donald Trump, plus que ces films récents, s’il y a bien un film qui fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est The Fountainhead de King Vidor, sorti en 1949 et adapté d’un livre de la papesse du libertarianisme, à savoir Ayn Rand. Ayn Rand, dont il a beaucoup été question au début du second mandat de Donald Trump, tant il a été entouré par des figures telles qu’Elon Musk, adeptes de cette philosophie prônant un État minimal afin de libérer les forces de l’individualisme et de ce qu’elle nomme « l’égoïsme rationnel ». Et si ce film fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est parce que, dans les deux cas, nous avons affaire à un architecte brimé dans ses ambitions, mais à cause de deux formes de pouvoir diamétralement opposées. Le pouvoir de la société et du carcan étatique dans le cas de The Fountainhead , où il est question d’un architecte qui refuse de sacrifier sa vision pour répondre aux exigences d’un collectif incapable de comprendre son génie. Et le pouvoir d’un égoïste rationnel dans le cas de The Brutalist , où il est question d’un architecte rescapé de l’Holocauste pour qui le rêve américain aboutira au fait de se faire violer par le riche industriel lui ayant passé commande pour la construction d’un centre communautaire. Sans vouloir trancher sur la question de savoir quel pouvoir demeure malgré tout le meilleur entre ces deux, ce qui me semble surtout intéressant à relever, c’est la façon dont, malgré tout, László Tóth, l’architecte dont il est question dans The Brutalist , parvient à résister au pouvoir auquel il est assujetti. Le temps comme forme de résistance au pouvoir Et c’est avant tout pour cette raison que c’est le bon moment de se ressouvenir de The Brutalist . Surtout pour moi, en tant que Libanais, et peut-être pour d’autres aussi, puisque l’un des paradigmes de la nouvelle forme de pouvoir — celui basé sur la maîtrise de l’espace numérique — est la division des individus entre ceux qui ont le droit d’exercer leur liberté d’expression et ceux pour qui cela relève du risque. Il y a donc l’exemple d’Israël et de ChatGPT, mais on pourrait aussi penser à l’entrée sur le territoire des États-Unis, où il est désormais demandé de pouvoir avoir accès à nos historiques sur les réseaux sociaux. Et c’est bien de cette forme de résistance dont il est question dans The Brutalist , celle qui consiste à pouvoir raconter son histoire et sa vision du monde malgré ces contraintes. Dans le film, cette idée est incarnée par la façon dont László Tóth détourne de manière secrète la commande qui lui a été faite par le riche industriel afin de garder une trace de son histoire personnelle : le bâtiment qu’il construit tout au long du film se révélant être une réplique du camp de concentration où sa famille a été emprisonnée. Et plus que Michel Foucault, dont l’analyse se concentre sur la structure du pouvoir, cette notion de résistance me fait surtout penser aux travaux de Michel de Certeau. De Certeau qui, dans son essai « L’Invention du quotidien », analyse la façon dont, face aux « stratégies » du pouvoir pour maîtriser le savoir et l’espace, il reste possible de développer des « tactiques » de résistance. Des arts de la tactique qui ont tous en commun le fait de s’articuler autour de la notion de temps. Et c’est ainsi que, face à la stratégie du pouvoir pour maîtriser l’espace réel ou numérique, le tacticien, lui, possède le temps afin d’échapper aux radars du pouvoir et à la « discipline » qu’il tente d’imposer. Et si l’exemple que l’on cite souvent pour illustrer son idée est le chapitre « Marcher dans la ville », où de Certeau montre comment, dans un espace planifié par un autre, on peut toujours prendre le temps d’inventer son propre parcours, le film The Brutalist me fait surtout penser à son concept de la « perruque ». Concept à travers lequel de Certeau décrit la façon dont, dans un lieu de travail, on peut détourner du temps et du matériel afin de faire quelque chose pour soi. Et, parallèlement au temps, l’autre aspect qui caractérise la tactique chez de Certeau transparaît dans cette citation extraite de son essai : « Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. » Et c’est surtout à cet art de l’utilisation du temps, et au sujet braconnier et bricoleur de de Certeau, que je pense à l’heure où la société disciplinaire décrite par Foucault semble atteindre une nouvelle phase avec les nouveaux outils numériques mis à disposition du pouvoir. La tombe au lieu de la cabane Et pour terminer sur une métaphore architecturale, que ce soit les travaux de Certeau ou ce que symbolise la bâtisse construite par László Tóth, cela me fait penser à des écrits sur l’histoire de l’architecture où il est souvent question de savoir quelles constructions ont été faites en premier entre les tombes ou les cabanes. Sans chercher de réponse à cette question, ce qui m’intéresse surtout dans la distinction entre ces deux formes d’architecture, c’est que, dans le cas de la cabane, on a affaire à de l’éphémère, tandis que, dans la tombe, on a affaire à une volonté de garder une trace à travers le temps. Et si ma sensibilité va à ce que la tombe représente, ce n’est bien entendu pas pour inviter les résistants à creuser leur propre tombe, mais plutôt pour les inviter à prendre le temps de construire des tombes métaphoriques afin de déjouer la stratégie du pouvoir qui consiste à effacer certaines voix et des pans entiers de l’histoire.

