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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Alerte, danger: une «bombe nucléaire» entre Achrafieh et le Metn ?

Au cœur de l’une des régions les plus densément peuplées du Liban, sont aujourd’hui stockés des milliers de mètres cubes d’hydrocarbures. D’Antélias à la Quarantaine, des alignements de réservoirs font face à une banlieue verticale qui s’élève jusqu’à 900 mètres d’altitude, mais demeure, à vol d’oiseau, dangereusement proche. C’est une promiscuité insoutenable entre une industrie hautement inflammable et des quartiers résidentiels surpeuplés. Vue aérienne de 2017. Vue aérienne de 2024 montrant l’extension du projet. Proximité des installations de Coral et Unigaz avec la ville. Deux des cinq citernes à gaz de Coral, qui sont comparables à celles d’Unigaz, situées un peu plus loin. L’incendie des réservoirs de carburant de Dora en 1989, déjà qualifié à l’époque « d’explosion nucléaire », qui avait assombri le ciel de la capitale pendant plusieurs jours, ainsi que l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé la ville le 4 août 2020, ne semblent pas avoir constitué une leçon suffisante pour les responsables libanais. Une fois encore, le pays donne l’image d’un État fantôme : un gouvernement absent, des médias partiaux, des responsables politiques évasifs, et des études scientifiques soigneusement calibrées pour diluer la vérité dans un brouillard technique décourageant. Coral Oil Co., Total Lebanon et Medco Petroleum pour les carburants, Unigaz, Natgaz, Gaz Orient et Phoenicia pour le gaz, arrosent le littoral du Metn de réservoirs et de citernes à perte de vue. Depuis qu’en 2013 un plan directeur prévoit le démantèlement de toutes ces installations, devenues dangereuses dans un milieu désormais urbanisé, ces entreprises ne peuvent plus procéder qu’à l’entretien de l’infrastructure existante, mais sans la moindre extension. De nouvelles installations Étonnamment pourtant, entre Achrafieh et le Metn, sur la rive droite de l’embouchure du fleuve de Beyrouth, Coral Oil érige vingt nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides et, surtout, cinq citernes de gaz de 8 mètres de diamètre et 50 mètres de long chacune. Les documents juridiques avancés se résument à un permis de construire avalisé par la municipalité de Bourj Hammoud, une licence de 1931 pour le stockage de carburant, un document du ministère de l’Énergie et de l’Eau, ainsi que des rapports émanant d’instituts privés attestant de la conformité aux normes en vigueur. C’est une pléthore d’arguments administratifs et techniques qui tentent de légitimer l’implantation de ce projet manifestement problématique dans cet environnement. Selon certaines sources, Coral disposerait d’une licence de catégorie A1, valable pour les hydrocarbures. Or d’après les informations les plus récentes recueillies auprès des autorités compétentes, l’entreprise aurait obtenu du ministère de l’Énergie et de l’Eau une licence de catégorie A2, applicable uniquement aux huiles et aux détergents. Le ministère de l’Industrie ne lui aurait, quant à lui, jamais accordé de licence A1, pourtant obligatoire. C’est précisément pour pallier cette lacune que sont mis en avant l’ancienne licence de 1931 et le décret du Conseil des ministres n°9949/2013. Ce décret, bien qu’interdisant toute nouvelle installation de stockage de matières inflammables dans cette zone, serait interprété comme autorisant la rénovation des installations existantes. Un risque majeur La question demeure donc entière : l’ajout d’une vingtaine de nouveaux réservoirs de carburant et de cinq citernes de gaz relève-t-il réellement de la rénovation ? Et une licence de 1931, délivrée à une époque où la zone était agricole, peut-elle être encore de vigueur dans la réalité urbaine et démographique actuelle ? Et surtout, alors que le carburant brûle, comme en 1989, le gaz, lui, explose, à l’image de ce qui s’était produit le 4 août 2020 ; un risque majeur souligné par l’ancien ministre de l’Industrie, Vreij Sabounjian. Pour les commissions d’experts mandatées par Coral, le projet tiendrait compte de toutes les marges de sécurité requises. Reste toutefois à comprendre pourquoi le risque terroriste n’a pas été intégré dans ces évaluations, alors même que ce facteur semble avoir été à l’origine de la double explosion du 4 août 2020. Il convient par ailleurs de rappeler que plusieurs des plus grandes catastrophes mondiales se sont produites dans des installations parfaitement conformes aux normes de sécurité. Il s’agit ici de l’ajout d’environ 20 nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides, représentant environ 180 000 tonnes supplémentaires, ainsi que 5 nouvelles citernes de gaz pour une capacité totale estimée à 12 000 m³, soit environ 8 000 tonnes de gaz. Quant aux distances requises de sécurité, elles se chiffrent en kilomètres, selon une étude indépendante réalisée par Socotec pour des installations gazières comparables et tout aussi dangereuses, exploitées par le voisin Unigaz. Les réglementations Ces distances sont manifestement incompatibles avec le tissu urbain des quartiers de Dora-Bourj Hammoud. C’est précisément pour cette raison que le décret n°9949/2013 avait été adopté, interdisant toute nouvelle installation ou extension gazière ou pétrolière dans ce secteur. Par ailleurs, sur base du décret n°8633/2012, le ministère de l’Environnement exige explicitement la réalisation d’une étude d’impact environnemental (EIA) qui n’a toujours pas eu lieu. Le décret n°5509/1994 habilite, il est vrai, le ministère de l’Énergie à autoriser des travaux d’extension sans l’intervention du ministère de l’Industrie, dès lors que l’exploitation resterait dans le cadre initialement approuvé. Or, dans les faits, ce décret autorise la mise à niveau des installations existantes, non leur extension. Les images aériennes comparant les installations antérieures à 2017 à celles postérieures à cette date sont, à cet égard, édifiantes. Elles révèlent une expansion considérable des infrastructures. Une nécessaire prise de conscience Fondée au Royaume-Uni en 1925, et établie au Liban depuis 1926, l’entreprise Shell, devenue Coral Oil Company, compte parmi les acteurs les plus fiables du secteur énergétique national, et devrait le rester. Face à la nébuleuse d'incohérences et d’ambiguïtés qui entoure ce dossier sensible, vraisemblablement politisé, une certitude s’impose : chacun d’entre nous, qu’il soit partisan ou opposant au projet, bénéficiaire ou lésé, engagé ou indifférent, pourrait un jour regretter amèrement son attitude ou son inaction, si un drame venait à survenir, emportant avec lui un être cher. Cette enquête n’a pas vocation à condamner ni à stigmatiser. Elle s’adresse à Coral, aux autres compagnies d’hydrocarbures, et aux autorités compétentes afin qu’elles exercent pleinement leurs responsabilités, dans la transparence la plus totale, pour éviter un nouveau cataclysme entre Achrafieh et le Metn. Mieux vaut prévenir que d’avoir à revivre les douleurs insurmontables du 4 août 2020.

