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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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L’impact économique et culturel du Grand Musée égyptien

Dans nos précédents articles, nous avons survolé la construction du Grand Musée égyptien et souligné son rôle majeur en tant que centre de recherche. Nous avons également passé en revue certains des fabuleux trésors qui y sont conservés. Mais qu’en est-il de son importance économique, culturelle et nationale pour l’Égypte ? L’un des enjeux majeurs du Grand Musée égyptien (GEM) est, sans aucun doute, d’ordre économique. Il a pour vocation d’attirer des touristes du monde entier, jouant ainsi un rôle central dans le dynamisme économique du pays. Situé près des pyramides de Gizeh, le GEM est l’un des piliers de la nouvelle stratégie touristique de l’Égypte, avec pour objectif celui d’attirer jusqu’à 30 millions de visiteurs par an d’ici 2030. Ce qui le placerait parmi les institutions culturelles les plus fréquentées au monde. Cette affluence devrait redynamiser les secteurs annexes, comme l’hôtellerie, la restauration, les transports et même les petites entreprises locales, et créer, par conséquent, des milliers d’emplois, directs et indirects. Les retombées économiques d’un tel projet seraient (et sont déjà) considérables pouvant représenter, d’après les premières estimations, jusqu’à 12% du PIB de l’Égypte. Selon les experts, entre 2025 et 2030, le GEM contribuerait à hauteur de 20 à 25% à la croissance du tourisme en Égypte. Un symbole de souveraineté culturelle « Un peuple qui n’enseigne pas son histoire est un peuple sans identité », disait François Mitterand. Avec le GEM, cette affirmation prend tout son sens : pour la première fois, l’Égypte se réapproprie son histoire et son identité. Ce sont les Égyptiens eux-mêmes qui racontent leur propre histoire et reprennent en main leur destin. Et ils en sont fiers. Il suffit d’écouter les témoignages des spécialistes du Musée ou des simples visiteurs pour mesurer la fierté nationale que suscite le GEM. Trente-trois ans après son lancement, le Grand Musée égyptien incarne une réussite monumentale pour le pays, transcendant l’architecture et la muséologie. Il témoigne de la capacité d’une nation à honorer son héritage millénaire tout en se projetant résolument dans le monde moderne. En offrant au monde un accès sans précédent aux merveilles de l’Égypte ancienne, le GEM se fait le pont entre les époques, transformant le passé pharaonique en un patrimoine vivant, source d’inspiration et de fierté pour l’Égypte toute entière. Restituer ses trésors éparpillés Les effets positifs de l’édification d’un tel monument se sont rapidement fait sentir. L’inauguration a relancé les appels à la restitution d’artefacts égyptiens majeurs conservés dans des musées occidentaux, notamment la Pierre de Rosette au British Museum, le buste de Néfertiti au Neues Museum de Berlin, et le Zodiaque de Dendérah au Louvre. Zahi Hawass, égyptologue et ancien ministre des Antiquités, a d’ailleurs souligné avec justesse que l’Égypte compte désormais plus de 22 musées répondant aux standards internationaux les plus exigeants. Il a ainsi voulu contester l’argument courant selon lequel le pays ne disposerait pas des infrastructures nécessaires à la préservation de son patrimoine. Les Pays-Bas ont récemment annoncé la restitution d’une tête en pierre vieille de 3.500 ans, datant de la dynastie de Thoutmôsis III, saisie lors d’une foire d’art à Maastricht en 2022. En conclusion, l’édification du GEM est célébrée en Égypte comme un symbole d’unité nationale et de renaissance, reflétant la capacité du pays à surmonter les défis pour valoriser son héritage. Il incarne la mémoire et la continuité de la civilisation égyptienne, tout en servant de plateforme pour la recherche et la coopération internationale dans la préservation du patrimoine. Il permet de positionner l’Égypte comme une nation phare et l’un des principaux centres de référence du patrimoine au Moyen-Orient.

