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Culture

Le Musée National de Beyrouth, contre vents et marées
Por
Micha Moussallem
Publicado
déc. 26, 2025 - 22:24

La survie du Musée national libanais relève du miracle. Situé sur la ligne de démarcation qui divisait la capitale entre les parties belligérantes, le bâtiment a été la cible des tirs et des obus. Mais le principal musée archéologique du pays, qui abrite des collections exceptionnelles allant de la préhistoire à la période mamelouk, a pu renaître juste après la guerre. La construction du Musée L’idée du Musée naît au début du XXe siècle afin de réunir dans un même lieu la collection de Raymond Weill, un officier français en poste au Liban. Le bâtiment voit le jour entre 1930 et 1937 à l’époque du mandat français grâce au comité des amis du Musée dirigé par Béchara El Khoury, alors Premier ministre et ministre de l’Education. Il fut officiellement inauguré le 27 mai 1942, sur base des plans des architectes Antoine Nahas et Pierre Leprince Ringuet, dans un style monumental en pierre ocre, inspiré des temples antiques. Le Musée durant la guerre Le Musée National de Beyrouth est situé sur ce qui était, durant la guerre, une ligne de démarcation, dans une région où les combats faisaient rage. Il fallait donc sauver les collections à la fois du pillage et des bombes. C’est ce que l’Émir Maurice Chéhab, alors conservateur en chef du Musée, va s’employer à faire. Il commença tout d’abord par mettre à l’abri dans des coffres-forts les collections transportables. Quant aux pièces monumentales, il décida de les protéger avec des sacs de sable, et même de les couler dans du béton armé, allant jusqu’à murer certaines parties du Musée. Ceci n’est pas sans rappeler Jacques Jaujard qui avait sauvé les trésors du Louvre durant la Seconde Guerre mondiale. Il suffit parfois d’un seul homme pour contourner l’inéluctable… Après la guerre, à partir de 1993, une vaste campagne de réhabilitation du Musée fut lancée et il put rouvrir ses portes en 1997 grâce à des mécènes passionnés, dont Mona Hraoui, alors Première Dame et présidente de la Fondation Nationale du Patrimoine. Depuis lors, la modernisation de sa muséographie ne s’est plus arrêtée. Collections et pièces majeures Le Musée conserve environ 100000 objets, dont 1300 exposés chronologiquement, du Paléolithique à la période mamelouk. Parmi les pièces iconiques, le sarcophage d’Ahiram, roi de Byblos. C’est un chef-d’œuvre artistique et épigraphique dont l’inscription est l’un des plus anciens textes connus en alphabet phénicien. Parmi les ensembles impressionnants, figurent les 31 sarcophages phéniciens anthropomorphes de la « collection Ford ». Alignés comme une véritable « armée de morts », les cercueils de pierre reprennent les modèles égyptiens et grecs tout en restant typiquement phéniciens.​ A l’entrée du hall central trônent les magnifiques mosaïques gréco-romaines et byzantines dont certaines ont été malheureusement endommagées durant la guerre et qui en ont gardé des stigmates. Elles illustrent parfaitement ce que fut cet art prospère au Liban durant les périodes romaine et byzantine. Les thèmes qui y sont traités proviennent de la mythologie grecque, de la Bible, des croyances populaires mais aussi de la philosophie. C’est notamment le cas de la mosaïque dite des « Sept Sages » qui nous montre sept philosophes, dont Socrate, ou celle du « Bon Pasteur » ou encore la mosaïque d’« Europe enlevée par Zeus » , ou aussi celle qui célèbre la naissance d’Alexandre Le Grand . Le sol libanais regorge d’ailleurs de mosaïques qui sont de véritables chefs-d’œuvre. Les fouilles au centre-ville de Beyrouth ont mis à jour plus de 1000 m² de mosaïques qui auront peut-être un jour leur musée… Quant au sous-sol, réhabilité récemment, il est consacré à l’art funéraire et à des expositions thématiques. Pour les Phéniciens, le tombeau servait à la fois de demeure éternelle pour le défunt et de support matériel de la mémoire familiale et dynastique. Les niveaux supérieurs complètent ce récit avec des objets plus petits (statuettes, bijoux, monnaies, céramiques) qui éclairent sur la vie quotidienne, l’économie et les cultes des différentes périodes. De nombreuses figurines féminines en terre cuite y sont exposées, provenant des temples, notamment de Baalat Gebal et Astarté. Elles renvoient toutes à un idéal de beauté lié à la fertilité et au statut social (attributs féminins, bijoux, coiffures élaborées…) où la femme joue un rôle central et apparaît comme l’incarnation de la divinité. Bien que le Musée National de Beyrouth soit un antre du passé, il est également tourné vers l’avenir. Preuve en est la nouvelle annexe du musée, le Centre Nuhad Es Said pour la Culture .