Politique de la corde raide et des laissés-pour-compte

À quoi servirait une frappe ordonnée par Trump? Irions-nous croire qu’elle mettrait un terme à la répression qui s’abat sur les manifestants iraniens? En fait, nul n’est en mesure d’interrompre ces représailles que les gardiens de la Révolution infligent à leurs concitoyens. Et même si un accord était conclu à Oman pour esquiver une opération militaire américaine, rien n’indique que la paix civile s’instaurerait tout de go. Dans un cas comme dans l’autre, que les mollahs parviennent à un entendement au rabais avec les États-Unis ou non, le mouvement protestataire iranien sera livré à la férocité d’une « pacification » qui tire à balles réelles et à bout portant sur les protestataires et autres opposants. « Brinkmanship » et « misreading » À Oman, et à partir du vendredi 6 février, se sont retrouvés les représentants de Donald Trump et ceux de Massoud Pezechkian, deux maîtres de l’esbrouffe et du chiqué : le premier qui fanfaronne et qui hésite à mettre à exécution ses menaces et le second qui, adoptant des positions maximalistes, a exigé de transférer de Turquie à Oman le lieu de la conférence qui décidera du sort du Golfe Persique. Si le président des États-Unis ne surprend plus personne par sa conduite erratique, que dire du régime des mollahs qui, réduit à la dernière extrémité, continue cependant de plastronner? Leur programme nucléaire a été « éviscéré », comme le dit Patrick Wintour dans le Guardian , et trente de leurs commandants haut gradés ont été liquidés au bout de 160 frappes massives, et avec ça, les Iraniens croient pouvoir imposer aux émissaires américains les paramètres des échanges et l’ordre du jour de la négociation? Ce brinkmanship qu’ils pratiquent à merveille est une stratégie du bord de l’abîme qui consiste à poursuivre une action dangereuse pour faire reculer l’adversaire et en tirer les avantages. S’ils y ont recours, c’est qu’ils sont diantrement convaincus que Trump ne passera jamais à l’action. Cette conviction ancrée risque de les conduire à leur perte, et c’est d’autant plus périlleux de jouer à quitte ou double que les bâtiments de la flotte US convergent vers le détroit d’Hormuz, ce point d’étranglement du transit du pétrole. Les mollahs, sûrs de leur bon droit et rompus aux pourparlers ardus, devraient craindre par-dessus tout le misreading , c’est à dire une grave mésestimation des données et des intérêts en jeu. Responsables à un très haut niveau, ils ne seraient pas loin de tomber victimes de leur propre fatuité tant ils croient que Trump est un bluffeur qui vite se dégonfle. L’issue incertaine Le locataire de la Maison Blanche ferait mieux de détromper ses antagonistes, lui qui commence à s’impatienter ! Car d’après les cercles dirigeants d’Israël, comme le rapporte le Haaretz , la République islamique va torpiller lesdites négociations, vu qu’elle ne les a engagées que pour gagner du temps et accorder un sursis à son programme nucléaire. Or démanteler ce dernier ou alors « diluer » l’uranium hautement enrichi reviendrait pour les ayatollahs à se tirer une balle dans le pied. En bref, les sessions de pourparlers qui se tiennent à Oman peuvent s’éterniser, de même qu’elles peuvent être interrompues pour ensuite être reprises. L’affaire s’annonce longue et s’achèvera en queue de poisson ou au mieux par un blocus maritime. À moins d’un coup de Jarnac israélien! Væ victis Mais les grands oubliés et les grands vaincus des conciliabules d’Oman resteront les dissidents, leur sort ne figurant pas à l’ordre du jour. On a parlé de 30000 victimes. Paix à leur âme, mais quel sort serait réservé aux 50000 interpellés qui croupissent dans les geôles? Pour, Gholamhossein Mohseni Ejei, qui se tient à la tête du pouvoir judiciaire, les personnes impliquées dans les manifestations ne devraient s’attendre à « aucune indulgence » .

Rafic Hariri, 21 ans après: comment le Liban a changé ?… et s'il était encore parmi nous ?

