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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le Pavillon Nuhad Es-Said pour la culture
Par
Micha Moussallem
Publié

À l’instar de tous les musées du monde, le Musée national de Beyrouth est le gardien d’une histoire en proie aux affres de l’oubli. Pourtant, il ne se limite pas à cette mission : il se veut également ancré dans le présent et tourné vers l’avenir. C’est dans cet esprit qu’est née l’idée d’ouvrir un centre annexe au Musée, destiné à promouvoir la culture, l’art et les artistes libanais contemporains. Ce centre avait également pour vocation d’assurer la pérennité du Musée national de Beyrouth en générant des revenus issus d’activités culturelles et sociales, ainsi que de la location d’espaces, entre autres. Cette idée d’un centre dédié à l’art contemporain a germé au sein de la Fondation nationale du patrimoine. Le projet du pavillon annexe a été porté par trois femmes : Mona Hraoui, Rima Shéhadé et Salma Es Said, épouse de Nuhad Es Said, dont le centre porte aujourd’hui le nom. Toutefois, à l’instar de nombreux projets au Liban, il a dû affronter d’innombrables difficultés avant de voir le jour. Obstacles à son édification Dès le début de sa construction sur un terrain adjacent au Musée national de Beyrouth, le centre s’est heurté à un obstacle majeur : la présence de nappes phréatiques. Afin d’éviter tout risque d’effondrement, il a fallu traiter ce problème avant même d’entamer les travaux. Une fois cet obstacle surmonté, le projet pouvait enfin démarrer. Et pourtant, non : la crise du Covid-19 éclata alors, imposant un nouvel arrêt du chantier jusqu’à la fin de la pandémie. Comme si cela ne suffisait pas, l’explosion du port de Beyrouth est venue s’ajouter à la longue liste des épreuves traversées par le pays. À ces drames s’est encore greffée la crise financière de 2019, qui sembla porter le coup de grâce au projet. Mais c’était sans compter la ténacité des trois marraines du pavillon : Mona Hraoui, Rima Shéhadé et Salma Es Said. L’édification du pavillon Afin de réunir les fonds nécessaires à la poursuite du projet, la Fondation nationale du patrimoine, sous la présidence de Mona Hraoui, lança une collecte de fonds, engageant sa propre crédibilité. En collaboration avec le comité en charge du pavillon, une première somme fut réunie, mais elle demeurait insuffisante. C’est alors que Salma Es Said apporta le financement complémentaire, posant une seule condition : faire du pavillon « un véritable joyau ». Cette exigence fut pleinement respectée, sous la supervision attentive de Rima Shéhadé, jusque dans les moindres détails. Le pavillon vit finalement le jour en septembre 2024. Il fut baptisé Pavillon Nuhad Es-Said pour la culture, en hommage au mari disparu de Salma Es Said, grand amateur d’art et passionné de culture. Architecture et héritage Le pavillon est l’œuvre du cabinet Raëd Abillama Architects, reconnu et primé, qui a su concevoir un espace polyvalent capable d’accueillir aussi bien des expositions que des événements culturels. Dans son approche conceptuelle, Raëd Abillama s’est inspiré des plans originaux de Pierre Leprince-Ringuet et d’Antoine Nahas, architectes du Musée national, lequel devait initialement comprendre deux ailes reliées au bâtiment principal. Seule l’aile gauche avait été construite. Abillama a donc réalisé l’aile droite comme une extension naturelle du bâtiment principal, en utilisant les mêmes matériaux et en s’appuyant sur les plans historiques du Musée. Cette nouvelle aile est reliée au Musée par le couloir de l’émir Maurice Chéhab, en hommage à celui qui avait contribué à sauver le Musée durant la guerre. C’est l’architecte d’intérieur libanais Jean-Louis Mainguy qui eut l’idée de lui donner ce nom, en reconnaissance du rôle déterminant joué par l’émir dans la protection du patrimoine national. Les débuts La première exposition accueillie par le Pavillon Nuhad Es-Said pour la culture fut « Portes et Passages », fruit d’une collaboration étroite entre la Fondation nationale du patrimoine, le BeMA (Beirut Museum of Art) et le comité en charge du pavillon. Actuellement, le pavillon abrite deux expositions : • From Venice to Beirut. The World in the Image of Man – The Pavilion of Lebanon at the Biennale Arte 2022 • Impressions of Paradise L’histoire du Musée national de Beyrouth et de son annexe, le Pavillon Nuhad Es-Said, apporte une nouvelle fois la preuve — s’il en fallait encore une — que le Liban ne survit que grâce à l’initiative, à la passion et à la détermination d’hommes et de femmes engagés.