Oublier Rifaat el-Assad ?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Si la décence minimale interdit de se réjouir de la mort, même celle d’un monstre, elle n’empêche cependant pas de ressentir une certaine légèreté soudaine, voire même un réconfort, ne serait-ce que fugace, à l’annonce de celle-ci. Rifaat el-Assad n’est plus. Au sentiment rétrospectif et rétroactif d’impuissance et de désolation face aux pires atrocités de l’histoire, on se console comme on peut. Rifaat emporte avec lui une part de la mémoire la plus noire du Levant contemporain, celle des villes écrasées pour avoir hurlé trop fort contre la barbarie, des quartiers rasés pour servir d'exemple. Il suffit de lire le témoignage effectué par Michel Seurat – qui lui a d’ailleurs coûté la vie – pour voir, non sans effroi, comment Hama et Homs, en 1982, furent, pour Assad, les laboratoires d’une expérience jouissive de la mise à mort. Le Liban aussi, de Tripoli aux marges humiliées par ses milices (les «Chevaliers rouges» notamment), subit aussi l’inhumanité de Rifaat. Le frère de Hafez était en effet l’exécuteur attitré, le boucher en chef du régime syrien. Sa face la plus brute et la plus authentique. Un rôle repris, par la suite, avec la même passion bestiale pour la cruauté par son neveu, Maher. C’était avant que la France ne lui offre un exil doré, et certains de ses responsables des dîners somptueux et scabreux et des hommages ignominieux. Le départ de Rifaat pour les oubliettes de l’histoire coïncide étrangement avec une séquence où la Syrie semble, une fois encore, tentée par une réécriture autoritaire de son unité, cette fois au nom d'une reconquista territoriale conduite par le régime d’Ahmad el-Chareh. Après les druzes, après les alaouites, voici les Kurdes désignés comme l'obstacle suivant sur la route d'un État reconstitué par la contrainte et la coercition. Comme si l'histoire syrienne ne savait, malédiction oblige, produire l'unité qu'en écrasant l'altérité. Le terme de reconquista n'est pas innocent. Il charrie une vision verticale de la souveraineté, où le territoire précède les habitants, où la géographie et les frontières n’ont que faire de la finalité de la personne humaine. Dans cette logique, la diversité n'est plus perçue une richesse politique, mais plutôt comme une anomalie, une tare fondamentale à corriger par tous les moyens. Les Kurdes de Syrie cessent d’être des citoyens à convaincre, mais un problème à régler. Par le rapport de force, si nécessaire. Non qu’il faille composer avec des milices et des groupes paraétatiques, loin de là. Il est clair qu’il existe des agendas parallèles dont l’objectif est de déstabiliser le nouveau régime en Syrie, sous l’influence d’Israël, de l’Iran ou des anciens lieutenants d’Assad, souvent par organisations paramilitaires interposées. Toutes les milices, du reste, se livrent aussi à des exactions. Mais cela ne saurait justifier les exactions commises contre la population civile. C’est ce qui distingue, en principe, l’autorité qui cherche à restaurer l’État du pouvoir arbitraire des milices. En principe. Or il convient de le dire noir sur blanc : l’écrasement de la majorité sunnite sous le Baath alaouite, avec une certaine couverture accordée par les minorités – mais pas que – au nom d’une alliance de pacotille, ne sera pas lavé par une vengeance, même tacite, contre ces dernières sous le label de l’islamisme. Ce qui est édifié sur de l’injuste et de la répression ne peut, in fine, que provoquer plus d’injustice et de répression. Il ne peut poser les fondations d’un pouvoir légitime, d’une vraie autorité. Que l’orientation actuelle du régime syrien plaise par ailleurs à Ankara n'a rien d'étonnant. Le président Recep Tayyip Erdoğan se frotte les mains de satisfaction face à une Syrie qui reprend en main ses périphéries kurdes. La convergence est presque mécanique : un État syrien recentralisé par la coercition rassure un pouvoir turc obsédé par toute forme d'autonomie kurde, de Qamishli à Diyarbakir. C’est épidermique. L'alignement n'est pas seulement idéologique ; il est aussi sécuritaire. Et c'est précisément ce qui le rend dangereux. Car l'histoire syrienne récente a déjà montré où mènent ce genre de raccourcis. Le régime Assad, père et fils confondus, sans oublier le «tonton flingueur», n’a cessé de proclamer l'unité nationale