Sharjah, pionnière de la culture aux Emirats
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Micha Moussallem
Publicado
déc. 21, 2025 - 23:35

Depuis plusieurs décennies déjà, Sharjah s’affirme comme la capitale culturelle du monde arabe, titre que lui a, d’ailleurs, décerné (entre autres) l’UNESCO en 1998 pour sa contribution à la promotion de la culture arabe. Sous l’impulsion du Cheikh Sultan bin Mohammed Al-Qasimi, qui règne sur l’émirat depuis 1972, Sharjah a su créer un écosystème artistique unique au Moyen-Orient, et il s’est imposé comme une destination incontournable pour les amateurs et professionnels de l’art et de la culture. L’histoire récente de l’art à Sharjah est intimement liée à la création en 2009 de la Sharjah Art Foundation , dirigée par Sheikha Hoor Al Qasimi. Cette institution multidisciplinaire vise à soutenir la création artistique tant locale que régionale, et à tisser des liens avec des artistes internationaux. La fondation organise régulièrement d’importantes expositions et propose avec ses partenaires des ateliers dédiés aux artistes ainsi que des bourses de recherche, des programmes de mentorat et de soutien aux jeunes artistes, aux femmes, et à tous les porteurs de projets innovants. La fondation organise également la célèbre Biennale de Sharjah qui, depuis 1993, attire des milliers de visiteurs et met en avant des œuvres engagées qui reflètent les évolutions artistiques et sociales du monde arabe et même au-delà. Ainsi, la denière édition en 2025 de la Biennale, intitulée « To Carry », s’est distinguée par une participation de plus de 200 artistes de tous les horizons qui ont exploré les enjeux et les défis de notre époque, et ont établi un dialogue interculturel entre leurs différents univers. D’autre part, L’Émirat a su préserver et valoriser son riche patrimoine architectural. Ainsi, le quartier Al Mareijah , dans le cœur historique de Sharjah, abrite plusieurs musées et espaces artistiques répartis dans d’anciennes bâtisses restaurées. Les visiteurs sont appelés à découvrir des oeuvres contemporaines tout en explorant l'architecture historique typique du pays. Quant au Sharjah Art Museum , ce n’est pas seulement l’un des plus grands musées du Golfe mais c’est un lieu culturel ouvert à tous. L’entrée y est gratuite et on y propose des expositions variées, allant de la peinture arabe classique à la photographie contemporaine. Outre la Sharjah Art Foundation , l’Émirat compte de nombreuses institutions emblématiques comme la Barjeel Art Foundation , créée pour valoriser la collection privée du Sultan Sooud Al Qassemi, le Maraya Art Centre dédié à l’art visuel et numérique ou encore le Sharjah Museum of Islamic Civilization , qui met à l’honneur l’art islamique traditionnel. En parallèle, des dizaines de galeries et d’ateliers indépendants enrichissent le paysage artistique local, favorisant la rencontre entre créateurs, curateurs et public. Les événements et appels à projets se multiplient, conséquence d’une politique culturelle active de soutien à l’innovation, à la formation et à l’expérimentation artistique. Cette politique à Sharjah vise à démocratiser l’accès à l’art et à créer une société à la fois ouverte et engagée. Les évènements artistiques dans l‘émirat sont souvent accompagnés de conférences, de concerts et de projections de films, de grandes rétrospectives autour d’artistes arabes connus comme Tarek Al Ghoussein ou Hassan Sharif, tout en accueillant régulièrement des artistes européens, américains et asiatiques. Si l’art à Sharjah s’enracine dans les traditions locales et arabes, il rayonne également à l’international. La collaboration étroite avec des institutions culturelles internationales dont l’UNESCO ainsi que la participation d’artistes de la diaspora arabe renforcent l’impact du message culturel de Sharjah. Par exemple, le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe, créé en 1998, récompense chaque année deux personnalités, groupes ou institutions ayant apporté une contribution exceptionnelle à la diffusion et à la promotion de l'art et de la culture arabes. Entre tradition et modernité, entre Orient et Occident, Sharjah a su relever le défi grâce à une programmation artistique exigeante et créative, la volonté de célébrer la diversité tout en préservant son propre patrimoine et une collaboration étroite avec les artistes et les institutions internationales concernées.