Le 14 février 2005, ce n'est pas seulement un homme qui a été assassiné, mais tout un équilibre qui a basculé. L'assassinat de Rafic Hariri a marqué un tournant dans l'histoire moderne du Liban : le moment où le pays est passé d'une tutelle directe à un conflit interne ouvert à toutes les éventualités. Vingt-et-un ans plus tard, la question semble dépasser le simple souvenir : qu'est-ce qui a changé ? Où en est le Liban aujourd'hui ? Et si Hariri était encore parmi nous, comment aurait-il géré ce bouleversement ? Du séisme à la division L'assassinat a poussé des centaines de milliers de personnes dans les rues, les forces syriennes se sont retirées et une profonde division est apparue entre les camps du 14 mars et du 8 mars. Mais la libération de la tutelle n'a pas engendré la stabilité, mais plutôt une longue période de polarisation autour de la souveraineté, des armes du Hezbollah et du rôle régional du Liban. Depuis lors, chaque question intérieure a été liée aux équilibres extérieurs, de l'élection présidentielle à la formation des gouvernements. L'économie : de la reconstruction à l'effondrement Hariri était le symbole de la reconstruction d'après-guerre civile : il a reconstruit le centre-ville de Beyrouth, reconnecté le Liban au monde et fondé sa réputation sur une économie de marché et des services publics. Mais après son assassinat, ce même modèle a persisté, privé du filet de sécurité politique qu'il offrait. La dette s'est accumulée, les réformes ont été reportées et l'économie est restée fragile, reposant sur une rente. Avec la guerre en Syrie, puis le soulèvement de 2019, le système financier s'est effondré. La monnaie s'est effondrée, les dépôts se sont volatilisés et la classe moyenne s'est érodée. Le Liban ne s'est pas effondré subitement en 2020 ; il était en pleine déroute depuis des années, sans qu'une figure capable d'imposer un accord pour enrayer son déclin ne se manifeste. Le Liban face aux transformations régionales Ces dernières années, la région a connu des bouleversements radicaux : la montée en puissance de l’Iran, le changement des priorités du Golfe et la transformation de la Syrie en champ de bataille. Les liens du Liban avec l’axe dirigé par Téhéran sous Ali Khamenei se sont renforcés, et son implication dans les conflits régionaux s’est accrue par le biais du Hezbollah. Parallèlement, l’« héritage politique de Hariri » s’est estompé, notamment avec le retrait de Saad Hariri de la scène politique. L’équilibre national a été perturbé et le Liban est apparu moins apte à jouer un rôle de médiateur et plus englué dans les conflits d’autrui. Justice et mémoire Le Tribunal spécial pour le Liban a été créé et un verdict a été rendu condamnant l’un des accusés par contumace. Cependant, le sentiment général d’injustice persiste. L’assassinat de Hariri n’était pas un crime isolé, mais bien le début d’une phase de violence politique. Entre ceux qui voient en lui un symbole d’espoir et d’ouverture et ceux qui critiquent son modèle économique, son assassinat demeure un moment charnière qu’il est impossible d’ignorer. S'il était encore vivant aujourd'hui… que ferait-il ? La question est hypothétique, mais on peut l'interpréter à la lumière de sa démarche. Sur le plan économique : Il aurait rapidement conclu un accord clair avec le Fonds monétaire international et entrepris une véritable restructuration des banques et de la dette publique. Il n'aurait pas été partisan de gérer la crise par le déni, mais plutôt de trouver un compromis majeur : un soutien international en échange de réformes profondes dans le secteur de l'électricité et la gouvernance. Dans les relations arabes : Il aurait œuvré pour reconnecter le Liban à ses partenaires du Golfe et à la scène internationale, en tirant parti de tout rapprochement irano-arabe pour atténuer les tensions internes. Sa force résidait dans son réseau de relations et sa capacité à réconcilier les parties adverses. Sur la question des armements : Il n'aurait probablement pas opté pour une confrontation directe avec le Hezbollah, mais plutôt pour un dialogue progressif sur une stratégie de défense, tout en renforçant simultanément les institutions étatiques sur les plans économique et sécuritaire afin de réduire la dépendance aux armes étrangères. Pour rétablir la confiance : Il savait que la politique a besoin d'espoir. Il aurait pu lancer des projets d'envergure qui auraient montré au peuple que l'État n'était pas encore mort. Entre l'homme et l'époque : Aurait-il réussi ? Nul ne peut l'affirmer avec certitude. La région est aujourd'hui bien plus complexe, et le soutien extérieur est conditionné à des réformes rigoureuses. Mais il aurait très probablement tenté d'imposer un accord majeur avant d'en arriver à cet effondrement profond. Vingt-et-un ans plus tard, la question demeure : le problème résidait-il dans l'absence de Rafik Hariri, ou dans l'incapacité des Libanais à mener à bien le projet de construction étatique qu'il avait entrepris ? Le Liban a considérablement changé depuis 2005 : la monnaie s'est effondrée, les alliances ont évolué et la confiance dans l'État s'est érodée. Mais le besoin reste le même : un État souverain et juste, capable de protéger son économie et ses citoyens. Cet anniversaire n'est pas qu'une simple commémoration, c'est une épreuve. L'assassinat de Hariri a marqué un tournant. Sauver le Liban aujourd'hui exige une décision tout aussi courageuse.

Conférence de Paris: l'armée face à des choix difficiles (3/3)

A quelques semaines de la Conférence internationale de Paris prévue en mars 2026, dont le but est de mobiliser le soutien international à l’armée libanaise, le commandant en chef de l’armée se trouve à un tournant stratégique critique. Dans un Liban traversé par des incertitudes politiques et régionales, chaque décision prise sur le terrain ou au sein de l’état-major peut avoir des répercussions bien au-delà des frontières et influencer non seulement la survie de l’institution militaire, mais aussi la perception internationale de son rôle de stabilisateur au niveau national. Selon le général Maroun Hitti, l’armée ne fait pas face seulement à des menaces externes et internes : elle est soumise à une pression cumulative, où mandats multiples, décisions politiques ambiguës et attentes populaires se conjuguent pour mettre à l’épreuve son endurance, sa cohésion et sa crédibilité. L’enjeu est double : maintenir sa crédibilité dans un contexte interne volatile et convaincre la communauté internationale que l’armée reste un pilier indispensable de la stabilité du Liban. Etirement stratégique et fronts multiples Le général Maroun Hitti met en évidence « l’étirement stratégique et opérationnel » de l’armée. Celle-ci est aujourd’hui appelée à surveiller les secteurs sud du Liban, contrôler les frontières, assurer la sécurité intérieure, lutter contre le terrorisme et limiter – implicitement ou explicitement - les actions du Hezbollah, tout en anticipant un éventuel affrontement avec les forces syriennes hostiles au parti chiite. Cet « étirement » traduit une tension profonde : devoir gérer des acteurs aux stratégies contradictoires sans mandat politique clair et unanime ni moyens adaptés. La conséquence, si ce risque n’est pas maîtrisé, pourrait être la dilution des missions, l’épuisement de la force et l’affaiblissement