tout en gouvernant par la fragmentation, la peur et la punition collective. La «stabilité» qu'il revendiquait était celle d'un silence imposé par les chabbiha , les chars, la torture et les camps de concentration. Les prisons, les disparitions, les massacres étaient la seule source possible de légitimation de ce régime abject animé d’une haine ancestrale de son environnement. C'est ici que le spectre de Rifaat al-Assad redevient pertinent comme avertissement. Et pour cause : Rifaat incarne ce moment où un pouvoir se persuade que la violence est non seulement efficace, mais fondatrice ; où l'État se résume à l'appareil répressif, et la souveraineté avec la seule capacité de broyer. La Syrie en a payé le prix pendant des décennies, et il est temps que cela s’arrête, sans que la «communauté» internationale ne détourne une fois de plus les yeux. À Ahmad el-Chareh, qui souhaite de toute évidence montrer qu’il est «différent» en tant que bâtisseur d’État, une mise en garde s'impose, presque à la manière d'un rappel philosophique. Friedrich Nietzsche écrivait qu'en combattant les monstres, il faut prendre garde de ne pas le devenir soi-même, et que le regard prolongé dans l'abîme finit toujours par être rendu. Gouverner un pays brisé comme la Syrie expose précisément à ce vertige : croire que la fin justifie les moyens. Or, encore une fois, l’ordre peut précéder la justice ou s’y substituer. Pas plus que l'unité peut être arrachée par les mitrailleuses. Transformer la Syrie en un nouveau goulag, fût-il islamiste, nationaliste arabe ou recyclé des réflexes baathistes, serait une trahison supplémentaire. Une trahison de plus, ajoutée à celles qui ont déjà jalonné l'histoire contemporaine du pays. L' insihâr , cette fusion forcée, n'a pas produit de constructions nationales durables ; que des États nerveux, hantés par leurs marges, obsédés par leurs minorités et par la dissolution – littérale – des autres, au nom de l’un, du tout ou rien. Il suffit de contempler le monde arabe dans ses ruines actuelles pour s’en rendre compte. Il y a, dans ce spectacle affligeant, une dimension morale qui ne peut être esquivée. Depuis 2011, des centaines de milliers de Syriens ont été tués, torturés, exilés pour avoir réclamé une chose d'une simplicité désarmante: la dignité. Ces révolutionnaires civils, écrasés entre la brutalité du régime et les radicalisations ultérieures, ne réclamaient ni partition ni vengeance. Ils revendiquaient un État de droit, moderne, qui les reconnaisse comme sujets politiques à part entière. Leurs morts ne sont pas un bruit de fond que l'on peut couvrir par de nouveaux discours d'ordre et de souveraineté. Leurs fantômes, aujourd'hui, écoutent et regardent. Ils observent chaque décision prise en leur nom, chaque compromis scellé sans eux, chaque «reconquête» qui oublie pourquoi le pays s'est soulevé. La Syrie n'a pas implosé par excès de pluralisme et de liberté, mais de leur négation au nom de la terreur tyrannique d’un régime, d’un parti, d’une minorité, d’un clan. Unifier la Syrie est sans doute une nécessité historique. Mais il existe deux manières de le faire. La première consiste à répéter, sous d'autres drapeaux, les mécanismes anciens : centralisation brutale, négation des différences, alliances tactiques avec des puissances régionales au prix des droits internes. La seconde est plus lente, plus fragile, moins spectaculaire. Elle passe par le dialogue avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les sunnites, les chrétiens ; par la reconnaissance de leurs peurs et de leurs droits ; par la construction d'un État qui protège avant de contraindre. Et, sans doute, par de nouvelles formules administratives internes, garanties, au plan international, par une non-ingérence des régimes voisins au nom de «nécessités stratégiques» et autres «espaces vitaux». Dans sa mort, Rifaat al-Assad peut enfin servir à autre chose que verser le sang des autres. Puisse ce symbole de perversion digne des manuels les plus sombres de la tératologie, à travers sa disparition, rappeler que la Syrie nouvelle n'a pas besoin de nouveaux bourreaux convaincus d'agir pour son bien, mais de dirigeants capables de résister à la tentation de l'abîme. Que les monstres appartiennent au passé. Et surtout, que l'histoire syrienne peut être écrite autrement qu’en lettres de sang.