La justice internationale entre mythe et réalité

La frappe militaire américaine au Venezuela, suivie de l’arrestation du président Nicolás Maduro et de son transfert hors du pays, a provoqué une onde de choc majeure dans les relations internationales. Cette arrestation a suscité une vaste indignation internationale : de nombreux États et organisations y ont vu une violation flagrante du droit international et une atteinte directe à la souveraineté nationale du Venezuela. Des experts en droit international, notamment dans des analyses publiées par The Guardian , soulignent que l’opération américaine au Venezuela contrevient à la Charte des Nations unies, en particulier à la disposition interdisant le recours à la force en l’absence de légitime défense ou d’autorisation explicite du Conseil de sécurité. Cet événement redéfinit certaines règles du jeu. Ce n’est pas l’arrestation en elle-même qui bouleverse l’ordre établi, mais ce qu’elle révèle d’un changement profond dans la compréhension de la souveraineté, de la puissance et du temps politique au sein du système international. La diversité des réactions — allant de condamnations fermes à des réserves prudentes, voire à des soutiens conditionnels — montre que le monde se trouve à un carrefour décisif : le droit international demeure-t-il un cadre protégé par des institutions et des accords, ou recule-t-il devant la loi du fait accompli ? Cet épisode ne constitue pas seulement un nouveau chapitre de l’histoire vénézuélienne, mais un véritable test pour les normes internationales elles-mêmes, à un moment particulièrement sensible de l’histoire politique mondiale. Il met en lumière une fracture profonde entre le discours et la pratique dans le monde occidental. Depuis longtemps, la justice internationale est présentée comme l’un des piliers de l’ordre mondial moderne, et comme le fondement moral de la légitimité des institutions transnationales, au premier rang desquelles figure la Cour pénale internationale. Or, le parcours de cette justice révèle aujourd’hui une faille qui ne se réduit plus à la seule duplicité occidentale, mais qui s’est complexifiée avec l’entrée du monde dans une phase de multipolarité et l’émergence de puissances contestant à l’Occident non seulement l’influence, mais aussi la définition même des valeurs. Dans un premier temps, la critique adressée à la justice internationale se concentrait sur la duplicité du discours occidental. Il apparaissait clairement que l’application du droit international n’a jamais été dissociée des intérêts politiques. Des interventions militaires ont été menées au nom des droits de l’homme, tandis que des violations graves étaient tolérées lorsqu’elles étaient commises par des alliés stratégiques. Cette sélectivité a sapé la crédibilité de la justice internationale, la transformant, aux yeux de nombreux observateurs, en instrument au service des puissants plutôt qu’en système juridique universel. Le problème ne résidait pas dans les valeurs proclamées elles-mêmes, mais dans leur instrumentalisation sélective : invoquées lorsqu’elles servent les équilibres de pouvoir, ignorées lorsqu’elles les entravent. Cependant, le tournant majeur aujourd’hui ne tient pas seulement à la persistance de cet héritage, mais à la mise à nu des limites du système libéral lui-même, à mesure qu’il perd sa capacité à imposer ses règles. Le monde n’est plus unipolaire, et les États-Unis ne sont plus en mesure, seuls ou avec leurs alliés, de réguler le rythme de la justice internationale. L’entrée en scène de la Chine et de la Russie comme acteurs majeurs a profondément remodelé le paysage : la question n’est plus pourquoi la justice est appliquée de manière sélective, mais qui possède encore la capacité de l’appliquer. Dans ce contexte, la justice internationale apparaît prise en étau entre deux forces opposées : un Occident qui brandit un discours de valeurs — qu’il applique de manière sélective — mais se révèle incapable de les imposer sans consensus international, et des puissances émergentes qui dénoncent une « justice politisée » tout en s’abstenant de proposer une alternative juridique crédible, se contentant de bloquer le processus existant. Une paradoxe frappant en découle : la contestation de la justice sélective ne débouche pas sur une justice plus inclusive, mais sur une paralysie totale. Cette paralysie a favorisé l’émergence d’un discours de la « résistance » présenté comme une riposte morale. Or, confronté à l’épreuve des faits, ce discours révèle à son tour une duplicité manifeste. La défense de la souveraineté sert à justifier la répression interne, et le rejet de toute ingérence extérieure ne s’accompagne ni de la construction d’institutions judiciaires indépendantes ni d’un respect effectif des droits humains. Ainsi, le mythe de la justice occidentale s’effondre d’un côté, tandis que s’effondre simultanément le mythe d’une justice alternative revendiquée par ses adversaires. Ce qui entrave aujourd’hui l’avènement d’une justice internationale effective ne relève pas d’un facteur unique, mais de trois obstacles fondamentaux : l’absence d’une autorité exécutive internationale indépendante des rapports de force ; l’érosion du consensus mondial sur les valeurs, exacerbée par l’affrontement de modèles civilisationnels et politiques antagonistes ; et l’usage généralisé de la justice comme instrument rhétorique plutôt que comme engagement institutionnel. Dans ce paysage, la Cour pénale internationale apparaît davantage comme le miroir de la crise que comme sa cause. C’est une cour sans police, sans armée et sans consensus politique garantissant l’exécution de ses décisions. Sa capacité d’action dépend de la coopération des États, une coopération aujourd’hui prisonnière de la polarisation mondiale. Le problème n’est donc pas seulement que la justice internationale soit « injuste », mais qu’elle soit devenue incapable d’être une justice à part entière. Tout cela met en évidence un fossé grandissant entre le discours moral occidental et les mécanismes réels de son application. Le blocage de l’ouverture d’une enquête de la Cour pénale internationale sur la « situation au Venezuela », comparé à la relative célérité observée dans la poursuite d’autres dirigeants, affaiblit le récit d’une « justice universelle et neutre » et alimente le discours des forces anti-occidentales qui voient dans la justice internationale un outil sélectif plutôt qu’un système juridique global. Ainsi, non seulement le mythe de la justice occidentale s’effondre, mais il se conjugue avec celui d’une « résistance » prétendument porteuse d’une supériorité morale alternative, alors qu’elle opère elle aussi selon la logique de la puissance et de la nécessité plutôt que selon celle du droit. Dans