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Politique

Yémen et « axe du Golfe » : la fin d’une illusion ?

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Les forces soutenues par l'Arabie saoudite ont repris, le 5 janvier, le contrôle de la province yéménite de l'Hadramout. Stringer/ANADOLU/Anadolu via l'AFP
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Par Michel Hajji Georgiou
Publié janv. 6, 2026 - 16:47

Pendant près d’une décennie, la guerre au Yémen a été analysée à travers un prisme relativement stable : celui d’un affrontement entre un État fragile et une insurrection houthie soutenue par l’axe iranien, sur fond d’intervention militaire menée par une coalition arabe dominée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette lecture a longtemps été opérante, compte tenu du projet expansionniste mené par Téhéran depuis près de deux décennies. Mais après l’uppercut sévère asséné à l’impérialisme iranien au lendemain du 7 octobre, elle ne permet cependant plus de saisir les dynamiques à l’œuvre à présent.

 

Les développements récents dans le sud et l’est du Yémen, en particulier à Hadramout et Al-Mahra, signalent un basculement plus profond : le conflit yéménite est devenu le théâtre d’une rivalité intra-golfe ouverte, opposant désormais deux anciennes puissances alliées. Et cette fracture redessine l’ensemble du paysage stratégique régional et produit des effets indirects majeurs, notamment au bénéfice de l’Iran et de ses alliés houthis.

 

De l’alliance tactique à la divergence stratégique

 

Lorsque Riyad et Abou Dhabi avaient lancé leur intervention militaire en 2015 pour déloger la rébellion houthi, la convergence entre les deux pays était bien réelle. Ils partagent une même lecture de la menace houthie : une force politico-militaire enracinée au nord du Yémen, adossée à l’Iran, capable de frapper le territoire saoudien, de menacer la navigation en mer Rouge et de transformer le Yémen en avant-poste durable de l’« axe de la résistance ».

 

Cette menace commune a constitué le socle de l’axe saoudo-émirati, justifiant une guerre coûteuse, longue et politiquement risquée, qui s’est soldée par un enlisement militaro-politique pour le tandem.

 

Pourtant, derrière cette unité apparente, deux visions distinctes coexistaient dès l’origine.

 

Pour Riyad, le Yémen est avant tout une question de sécurité nationale et territoriale. La frontière sud du Royaume est longue, poreuse, historiquement instable. Un Yémen fragmenté, livré à des entités armées autonomes, représente une menace directe et existentielle. Partant, la priorité saoudienne est la restauration d’un minimum d’unité étatique yéménite ou, à défaut, l’émergence d’un pouvoir central capable d’assurer une fonction tampon.

 

Les Émirats arabes unis, eux, ont progressivement développé une lecture différente du conflit. Leur engagement militaire se concentre moins sur la reconquête du nord que sur le sud du pays, les ports, les îles et les axes maritimes. Aden, Mukalla, Socotra, Bab el-Mandeb deviennent, dans cette optique, des points d’ancrage d’une stratégie plus large visant le contrôle des routes commerciales reliant la mer Rouge à l’océan Indien.

 

Cette divergence a éclaté au grand jour en 2019, lorsque les forces émiraties se sont retirées officiellement de plusieurs fronts tout en consolidant leur soutien à une force locale sudiste : le Conseil de transition du Sud (CTS). Dès lors, l’objectif n’a plus été la restauration d’un État yéménite unifié, mais la structuration d’un Sud autonome, politiquement et militairement aligné sur Abou Dhabi.

 

 

Hadramout : le point de rupture, puis la contre-manœuvre

 

L’offensive du CTS vers Hadramout et Al-Mahra, fin décembre 2025, constitue un tournant majeur dans le conflit, dans la mesure où ces régions ne sont pas de simples marges périphériques. Hadramout, vaste province riche en ressources, ouverte sur la mer d’Arabie, occupe une place centrale dans l’imaginaire stratégique saoudien. Les liens entre Hadramout et l’Arabie saoudite sont profonds, historiques, humains. De nombreuses grandes familles hadramies vivent et travaillent en Arabie saoudite depuis des générations (les Ben Laden, par exemple). Le tissu tribal, économique et social y crée une continuité informelle qui dépasse largement les frontières étatiques.