Union pour la Méditerranée: une relance inachevée du rêve de Barcelone (4/5)

Après avoir retracé la naissance du processus de Barcelone et son évolution vers l’Union pour la Méditerranée, marquant son élargissement, il convient de s’interroger sur l’état actuel de cette Union. Quelles en sont les réalisations et les difficultés ? Cet article propose un état des lieux et un bilan, ainsi que des perspectives pour 2026. Parmi les trois mots qui désignent le processus de Barcelone, on trouve bien sûr « processus », mais aussi « partenariat » et « Med » de Euromed. Ils sont la preuve que cette initiative a créé une dynamique de coopération, de dialogue – mot également employé – et de rencontre entre les pays formant une communauté autour de la Méditerranée, ainsi que ceux qui y sont étroitement liés par la géographie. S’y sont ajoutés les pays du voisinage immédiat, sans oublier les organisations qui fédèrent et représentent des sous-ensembles, comme l’UE et l’UMA (Union du Maghreb arabe). Trente ans après, cette initiative n’est pas morte. Toutefois, mise à l’épreuve du temps et des évènements, elle devait évoluer et s’inscrire dans un cadre nouveau, moins ambitieux, mais plus réaliste et pragmatique. À Euromed correspondait une stratégie de long terme, certes ambitieuse, mais déterminée par un dialogue politique et impliquant une coopération globale autour de trois volets. L’institutionnalisation fut un succès, mais les objectifs, notamment économiques, restaient en deçà des attentes. Il est alors apparu pertinent de réorienter les projets vers des actions régionales et, pour ce faire, d’adopter une structure institutionnelle plus réactive et opérationnelle. Si l’ambition semblait, en apparence, perdre en intensité, l’efficacité apparaissait plus prometteuse, plus facile à mettre en œuvre et – ce qui faisait défaut jusque-là – plus visible pour les populations. Le sommet de Barcelone de 2005 a marqué un tournant politique : dix ans après le lancement du partenariat, il se fixait pour objectif de le relancer, d’en renforcer la visibilité et l’efficacité, et de définir un programme pour les cinq prochaines années. Le processus de Barcelone répondait à la nécessité d’associer les pays du Sud de la Méditerranée à la construction européenne. Toutefois, le scénario idéal du partenariat, qui consistait à enclencher une dynamique vertueuse comparable à celle observée en Europe centrale et orientale, où l’ouverture commerciale appelait des réformes institutionnelles d’accompagnement bénéfiques au développement global, ne s’est pas vérifié. Le constat fut sans pitié : le processus est en panne. Au manque de résultats concrets et visibles s’ajoutaient, au milieu des années 2000, la difficulté de coopération politique pour les pays entourant la Méditerranée, en raison du conflit israélo-palestinien et de l’apparition de signes de fatigue institutionnelle au sein de l’UE. En 2007, Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence française, proposait la création d’une Union méditerranéenne limitée aux pays riverains. Sous une forte impulsion allemande, appuyée par la Commission européenne, le projet a été élargi pour éviter une rupture avec les pays non méditerranéens. Le projet a pris le nom d’Union pour la Méditerranée (UpM) et a été adopté lors du sommet de Paris du 13 juillet 2008. Il visait à relancer la dynamique initiée en 1995, qui marquait le pas, et à réactiver Euromed . Il s’est agi d’une transition institutionnelle prolongeant et ranimant le processus de Barcelone sous une forme plus pragmatique et opérationnelle, fondée sur une gouvernance partagée. Les projets, désormais régionaux et concrets, concernent les secteurs des transports, de l’énergie, de l’environnement, de l’éducation et de la jeunesse, de l’égalité entre les genres. Depuis 2010, l’UpM, qui compte 43 membres, dispose d’un secrétariat permanent à Barcelone. Diagnostic de 2025 Des progrès techniques et des projets concrets, comme le pipeline d’investissements, des initiatives sectorielles, et une coopération universitaire/jeunesse, ont été réalisés. Toutefois, les difficultés d’intégration économique régionale, les crises géopolitiques récurrentes (conflits régionaux, retombées de la guerre en Ukraine, instabilité au Sahel et au Moyen-Orient), et les tensions multiples consistent des limites politiques (priorités sécuritaires) et structurelles persistantes. En cours, une relance politique avec un appui financier : New Pact for the Mediterranean. Celui-ci vise trois axes : éducation, mobilité, et emploi ; économies plus intégrées et durables ; ainsi que sécurité et immigration. L’OCDE et l’UpM font état des progrès réalisés, mais soulignent la nécessité d’une approche plus ciblée et d’un processus d’intégration renforcé. Certaines voix critiquent la priorité accordée aux intérêts européens et le manque de moyens politiques