les deux cas, nous assistons à l’érosion progressive du cadre symbolique des valeurs, remplacé par la loi de la force, dans un tableau qui évoque davantage le retour des empires que l’existence d’un ordre international fondé sur des règles communes. Cette réalité ne signifie pas la fin du besoin de justice, mais la fin de l’illusion selon laquelle elle pourrait être dissociée de la politique sans une refondation du système international lui-même. Du point de vue de Durkheim, nous vivons un moment d’« anomie » — non pas au sens du chaos, mais de la perte de normes communes. Du point de vue de Lévi-Strauss, il s’agit d’un moment de décomposition du mythe, lorsqu’il n’est plus capable de résoudre les contradictions qu’il était censé masquer. Le droit, comme le rappellent les sociologues, ne vit pas dans le vide ; il est le produit d’un équilibre social et moral. Lorsque cet équilibre s’effondre, le droit se réduit à un texte dépourvu de force. Entre l’ancienne duplicité occidentale et la duplicité actuelle des « résistants », la justice internationale se dissout entre deux discours opposés qui convergent pourtant sur un point essentiel : la soumission des valeurs à la logique de la puissance. Tant qu’une réflexion radicale ne sera pas engagée sur le lien entre souveraineté, droit et justice, cette dernière restera une promesse sans cesse différée, invoquée dans les discours… et absente des faits. Concernant le cas Netanyahu Le succès relatif de la Cour pénale internationale dans la poursuite engagée contre Benjamin Netanyahu — contrairement à ce qui s’est produit dans des cas similaires antérieurs — s’explique davantage par une conjonction inédite de facteurs politiques et moraux que par l’expression d’une indépendance juridique absolue. L’ampleur des violations commises à Gaza, leur étendue, leur intensité temporelle et leur visibilité médiatique ont rendu difficile leur confinement dans le discours traditionnel de la « légitime défense » qui a longtemps offert une couverture politique à Israël et à ses alliés. Par ailleurs, la transformation profonde de l’opinion publique occidentale, en particulier au sein même des États-Unis, a joué un rôle déterminant. Les nouvelles générations manifestent une sensibilité accrue aux normes des droits humains et un attachement moindre aux récits géopolitiques classiques. Cette évolution a réduit la marge de manœuvre politique, y compris pour les gouvernements les plus favorables à Israël. Enfin, l’intervention juridique méthodique de l’Afrique du Sud a constitué un tournant décisif, en déplaçant le débat du champ politique vers le terrain du droit, et en conférant au dossier une légitimité morale issue d’un État porteur d’un héritage historique lié à l’apartheid, rendant plus difficile toute mise en cause de ses motivations. Ainsi, la décision de la Cour ne relève pas d’un sursaut institutionnel isolé, mais du résultat d’une fissuration du système traditionnel de protection politique et d’une exposition sans précédent du fossé entre pouvoir et discours, rendant l’impunité plus coûteuse que la poursuite de la responsabilité.

Dansez sur les bûchers
Par
Jawad Pakradouni
Publié

« Et David dansait de toutes ses forces devant l’Éternel. » (2 Samuel 6:14) Danser n’est pas incompatible avec prier. D’ailleurs, le gospel est le parfait exemple que chanter et danser, même durant la messe liturgique, crée une atmosphère de communion et de célébration. « Célébrez l’Éternel avec la harpe, célébrez-le avec le luth à dix cordes! Chantez-lui un cantique nouveau! Faites retentir vos instruments et vos voix! » (Psaume 33.2-3) Il est un prêtre qui a compris qu’à notre époque, le meilleur moyen d’attirer les foules et surtout les jeunes, est d’utiliser la musique. Au moment de l’écriture du livre des Psaumes, le seul instrument bruyant était apparemment le luth à dix cordes; ce prêtre l’a remplacé par la musique électronique: il s’agit du Padre Guilherme, connu pour être le prêtre DJ. Aux dernières Journées Mondiales de la Jeunesse à Lisbonne en 2023 (dont est originaire le DJ), un million cinq cent mille personnes étaient présentes contre sept cent mille dans la dernière édition des JMJ de 2019. Plus que le double de participants, essentiellement des jeunes qui ont dansé au rythme des doigts de Padre Guilherme. Padre Guilherme a prévu de donner une représentation au Liban le 10 janvier prochain. Sauf que, certains compatriotes chrétiens considèrent que les méthodes du prêtre ne sont pas catholiques, qu’il porte atteinte aux valeurs du christianisme et qu’il est blasphématoire. Dix-huit gardiens autoproclamés de la foi ont estimé qu’il fallait sauver le christianisme de ce danger imminent, et ont donc déposé une ordonnance sur requête auprès du juge des référés pour interdire la représentation. De plus, ils ont menacé de bloquer les routes et d’en venir à la violence, s’ils sont déboutés judiciairement. Et pourtant, ces personnes, qui se croient protectrices des valeurs et enseignements chrétiens, ont dû oublier que le chef de l’église catholique, feu le Pape François, avait non seulement approuvé les méthodes de Padre Guilherme, mais avait même béni son casque de disc-jockey, en signe de remerciement à celui qui parvient à rallier des dizaines de milliers de jeunes à la religion chrétienne. Ces mutawe’en rappellent les heures sombres du christianisme médiéval, où toutes celles et ceux qui ne suivaient pas aveuglément des préceptes politico-religieux, étaient promis au bûcher. De nos jours, la censure et les recours judiciaires ont remplacé le feu salvateur. Ces bigots qui voient en Padre Guilherme le mal, appartiennent au même comité de vigilance spirituelle qui voyait en Mansour Labaki un saint homme persécuté et une victime d’une campagne de diffamation. Faire danser les jeunes et propager la joie est à leurs yeux un crime, alors que profiter des jeunes n’est que rumeur. Ils sont identiques à ceux qui ont crié au blasphème, le jour où un prêtre, durant l’enterrement de Lokman Slim, avait entonné le chant réservé à Jésus après sa crucifixion. Le tollé médiatique qui s’en est suivi, avait fait passer le prêtre pour un hérétique. L’obscurantisme n’a ni dieu ni religion. L’année dernière, la pièce « Journée de noces chez les Cromagnons » de Wajdi Mouawad a été annulée. Aujourd’hui, on veut interdire un prêtre qui fait danser. Demain, peut-être David lui-même devra-t-il comparaître pour excès de ferveur chorégraphique. Ce protectionnisme religieux aveugle ne fait que du tort au christianisme. Jean Dion s’est demandé ce que doit penser Dieu des bigots qui pensent savoir ce qu’Il pense. Si cette minorité d’arriérés est réellement les messagers de la foi, Dieu n’aura sans doute jamais été aussi mal représenté et aussi mal défendu….