À Riyad, l’art partout et pour tous
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Micha Moussallem
Publicado
déc. 21, 2025 - 19:24

La région du Golfe, et particulièrement l’Arabie Saoudite, connaît actuellement des transformations sociales et économiques majeures. Ces pays, autrefois principalement producteurs de pétrole, s’ouvrent à grande vitesse aux nouvelles technologies, à l’Intelligence artificielle (IA), aux évènements sportifs mondiaux, et surtout à l’art et à la culture. Du quartier culturel Jax à Riyad à l’oasis AlUla, l’Arabie Saoudite, plus grand pays du Moyen-Orient, investit d’importantes budgets afin de promouvoir l’art et la culture. Pour le gouvernement saoudien, dans une société en pleine transformation, l’art permet de préserver l’héritage culturel du pays, de transmettre les traditions et le savoir-faire ancestral tout en ouvrant les portes aux projets artistiques d’avant-garde. Parmi les projets ambitieux du gouvernement saoudien, Riyad Art occupe une place de choix. Lancé en 2019 par le roi Salmane ben Abdulaziz Al Saoud, il fait partie de la Vision 2030, le plan de développement pharaonique du prince héritier Mohammed Ben Salmane. Le projet a pour but d’embellir Riyad, d’enrichir son paysage culturel et de rendre les œuvres d’art accessibles à tous, en transformant la ville en galerie d’art à ciel ouvert. Depuis son lancement, Riyad Art a déjà présenté plus de 500 oeuvres artistiques, avec la participation de plus de 500 artistes locaux et internationaux, plus de 6 000 évènements, et diverses activités qui ont attiré plus de 6 millions de visiteurs. L'objectif du projet est d'installer, au final, plus de 1 000 œuvres emblématiques d’artistes mondialement connus dans tous les espaces publics de la ville : quartiers résidentiels, parcs, arrêts de bus et de métro, carrefours, ponts, entrées de la ville, sites touristiques...etc. Pour atteindre ce but, Riyad Art se décline en une multitude de projets qui méritent tous qu’on s’y arrête. Urban Art Lab vise, à titre d’exemple, à installer des galeries d’art sur les places publiques afin de présenter les œuvres d'artistes connus et de favoriser le dialogue entre ces derniers et les habitants. Jewels of Riyad, Art on the move et Art in transit préconisent, respectivement, l’installation d’œuvres d’art primées à proximité des attractions touristiques de la ville, aux principaux carrefours et dans les arrêts de bus et de métro. Parmi ces œuvres, on peut citer "Janey Waney" de l’ américain Alexander Calder, "Love" de l'artiste Robert Indiana, ou encore “Quand la lune est pleine” de l'artiste saoudien Zaman Jassim...etc. Quant à Riyad Icon, il a pour but d’encourager les artistes à créer un monument qui serait emblématique de la ville de Riyad à l’instar de la tour Eiffel à Paris, la statue de la liberté à New York ou le Christ Rédempteur à Rio. The Joyous Gardens confie, quant à lui, à des artistes célèbres la création d’aires de jeux dans les squares des quartiers, et Welcoming gateways vise à installer des portes au design unique et impressionnant aux différentes entrées de la ville. Garden city consiste à installer des œuvres d’art dans un jardin central de la ville alors que Urban Flow et Hidden River favorisent l’installation de passerelles et d'éclairages artistiques sur les ponts et les viaducs. L’État saoudien prévoit également l’organisation d’évènements culturels annuels, comme Noor Festival , un festival d’art interactif reposant sur les illuminations ou Tuwaiq Sculpture qui est à la fois un symposium international annuel et une exposition qui réunit des artistes du monde entier pour créer des œuvres de grande envergure dans un atelier en plein air. Ou encore l’organisation d’ Art week Riyad sous l’égide de la commission saoudienne des arts visuels, regroupant plus de 50 galeries locales et internationales, des institutions culturelles, des artistes, et des amateurs d’art du monde entier. Ce foisonnement de projets artistiques permet à l’État saoudien d’embellir la ville, de diversifier l’économie, d’attirer de nouveaux investissements et de transformer progressivement Riyad en une destination de choix pour les passionnés d'art du monde entier. Affaire à suivre.