de l’image de l’armée ; un scénario qui compromettrait la crédibilité de la troupe aux yeux des donateurs internationaux appelés à se réunir à Paris. Pour le général Hitti, la solution passe par trois axes : un mandat clair et unanime du Conseil des ministres, la détermination d’une priorité stricte au niveau des missions et un alignement du soutien international sur les priorités essentielles. Quand l’armée devient substitut L’armée fait également face au risque d’instrumentalisation politique. Trop souvent, elle fut utilisée comme substitut aux décisions non prises concernant la souveraineté nationale, la gestion des armes hors du contrôle de l’État ou de la politique de défense. Ce rôle ambigu menace directement la neutralité institutionnelle, fragilise la cohésion interne et peut éroder la confiance du public. Dans le contexte de la Conférence de Paris, ce risque prend une dimension supplémentaire : l’institution doit montrer aux partenaires internationaux que son action est professionnelle, neutre et efficace, et non le reflet d’enjeux politiques internes. Une communication stratégique claire devient alors un impératif pour éviter toute interprétation erronée de son rôle. Des choix impossibles Les risques extérieurs restent présents. Des frappes israéliennes limitées pourraient dégénérer en confrontation ouverte, obligeant l’armée à réagir dans la précipitation. Le scénario redouté est celui où l’armée devient un souffre-douleur si l’armée israélienne échoue à obtenir des résultats rapides contre le Hezbollah. L’exemple de 2006 reste vivant dans les esprits : 43 soldats morts pour une guerre qui n’était pas voulue par le peuple libanais. Mais au-delà des menaces directes, l’armée doit faire face à une dégradation invisible mais redoutable, alimentée par la pression régionale et internationale. L’escalade impliquant le Hezbollah et l’Iran constitue un facteur potentiellement explosif. Tout conflit régional pourrait déborder et entraîner le Hezbollah dans une confrontation existentielle, déstabilisant l’équilibre politique interne et forçant l’armée à des choix impossibles : rester neutre tout en protégeant le territoire, ou intervenir dans un scénario où sa légitimité et sa sécurité seraient compromises. Cette escalade n’est pas seulement militaire : elle est politique et psychologique, avec le risque de fragmenter l’institution si les décisions stratégiques manquent de clarté. Parallèlement, l’armée doit composer avec une éventuelle lassitude des donateurs internationaux, qui menacerait directement ses capacités opérationnelles. Une réduction ou suspension du soutien pourrait affecter le maintien des équipements en condition opérationnelle, les infrastructures et les formations, générant des défaillances critiques en matière de protection et de mobilité, et contribuant à une dégradation morale au sein des troupes. Dans ce contexte, la tenue de la conférence de Paris constitue un facteur-clé : elle n’est pas seulement une occasion de renforcer le soutien matériel, mais elle représente aussi un test de confiance politique et stratégique. Une armée sous pression interne Outre ces menaces externes, l’armée est confrontée à d’autres pressions héritées depuis sa naissance : La centralisation excessive du commandement, qui ralentit la prise de décision en situation de crise. La surcharge de responsabilités dans la sécurité intérieure, en particulier face à des tensions sociales et économiques. Les insuffisances de renseignement et d’équipements, qui limitent la réactivité et la sécurité des forces. La perte de contrôle sur le récit public, qui expose l’institution à des critiques internes et internationales. Toutes ces pressions cumulatives peuvent s’avérer plus dangereuses qu’une défaite militaire classique, car elles érodent la cohésion, la discipline et la crédibilité de l’armée avant même qu’un conflit ne survienne. Préserver l’armée avant de combattre Pour le général Hitti, la survie de l’armée dépend moins aujourd’hui d’une victoire sur le champ de bataille que de la capacité à résister à l’usure institutionnelle et politique. Le commandant en chef doit anticiper les crises, protéger la cohésion de ses troupes, maintenir le moral et la crédibilité de l’institution, tout en refusant les mandats non financés ou politiquement ambigus. Chaque décision, plan ou communication devient ainsi un levier stratégique, crucial pour convaincre les partenaires internationaux de l’efficacité et de la fiabilité de l’institution. Entre 2026 et 2030, l’enjeu pour l’armée libanaise ne sera pas seulement de vaincre un adversaire, mais de préserver l’institution elle-même. Trois conditions sont essentielles : 1. Une clarté politique totale avec un mandat décidé à l’unanimité, condition sine qua non pour agir. 2. Une définition des priorités au niveau des missions afin d’éviter « l’étirement » stratégique et opérationnel. 3. Une communication stratégique bien définie afin de maitriser la rhétorique tant sur le plan interne qu’au niveau externe. Sans ces conditions, l’armée risque de perdre son rôle de stabilisateur national et de voir son unité ainsi que sa crédibilité s’éroder sous le poids de l’usure institutionnelle et de l’ambiguïté politique — un risque que la conférence de Paris 2026 devra prendre en considération. Un défi existentiel Il ressort ainsi de ce qui précède que l’analyse des dilemmes du commandant de l’armée met en évidence une réalité essentielle : la menace la plus sérieuse n’est pas une défaite militaire, mais l’érosion progressive de l’institution. Chaque conflit, chaque incident ou pression politique agissent comme un petit « séisme », révélant les fissures profondes qui menacent la cohésion et la crédibilité de l’institution militaire. Entre missions étendues sans mandat clair, instrumentalisation politique, risques d’escalade régionale, et lassitude des donateurs internationaux, l’armée est condamnée à une gymnastique stratégique permanente : maintenir sa neutralité tout en restant prête, préserver l’unité tout en anticipant les fractures possibles, convaincre le public et les partenaires internationaux tout en gérant des pressions internes. Cette complexité dépasse de loin le cadre classique de la guerre conventionnelle : c’est un défi institutionnel et existentiel. La conférence de Paris 2026 incarne un moment décisif. Elle est à la fois une opportunité et un test. La confiance internationale repose sur la perception que l’institution peut maîtriser ses missions sans devenir l’instrument des fractures politiques internes ou des manœuvres régionales. C’est l’un des défis majeurs auquel son chef devra faire face. Pour cela, il faudra lui donner toutes les chances de succès. Entre 2026 et 2030, l’armée libanaise n’aura pas seulement à défendre le territoire national : elle devra défendre sa propre raison d’être. Sa survie et son rôle de stabilisateur dépendent de choix politiques clairs, de la discipline institutionnelle et d’une vision stratégique — des paramètres que seuls une direction résolue et un soutien unanime , interne comme international, pourront garantir. Dans ce contexte, la conférence de Paris ne sera pas une simple réunion diplomatique, elle révèlera la capacité du Liban à maintenir son dernier pilier de stabilité face à l’incertitude et aux crises multidimensionnelles.

Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (2/2)

Dans une première partie, nous avons vu l’évolution du Bitcoin depuis sa genèse jusqu’à son effondrement actuel. Dans cette partie, nous détaillons les alternatives et le rôle des pouvoirs publics. Les stablecoins: de la commodité de détail au risque systémique Si le bitcoin est le navire amiral de la crypto, les stablecoins en sont le système sanguin. À l’origine, les stablecoins étaient conçus comme un outil pratique : permettre aux investisseurs de détail de naviguer entre les cryptomonnaies et le « dollar » sans quitter l’écosystème. Ils promettaient la stabilité dans un univers volatil. Mais les stablecoins ont évolué. Et aujourd’hui, ils constituent l’une des vulnérabilités systémiques les plus importantes - et les plus sous-estimées - de la finance numérique. Ils ne sont plus de simples instruments de détail. Ils servent désormais : • de couches de règlement centrales pour le trading crypto, • d’outils majeurs pour les flux transfrontaliers, • de supports de gestion de liquidité pour certains acteurs institutionnels, • et de détenteurs significatifs de réserves en instruments de dette publique à court terme. En pratique, ils sont devenus des instruments monétaires privés opérant à la lisière du système financier traditionnel - une forme de banque de l’ombre, peu ou mal régulée. Cette évolution révèle une contradiction fondamentale. La crypto promettait d’éliminer les intermédiaires et le risque de crédit. Les stablecoins les réintroduisent. Un stablecoin n’est « stable » que tant que : • ses réserves (généralement des bons du Trésor américain) sont réelles, liquides et correctement ségréguées, • sa gouvernance est solide, • ses mécanismes de remboursement fonctionnent sous stress, • la confiance perdure. Lorsque la confiance se fissure, un stablecoin peut subir l’équivalent d’une ruée bancaire - sans assurance des dépôts, sans prêteur en dernier ressort et avec une transparence souvent limitée en temps réel. Lorsque les stablecoins vacillent, le marché crypto ne se contente pas de baisser. Il peut devenir dysfonctionnel, car l’actif de règlement principal est lui-même fragilisé. C’est pourquoi les stablecoins ne sont pas un sujet périphérique. Ils constituent l’un des principaux facteurs de fragilité de l’écosystème. La prochaine crise systémique de la crypto pourrait ne pas être un simple krach du bitcoin, mais un choc sur les stablecoins se propageant à l’ensemble du marché. Le cas Strategy/MicroStrategy: quand la conviction devient levier Une autre ligne de fracture, moins visible mais potentiellement plus déstabilisante, réside dans l’endettement des entreprises exposées au bitcoin. Certaines sociétés, à l’image de Strategy Inc. (Nasdaq : MSTR), se sont transformées en véhicules de détention levierisée de bitcoin. Elles empruntent, émettent des actions, structurent des obligations convertibles et financent des acquisitions massives de bitcoins. En phase haussière, cela peut sembler visionnaire. En phase baissière, cela devient dangereux. Cette structure engendre plusieurs risques majeurs. Premièrement, une dépendance aux prix. Si le modèle repose sur la hausse continue du bitcoin pour financer de nouveaux achats ou maintenir une prime boursière, une baisse prolongée inverse l’ensemble de la dynamique. Deuxièmement, un risque de refinancement. La dette a un coût. Même avec des échéances étalées, un environnement de taux élevés ou une valorisation boursière déprimée peut rendre les levées de capitaux futures excessivement coûteuses, voire impossibles. Troisièmement, des effets de rétroaction sur le marché. Même en l’absence de liquidation forcée immédiate, une période prolongée de stress peut transformer un détenteur « solide » en vendeur latent. Le marché anticipe ce risque, ce qui détériore encore le sentiment. En résumé, ce qui est souvent présenté comme une conviction d’entreprise peut, sous stress, se comporter comme un levier systémique. À ce jour, Strategy Inc. détient environ 713 500 bitcoins, acquis à un coût moyen proche de 76 000 dollars par unité. Cela en fait l’un des plus grands détenteurs de bitcoins au monde, pour une valeur de marché d’environ 54 milliards de dollars. L’entreprise affiche aujourd’hui une perte latente d’environ 21 %, soit près de 11,4 milliards de dollars, tandis que sa capitalisation boursière avoisine 38 milliards de dollars. Le problème est que le levier transforme la volatilité en contagion. Le bitcoin peut survivre à la volatilité. L’écosystème crypto, lui, résiste mal au levier - en particulier lorsqu’il est empilé : levier de détail, levier des dérivés, structures d’arbitrage institutionnelles et ingénierie financière d’entreprise. Un krach cesse alors d’être une simple correction de prix. Il devient un désendettement mécanique. Les monnaies numériques: l’État ne perd pas la guerre monétaire, il la réorganise La promesse idéologique de la crypto était la liberté monétaire : une monnaie en dehors de l’État. Mais l’histoire se termine rarement là où les idéologues l’imaginent. L’État ne disparaît pas ; il s’adapte. Le véritable concurrent de long terme des cryptomonnaies décentralisées pourrait ne pas être la monnaie fiduciaire telle que nous la connaissons, mais la monnaie numérique d’État - plus rapide, plus efficace et bien plus contraignante. C’est ici que la Chine joue un rôle central - non pas parce qu’elle serait « anti-crypto » par principe moral, mais parce qu’elle agit avec cohérence stratégique. Pékin ne s’est pas contenté de réguler les cryptomonnaies. Il les a neutralisées: • en interdisant le trading et le minage, • en réprimant les plateformes d’échange, • tout en accélérant simultanément le développement d’alternatives étatiques. La Chine a également déployé : • des infrastructures de paiement instantané, • des systèmes financiers numériques intégrés, • et le yuan numérique (e-CNY). Le message est limpide : La monnaie est une infrastructure souveraine. Autoriser des systèmes monétaires privés parallèles susceptibles d’affaiblir les contrôles de capitaux, de réduire la surveillance ou d’éroder les outils de politique économique n’était jamais une option. L’approche chinoise révèle une vérité fondamentale : l’avenir peut être numérique, mais il ne sera pas nécessairement décentralisé. Or le récit crypto suppose souvent une trajectoire linéaire : du fiduciaire vers le décentralisé. La réalité mondiale pourrait être tout autre : une bifurcation entre monnaies numériques réglementées sous contrôle étatique et cryptomonnaies permissionless reléguées à la périphérie. À mesure que les États construisent leurs propres infrastructures numériques, la crypto perd l’un de ses avantages clés : l’efficacité transactionnelle. Si les systèmes publics offrent des règlements instantanés, des coûts faibles et une intégration généralisée, l’utilité de la crypto se réduit - ne laissant subsister que la spéculation et un usage idéologique de niche. Bâle et les banques: le plafond d’adoption dont on parle peu Une grande partie du rêve crypto - notamment dans ses projections institutionnelles les plus optimistes - repose sur l’idée que les banques et le système financier réglementé finiront par allouer massivement aux cryptomonnaies. Mais les règles prudentielles constituent un frein puissant à cette vision. Lorsque les régulateurs imposent des pondérations de risque très élevées, les banques ne peuvent accroître leur exposition sans immobiliser des quantités considérables de capital. Quelle que soit l’opinion personnelle d’un dirigeant bancaire, la réalité du bilan est mathématique. Le scénario souvent évoqué - « les banques achèteront