Yémen et « axe du Golfe » : la fin d’une illusion ?

Pendant près d’une décennie, la guerre au Yémen a été analysée à travers un prisme relativement stable : celui d’un affrontement entre un État fragile et une insurrection houthie soutenue par l’axe iranien, sur fond d’intervention militaire menée par une coalition arabe dominée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette lecture a longtemps été opérante, compte tenu du projet expansionniste mené par Téhéran depuis près de deux décennies. Mais après l’uppercut sévère asséné à l’impérialisme iranien au lendemain du 7 octobre, elle ne permet cependant plus de saisir les dynamiques à l’œuvre à présent. Les développements récents dans le sud et l’est du Yémen, en particulier à Hadramout et Al-Mahra, signalent un basculement plus profond : le conflit yéménite est devenu le théâtre d’une rivalité intra-golfe ouverte, opposant désormais deux anciennes puissances alliées. Et cette fracture redessine l’ensemble du paysage stratégique régional et produit des effets indirects majeurs, notamment au bénéfice de l’Iran et de ses alliés houthis. De l’alliance tactique à la divergence stratégique Lorsque Riyad et Abou Dhabi avaient lancé leur intervention militaire en 2015 pour déloger la rébellion houthi, la convergence entre les deux pays était bien réelle. Ils partagent une même lecture de la menace houthie : une force politico-militaire enracinée au nord du Yémen, adossée à l’Iran, capable de frapper le territoire saoudien, de menacer la navigation en mer Rouge et de transformer le Yémen en avant-poste durable de l’« axe de la résistance ». Cette menace commune a constitué le socle de l’axe saoudo-émirati, justifiant une guerre coûteuse, longue et politiquement risquée, qui s’est soldée par un enlisement militaro-politique pour le tandem. Pourtant, derrière cette unité apparente, deux visions distinctes coexistaient dès l’origine. Pour Riyad, le Yémen est avant tout une question de sécurité nationale et territoriale. La frontière sud du Royaume est longue, poreuse, historiquement instable. Un Yémen fragmenté, livré à des entités armées autonomes, représente une menace directe et existentielle. Partant, la priorité saoudienne est la restauration d’un minimum d’unité étatique yéménite ou, à défaut, l’émergence d’un pouvoir central capable d’assurer une fonction tampon. Les Émirats arabes unis, eux, ont progressivement développé une lecture différente du conflit. Leur engagement militaire se concentre moins sur la reconquête du nord que sur le sud du pays, les ports, les îles et les axes maritimes. Aden, Mukalla, Socotra, Bab el-Mandeb deviennent, dans cette optique, des points d’ancrage d’une stratégie plus large visant le contrôle des routes commerciales reliant la mer Rouge à l’océan Indien. Cette divergence a éclaté au grand jour en 2019, lorsque les forces émiraties se sont retirées officiellement de plusieurs fronts tout en consolidant leur soutien à une force locale sudiste : le Conseil de transition du Sud (CTS). Dès lors, l’objectif n’a plus été la restauration d’un État yéménite unifié, mais la structuration d’un Sud autonome, politiquement et militairement aligné sur Abou Dhabi. Hadramout : le point de rupture, puis la contre-manœuvre L’offensive du CTS vers Hadramout et Al-Mahra, fin décembre 2025, constitue un tournant majeur dans le conflit, dans la mesure où ces régions ne sont pas de simples marges périphériques. Hadramout, vaste province riche en ressources, ouverte sur la mer d’Arabie, occupe une place centrale dans l’imaginaire stratégique saoudien. Les liens entre Hadramout et l’Arabie saoudite sont profonds, historiques, humains. De nombreuses grandes familles hadramies vivent et travaillent en Arabie saoudite depuis des générations (les Ben Laden, par exemple). Le tissu tribal, économique et social y crée une continuité informelle qui dépasse largement les frontières étatiques. Pour Riyad, l’avancée du CTS n’est donc pas perçue comme une dynamique yéménite endogène, mais comme une projection indirecte de la puissance émiratie sur sa profondeur stratégique, et est interprétée, ce faisant, comme une menace directe à la sécurité nationale saoudienne. La frappe saoudienne contre un convoi soupçonné de livrer des armes au CTS, le 30 décembre 2025, suivie d’échanges verbaux publics et du retrait annoncé des forces émiraties restantes, marque la fin d’une ambiguïté : la rivalité entre les deux pays est désormais assumée. Toutefois, durant les premiers jours de janvier 2026, la dynamique militaire connaît un infléchissement. Les forces pro-gouvernementales soutenues par Riyad reprennent le contrôle de Mukalla, capitale de l’Hadramout, après des frappes aériennes et un redéploiement local. Ce reflux partiel du CTS ne remet pas en cause la fracture stratégique, mais il indique que Riyad entend reprendre l’initiative, non seulement par la dissuasion, mais par la maîtrise du tempo militaire. Une guerre qui change de nature Ce basculement modifie profondément la nature de la guerre au Yémen. Le conflit n’oppose plus seulement un État reconnu à une rébellion soutenue par l’Iran ; il est devenu un espace de confrontation entre deux visions du pouvoir régional. D’un côté, l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane a opéré une mutation stratégique. Après des années d’interventionnisme coûteux, Riyad privilégie désormais la désescalade, la négociation indirecte et la stabilisation minimale. Cette inflexion est dictée par des impératifs internes : transformation