Un nouveau cycle énergétique se prépare: le choc serait brutal

Depuis près de quatre ans, les marchés mondiaux de l’énergie donnent l’impression d’un calme impressionnant. Les prix du pétrole ont diminué de plus de moitié depuis leur pic de 2022 à 130 $. Les prix du gaz naturel se sont normalisés après le choc provoqué par la guerre en Ukraine. Les énergies renouvelables occupent le devant de la scène médiatique, nourrissant l’idée que les énergies fossiles sont progressivement reléguées au rang de vestiges du passé. À première vue, le monde semble largement approvisionné en énergie. Mais sous cette apparente tranquillité se cache une réalité bien plus instable — façonnée par un sous-investissement chronique, l’épuisement physique des gisements, une forte concentration géopolitique de l’offre et une remontée silencieuse de la demande structurelle. Le système énergétique mondial n’est pas résilient. Il est aujourd’hui en équilibre précaire. L’illusion de la surabondance Autour de 60 dollars le baril, les prix du pétrole suggèrent l’abondance. L’Agence internationale de l’énergie a anticipé une croissance de l’offre mondiale de 3,1 millions de barils par jour en 2025, largement supérieure à celle de la consommation. Le consensus des analystes prolonge cette lecture, renforçant l’idée que la rareté énergétique appartient désormais au passé. Mais ces niveaux de prix bas ont un coût à long terme. Lorsque le pétrole s’échange en dessous du coût marginal de production, l’investissement ralentit. Pas de manière brutale ni immédiate, mais de façon persistante. À terme, cette dynamique affaiblit la capacité du système à absorber les chocs. Aux États-Unis, le pétrole de schiste — principal moteur de la croissance de l’offre mondiale de pétrole durant la dernière décennie — montre déjà des signes d’essoufflement. Il a pourtant été l’élément clé du basculement américain, du statut de premier importateur mondial à celui de pays autosuffisant, puis exportateur net. Aujourd’hui, le schiste représente environ les deux tiers de la production américaine, porté par les avancées technologiques du forage horizontal et de la fracturation hydraulique, avec le bassin permien comme principal gisement. Cependant, lorsque le baril évolue en dessous du coût marginal des nouvelles capacités — estimé autour de 70 dollars le baril par Enverus Intelligence Research, et avec un seuil de rentabilité global proche de 62,5 dollars selon Rystad Energy — l’investissement se contracte inévitablement. L’activité de forage a déjà commencé à reculer. Or les puits de schiste connaissent des taux de déclin rapides, pouvant atteindre 50 % dès la première année. Le maintien de la production exige donc de nouveaux forages en continu. La faiblesse actuelle de l’investissement se traduira donc mécaniquement par une baisse de la production à venir. À l’échelle globale, les champs pétroliers conventionnels voient leur rendement diminuer de 4 à 6 % par an. Le simple maintien de la production actuelle impose de remplacer plusieurs millions de barils par jour chaque année. Lorsque l’investissement fait défaut, les pénuries n’apparaissent pas immédiatement. Elles s’accumulent silencieusement. C’est ainsi que les marchés énergétiques basculent d’un excédent apparent vers un déficit réel. Et lorsque ce basculement se produit, l’ajustement des prix est rarement progressif. Gaz naturel : la faille logistique Le système énergétique mondial repose sur une équation à quatre variables : Le pétrole, socle du système, fournit près de 30 % de l’énergie mondiale Les renouvelables apportent une production intermittente Le nucléaire assure une base, mais à un rythme lent Le gaz naturel fournit la flexibilité, la réactivité et la fiabilité Le gaz naturel est devenu central dans les systèmes électriques modernes. Il compense les limites des renouvelables et garantit la stabilité des réseaux. Sa demande est particulièrement sensible aux conditions climatiques — non par spéculation, mais parce que le chauffage et la climatisation sont incompressibles. Les hivers rigoureux en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie du Nord-Est tendent immédiatement les équilibres. Les étés caniculaires produisent le même effet par la demande électrique. Le gaz joue alors un rôle d’ajustement crucial. Or, la production gazière n’échappe pas au déclin. Les faibles prix observés ces deux dernières années ont entraîné une réduction des forages dans les bassins de gaz sec, une réallocation du capital vers les zones plus riches en pétrole et un report d’investissements dans les infrastructures. Contrairement au pétrole, la contrainte principale du gaz n’est pas tant la production que la distribution : pipelines, terminaux de liquéfaction, flottes de méthaniers, capacités de stockage et infrastructures portuaires spécialisées. La montée en puissance du gaz naturel liquéfié (GNL) a mondialisé le marché. L’Europe, après avoir réduit sa dépendance au gaz russe acheminé par pipeline, repose désormais largement sur le GNL. La demande asiatique continue de croître. Les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial, reliant étroitement leur marché domestique aux dynamiques mondiales. Dès lors, les