et financiers (manque d’investissements privés) pour concrétiser la transformation attendue, en particulier pour les grands projets régionaux transfrontaliers. Le développement d’une appropriation locale des projets, la participation de la société civile et la garantie des droits sont indispensables pour concrétiser ces projets. Perspectives et recommandations pour 2026 Développer de grands programmes régionaux (énergie renouvelable, corridors logistiques, formation technique) ; soutenir l’investissement dans des réformes pratiques (facilitation du commerce, gouvernance des ports, reconnaissance des qualifications) ; renforcer la participation de la société civile et du secteur privé local pour légitimer les projets et garantir leur impact social (emploi, droits) ; mettre en œuvre des mesures de résilience coopératives en prévision de risques climatiques, alimentaires et migratoires. Le bilan Le processus de Barcelone a permis la création d’un espace de dialogue entre les deux rives de la Méditerranée et l’élaboration de programmes de coopération. Les projets à dimension sociale et culturelle et la décision d’y impliquer la société civile sont des atouts qui permettront de relever les défis. Par contre, la zone de libre-échange n’a pas été pleinement réalisée. Le financement reste un obstacle, tout comme les conflits régionaux et le contexte général de la Méditerranée, marqué par les migrations et l’instabilité. En conclusion, le processus de Barcelone existe toujours sous une forme plus moderne, alliant pragmatisme, réalisme et dialogue régional pour la réalisation de projets concrets. L’UpM, réincarnation du processus, rassemble un plus grand nombre d’États (43), ce qui constitue en soi un succès. Les efforts à poursuivre restent d’ordre politique et financier, avec une attention particulière à la sélection des initiatives sectorielles et à la mise en œuvre d’une intégration régionale tangible et réelle. Prochain et dernier article : le bilan pour le Liban depuis 1995 et le rôle spécifique que le pays pourrait jouer dans l’Union : être un initiateur-fédérateur qui associerait toutes les communautés libanaises dans cette démarche. Articles précédents 1/5 L’Union méditerranéenne … le projet éphémère d’un arc méditerranéen 2/5 De l’Union Méditerranéenne à l’Union pour la Méditerranée 3/5 Trois noms pour une coopération riche de promesses, le Processus de Barcelone

ZEE Liban-Chypre : l’investissement pétrolier et les défis géopolitiques (2)

Le pari énergétique face à l’effondrement économique Avec la signature de l’accord de délimitation des frontières maritimes avec Chypre en 2025, l’exploitation des ressources offshore s’impose comme un levier potentiellement décisif pour la relance de l’économie libanaise, en crise profonde. Si cet accord a fourni un cadre juridique formel pour les frontières maritimes, il n’a toutefois pas dissipé l’ensemble des défis économiques et géopolitiques. Les délais d’exploitation, les différends régionaux persistants et les blocages politiques placent le Liban face à une équation complexe : saisir les opportunités énergétiques sans compromettre ses intérêts nationaux. Le pétrole d’abord : du risque juridique au choix de l’accord Selon le général Khalil Gemayel, expert en délimitation des frontières maritimes, le Liban était convaincu que le recours aux juridictions maritimes internationales pour trancher le différend avec Chypre aurait transformé les blocs pétroliers libanais adjacents à ce pays - les blocs 1, 3, 5 et 8 - en zones disputées jusqu’au prononcé d’une décision définitive. Une telle situation aurait, de facto, entraîné un retard considérable dans les opérations d’exploration, les grandes compagnies pétrolières internationales évitant systématiquement les zones litigieuses. Dans cette logique, la signature de l’accord a été perçue comme un moyen de sortir ces zones de l’incertitude juridique et de les rendre immédiatement exploitables, sans entraves légales. Clarification juridique, exploitation différée Cependant, Gemayel nuance fortement cette lecture. Il rappelle que l’attribution récente du bloc libanais n° 8 a accordé au consortium mené par TotalEnergies un délai de trois ans pour décider, à la lumière des résultats des études sismiques, s’il procédera ou non au forage d’un puits. Selon lui, cette période « ouverte » pourrait, en pratique, s’avérer bien plus longue que le temps qu’aurait nécessité une décision rendue par une juridiction internationale compétente, décision qui aurait garanti les droits du Liban et fixé ses frontières maritimes avec Chypre de manière définitive, claire et sans ambiguïté, ne laissant aucune place à l’interprétation. Des acquis juridiques limités dans un environnement diplomatique complexe Gemayel ne s’attend pas à ce que l’accord contribue de manière significative au renforcement de la stabilité juridique