économique, attractivité des investissements, crédibilité internationale. De l’autre, les Émirats arabes unis poursuivent une logique de projection d’influence. Leur stratégie repose sur le contrôle de nœuds territoriaux, de ports, d’acteurs intermédiaires capables de sécuriser leurs intérêts sans assumer le coût politique d’une occupation directe. Le Sud yéménite s’inscrit dans cette logique, au même titre que certaines dynamiques observées dans la Corne de l’Afrique ou au Soudan. Ainsi, là où Riyad cherche un Yémen stabilisé et tampon, Abou Dhabi accepte — voire favorise — un Yémen fragmenté mais maîtrisé. Et la rivalité entre les deux puissances ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se déplace aussi vers une guerre des accès : restrictions sur les vols à destination d’Aden, inspections imposées via Djeddah, suspensions temporaires de liaisons aériennes et pressions administratives. Ces mesures, souvent présentées comme techniques, constituent en réalité des instruments de coercition politique. Elles traduisent une volonté saoudienne de rappeler que la souveraineté effective du Yémen reste, en dernière instance, conditionnée par Riyad, et non par les arrangements locaux soutenus par Abou Dhabi. L’Iran, bénéficiaire structurel Cette divergence transforme mécaniquement l’axe anti-houthi. La menace houthie n’a pas disparu, mais elle n’est plus hiérarchisée de la même manière. Pour Riyad, l’objectif n’est plus la victoire militaire totale sur les Houthis, mais leur neutralisation fonctionnelle. Les canaux ouverts sous médiation omanaise, les cessez-le-feu successifs et la retenue militaire traduisent cette volonté de sortir du piège yéménite. Les Émirats, eux, considèrent qu’il est possible de contenir la menace houthie tant qu’elle reste cantonnée au nord et qu’elle ne remet pas en cause les axes maritimes stratégiques. Leur priorité est ailleurs. Cette disjonction affaiblit objectivement le front anti-houthi. La pression militaire se relâche, une normalisation de facto s’installe, et les Houthis gagnent en légitimité territoriale et politique. Dans ce contexte, la question centrale n’est pas de savoir si l’Iran orchestre directement les événements récents. Rien ne l’indique formellement. En revanche, les effets nets de la crise convergent clairement avec ses intérêts stratégiques. Trois dynamiques favorables aux rebelles pro-iraniens se dessinent ainsi. La première est une dynamique de décompression stratégique : la focalisation saoudienne sur Hadramout réduit la pression sur le front nord. La seconde, celle d’une légitimation indirecte : la fragmentation du Yémen renforce la position des Houthis comme acteur étatique cohérent. La troisième apporte une validation doctrinale : la division du camp adverse confirme la thèse iranienne de l’incapacité des monarchies du Golfe à maintenir une stratégie commune durable… L’Iran « gagne » ainsi par inertie stratégique, sans escalade visible et sans coût immédiat… Cette lecture permet d’éclairer un autre signal, plus discret mais révélateur : la tonalité mesurée des médias saoudiens face au nouveau mouvement de contestation étudiante à Téhéran. Sans disparaître totalement, la couverture évite la dramatisation idéologique et l’exploitation politique. Ce choix contraste avec des phases antérieures et traduit un calcul précis. Depuis la normalisation sino-parrainée de 2023, Riyad a opté pour une désescalade contrôlée avec Téhéran – pas pour « tourner la page », ni par crise soudaine de confiance et d’empathie, mais simplement par hiérarchisation des priorités. Dans un contexte de confrontation ouverte avec Abou Dhabi au Yémen, l’Arabie saoudite cherche ainsi à éviter la multiplication des fronts, à neutraliser la carte houthie et à se positionner comme pôle de stabilité aux yeux de Washington et de ses partenaires. Soutenir ouvertement la contestation iranienne exposerait Riyad à des représailles indirectes via le théâtre yéménite. La retenue devient ainsi un outil de dissuasion. Cela est du reste, en phase avec la politique adoptée par le prince-héritier saoudien vis-à-vis de Téhéran ou d’autres acteurs stratégiques dans la région depuis plusieurs années. Dernier élément, significatif : début janvier 2026, Riyad a ouvert un canal politique structuré sur « la question du Sud », en accueillant ou en préparant l’accueil d’une délégation du CTS menée par Aïdarous al-Zoubaidi, à la demande du gouvernement yéménite reconnu. Ce mouvement indique que l’Arabie saoudite ne se contente plus de répondre militairement. Le Royaume cherche désormais à encadrer politiquement la fracture, à reprendre la main sur le dossier sudiste et à empêcher qu’il ne devienne un levier exclusif d’influence émiratie. Perspectives Trois perspectives de sortie de crise sont possibles à la lumière de la configuration actuelle. Soit l’Arabie saoudite parvient à contenir l’expansion du Conseil de transition du Sud, en l’encerclant politiquement, sans l’écraser : Hadramout redevient aussitôt une ligne rouge respectée, le Sud reste fragmenté, et le conflit s’enlise dans une gestion sécuritaire sous tutelle régionale. Ce scénario est le plus probable. Il correspond à la logique actuelle de Riyad : réduire les risques, éviter les ruptures, acheter du temps. Une « stabilisation conflictuelle », en d’autres termes. Soit le Yémen se dirige vers l’institutionnalisation de la partition : faute de règlement politique crédible, le Sud s’autonomise progressivement, avec des structures paraétatiques durables, des arrangements économiques