perturbations potentielles ne sont plus locales. Elles deviennent systémiques. La demande énergétique repart, discrètement Alors que l’attention du public reste focalisée sur la baisse attendue de la demande d’énergies fossiles liée aux véhicules électriques et à la croissance spectaculaire de l’énergie solaire, une nouvelle demande d’énergie apparaît : l’intelligence artificielle. La révolution de l’IA ne se limite pas aux semi-conducteurs et aux capacités de stockage des données. Elle est fondamentalement consommatrice d’énergie. À l’horizon 2030, la consommation électrique des centres de données pourrait atteindre entre 950 et 1 600 térawattheures, principalement du fait des charges computationnelles liées à l’IA. À titre de comparaison, la production totale d’électricité des États-Unis s’élevait à environ 4 400 térawattheures en 2024. L’IA devrait à elle seule accroître la demande électrique américaine de plus de 20 % en cinq ans. Cette énergie devra être produite. Les centrales nucléaires nécessitent des délais de construction très longs. Le solaire, malgré sa croissance rapide, ne représente encore qu’environ 5 % de la production électrique mondiale et n’atteindra 20 % qu’à l’horizon 2050. Les infrastructures gazières sont complexes et longues à mettre en place. Le pétrole demeure donc, à court terme, la source d’énergie la plus disponible et la moins chère. Il en résulte un paradoxe : à mesure que la transition énergétique s’accélère, la demande devient plus rigide, et non plus flexible. La concentration de l’offre marginale : la véritable ligne de fracture Les États-Unis sont à la fois le premier consommateur et le premier producteur mondial de pétrole. Ils sont largement autosuffisants. La Chine, en revanche, est le deuxième consommateur mondial, avec environ 16 millions de barils par jour, mais aussi le premier importateur de pétrole. Elle dépend d’un ensemble diversifié de fournisseurs : pays du Golfe, Russie, Iran, Venezuela, et plus marginalement certains producteurs asiatiques comme l’Indonésie, le Brunei ou le Myanmar. Jusqu’à récemment, la Chine importait environ 400 000 barils par jour depuis le Venezuela, soit près de 4 % de sa consommation — un flux interrompu brutalement le 3 janvier 2026. En 2025, l’Iran figurait comme son deuxième fournisseur, avec 1,61 million de barils par jour, soit près de 20 % des importations chinoises. La principale vulnérabilité du système énergétique mondial ne réside pas dans la demande, mais dans la concentration de l’offre marginale. En dehors des États-Unis, les capacités de production excédentaires sont extrêmement concentrées. Fin 2025, les capacités de réserve de l’OPEP+ s’élevaient à environ 4 millions de barils par jour, soit 4 % de la consommation mondiale. En apparence, ce chiffre est rassurant. En réalité, il ne l’est pas. L’Arabie saoudite contrôle environ 2,4 millions de barils par jour Les Émirats arabes unis environ 850 000 L’Irak environ 320 000 À eux trois, ces pays concentrent près de 70 % des capacités marginales disponibles. La plupart des autres producteurs fonctionnent déjà à plein régime. Cette configuration transforme la capacité excédentaire d’amortisseur en point de rupture potentiel. La concentration logistique : le risque géopolitique Nulle part cette fragilité n’est plus manifeste qu’au Moyen-Orient. Près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et une part critique des exportations mondiales de GNL transitent par le détroit d’Ormuz, étroit corridor maritime entre l’Iran et Oman, sans alternative physique possible. La moindre perturbation — même temporaire — révélerait immédiatement la faiblesse des marges de sécurité. Alors que le régime iranien traverse la période de pressions internes et externes la plus intense depuis sa création en 1979, le risque d’escalade asymétrique ne peut être écarté. Parmi les scénarios les plus lourds de conséquences figure une tentative de perturbation du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Un tel événement constituerait un véritable cygne noir pour les marchés énergétiques mondiaux, entraînant une revalorisation brutale du pétrole et du gaz naturel, en particulier en période de forte demande hivernale dans l’hémisphère Nord. Un système valorisé pour le calme, pas pour le choc Le narratif dominant repose sur une hypothèse de stabilité : offre maîtrisée, géopolitique contenue et transition énergétique fluide. L’histoire invite à la prudence. Les marchés de l’énergie ne se déséquilibrent pas progressivement. Ils cèdent à la marge — lorsque le sous-investissement contraint l’offre de long terme, lorsque de nouvelles technologies provoquent des hausses inattendues de la demande, et lorsque la concentration de la production et des flux logistiques rend le système vulnérable. Dans ces conditions, les chocs ont des effets disproportionnés. Aujourd’hui, cette marge est dangereusement étroite. L’attention portée par Donald Trump au pétrole vénézuélien — et potentiellement demain au pétrole iranien — peut également être analysée à travers le prisme de la dépendance stratégique de la Chine aux importations énergétiques. Le monde n’est pas encore à court d’énergie. Mais il manque cruellement de résilience.