ou diplomatique du Liban. Il estime que l’accord a été conclu sans l’implication d’un acteur clé dans la délimitation des frontières, à savoir la Syrie. Il souligne également que la Turquie rejette toute atteinte aux droits des Chypriotes turcs en République turque de Chypre du Nord. La Turquie et la Syrie : des acteurs absents mais déterminants Il met en garde contre le fait que la Turquie empêche concrètement, par la présence de ses navires militaires, toute compagnie pétrolière de mener des activités de prospection dans les zones qu’elle considère relever des droits des Chypriotes turcs. Cette réalité, combinée au différend maritime non résolu avec la Syrie, pourrait constituer un risque à la fois pratique et politique pour la mise en œuvre effective de l’accord. Le point tripartite en suspens : une bombe frontalière à retardement Gemayel souligne que l’accord a laissé en suspens la question du point tripartite n° 7 (Syrie – Chypre – Liban), en attendant l’achèvement de la délimitation avec la Syrie. Or, selon lui, le problème est bien plus profond. Damas considère en effet que la zone maritime litigieuse avec le Liban s’étend du point libanais n° 5 au sud jusqu’au point n° 7 au nord, couvrant une superficie contestée estimée à environ mille kilomètres carrés. Gemayel avertit que cette situation pourrait se transformer, à terme, en un véritable problème stratégique pour le Liban. La feuille de route nécessaire : accélérer la délimitation et compenser les pertes À la lumière de ces éléments, Gemayel estime que le Liban doit, en priorité, accélérer le règlement du différend maritime avec la Syrie afin de fixer définitivement ses frontières septentrionales. Il appelle également à hâter l’attribution et l’exploitation des blocs pétroliers libanais adjacents à Chypre, dans le but de compenser une partie des pertes induites par un accord qu’il considère, dans son essence, comme déséquilibré. Lecture stratégique de l’accord : trois enseignements clés Si les déclarations de Gemayel mettent clairement en évidence les risques juridiques et géopolitiques, une lecture stratégique fait ressortir trois observations majeures : Investissements rapides, incertitude temporelle 1. La priorité économique à court terme : le Liban a choisi de lever les obstacles juridiques afin de rassurer les investisseurs et d’attirer rapidement les compagnies pétrolières. Toutefois, cette approche n’a pas permis une exploitation immédiate des ressources, notamment en raison du long délai accordé pour le bloc 8. Les conflits régionaux ressurgissent en mer 2. La persistance des menaces régionales : les différends avec la Syrie et le refus de la Turquie de reconnaître les droits des Chypriotes turcs exposent le Liban à des risques récurrents susceptibles d’entraver l’exploration et la production. L’accord fournit un cadre juridique, mais n’offre pas de protection réelle contre les tensions politiques ou militaires. Des frontières définies, une souveraineté fragile 3. Un équilibre interne fragile : l’accord reflète une décision politique rapide, mais il laisse le Liban avec des frontières juridiquement définies, tout en demeurant vulnérables aux contestations futures. Cette situation réduit la marge de manœuvre du pays dans de futures négociations et pèse sur les retombées économiques espérées. Conclusion : un accord juridique sans garanties stratégiques En définitive, l’accord avec Chypre offre au Liban une stabilité formelle et un référentiel juridique, mais l’expose à des défis stratégiques majeurs. La réussite de cet accord en tant qu’outil de souveraineté économique et de sécurité énergétique dépendra de la capacité du Liban à régler rapidement le différend avec la Syrie, à accélérer les opérations d’exploration et à gérer avec prudence ses relations régionales, afin de transformer un simple texte juridique en une véritable opportunité pour l’économie nationale et le secteur de l’énergie. Article précédent: ZEE Liban-Chypre : entre acquis juridiques et pertes maritimes

"L’insurrection des particularités": une Europe désarmée face à l’histoire

Dans une première partie de cette analyse, nous avons commencé à opposer les deux visions de l’Europe telles que vues par ses fondateurs, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en particulier Robert Schuman, et telle qu’elle existe aujourd’hui, privée de son élan fondateur et occultant ces racines chrétiennes et gréco-romaine. En voici la seconde partie, qui repose sur une analyse de la philosophe Chantal Delsol., qui vient de publier un ouvrage sur le « Vieux continent ». Dans L’Insurrection des particularités, Chantal Delsol dresse le constat sévère d’un éloignement progressif de cet esprit fondateur. Selon elle, l’Europe contemporaine a substitué à l’héritage une idéologie de la neutralité, à la culture une administration, et à l’anthropologie chrétienne un