propres et une reconnaissance internationale implicite. Le Yémen cesse alors d’exister comme projet national cohérent. Ce scénario servirait les intérêts émiratis, mais il créerait pour Riyad une vulnérabilité structurelle permanente à sa frontière sud. Un troisième scénario est possible, celui de la ré-priorisation du front houthi. Une escalade régionale, maritime ou énergétique, forcerait l’Arabie saoudite à recentrer son effort stratégique contre les Houthis, reléguant temporairement la rivalité avec Abou Dhabi. Ce scénario reste possible, mais il dépend largement de facteurs exogènes : décisions iraniennes, pressions américaines, ou incidents majeurs en mer Rouge… De terrain avancé de confrontation avec Téhéran, à l’image du Proche-Orient, le Yémen s’est transformé en espace de régulation régionale, où les puissances du Golfe mettent en œuvre leurs dissonances et leurs rivalités, mais sans pour autant aller vers l’implosion stratégique. Cependant, le danger pour le Golfe est d’ignorer l’essentiel, à savoir que, dans cette configuration, l’Iran n’a pas besoin de gagner : il lui suffit que ses adversaires ne parviennent pas à s’accorder, en attendant que le facteur temps fasse le reste… Même au plus profond de sa déchéance actuelle, le régime des mollahs ne pourrait espérer meilleure aubaine.

Les crises de l’Iran posent la question du sort du régime

L’année 2025 a été celle de la Syrie, qui a vécu pour la première fois depuis un demi-siècle sans Hafez el-Assad ni Bachar el-Assad, autrement dit sans un régime minoritaire, soutenu par Israël, qui a contrôlé le destin des Syriens d’abord par sa machine répressive, puis en faisant appel à l’extérieur pour triompher de son propre peuple. Pour la première fois également, la « République islamique » iranienne s’est retirée de Syrie, ce qui implique un bouleversement majeur de l’équilibre régional, d’autant que la Syrie des Assad ressemblait de plus en plus à une colonie iranienne implantée au cœur du monde arabe. Mais se focaliser sur la Syrie, et sur sa capacité à franchir l’année 2026 sans changements majeurs, ne doit pas empêcher de constater que la succession d’événements déclenchés depuis l’attaque du « Déluge d’Al-Aqsa », menée par le Hamas contre les colonies israéliennes de l’enveloppe de Gaza le 7 octobre 2023, a rendu les conditions mûres pour s’interroger sur le sort du régime iranien et sur sa capacité à atteindre la fin de l’année 2026. La question est légitime, à la lumière de plusieurs facteurs qui placent sérieusement sur la table le devenir du régime instauré en 1979. Il convient d’abord d’évoquer la réalité de l’économie iranienne, en rappelant que l’Union soviétique s’est effondrée avant tout pour des raisons économiques, après avoir duré de 1917 à la fin de 1991. Le taux de change du rial iranien donne une idée de la profondeur de la crise économique que traverse la « République islamique ». À la fin du règne du Shah, en 1979, il fallait environ 70 rials pour acheter un dollar américain. Aujourd’hui, le dollar s’échange autour d’un million quatre cent mille rials. La comparaison est saisissante et illustre l’échec économique d’un régime qui a persisté, dès sa naissance, dans une confrontation ouverte avec les États-Unis et l’Occident en général, notamment à travers la crise des otages américains de novembre 1979, destinée à éliminer toute influence réformatrice ou libérale au sein du nouveau pouvoir. Des « étudiants » liés aux Gardiens de la révolution ont retenu les diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. Plusieurs éléments méritent aujourd’hui une attention particulière. Ils permettent de mieux comprendre la situation actuelle du régime iranien et les crises qu’il affronte, susceptibles de conduire à sa disparition, à l’image de l’effondrement accéléré de l’Union soviétique après la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Il faut d’abord s’arrêter sur la mort du président Ebrahim Raïssi en mai 2024, dans un accident d’hélicoptère dont les circonstances restent obscures. La version officielle évoque de mauvaises conditions météorologiques lors du décollage d’un appareil américain ancien, dans une zone frontalière avec l’Azerbaïdjan. Mais ces explications n’ont pas dissipé les soupçons d’une élimination délibérée de Raïssi, en raison de son rôle central dans la cohésion du régime. Il entretenait des liens étroits avec les forces sur lesquelles repose le système et dont il tirait sa protection. Raïssi était le seul capable de coordonner ces forces, chargées de réprimer toute mobilisation populaire, y compris par la violence. Depuis la disparition de Raïssi, et avant lui celle de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, le régime est privé d’une figure pivot disposant de l’influence nécessaire pour organiser une phase de transition en cas de disparition du Guide suprême Ali Khamenei, affaibli par l’âge et la maladie. Soleimani, assassiné par les Américains début 2020, était le chef suprême de l’ensemble des instruments régionaux de l’Iran, du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les milices confessionnelles affiliées aux Gardiens de la révolution en Irak. Ebrahim Raïssi avait comblé une partie du vide laissé par Soleimani, à tel point qu’il n’existe aujourd’hui plus à Téhéran de personnalité capable de jouer un rôle efficace dans l’organisation d’une transition, que ce soit après ou avant la disparition de Khamenei. Plus fondamental encore, la « République islamique » ne peut échapper au prix des guerres qu’elle a