Dans les anciennes geôles de Bachar… on tourne des séries télévisées
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LevantTime .
Publicado
déc. 18, 2025 - 02:06

Des drames du passé aux arts dramatiques. Les lieux tristement célèbres de l’époque des Assad, père et fils, accueillent désormais des caméras et autres matériels cinématographiques. Que ce soit à Saydnaya ou à Mazzé, acteurs et réalisateurs ont remplacé les tortionnaires qui servaient avec zèle les intérêts de l’ancien régime syrien. Beaucoup de séries en tournage ont choisi de filmer des scènes dans les sites militaires ou les quartiers généraux des services de sécurité qui symbolisaient le régime de terreur. Comme l'aérodrome de Mazzé, qui abritait un centre de détention des services de renseignement de l'armée de l'air, connus pour leur cruauté. Les « Moukhabarat » des forces aériennes constituaient le principal pilier du régime de l’ancien pilote officier Hafez al Assad, converti en président de la République arabe syrienne pendant plusieurs décennies. D'autres scènes ont été tournées à la "branche Palestine", l'une des sections les plus redoutées des services de renseignement. Ici, les caméras et les techniciens encombrent désormais les bureaux où les personnes arrêtées étaient soumises aux pires sévices lors de leur interrogatoire. Beaucoup ne donnaient plus jamais signe de vie. Retours de l’exil A l'aérodrome militaire de Mazzé, près de Damas, un hélicoptère atterrit lentement: sur les lieux où des Syriens étaient détenus et torturés, on tourne une série relatant, à travers l'histoire d'une famille, les derniers mois du pouvoir de Bachar al-Assad. "Il est difficile d'imaginer qu'on filme ici", reconnaît Mohammad Abdel Aziz, le réalisateur du feuilleton "La famille du roi". "L'aéroport de Mazzé était le symbole de la force militaire, aujourd'hui on y réalise un feuilleton qui raconte la chute de cette force", ajoute-t-il tout en donnant ses instructions par talkie-walkie à l'équipe de tournage. La scène raconte la fuite d'une personnalité du pouvoir de Bachar al-Assad - qui avait lui-même trouvé refuge en Russie lorsque Damas est tombée, il y a un an, aux mains de rebelles islamistes. Depuis, des dizaines d'acteurs et de réalisateurs en exil en raison de leur opposition à l'ancien dictateur sont revenus en Syrie, donnant une véritable impulsion à leur industrie. Devant le bâtiment, c'est un véritable champ de bataille: voitures calcinées, explosions, fumée des effets spéciaux... l'équipe reconstitue "la libération de détenus au moment de l'effondrement des services de sécurité", explique le réalisateur. Le jour de la chute de Damas, le 8 décembre 2024, des centaines de personnes avaient pris d'assaut les locaux des services de sécurité et les portes des cellules avaient été ouvertes. La luxueuse résidence de Bachar al-Assad, dans le quartier huppé de Malki, avait été envahie par une foule en colère, puis saccagée et pillée. Pour combien de temps encore ? L'une des scènes de "La famille du roi", montrant une bagarre impliquant 150 personnes et des tirs, se déroule devant cette résidence. Il aurait été "impensable" de faire cela par le passé, quand les abords des lieux étaient strictement interdits aux Syriens, relate le réalisateur. Dans une maison traditionnelle du vieux Damas où l'on monte la série, Maan Sabqani, le scénariste, discute avec le réalisateur de l'ordre des scènes. Alors que la production était sévèrement censurée sous Bachar al-Assad, M. Sabqani indique que les autorités actuelles ont maintenu un comité de censure au ministère de l'Information, mais qu'il s'est borné à "de simples remarques" à la lecture du scénario avant de donner son autorisation. Il se demande cependant si cette liberté relative perdurera. "Nous sommes dans l'attente de voir comment seront traitées les œuvres qui seront diffusées pendant le Ramadan", admet l'écrivain de 35 ans. La prise du pouvoir par l’actuel président syrien Ahmad al-Chareh suscite toujours des peurs et des interrogations. Le passé jihadiste de celui qui fut « Abou Mohammed al-Joulani » et, surtout, les massacres de civils appartenant à des minorités religieuses contribuent à la controverse autour du personnage. Mais, pour le moment, le pouvoir et la population semblent espérer un redressement économique pour rebâtir un pays miné depuis 2011 par la guerre civile. « Abattoir humain » "Les Syriens ennemis" raconte l'amère expérience de la population avec les services de renseignement, qui ont instauré un régime basé sur la délation et la peur. "La sortie vers le puits", relate la mutinerie en 2008 dans la prison de Saydnaya, symbole des pires exactions. Des dizaines de détenus avaient été tués à l'époque dans cette prison proche de Damas, qualifiée par Amnesty International d'"abattoir humain". Le scénario était prêt depuis plus de deux ans mais la "peur" des acteurs avant la chute de l'ancien dictateur et l'impossibilité de tourner en Syrie avaient empêché la réalisation du projet, dit son réalisateur Mohammad Loutfi. Aujourd'hui, explique-t-il, les nouvelles autorités "ont fourni un soutien logistique pour le tournage dans la prison même, ce qui aurait été impensable" par le passé.