individualisme abstrait. En prétendant se fonder exclusivement sur des normes universelles détachées de toute tradition, elle a progressivement délégitimé les appartenances concrètes – nations, cultures, religions, modes de vie – qui structuraient pourtant l’espace européen. De cette évolution naît ce que Delsol appelle une « insurrection des particularités ». Les peuples et les identités se rebellent contre une Europe perçue comme lointaine, normative et indifférente aux particularités. Là où Schuman voyait dans les nations des médiations nécessaires à la paix, l’Europe contemporaine tend à les considérer comme des survivances à dépasser. Ce rejet produit un paradoxe : en voulant abolir les différences au nom de l’universel, elle provoque leur retour sous forme de tensions, de replis identitaires et de fractures. Cette crise culturelle se double aujourd’hui d’une crise géopolitique majeure, révélée brutalement par la guerre en Ukraine. Le retour d’un conflit de haute intensité sur le sol européen agit comme un révélateur : l’Europe qui s’était construite dans le refus de la guerre découvre qu’elle a aussi désappris à penser la puissance, la défense et la conflictualité. L’illusion d’un continent définitivement pacifié, régi uniquement par le droit et le commerce, s’effondre face à la réalité de l’histoire. Le conflit ukrainien met en lumière les limites des capacités militaires européennes, longtemps négligées au nom d’un pacifisme devenu structurel. Dépendante de l’OTAN et, en dernière instance, des États-Unis pour sa sécurité, l’Europe peine à se concevoir comme un acteur stratégique autonome. Cette faiblesse militaire n’est pas seulement technique : elle est le symptôme d’un désarmement plus profond, culturel et politique. Un continent qui ne sait plus ce qu’il est, ni ce qu’il veut défendre, peine logiquement à accepter l’idée de la force. Cette fragilité apparaît également dans d’autres dossiers géopolitiques, comme les débats suscités par les velléités américaines à l’égard du Groenland. Le « Vieux Continent », autrefois centre de gravité du monde, semble parfois redevenir un objet de convoitise plutôt qu’un sujet souverain de l’histoire. Là encore, l’affaiblissement stratégique reflète l’érosion de la conscience civilisationnelle. Pour Chantal Delsol, l’Europe a oublié ce qui faisait sa singularité : la capacité à articuler l’universel et le particulier. En rompant avec le christianisme comme socle culturel — non comme religion d’État, mais comme vision de l’homme et du monde — elle a perdu son principe d’unité interne. L’insurrection des particularités n’est donc pas une dérive accidentelle, mais la conséquence logique de cette amnésie. La confrontation entre Schuman et Delsol révèle ainsi une alternative décisive. Là où la démocratie chrétienne de l’après-guerre faisait de la mémoire - du « Plus jamais ça » - un moteur de construction, l’Europe contemporaine semble vouloir se fonder sur l’oubli. Or, un continent qui ne sait plus d’où il vient, ni ce qu’il voulait éviter, se retrouve vulnérable, tant sur le plan intérieur que face aux rapports de force extérieurs. Peut-être la guerre en Ukraine invite-t-elle, tragiquement, à redécouvrir l’intuition fondatrice de Schuman : une Europe consciente de ses limites, fidèle à ses héritages, capable d'unir sans effacer, de se défendre sans renier l’âme qui l’a fait naître et l'histoire qui l'a façonnée. Article précédent: Le "Vieux continent" entre mémoire fondatrice et désarmement civilisationnel

Une coopération riche en promesses, le Processus de Barcelone (3/5)

Troisième article de notre série d’articles sur le partenariat euro-méditerranéen: le Processus de Barcelone, ses évolutions, son financement puis son remplacement à partir de 2008 par l’Union méditerranéenne devenue Union pour la Méditerranée La Méditerranée riche de cultures, espace d’interconnexion, carrefour de civilisations, est un ensemble de pays partageant un patrimoine, dans lequel leurs cultures différentes se sont enrichi les unes des autres. Les relations se sont étendues à des échanges économiques et scientifiques. Cette identité unique a favorisé la création de réseaux qui perdurent sur fond d’un sentiment d’unité régionale. L'Union européenne proposa un cadre de coopération multilatérale avec l’ensemble des pays du bassin méditerranéen initiant une nouvelle phase dans leurs relations, abordant pour la première fois les aspects économiques, sociaux, humains, culturels et les questions de sécurité commune. Ce partenariat s'est concrétisé par l’adoption d’une déclaration lors de la Conférence de Barcelone (27 et 28 novembre1995) par les États membres de l'UE et les douze pays tiers méditerranéens (PTM) : Algérie, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie (suspendue depuis mai 2011), Tunisie, Turquie, l’Autorité palestinienne et, en qualité d’observateur, la