Dékhomeinisation
Par
Michel Hajji Georgiou
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L’image désormais iconique de cette jeune femme réduisant en flammes le portrait de l’ayatollah Khamenei pour allumer sa cigarette en dit, symboliquement, beaucoup : la théocratie iranienne est morte et enterrée. Ce n’est plus qu’une question de temps. Certes, le pouvoir iranien peut encore réprimer, interpeller, torturer, violer, exécuter et massacrer allègrement, comme il l’a fait sans cesse depuis la Révolution verte de 2008. Mais il n’en reste pas moins que le mur de la peur est définitivement tombé, cette fois - comme le prouve, du reste, la perte de contrôle du régime sur certaines villes, fait inédit depuis la révolution islamique elle-même. Le régime des mollahs pousse son dernier râle. Le récit qui l’a porté depuis 1979 s’est vidé de sa substance, et le pouvoir qui en est issu ne tenait plus d’ailleurs que par la contrainte, la peur et l’invocation mécanique d’un passé mythifié auquel plus personne ne croyait, à part sans doute quelques fidèles de Qassem Suleimani au Liban et en Irak. Ce à quoi le monde entier assiste actuellement n’est autre que l’épuisement d’un modèle politique qui a cessé de produire du sens depuis plusieurs décennies. La contradiction est désormais frontale. D’un côté, le pouvoir s’est irrémédiablement engoncé dans une logique de plus en plus dictatoriale, figée dans une théologie politique devenue purement instrumentale, servant de couverture à un modèle de corruption doublé d’hypocrisie rigoriste. La perversion érigée en credo de pouvoir. De l’autre, une société en mouvement, traversée par une jeunesse qui ne se vit plus comme héritière d’une révolution, mais comme prisonnière d’un régime. La vitalité en marche. Plus le monde devenait moderne, connecté, poreux, et plus la République islamique se repliait sur une lecture autoritaire et archaïque du politique. Cette jeunesse éviscérée chaque décade, soulèvement après soulèvement, et sacrifiée sans cesse sur l’autel de la révolution et son exportation depuis plusieurs décennies, aspire désormais à autre chose . Et rien ne peut entraver son avidité de progrès. Le fossé n’était plus réductible, et tous les appels à la sacro-sainte « unité pour préserver l’exploit révolutionnaire », longtemps mot-clé de la survie du régime, ne pouvaient plus suffire. Ladite « unité » n’opérait plus comme principe supérieur capable de justifier les sacrifices imposés au nom de la nation ou de l’islam. Lorsqu’elle est dissociée de la liberté, l’unité cesse d’être un ciment et devient une injonction vide, voire une violence symbolique. Or la société iranienne n’est plus prête à suspendre indéfiniment ses aspirations au nom d’un ordre qui ne garantit plus ni justice, ni dignité, ni avenir. Le régime continue pourtant à fonctionner comme si la révolution demeurait un absolu indiscutable. Il persiste à nier la réalité sociale au nom du primat révolutionnaire, comme si l’acte fondateur de 1979 suffisait à légitimer éternellement le pouvoir. Pourtant, il y a belle lurette que, refusant de se confronter au réel, cette révolution s’était transformée en dogme, puis en appareil de domination. La rupture est désormais consommée, même si un régime monolithique comme celui qui est au pouvoir à Téhéran ne pourra jamais le comprendre. Ce qui avait fait la force initiale du khomeynisme, il faut le rappeler, n’était pas tant la promesse d’un ordre islamique que la dénonciation d’un pouvoir perçu comme illégitime parce que subordonné à l’Occident. L’alliance du chah avec les puissances occidentales avait fourni au mouvement révolutionnaire un adversaire clairement identifiable, permettant de fédérer des courants idéologiques et sociaux hétérogènes autour d’un rejet commun. La révolution se présentait alors comme une réappropriation de la souveraineté nationale. Avant que Khomeini ne décide d’en faire un goulag. Mais ce ressort est désormais inopérant. L’Occident n’est plus le point d’ancrage symbolique du conflit, comme elle l’avait été pointée du doigt en 1979 pour fédérer contre le régime répressif du Chah. Il n’est ni le modèle à imiter, ni l’ennemi structurant. Le régime iranien est défectueux sans lui. Il est défectueux en lui-même. En s’acharnant à accuser l’Occident d’être à l’origine de la contestation actuelle, le pouvoir