 

Pour Riyad, l’avancée du CTS n’est donc pas perçue comme une dynamique yéménite endogène, mais comme une projection indirecte de la puissance émiratie sur sa profondeur stratégique, et est interprétée, ce faisant, comme une menace directe à la sécurité nationale saoudienne. La frappe saoudienne contre un convoi soupçonné de livrer des armes au CTS, le 30 décembre 2025, suivie d’échanges verbaux publics et du retrait annoncé des forces émiraties restantes, marque la fin d’une ambiguïté : la rivalité entre les deux pays est désormais assumée.

 

Toutefois, durant les premiers jours de janvier 2026, la dynamique militaire connaît un infléchissement. Les forces pro-gouvernementales soutenues par Riyad reprennent le contrôle de Mukalla, capitale de l’Hadramout, après des frappes aériennes et un redéploiement local. Ce reflux partiel du CTS ne remet pas en cause la fracture stratégique, mais il indique que Riyad entend reprendre l’initiative, non seulement par la dissuasion, mais par la maîtrise du tempo militaire.

 

Une guerre qui change de nature

 

Ce basculement modifie profondément la nature de la guerre au Yémen. Le conflit n’oppose plus seulement un État reconnu à une rébellion soutenue par l’Iran ; il est devenu un espace de confrontation entre deux visions du pouvoir régional. 

 

D’un côté, l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane a opéré une mutation stratégique. Après des années d’interventionnisme coûteux, Riyad privilégie désormais la désescalade, la négociation indirecte et la stabilisation minimale. Cette inflexion est dictée par des impératifs internes : transformation économique, attractivité des investissements, crédibilité internationale.  De l’autre, les Émirats arabes unis poursuivent une logique de projection d’influence. Leur stratégie repose sur le contrôle de nœuds territoriaux, de ports, d’acteurs intermédiaires capables de sécuriser leurs intérêts sans assumer le coût politique d’une occupation directe. Le Sud yéménite s’inscrit dans cette logique, au même titre que certaines dynamiques observées dans la Corne de l’Afrique ou au Soudan. Ainsi, là où Riyad cherche un Yémen stabilisé et tampon, Abou Dhabi accepte — voire favorise — un Yémen fragmenté mais maîtrisé.

 

Et la rivalité entre les deux puissances ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se déplace aussi vers une guerre des accès : restrictions sur les vols à destination d’Aden, inspections imposées via Djeddah, suspensions temporaires de liaisons aériennes et pressions administratives. Ces mesures, souvent présentées comme techniques, constituent en réalité des instruments de coercition politique. Elles traduisent une volonté saoudienne de rappeler que la souveraineté effective du Yémen reste, en dernière instance, conditionnée par Riyad, et non par les arrangements locaux soutenus par Abou Dhabi.

 

L’Iran, bénéficiaire structurel

 

Cette divergence transforme mécaniquement l’axe anti-houthi. La menace houthie n’a pas disparu, mais elle n’est plus hiérarchisée de la même manière. Pour Riyad, l’objectif n’est plus la victoire militaire totale sur les Houthis, mais leur neutralisation fonctionnelle. Les canaux ouverts sous médiation omanaise, les cessez-le-feu successifs et la retenue militaire traduisent cette volonté de sortir du piège yéménite. Les Émirats, eux, considèrent qu’il est possible de contenir la menace houthie tant qu’elle reste cantonnée au nord et qu’elle ne remet pas en cause les axes maritimes stratégiques. Leur priorité est ailleurs. Cette disjonction affaiblit objectivement le front anti-houthi. La pression militaire se relâche, une normalisation de facto s’installe, et les Houthis gagnent en légitimité territoriale et politique.