Mauritanie. La Ligue des États arabes et l'Union du Maghreb arabe (UMA) étaient invités. La déclaration finale de la Conférence euro-méditerranéenne a été le démarrage de ce que l’on a appelé le « Processus de Barcelone » ou « Partenariat euro-méditerranéen » (PEM), également appelé « Euromed ». Ses objectifs et ses modalités s’articulent autour de trois volets structurants : coopération politique et de sécurité dans le but de définir un espace commun de paix et de stabilité, coopération économique et financière pour la construction d'une zone de prospérité partagée, coopération culturelle et sociale pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles. L’objectif final était ainsi de créer une zone de prospérité partagée dans une Zone de Libre-échange Euro-Méditerranéenne (ZLEM), ce qui a été engagé dans le cadre alors de l’UpM en 2010. L’instrument financier de cette politique euro-méditerranéenne était le programme MEDA (Mesures d’Accompagnement financières et techniques) de l'UE pour la mise en œuvre du partenariat euro-méditerranéen et de ses activités. A partir du 1er janvier 2007 l'Instrument Européen de Voisinage et de Partenariat (IEVP) prendra le relai. Dix pays partenaires de l'UE bénéficient, à travers le programme MEDA, de fonds de la Banque européenne d'investissement. Cette conférence et la déclaration adoptée ont posé les fondements d'un processus visant à atteindre un cadre multilatéral de dialogue et de coopération entre l'UE et les pays tiers méditerranéens, permettant en outre de définir un programme de travail : Dans le cadre du partenariat politique et de sécurité les membres s’engagent à soutenir le règlement juste, global et durable des conflits au Moyen-Orient, en se fondant notamment sur les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans le cadre du partenariat économique et financier la mise en place de la ZLE euro-méditerranéenne est encadrée par les accords d’association euro-méditerranéens et des accords de libre-échange entre les PTM. Ces accords sont conclus dans le respect des règles de l'Organisation mondiale de commerce (OMC). Les partenaires définissent des priorités pour faciliter la mise en place de la ZLE et doivent également fixer des priorités de coopération concernant les infrastructures de transport, le développement des technologies de l'information et la modernisation des télécommunications. Pour ce qui concerne le partenariat social, culturel et humain, les membres coopèrent dans le but de développer les ressources humaines et pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles. En 2005, dans le but de renforcer et resserrer les liens du partenariat tout en réaffirmant et développant ses objectifs qui prennent ainsi de la profondeur, l’objectif d’instaurer une zone de libre-échange entre tous les pays d’Euromed est affirmé. Ce partenariat, fondé sur les rapports de paix entre tous les États membres qui ont des intérêts communs ainsi qu'un long passé d'échanges mutuels, s’étend à l’immigration et à la lute contre le terrorisme qui deviennent des domaines prioritaires Le Processus de Barcelone, lancé en 1995, est une initiative unique et ambitieuse qui a jeté les bases d’un nouveau partenariat régional dans le cadre de la coopération euro-méditerranéenne. Le partenariat a été implémenté en 2008 avec la mise en place de l'Union pour la Méditerranée. Novembre 2025 a été le 30e anniversaire du processus de Barcelone, initiative historique de coopération euro-méditerranéenne lancée en 1995 dans l’espoir d’une paix partagée au Moyen-Orient. Cette initiative a réuni des pays des deux rives de la Méditerranée pour renforcer leurs liens et relever des défis communs dans les domaines politique, économique, culturel, social et environnemental. Le processus de Barcelone a ouvert la voie à la création de l’Union pour la Méditerranée (UpM) en 2008, consolidant un esprit de coopération régionale qui perdure encore aujourd’hui. Le conflit au Moyen-Orient a prouvé que la stabilité de la région est cruciale pour la sécurité mondiale, et toute crise en son sein ou autour d’elle se répercute inévitablement dans le monde entier. En outre, la région est confrontée à des disparités économiques croissantes, à une urgence climatique grandissante, à une fragilité sociale et présente une vulnérabilité prégnante. Dans un contexte aussi critique, il est important de se demander si des efforts suffisants ont été déployés au cours des trente dernières années pour renforcer les cadres de coopération régionale et multilatérale afin de relever les défis communs. Prochain article : l’Union pour la Méditerranée, bilan général depuis 1995 et, sans cacher les freins, offrira des perspectives pour 2026 Articles précédents : 1/5 Union méditerranéenne: qu'est devenu le processus de Barcelone? 2/5 L’idée méditerranéenne à l’épreuve des équilibres européens