du bitcoin et déclencheront un nouveau supercycle » - n’est donc pas une question de récit ou de sentiment. C’est une question d’architecture réglementaire. Et cette architecture demeure, dans de nombreuses juridictions, restrictive. En d’autres termes, les banques peuvent proposer des produits crypto à leurs clients. Mais une adoption massive sur bilan reste loin d’être acquise. C’est une autre raison pour laquelle le « mur de capitaux institutionnels » est fréquemment surestimé. Certaines institutions peuvent acheter ; beaucoup en sont structurellement empêchées. Concentration de la conservation: le risque du point de défaillance unique La promesse originelle de la crypto était la décentralisation. Mais l’institutionnalisation du secteur a souvent produit l’effet inverse : la concentration. Les ETF et produits réglementés nécessitent des dispositifs de conservation. Or cette fonction tend à se concentrer entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs dominants. En période normale, cette concentration est efficace et peu coûteuse. En période de crise, elle devient une source majeure de fragilité systémique. Une architecture de conservation concentrée crée un « point de défaillance unique » - qu’il soit technique, juridique, réglementaire ou politique. Même si la probabilité d’un tel événement est faible, son impact potentiel est considérable. La finance traditionnelle a appris cette leçon à de multiples reprises. Plus un système repose sur des nœuds critiques centralisés, plus il devient vulnérable non pas aux chocs ordinaires, mais aux événements exceptionnels. Les marchés crypto demeurent extrêmement sensibles à ces risques de queue. La confiance n’est pas seulement économique ; elle est institutionnelle. Si la confiance dans les infrastructures de conservation ou de règlement se fissure, la contagion peut dépasser largement la seule évolution des prix. Qu’est-ce qui s’effondre réellement: la crypto ou les illusions qui l’entourent ? Il devient à ce stade essentiel de distinguer le bitcoin de la sphère crypto dans son ensemble. Le bitcoin est un protocole. Il continue de fonctionner indépendamment de son prix. Il est résistant à la censure, opérationnel et techniquement robuste. Son existence n’est pas obligatoirement menacée par un krach. La sphère crypto, en revanche - entendue comme l’écosystème des tokens, des plateformes levierisées, des stratégies de rendement, des gouvernances opaques et des architectures instables - est intrinsèquement plus fragile. Une grande partie de cet univers s’est construite à l’ère de l’argent gratuit et de l’excès spéculatif. De nombreux projets n’ont aucune viabilité économique hors des marchés haussiers. Beaucoup de cryptomonnaies secondaires ont perdu entre 70 % et 90 % de leur valeur ces derniers mois, y compris des « meme-coins » politiques très médiatisés tels que le « Trump Official Coin ». Le krach actuel n’est donc pas nécessairement la fin du bitcoin. Il pourrait marquer la fin d’une phase de maturation - une purge. Les illusions qui se dissipent sont multiples : • l’illusion d’un plancher institutionnel permanent, • l’illusion des stablecoins comme trésorerie sans risque, • l’illusion d’une décentralisation sans fragilité, • l’illusion d’un chemin direct entre ETF et adoption réelle, • l’illusion que la technologie puisse abolir l’économie. Le bitcoin reste sensible à la liquidité mondiale et de plus en plus corrélé aux régimes de risque. C’est pourquoi la période actuelle ressemble à bien plus qu’un simple « creux de marché ». Elle constitue une confrontation avec les réalités structurelles - et pourrait marquer la fin du rêve crypto tel qu’il avait été initialement conçu. La leçon chinoise : Pour la Chine, l’avenir de la monnaie sera peut-être numérique, mais restera souverain. L’interdiction des cryptomonnaies en Chine est souvent interprétée en Occident comme une dérive autoritaire. Mais qu’on l’approuve ou qu’on la critique, l’approche chinoise révèle une clarté stratégique que l’Occident a souvent négligée. La Chine considère la monnaie comme une infrastructure souveraine. Elle ne délègue pas cette souveraineté à des réseaux décentralisés. Alors que les communautés crypto célébraient la décentralisation comme inévitable, Pékin a construit une architecture concurrente : un écosystème de paiements numériques instantané, intégré et contrôlé. L’implication est profonde. Si les États déploient des monnaies numériques et des systèmes de paiement instantané à grande échelle, la crypto devra se justifier autrement que comme « l’avenir des paiements ». Elle pourrait devenir : • un actif spéculatif, • une réserve de valeur de niche, • une alternative idéologique, • ou un système parallèle pour ceux qui rejettent le contrôle étatique. Mais il ne s’agit pas de l’adoption de masse imaginée par les premiers enthousiastes. L’avenir pourrait être celui d’une monnaie numérique assortie d’un contrôle étatique renforcé - et non affaibli. Alors… est-ce la fin ? Le bitcoin a été déclaré mort plus de fois que n’importe quel actif financier moderne. À chaque fois, il est revenu - souvent plus fort. Proclamer « sa fin » serait donc prématuré. Mais réduire le krach actuel à un simple cycle serait tout aussi erroné. Ce qui distingue cet épisode des précédents tient à sa structure. Les cycles antérieurs étaient principalement alimentés par la spéculation de détail et par une adoption de niche portée par des investisseurs technophiles et idéologiquement engagés. Le cycle récent s’est développé dans un contexte de participation institutionnelle et d’adoption mondiale. En conséquence, l’effondrement actuel pourrait laisser des traces plus profondes et durables dans la psychologie des investisseurs - remettant en cause la perception des cryptomonnaies comme outil de diversification de portefeuille. Ce que nous observons ressemble davantage à une phase de maturation. La première ère crypto était celle de l’idéologie et de l’expérimentation. La phase post-2020 a été celle de l’abondance de liquidités, de l’excès spéculatif et de la financiarisation à levier. Le cycle entamé en 2023 s’est présenté comme celui de l’adoption de masse et de l’institutionnalisation. Cette phase touche désormais à sa fin. L’écosystème crypto est contraint de mûrir sous l’effet du resserrement de la liquidité, d’une régulation plus stricte, de l’essor des monnaies numériques d’État et de la prise de conscience que l’institutionnalisation n’a pas supprimé la nature spéculative de ces instruments. Ce qui pourrait disparaître, ce ne sont pas les cryptomonnaies elles-mêmes, mais la couche d’illusions qui les entourait : • l’illusion d’un filet de sécurité institutionnel permanent, • l’illusion des stablecoins comme liquidités sans risque, • l’illusion d’une décentralisation sans vulnérabilité, • l’illusion d’une adoption linéaire garantie par les ETF, • l’illusion que les actifs numériques puissent échapper à la macroéconomie, aux cycles de liquidité, au levier et à la souveraineté des États. Les cryptomonnaies entrent dans un monde plus dur - façonné par la fragmentation géopolitique, le resserrement financier et l’accélération des infrastructures numériques étatiques. Le bitcoin survivra peut-être - et probablement survivra. Savoir s’il atteindra de nouveaux sommets historiques reste une question ouverte. Mais la sphère crypto, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne survivra pas. Pour les investisseurs, la leçon est simple et intemporelle : Dans la crypto comme dans tout système financier, ce qui ressemble à un plancher en période d’euphorie se révèle souvent être une trappe lorsque le cycle se retourne.

Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (1/2)

De son sommet historique à 126 000 dollars jusqu’à sa clôture récente autour de 69 000 dollars, le bitcoin - figure emblématique des cryptomonnaies - a perdu près de 45 % de sa valeur, effaçant environ 1100 milliards de dollars de richesse nominale pour les investisseurs. Le krach actuel du bitcoin n’est pas un simple épisode de volatilité supplémentaire. Il constitue un véritable test de résistance de l’architecture crypto dans son ensemble : la croyance selon laquelle les ETF auraient créé une demande institutionnelle permanente, l’hypothèse que les stablecoins seraient des équivalents de trésorerie sans risque, l’essor d’un endettement d’entreprise déguisé en conviction de long terme, et la réalité de plus en plus manifeste que les États - la Chine en tête, d’autres suivant inévitablement - entendent reprendre le contrôle de la monnaie numérique. Ce qui s’effondre aujourd’hui n’est peut-être pas la crypto elle-même, mais l’ensemble des illusions qui ont nourri sa phase la plus euphorique. Le bitcoin est né dans l’ombre de la crise financière de 2008, à une époque où la confiance dans les banques, les banques centrales et les élites politiques avait été profondément ébranlée. Sa promesse fondatrice était aussi radicale qu’élégante : un réseau monétaire décentralisé, gouverné par le code plutôt que par les institutions, capable de fonctionner sans autorité centrale. Une forme de monnaie échappant au contrôle des États. Un système ne nécessitant aucune autorisation. Avant d’aller plus loin, toutefois, deux réalités fondamentales concernant les « cryptomonnaies » doivent être clairement établies, car leur méconnaissance conduit presque inévitablement à des erreurs d’analyse. Premièrement, la plupart des cryptomonnaies sont, par construction, des lignes de code numérique à offre strictement limitée et à demande potentiellement illimitée. Cette asymétrie suffit à expliquer leur comportement de prix extrême. Lorsque le consensus des investisseurs devient haussier, les prix peuvent atteindre des niveaux vertigineux sans autre logique que le déséquilibre entre une offre fixe et une demande croissante. Lorsque le sentiment se retourne, le processus s’inverse avec la même violence. Les cycles de prix des cryptomonnaies ne sont donc pas des anomalies : ils sont structurels. Deuxièmement - et plus fondamentalement - les cryptomonnaies ne sont pas des monnaies au sens juridique, économique ou politique du terme. Les monnaies sont émises par des États souverains. Elles constituent, par nature, une créance sur la nation émettrice, garantie par son pouvoir fiscal, imposée par la loi et inscrite dans un monopole d’émission. Le droit de battre monnaie découle directement du monopole de l’État sur la fiscalité. La monnaie n’est donc pas seulement un instrument économique ; elle est une expression de la souveraineté. Les cryptomonnaies n’ont aucune de ces caractéristiques. Elles ne sont émises par aucun État. Elles ne constituent la dette d’aucune autorité souveraine ou institutionnelle. Elles ne sont adossées à aucun pouvoir fiscal capable de stabiliser la demande en période de crise. Ce sont des objets numériques - rares par conception, mais dépourvus de toute garantie souveraine. Cette distinction n’est pas philosophique ; elle est structurelle. Et elle devient cruciale lorsque la volatilité s’installe. Pendant de nombreuses années, le bitcoin et les crypto-actifs sont restés une expérience marginale. Une curiosité. Une sous-culture débattue avec une ferveur quasi théologique par des technologues et des pionniers, tandis que la finance traditionnelle les considérait au mieux comme des gadgets, au pire comme des escroqueries. Des figures emblématiques telles que Jamie Dimon ou Warren Buffett n’ont cessé d’alerter sur le fait que les cryptomonnaies finiraient mal pour les investisseurs. Puis est venu le tournant du monde post-2020. Des politiques monétaires ultra-accommodantes, des taux d’intérêt nuls ou quasi nuls et un déluge de liquidités mondiales ont fait aux cryptomonnaies ce qu’ils ont fait à de nombreuses autres classes d’actifs : ils ont transformé une idée en transaction, puis la transaction en industrie. Le bitcoin est devenu un étalon. Ethereum, un écosystème. Les tokens se sont multipliés. Les plateformes d’échange ont explosé. L’effet de levier s’est banalisé. Les produits dérivés ont prospéré. Le capital-risque s’est rué vers le « Web3 ». La spéculation de détail s’est mondialisée. Et avec elle est apparu le compagnon inévitable de toute manie spéculative : excès, fraude, effondrement et contagion. Aujourd’hui, nous assistons une nouvelle fois à un krach. À une nouvelle vague de liquidations forcées. À une nouvelle série de titres annonçant pour la centième fois la « mort du bitcoin ». Mais cette fois, quelque chose semble différent. Ce krach intervient après ce qui avait été présenté comme la plus grande légitimation institutionnelle de l’histoire des cryptomonnaies. L’adoption institutionnelle du bitcoin et la légalisation des ETF devaient créer un plancher structurel. La régulation des stablecoins devait assainir l’écosystème. Les trésoreries d’entreprise devaient valider le rôle stratégique de long terme du bitcoin. Et pourtant, les prix se sont effondrés. La question n’est donc plus simplement de savoir pourquoi le bitcoin baisse. La véritable interrogation est de savoir si la sphère crypto traverse une nouvelle correction cyclique - ou si elle entre dans une phase de remise en cause structurelle bien plus profonde. Le mythe de « l’or numérique » est de nouveau mis à l’épreuve Le récit le plus efficace du bitcoin est aussi son plus fragile : celui de l’or numérique. L’analogie est séduisante. Comme l’or, le bitcoin est rare - son offre est plafonnée par conception. Comme l’or, il n’est la dette d’aucun gouvernement. Comme l’or, il est censé protéger contre la dépréciation monétaire et les dérives politiques. En théorie, il devrait prospérer lorsque la confiance dans les monnaies fiduciaires s’érode. Dans la