 

Dans ce contexte, la question centrale n’est pas de savoir si l’Iran orchestre directement les événements récents. Rien ne l’indique formellement. En revanche, les effets nets de la crise convergent clairement avec ses intérêts stratégiques. Trois dynamiques favorables aux rebelles pro-iraniens se dessinent ainsi. La première est une dynamique de décompression stratégique : la focalisation saoudienne sur Hadramout réduit la pression sur le front nord. La seconde, celle d’une légitimation indirecte : la fragmentation du Yémen renforce la position des Houthis comme acteur étatique cohérent. La troisième apporte une validation doctrinale : la division du camp adverse confirme la thèse iranienne de l’incapacité des monarchies du Golfe à maintenir une stratégie commune durable…

 

L’Iran « gagne » ainsi par inertie stratégique, sans escalade visible et sans coût immédiat…

 

Cette lecture permet d’éclairer un autre signal, plus discret mais révélateur : la tonalité mesurée des médias saoudiens face au nouveau mouvement de contestation étudiante à Téhéran. Sans disparaître totalement, la couverture évite la dramatisation idéologique et l’exploitation politique. Ce choix contraste avec des phases antérieures et traduit un calcul précis. Depuis la normalisation sino-parrainée de 2023, Riyad a opté pour une désescalade contrôlée avec Téhéran – pas pour « tourner la page », ni par crise soudaine de confiance et d’empathie, mais simplement par hiérarchisation des priorités.

 

Dans un contexte de confrontation ouverte avec Abou Dhabi au Yémen, l’Arabie saoudite cherche ainsi à éviter la multiplication des fronts, à neutraliser la carte houthie et à se positionner comme pôle de stabilité aux yeux de Washington et de ses partenaires. Soutenir ouvertement la contestation iranienne exposerait Riyad à des représailles indirectes via le théâtre yéménite. La retenue devient ainsi un outil de dissuasion. Cela est du reste, en phase avec la politique adoptée par le prince-héritier saoudien vis-à-vis de Téhéran ou d’autres acteurs stratégiques dans la région depuis plusieurs années. 

 

Dernier élément, significatif : début janvier 2026, Riyad a ouvert un canal politique structuré sur « la question du Sud », en accueillant ou en préparant l’accueil d’une délégation du CTS menée par Aïdarous al-Zoubaidi, à la demande du gouvernement yéménite reconnu. Ce mouvement indique que l’Arabie saoudite ne se contente plus de répondre militairement. Le Royaume cherche désormais à encadrer politiquement la fracture, à reprendre la main sur le dossier sudiste et à empêcher qu’il ne devienne un levier exclusif d’influence émiratie.

 

Perspectives 

 

Trois perspectives de sortie de crise sont possibles à la lumière de la configuration actuelle. 

 

Soit l’Arabie saoudite parvient à contenir l’expansion du Conseil de transition du Sud, en l’encerclant politiquement, sans l’écraser : Hadramout redevient aussitôt une ligne rouge respectée, le Sud reste fragmenté, et le conflit s’enlise dans une gestion sécuritaire sous tutelle régionale. Ce scénario est le plus probable. Il correspond à la logique actuelle de Riyad : réduire les risques, éviter les ruptures, acheter du temps. Une « stabilisation conflictuelle », en d’autres termes. 

 

Soit le Yémen se dirige vers l’institutionnalisation de la partition : faute de règlement politique crédible, le Sud s’autonomise progressivement, avec des structures paraétatiques durables, des arrangements économiques propres et une reconnaissance internationale implicite. Le Yémen cesse alors d’exister comme projet national cohérent. Ce scénario servirait les intérêts émiratis, mais il créerait pour Riyad une vulnérabilité structurelle permanente à sa frontière sud.

 

Un troisième scénario est possible, celui de la ré-priorisation du front houthi. Une escalade régionale, maritime ou énergétique, forcerait l’Arabie saoudite à recentrer son effort stratégique contre les Houthis, reléguant temporairement la rivalité avec Abou Dhabi. Ce scénario reste possible, mais il dépend largement de facteurs exogènes : décisions iraniennes, pressions américaines, ou incidents majeurs en mer Rouge… 

 

De terrain avancé de confrontation avec Téhéran, à l’image du Proche-Orient, le Yémen s’est transformé en espace de régulation régionale, où les puissances du Golfe mettent en œuvre leurs dissonances et leurs rivalités, mais sans pour autant aller vers l’implosion stratégique. 

 

Cependant, le danger pour le Golfe est d’ignorer l’essentiel, à savoir que, dans cette configuration, l’Iran n’a pas besoin de gagner : il lui suffit que ses adversaires ne parviennent pas à s’accorder, en attendant que le facteur temps fasse le reste…

 

Même au plus profond de sa déchéance actuelle, le régime des mollahs ne pourrait espérer meilleure aubaine.  

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