

Au cœur de l’une des régions les plus densément peuplées du Liban, sont aujourd’hui stockés des milliers de mètres cubes d’hydrocarbures. D’Antélias à la Quarantaine, des alignements de réservoirs font face à une banlieue verticale qui s’élève jusqu’à 900 mètres d’altitude, mais demeure, à vol d’oiseau, dangereusement proche. C’est une promiscuité insoutenable entre une industrie hautement inflammable et des quartiers résidentiels surpeuplés.

Vue aérienne de 2017.

Vue aérienne de 2024 montrant l’extension du projet.

Proximité des installations de Coral et Unigaz avec la ville.

Deux des cinq citernes à gaz de Coral, qui sont comparables à celles d’Unigaz, situées un peu plus loin.
L’incendie des réservoirs de carburant de Dora en 1989, déjà qualifié à l’époque « d’explosion nucléaire », qui avait assombri le ciel de la capitale pendant plusieurs jours, ainsi que l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé la ville le 4 août 2020, ne semblent pas avoir constitué une leçon suffisante pour les responsables libanais.
Une fois encore, le pays donne l’image d’un État fantôme : un gouvernement absent, des médias partiaux, des responsables politiques évasifs, et des études scientifiques soigneusement calibrées pour diluer la vérité dans un brouillard technique décourageant.
Coral Oil Co., Total Lebanon et Medco Petroleum pour les carburants, Unigaz, Natgaz, Gaz Orient et Phoenicia pour le gaz, arrosent le littoral du Metn de réservoirs et de citernes à perte de vue. Depuis qu’en 2013 un plan directeur prévoit le démantèlement de toutes ces installations, devenues dangereuses dans un milieu désormais urbanisé, ces entreprises ne peuvent plus procéder qu’à l’entretien de l’infrastructure existante, mais sans la moindre extension.
De nouvelles installations
Étonnamment pourtant, entre Achrafieh et le Metn, sur la rive droite de l’embouchure du fleuve de Beyrouth, Coral Oil érige vingt nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides et, surtout, cinq citernes de gaz de 8 mètres de diamètre et 50 mètres de long chacune. Les documents juridiques avancés se résument à un permis de construire avalisé par la municipalité de Bourj Hammoud, une licence de 1931 pour le stockage de carburant, un document du ministère de l’Énergie et de l’Eau, ainsi que des rapports émanant d’instituts privés attestant de la conformité aux normes en vigueur.
C’est une pléthore d’arguments administratifs et techniques qui tentent de légitimer l’implantation de ce projet manifestement problématique dans cet environnement.
Selon certaines sources, Coral disposerait d’une licence de catégorie A1, valable pour les hydrocarbures. Or d’après les informations les plus récentes recueillies auprès des autorités compétentes, l’entreprise aurait obtenu du ministère de l’Énergie et de l’Eau une licence de catégorie A2, applicable uniquement aux huiles et aux détergents. Le ministère de l’Industrie ne lui aurait, quant à lui, jamais accordé de licence A1, pourtant obligatoire.
C’est précisément pour pallier cette lacune que sont mis en avant l’ancienne licence de 1931 et le décret du Conseil des ministres n°9949/2013. Ce décret, bien qu’interdisant toute nouvelle installation de stockage de matières inflammables dans cette zone, serait interprété comme autorisant la rénovation des installations existantes.
Un risque majeur
La question demeure donc entière : l’ajout d’une vingtaine de nouveaux réservoirs de carburant et de cinq citernes de gaz relève-t-il réellement de la rénovation ? Et une licence de 1931, délivrée à une époque où la zone était agricole, peut-elle être encore de vigueur dans la réalité urbaine et démographique actuelle ? Et surtout, alors que le carburant brûle, comme en 1989, le gaz, lui, explose, à l’image de ce qui s’était produit le 4 août 2020 ; un risque majeur souligné par l’ancien ministre de l’Industrie, Vreij Sabounjian.
Pour les commissions d’experts mandatées par Coral, le projet tiendrait compte de toutes les marges de sécurité requises. Reste toutefois à comprendre pourquoi le risque terroriste n’a pas été intégré dans ces évaluations, alors même que ce facteur semble avoir été à l’origine de la double explosion du 4 août 2020. Il convient par ailleurs de rappeler que plusieurs des plus grandes catastrophes mondiales se sont produites dans des installations parfaitement conformes aux normes de sécurité.
Il s’agit ici de l’ajout d’environ 20 nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides, représentant environ 180 000 tonnes supplémentaires, ainsi que 5 nouvelles citernes de gaz pour une capacité totale estimée à 12 000 m³, soit environ 8 000 tonnes de gaz. Quant aux distances requises de sécurité, elles se chiffrent en kilomètres, selon une étude indépendante réalisée par Socotec pour des installations gazières comparables et tout aussi dangereuses, exploitées par le voisin Unigaz.
Les réglementations
Ces distances sont manifestement incompatibles avec le tissu urbain des quartiers de Dora-Bourj Hammoud. C’est précisément pour cette raison que le décret n°9949/2013 avait été adopté, interdisant toute nouvelle installation ou extension gazière ou pétrolière dans ce secteur.
Par ailleurs, sur base du décret n°8633/2012, le ministère de l’Environnement exige explicitement la réalisation d’une étude d’impact environnemental (EIA) qui n’a toujours pas eu lieu.
Le décret n°5509/1994 habilite, il est vrai, le ministère de l’Énergie à autoriser des travaux d’extension sans l’intervention du ministère de l’Industrie, dès lors que l’exploitation resterait dans le cadre initialement approuvé. Or, dans les faits, ce décret autorise la mise à niveau des installations existantes, non leur extension. Les images aériennes comparant les installations antérieures à 2017 à celles postérieures à cette date sont, à cet égard, édifiantes. Elles révèlent une expansion considérable des infrastructures.
Une nécessaire prise de conscience
Fondée au Royaume-Uni en 1925, et établie au Liban depuis 1926, l’entreprise Shell, devenue Coral Oil Company, compte parmi les acteurs les plus fiables du secteur énergétique national, et devrait le rester. Face à la nébuleuse d'incohérences et d’ambiguïtés qui entoure ce dossier sensible, vraisemblablement politisé, une certitude s’impose : chacun d’entre nous, qu’il soit partisan ou opposant au projet, bénéficiaire ou lésé, engagé ou indifférent, pourrait un jour regretter amèrement son attitude ou son inaction, si un drame venait à survenir, emportant avec lui un être cher.
Cette enquête n’a pas vocation à condamner ni à stigmatiser. Elle s’adresse à Coral, aux autres compagnies d’hydrocarbures, et aux autorités compétentes afin qu’elles exercent pleinement leurs responsabilités, dans la transparence la plus totale, pour éviter un nouveau cataclysme entre Achrafieh et le Metn. Mieux vaut prévenir que d’avoir à revivre les douleurs insurmontables du 4 août 2020.