commet une double erreur. Il nie l’autonomie politique de sa propre société, et il révèle, paradoxalement, l’étendue de sa faillite interne. Il accélère sa propre chute en se montrant totalement déconnecté de la réalité. Exactement l’erreur commise par Assad en 2011, lors des débuts de la révolution syrienne. Le régime iranien affronte aujourd’hui la nouvelle réalité de l’Iran. Elle s’appelle liberté et modernité, mais pas forcément selon le modèle occidental, comme il cherche stupidement à le faire croire pour tenter de recréer une pseudo unité contre les manifestants. Khamenei et ses affidés semblent ignorer que l’histoire de l’Iran remonte à bien plus loin que 1979, et que la Perse est trop fière pour copier des modèles prêt-à-porter : elle trouvera sa propre voie vers la modernité, loin de la flagornerie perverse et criminelle des mollahs et de leurs anathèmes imbéciles. Du reste, cette accusation de « collusion avec l’Occident » ne renforce pas la légitimité du régime : elle ne fait que l’éroder davantage. Elle revient à dire que le pouvoir est incapable de produire une adhésion endogène, qu’il ne se maintient qu’en désignant des ennemis imaginaires pour masquer sa déconnexion radicale d’avec la société réelle. Diaboliser sa jeunesse, la présenter comme manipulée ou aliénée, c’est en effet reconnaître implicitement que le lien entre gouvernants et gouvernés est rompu. De fait, la rupture est aussi morale. Le pouvoir iranien s’est éloigné depuis longtemps des principes qui fondaient, dans la tradition persane autant que dans la pensée politique classique, la légitimité du souverain : le dâd o dahéch , la justice et la générosité. En s’en éloignant, il a nécessairement compromis l’ âbâdâni , la prospérité, et perdu le khérad , la sagesse. Dans cette perspective, un pouvoir privé de justice, de générosité et de sagesse est condamné, tôt ou tard, à être renversé. Il a basculé dans l’inflation de son égo jusqu’à la démence. Il doit tomber. Et, effectivement, la démesure est devenue la norme. La répression est devenue un mode de gouvernement, l’obsession sécuritaire a remplacé toute vision politique. La violence, exercée sans retenue, traduit moins une force qu’une peur profonde : celle d’un régime qui sent, encore une fois, que son autorité ne repose plus sur l’adhésion, mais sur l’inertie et la contrainte. Le vilayet e-faqih n’a plus de légitimité, en dehors des cercles corrompus ou idéologiques qu’il gouverne, ou de quelques hordes de citoyens chiites arabes endoctrinés au cœur des satrapies en ruines du Proche-Orient. Dans ce contexte, la liberté, l’ âzâdi , cesse d’être une abstraction. Elle devient une nécessité vitale. Lorsque la justice n’est plus assurée, la révolte n’est plus désordre, mais devient salutaire. Le niveau d’injustice atteint en Iran est désormais trop élevé pour que l’exigence d’ordre, pourtant centrale dans toute construction politique, et qui a longtemps prévalu en Iran au mépris de la liberté, continue d’opérer comme principe de stabilisation. L’ordre sans justice n’est plus perçu comme protecteur, mais comme oppressif . Instable. Déficient. Certes, la dékhomeinisation en cours ne signifie pas nécessairement la disparition de toute référence religieuse dans l’espace public iranien. Elle signifie plutôt la fin d’un modèle où la religion, instrumentalisée par le pouvoir, prétend gouverner contre la société. Ce qui s’effondre en fait aujourd’hui, c’est l’utopie révolutionnaire elle-même. Sous le poids de la régression économique, des aventures impérialistes coûteuses, de la corruption systémique et du totalitarisme idéologique, l’islamisme politique, transformé en projet d’hégémonie sur la personne, la communauté et la société, a perdu sa capacité à répondre aux attentes d’une société complexe, instruite et connectée. Il ne produit plus de cohésion, rien que du ressentiment. Il ne produit plus de rêve ou de sentiment d’exaltation. Il est réduit à sa plus simple expression : un vampire hideux qui se nourrit du sang d’une communauté au nom d’un projet de pouvoir personnel. Ce Nosferatu insatiable, c’est le vali e-faqih. Et il est grand temps qu’il finisse dans la poubelle de l’Histoire. Ou, mieux encore, qu’il se désintègre définitivement en fumée sous les yeux de son pire cauchemar : le sourire rebelle et libre des manifestantes iraniennes dévoilées.