pratique, pourtant, le bitcoin s’est comporté bien davantage comme un actif à bêta élevé que comme une valeur refuge - évoluant souvent comme un proxy fortement levierisé de l’appétit global pour le risque. Lorsque les marchés sont calmes et que la liquidité abonde, le bitcoin s’envole. Lorsque les conditions financières se resserrent, que la volatilité augmente et que le système mondial se désendette, il chute - souvent violemment. Ce constat n’est pas idéologique ; il repose sur l’observation des prix. Or cette distinction est cruciale. Le concept d’« or numérique » n’est pas un simple slogan marketing: il constitue le socle des raisonnements d’allocation institutionnelle. Si le bitcoin est un actif de diversification, il a sa place aux côtés de l’or. S’il s’agit d’un actif risqué, il appartient à l’univers des actions technologiques et des paris spéculatifs. Les implications de portefeuille sont fondamentales. Le krach récent rappelle une réalité incontournable : le destin du bitcoin demeure profondément lié aux conditions de liquidité mondiale. Dans un monde où celle-ci se raréfie, c’est un handicap majeur. L’illusion de l’adoption institutionnelle: pourquoi le « plancher ETF » n’existe pas L’une des convictions les plus répandues de ces deux dernières années est la suivante: le bitcoin est désormais adopté par les institutions, il dispose donc d’un plancher. L’approbation et le lancement des ETF bitcoin au comptant ont été salués comme une étape historique. Accès grand public. Enveloppes réglementées. Légitimation par Wall Street. Un canal direct reliant les comptes de courtage, les conseillers financiers et les portefeuilles institutionnels à l’exposition bitcoin. Le récit était simple : les ETF apporteraient une demande permanente. Un « mur de capitaux ». Un soutien structurel sous le marché. Et pourtant, le krach a révélé une réalité largement ignorée ou mal comprise : tous les flux vers les ETF ne se valent pas. Une part significative des capitaux investis dans les ETF bitcoin n’y est pas entrée par conviction de long terme. Elle y est entrée parce qu’elle était rémunérée pour le faire. Autrement dit : par arbitrage. Lorsqu’une anomalie de prix apparaît - par exemple un écart profitable entre l’exposition au comptant via un ETF et le marché des contrats à terme - certains acteurs institutionnels l’exploitent mécaniquement. Les hedge funds et desks de trading n’ont pas besoin de croire ; ils ont besoin d’un spread. Lorsque celui-ci est attractif, ils déploient des capitaux. Lorsqu’il se resserre, ils se retirent. Ce n’est pas de l’adoption. C’est de la liquidité louée. Or la liquidité louée se comporte très différemment du capital de conviction. Le capital de conviction est stable ; il absorbe la volatilité ; il achète dans la peur. Le capital d’arbitrage est transactionnel ; il sort sans émotion ; il vend lorsque les équations changent. C’est pourquoi l’idée d’un « plancher institutionnel » peut s’avérer profondément trompeuse. La structure même des ETF peut donner l’illusion d’une demande de long terme, alors qu’une partie de cette demande est mécaniquement couverte ailleurs. Les mêmes institutions qui apparaissent comme acheteuses dans les statistiques de flux ETF peuvent simultanément être vendeuses sur les marchés à terme. L’exposition économique nette peut être quasi nulle. En termes simples : une partie des capitaux présentés comme institutionnels n’était pas un pari sur l’avenir du bitcoin. Lorsque les rendements disparaissent, ces stratégies se dénouent. Et lorsqu’elles se dénouent, elles génèrent une pression vendeuse bien réelle - car les ETF ne sont pas abstraits. Les rachats se transmettent au marché sous-jacent. Voilà pourquoi un krach peut survenir même à l’ère de « l’institutionnalisation ». Institutionnalisation ne signifie pas adoption. Elle peut, en partie, n’être qu’un arbitrage sophistiqué de liquidité. La leçon apprise - douloureusement - est que le fameux « mur de capitaux » n’était pas un mur, mais un contrat de location de liquidité. Le paradoxe des baisses de taux Pourquoi une Fed accommodante peut provoquer des ventes, et non des achats : La sagesse conventionnelle affirme que les baisses de taux sont favorables aux actifs risqués - et donc au bitcoin. Dans de nombreux régimes de marché, ce raisonnement tient. Des taux plus bas soutiennent la liquidité, affaiblissent le dollar et encouragent la prise de risque. Les partisans du bitcoin ont longtemps considéré un virage accommodant de la Réserve fédérale comme le signal du prochain rallye. Mais la structure actuelle du marché introduit un mécanisme contre-intuitif. Lorsque l’exposition institutionnelle repose largement sur des stratégies de spreads et de couvertures, l’effet de la politique monétaire peut s’inverser. Une modification des anticipations de taux peut comprimer certains écarts de rendement, réduire l’attractivité des stratégies de portage et inciter les gestionnaires du risque à déboucler leurs positions. Par ailleurs, une orientation accommodante intervient souvent dans un contexte de dégradation macroéconomique - ralentissement de la croissance, montée des risques de récession, tensions financières - ce qui réduit l’appétit spéculatif et déclenche des mouvements généralisés de désendettement. Ainsi, le même signal monétaire qui pourrait soutenir les actions dans un scénario d’« atterrissage en douceur » peut accélérer les ventes sur les cryptomonnaies s’il déclenche le démantèlement de structures institutionnelles fondées sur le rendement et le levier. C’est pourquoi le modèle simpliste « baisse des taux = envolée du bitcoin » devient de moins en moins pertinent. Le bitcoin n’est plus seulement un actif narratif ; il est devenu un actif structuré, intégré aux rouages modernes des marchés : ETF, contrats à terme, options, financement et positions levierisées. Dans un tel environnement, l’évolution des prix dépend moins de l’idéologie que de la mécanique. Prochain article : Krach du Bitcoin: la fin de la sphère crypto? (2/2) De la rébellion monétaire à la désillusion institutionnelle