menées après le « Déluge d’Al-Aqsa », croyant pouvoir les exploiter à son avantage. L’Iran a perdu la guerre du Liban, provoquée par le Hezbollah dès l’ouverture du front sud contre Israël. Elle a perdu la Syrie, notamment en raison des erreurs commises par Bachar el-Assad, parmi lesquelles l’autorisation donnée à l’Iran de transférer des missiles de précision au Hezbollah pour une utilisation depuis le Liban. L’Iran a perdu toutes les guerres qu’elle pensait pouvoir instrumentaliser afin de se poser en acteur régional détenant la clé de l’extension ou du contrôle de la guerre de Gaza. À la mi-2025, le conflit s’est déplacé à l’intérieur même de l’Iran, à la faveur de la réouverture, par les États-Unis, Israël et l’Europe, du dossier nucléaire, et des inquiétudes liées aux missiles balistiques iraniens. En résumé, la « République islamique » n’est plus en mesure de s’adapter aux transformations régionales. Elle n’en a ni compris le sens ni mesuré la portée, ayant fondé sa politique, dès l’origine, sur l’exportation de ses crises internes au-delà de ses frontières. À la fin de 2025, la « République islamique » a perdu toute capacité de fuite face à ses propres crises, dont l’effondrement de la monnaie nationale est l’expression la plus éloquente. Les alliés et relais de l’Iran, notamment au Liban, perçoivent-ils cette réalité, que les responsables iraniens eux-mêmes, au premier rang desquels le président Massoud Pezeshkian, semblent encore ignorer ? En définitive, les crises iraniennes actuelles sont multiples et inédites. Ce sont avant tout des crises de régime. Elles traduisent l’incapacité de ce système, à l’horizon 2026, à se réconcilier avec lui-même, avec la logique des chiffres, puis avec les réalités régionales et internationales, après avoir perdu plusieurs guerres, de Gaza au Liban, jusqu’à la Syrie, dont il refuse encore d’assumer le coût.

Gap Law: comment s’appliquera le plafond de 100.000 dollars aux déposants ?

Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté la Gap Law », un texte destiné à encadrer juridiquement la répartition des pertes financières du pays, estimées à environ 70 milliards de dollars, en prévision de son examen prochain par le Parlement. Le projet a été approuvé par 13 voix contre 9. La loi introduit une classification des déposants en fonction du volume de leurs avoirs et prévoit un mécanisme de garantie pour les dépôts allant jusqu’à 100.000 dollars, sous la forme de remboursements échelonnés sur une période de quatre ans. Pour les montants dépassant ce plafond, le cadre législatif prévoit la conversion des dépôts en instruments financiers à long terme émis par la Banque du Liban, structurés sous forme de titres adossés à des actifs. Dans ce contexte, les ordres professionnels ont annoncé la tenue d’une réunion lundi afin d’exprimer leur position concernant les mesures prévues par la loi, notamment celles touchant les caisses coopératives et les fonds de retraite. L’avocat d’affaires et arbitre international, Ezzeddine Akram Baassiri, a dans ce cadre répondu à une série de questions précises et techniques que Levant Time lui a posées. Q- Comment le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il aux comptes joints ? R- La loi traite explicitement le cas des comptes joints à l’article 8, alinéa IV, qui dispose ce qui suit : « IV – Aux fins de l’application des dispositions du présent article, est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans ses comptes joints auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban. Est considéré comme un compte unique tout compte de succession et tout compte joint, peu importe le nombre de ses titulaires. Les comptes joints sont répartis entre leurs titulaires conformément aux conditions de la convention signé entre eux et la banque concernée ; à défaut, ils sont répartis à parts égales entre les titulaires du compte joint. Si le titulaire des comptes joints ne détient pas de compte personnel auprès de la banque, l’ensemble de ses parts dans les différents comptes joints est considéré comme un seul dépôt. La Banque du Liban détermine les modalités d’application de cette disposition ». Le texte précise ainsi les modalités de répartition du solde d’un compte joint. Celle-ci s’effectue : conformément aux conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte signée avec la banque ; et, en l’absence de détermination des parts de chacun, à parts égales entre les titulaires du compte. Sur la base de ces dispositions, plusieurs conséquences juridiques directes en découlent. Tout d’abord, le compte joint ne bénéficie pas d’un plafond de garantie distinct ou indépendant. Ensuite, la valeur du compte joint est répartie entre les cotitulaires, soit selon les conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte, soit à parts égales en l’absence d’une telle convention, et ce aux fins du calcul du montant du dépôt de chacun. Enfin, la part revenant à chaque cotitulaire est ajoutée à ses comptes individuels ainsi qu’à ses parts dans d’autres comptes joints. En conséquence, le plafond de garantie de 100.000 dollars est calculé sur la base de la situation globale de chaque déposant, après prise en compte de l’ensemble de ses dépôts, qu’ils soient individuels ou issus de comptes joints. Q- Le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il par banque ou par déposant ? R- La question de l’application du plafond de garantie lorsque qu’un même déposant détient des comptes auprès de plusieurs banques est citée par le projet de loi, qui retient le