Décombres et Résistance à tous crins
Par
Youssef Mouawad
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On a toutes les raisons d’appréhender le vocable « debellatio » . Ce terme juridique barbare définit, en droit international, la subjugation d’un État et son éradication par la violence armée. Il désigne une situation d’anéantissement militaire, politique et juridique d’un pays donné par des combats ravageurs : situation qu’a connue Carthage à la fin des guerres puniques, tout comme l’Allemagne nazie à la chute de Berlin en mai 1945. Et le Liban alors, ne risque-t-il pas de connaître pareil sort pour soi-disant « faits de résistance » du Hezb ? Une normalisation, mais à quel prix ? Est-ce à dire que les Accords d’Abraham, pour arrimer notre pays à leur convoi triomphal, sont conditionnés par un debellatio préalable , c’est-à-dire par une subjugation des zones rétives à la pax americana ? Ces conventions internationales, intervenues en 2020 entre Israël et des pays du Golfe, ont en effet amorcé une dynamique de normalisation diplomatique, économique et sécuritaire entre des régimes arabes et l’État hébreu. Et, ce faisant, elles ont rejeté dans une opposition farouche les partisans du front de la « récalcitrance » ( al-moumana’a ), à savoir l’Iran et ses trois « H », le Hamas, les Houthis et le Hezbollah*. Ce processus s’étant enclenché, le Liban aura tôt ou tard à choisir sa voie. Or le Hezb ne peut s’accommoder d’un tel « expédient », qui ne prendrait pas en compte les intérêts de son commanditaire iranien. Il va donc jouer le rôle de l’empêcheur de tourner en rond tant qu’un compromis ne sera pas conclu entre les États-Unis et la république des mollahs, si jamais compromis il y a. Bien entendu, dans la partie de bras de fer qui se déroule, le programme nucléaire iranien a d’ores et déjà remplacé une question palestinienne passée à la trappe. Natanz, Fordow et d’autres sites nucléaires constituent désormais la pierre d’achoppement sur la voie de l’apaisement régional. Changement de paradigme Reprenons : si les Accords d’Abraham risquent de nous coûter cher, à nous Libanais, c’est qu’ils nous mènent sur la voie de la normalisation. Ce qui « bouleverserait l’équilibre traditionnel basé sur une solidarité arabe », une solidarité soudée dans l’hostilité à Israël. En somme, ces Accords, s’ils étaient mis en œuvre, entraîneraient un changement de paradigme ! Cela dit, le Hezb, qui tient l’État libanais à la gorge, ne peut s’accommoder d’une renonciation à la lutte armée. Et à moins de recevoir le mot d’ordre de Téhéran, il ne va pas rendre ses armes : elles constituent sa raison d’être et définissent son modus operandi . Dans son optique récalcitrante, plutôt résister en soutien à l’Iran et plutôt vivre le martyre de Gaza que de se plier aux exigences de la paix ! L’attrait des décombres Nuance cependant : pour ce qui est du Hezb , ce n’est que métaphoriquement que l’on peut avoir recours au concept de debellatio . Juridiquement, cela ne se conçoit pas, le parti de Dieu n’étant pas un État, mais juste une organisation politico-militaire. Cependant, cette objection valable ne constitue en réalité qu’une esquive rhétorique. Car ce serait méconnaître le fait que ce parti iranien a investi tous les niveaux du pouvoir libanais et s’y est retranché. Dans sa surenchère, ne serait-il pas tenté d’entraîner notre pays dans un maelström, ce tourbillon impétueux qui emporte tout sur son passage. Que ce soit sous la forme d’un choc frontal avec Israël ou avec le régime syrien ou autrement sous la forme d’une guerre civile insensée et ravageuse. L’attrait du Hezb pour les décombres n’est pas à souligner ! *La Syrie ne figurant plus sur la liste des inféodés.

Amorce de détente entre la Colombie et les USA

Bogota, Colombie, de Maxime Pluvinet Un développement impromptu intervenu au milieu de cette semaine pourrait se répercuter de manière notable sur la suite des événements en cours en Amérique latine. Une amorce de détente se profile (timidement) à l’horizon entre les États-Unis et la Colombie, alors que les relations entre les deux pays sont particulièrement tendues depuis plusieurs mois. Accusé par Washington de faciliter l’action des narcotrafiquants dans le continent américain, notamment à destination des États-Unis, le président colombien, Gustavo Petro, a été récemment la cible de sanctions américaines. Cette tension bilatérale est montée de plusieurs crans à la suite de l’opération « coup de poing » effectuée le 3 janvier dernier à Caracas par des forces américaines. Cette intervention avait abouti à l’arrestation par une unité de commando US du président vénézuélien Nicolás Maduro qui avait été extradé vers les USA. A la suite de cette attaque musclée, le président Donald Trump avait pointé du doigt le chef de l’Etat colombien, laissant entendre qu’il pourrait être l’une des prochaines cibles, dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic. Mais un développement inattendu s’est produit sur ce plan au cours des dernières quarante-huit heures : alors que le président Petro s’apprêtait à prononcer un discours incendiaire et à tirer à boulets rouges sur l’Administration Trump, un entretien téléphonique a eu lieu entre le chef de la Maison Blanche et le président colombien. Selon des sources dignes de foi à Bogota, cet entretien téléphonique s’est déroulé dans une atmosphère détendue et sereine. De ce fait, le discours de Petro a été beaucoup moins virulent que les observateurs s’y attendaient. Dans les milieux diplomatiques à Bogota on indique que ce revirement marque l’amorce d’un dégel entre les États-Unis et la Colombie. Un processus de discussions franches et de pourparlers aurait été entamé « avec la bénédiction de l’Arabie saoudite et de certains pays européens », croient savoir les milieux diplomatiques en question. Une réunion s’est notamment tenue au ministère colombien des Affaires étrangères avec un représentant de l’Administration Trump. « Il s’agit là d’un premier pas sur la voie d’un long processus de dialogue bilatéral qui doit porter sur plusieurs dossiers de première importance, dont notamment la levée des sanctions contre le président Petro qui devrait pouvoir se rendre à Washington afin de mener des négociations avec le président Trump », affirme une source diplomatique de haut rang à Bogota. Cette dynamique, si elle se confirme et qu’elle est menée à son terme, introduira, à n’en point douter, une nouvelle donne de taille dans la délicate partie d’échecs à caractère géopolitique qui se joue présentement dans le continent américain.

Les risques d'instabilité du régime iranien et ses répercussions sur le Hezbollah et le Liban

La question de l'avenir du régime iranien se pose aujourd'hui non pas comme une question théorique, mais comme la conséquence de l'accumulation de crises internes et de pressions externes sans précédent depuis l'instauration de la République islamique en 1979. Cependant, l'importance de cette question réside non seulement dans le sort de Téhéran, mais aussi dans les répercussions de tout changement au sein du centre de décision iranien sur ses structures régionales, notamment le Hezbollah au Liban, considéré comme le modèle le plus abouti d'« arme fonctionnelle » au-delà des frontières iraniennes. Premièrement : La nature de la relation entre l'Iran et le Hezbollah L'impact de tout bouleversement du régime iranien sur le Hezbollah ne peut être analysé sans une description précise de la nature de la relation entre les deux. Cette relation : • N'est pas une alliance politique de circonstance. • Ne se limite pas à un soutien financier ou militaire. • Repose sur un lien idéologique, organisationnel et stratégique. Le Hezbollah a émergé dans le contexte de l'exportation de la révolution et s'est développé selon la doctrine de la « Tutelle du juriste islamique » (Wilayat al-Faqih), qui confère à son autorité suprême un caractère supranational. Par conséquent, toute modification au sein de ce centre d'autorité se répercute non seulement sur le niveau des ressources, mais aussi sur la légitimité du rôle, de la fonction et du pouvoir de décision. Deuxièmement : Le régime iranien entre résilience sécuritaire et érosion structurelle Le régime iranien démontre une capacité manifeste à contrôler la population grâce à : • La cohésion des Gardiens de la révolution. • Le contrôle des secteurs clés de l'économie rentière. • La gestion de la répression à un coût calculé. Cependant, cette