principe de l’agrégation des dépôts à l’échelle de l’ensemble du système bancaire. A cet égard, l’article 8, alinéa IV, dispose explicitement que : « Est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant (…) auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban ». Sur la base de cette disposition, la loi établit des conséquences précises. Le plafond de garantie de 100.000 dollars ne s’applique pas par banque; il est calculé par déposant unique, indépendamment du nombre de banques auprès desquelles ce déposant détient des comptes. Q- Les sociétés commerciales et les institutions privées sont-elles soumises aux mêmes règles que les personnes physiques en matière de plafonnement et de traitement des dépôts ? R- Le projet de loi inclut les personnes morales dans la définition des déposants. L’article 2 précise en effet que sont considérés comme déposants : « Les déposants : les personnes physiques ou morales titulaires de comptes de dépôts et de certificats de dépôt, conformément à la définition légale du dépôt et des comptes bancaires prévue par les lois en vigueur et applicables de manière générale, dont les règles sont principalement fixées par le Code des obligations et des contrats et par le Code de commerce terrestre, notamment son article 307 ». Le texte ne prévoit, par ailleurs, aucun régime spécifique ou dérogatoire en faveur des sociétés commerciales ou des institutions privées. Le chapitre IV de la loi, consacré au remboursement des dépôts, ne contient en effet ni exception ni dispositif particulier applicable aux personnes morales. Sur cette base, plusieurs conséquences directes sont clairement établies. D’une part, les sociétés commerciales et les institutions privées sont soumises au plafond de garantie de 100.000 dollars. D’autre part, leurs dépôts sont classés selon les mêmes catégories que celles applicables aux personnes physiques, à savoir les petits, moyens, grands et très grands dépôts. Enfin, les mécanismes de remboursement prévus à l’article 8 de la loi leur sont appliqués dans les mêmes conditions. Q- Quel est le sort des comptes libellés en livres libanaises et quel taux de change leur sera appliqué dans le cadre du plafond de 100.000 dollars ? R- Sur le plan juridique, le projet de loi inclut les comptes libellés en livres libanaises dans son champ d’application. L’article 3 du projet de loi précise en effet que : « La présente loi s’applique au Trésor public, à la Banque du Liban et aux banques opérant au Liban et inscrites sur la liste des banques. Elle s’applique également à tous les comptes constitués auprès de la Banque du Liban et des banques précitées, qu’ils aient été ouverts avant ou après le 17/10/2019 ». Dans le même esprit, l’article 8, paragraphe 4, prévoit ce qui suit : « Est considéré comme un dépôt unique l’ensemble des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans les comptes joints auprès de toutes les banques opérant au Liban ». Le texte ne procède à aucune distinction entre les comptes libellés en devises étrangères et ceux libellés en livres libanaises. Il en résulte que, par principe, les comptes en livres libanaises sont inclus dans le champ d’application de la loi. Toutefois, le chapitre IV de la loi — et plus particulièrement l’article 8 et les dispositions qui le suivent —, qui organise le mécanisme de remboursement des dépôts, se limite exclusivement au remboursement des dépôts libellés en dollars américains. Il ne traite pas explicitement des dépôts en livres libanaises et ne prévoit ni mécanisme spécifique ni modalité directe de remboursement ou de réévaluation de ces comptes dans le contexte de l’effondrement financier. En conséquence, en l’absence de toute disposition expresse ou de mécanisme clairement défini dans le texte, les comptes libellés en livres libanaises demeurent juridiquement non encadrés quant à leurs modalités de remboursement. Il n’est pas possible de déterminer avec certitude le taux de change qui sera retenu pour leur réévaluation, ni de savoir si elles seront prises en compte dans le plafond de 100.000 dollars, ni selon quelles modalités elles pourraient être comptabilisées en cas d’inclusion. Q- Caisses coopératives et fonds de retraite : que prévoit réellement la GAP Law et quelles difficultés pose-t-elle ? R- Le projet de loi GAP ne prévoit, en réalité, aucune disposition spécifique traitant de ces structures, ni des mutuelles. En l’absence de régime particulier, ces entités sont traitées conformément aux règles générales prévues par le texte. Ainsi, en vertu de l’article 2 de la loi, les ordres professionnels, les caisses coopératives, les fonds de retraite et les mutuelles sont considérés comme des personnes morales. Leurs dépôts sont, en outre, assimilés à un dépôt unique au sens du paragraphe 4 de l’article 8 de la loi. À ce titre, ils relèvent pleinement du mécanisme de remboursement prévu par l’article 8. Concrètement, ce mécanisme comporte deux volets. D’une part, ces entités bénéficient d’un plafond de remboursement fixé à 100 000 dollars américains. D’autre part, le solde restant de leurs dépôts est converti en certificats financiers adossés à des actifs, émis par la Banque du Liban, conformément aux dispositions de l’article 8 de la loi. A travers cet article, Levant Time a cherché à éclairer plusieurs zones d’ombre entourant la GAP Law. D’autres volets suivront afin d’aborder des questions supplémentaires et de fournir des réponses juridiques et techniques claires aux nombreuses interrogations que suscite ce texte auprès du public.