cohésion masque une érosion structurelle qui se manifeste par : • Un déclin de la légitimité populaire. • La rupture du contrat social. • La transformation de l'idéologie, d'une force mobilisatrice en un fardeau. • Une division silencieuse au sein des élites entre la logique de l'État et celle de la révolution perpétuelle. Ce modèle, structurellement, ressemble aux systèmes idéologiques historiques qui ne se sont pas effondrés au plus fort des protestations, mais plutôt au moment où ils ont perdu la capacité de gérer leurs contradictions internes. Troisièmement : Comparaison historique – Leçons à appliquer 1. L'Union soviétique L'Union soviétique ne s'est pas effondrée à la suite d'une révolution populaire directe, mais plutôt en raison de : • Un épuisement économique prolongé. • L'incapacité de réformer l'idéologie de l'intérieur. • La perte de contrôle sur la périphérie avant l'effondrement du centre. Les partis supplétifs en Europe de l'Est ne se sont pas effondrés immédiatement, mais ils ont soudainement perdu leur fonction lorsque le centre a disparu. Ce modèle peut être partiellement appliqué au Hezbollah si la capacité de l'Iran à le financer et à lui assurer une protection stratégique diminue. 2. Le régime du Shah Malgré un contexte différent, la chute du Shah démontre que : • Des institutions puissantes sont insuffisantes si elles hésitent au moment décisif. • La légitimité, une fois perdue, ne peut être rétablie par la force. • Les forces extérieures ne peuvent sauver un régime qui a perdu sa cohésion interne. Ironiquement, le régime qui a renversé le Shah est aujourd’hui confronté à une dynamique similaire, à la différence près qu’il dispose d’un réseau de groupes armés régionaux. 3. Les régimes arabes après 2011 L’expérience arabe a montré que : • Les régimes ne tombent pas toujours, mais ils perdent leur capacité à maintenir un contrôle total. • Les groupes armés qui leur sont affiliés deviennent plus agressifs à mesure que le pouvoir central s’affaiblit. • Les États fragiles paient un double prix pour cette faiblesse. Quatrièmement : Scénarios possibles de l'impact de la transformation iranienne sur le Hezbollah 1. Continuité et déclin progressif Dans ce scénario, le régime se maintient en place, mais sa capacité à : • Fournir un financement conséquent. • Gérer les confrontations ouvertes. • Protéger ses alliés des pressions internationales est réduite. Cela inciterait le Hezbollah à : • Réduire les enjeux de l'engagement. • Se concentrer sur les questions intérieures. • Redéfinir ses priorités. 2. Tensions compensatoires Un régime en crise pourrait recourir à : • Une escalade régionale. • L'utilisation de ses alliés comme moyen de dissuasion. Ce scénario est le plus dangereux pour le Liban, car il transforme la scène libanaise en un espace de compensation de la faiblesse du gouvernement central. 3. Transformation stratégique Si un changement fondamental survient dans la structure du régime iranien, le Hezbollah sera confronté à un choix historique : • Soit se transformer en un parti libanais à part entière, avec toutes les redéfinitions nécessaires de son armement et de son rôle. • Soit se retrouver confiné dans un environnement spécifique, accélérant son isolement interne. Cinquième point : Le Liban, un système fragile face aux transformations extérieures Le Liban n’est pas un simple spectateur de cette trajectoire, mais bien une partie intégrante de celle-ci. La faiblesse de l’État libanais : • Rend tout bouleversement régional plus dévastateur. • Empêche l’absorption des chocs. • Transforme les divisions internes en instruments de conflit externe. À l’inverse, tout déclin de l’hégémonie iranienne ouvre théoriquement une opportunité de rétablir l’équilibre, mais cette opportunité reste conditionnée par l’existence : • D’un projet national global. • De la capacité de gérer la transition sans recourir à la vengeance. • La volonté des chiites de briser le monopole de la représentation. Par conséquent, même si l'effondrement imminent du régime des mollahs ne peut être prédit avec certitude, on peut affirmer que ce régime est entré dans une période prolongée d'instabilité structurelle. Dans de telles phases, les piliers du régime ne s'effondrent pas immédiatement, mais perdent progressivement : • La clarté de son fonctionnement. • La solidité de son soutien. • La capacité d'imposer les structures de pouvoir antérieures. Compte tenu de sa fragilité, le Liban sera le premier touché, non pas par l'effondrement final lui-même, mais par le processus d'érosion. Le véritable défi ne consiste pas à prédire la fin du régime iranien, mais à évaluer la capacité du Liban à affronter un Moyen-Orient où Téhéran n'est plus en mesure d'exercer son influence comme auparavant.