La grand-messe de l’art contemporain, Art Basel, bientôt à Doha
Por
Micha Moussallem
Publicado
déc. 16, 2025 - 13:35

Depuis plusieurs années, les États du Golfe mettent en œuvre des moyens colossaux pour transformer la région en un hub artistique, technologique et éducatif de qualité. Le Qatar n’est pas en reste et met les bouchées doubles pour attirer des talents du monde entier et encourager les compétences locales. L’État qatari multiplie les projets ambitieux, qu’ils soient artistiques, architecturaux ou sportifs, comme ce fut le cas à l’occasion de la coupe du monde de football qui s’est tenue au Qatar en 2022… Dans le cadre de ses efforts visant à promouvoir des projets à caractère culturel, le gouvernement qatari prend soin de s’entourer d’artistes mondialement connus et des meilleurs talents locaux et internationaux, tout en se dotant d’équipements culturels et éducatifs de haut niveau L’un des projets d’envergure prévus à Doha en 2026 est Art Basel, la grand-messe de l’art contemporain. Après la Suisse, Miami, Hong Kong et Paris, Doha accueillera Art Basel les 5 et 7 février prochains. Cette édition sera précédée de deux jours d’avant-première, les 3 et 4 février. L’évènement aura lieu dans le pôle créatif M7 ainsi qu’au Doha Design District, dans le centre-ville de Msheireb. Leader mondial de l’art contemporain, la foire Art Basel a été fondée en 1950 à Bâle, en Suisse, afin d’offrir une plateforme prestigieuse aux artistes, galeries et collectionneurs d’art du monde entier. Elle donne le ton au marché de l’art et en influence les prix, les courants artistiques et les tendances. L’édition Art Basel Qatar, en 2026, a vu le jour grâce à un partenariat avec QSI (Qatar Sports investment) et QC+. Elle est d’une importance capitale pour le pays et la région car elle permet de mettre en lumière le paysage culturel et artistique non seulement du Qatar mais également de toute la région et elle confirme la place du pays sur la scène internationale de l’art contemporain. Entre tradition et modernité Pour Vincenzo de Bellis, directeur artistique et mondial des foires Art Basel, Doha offre un environnement idéal pour un regard neuf sur l’art. En effet, le pays est à la croisée des chemins entre tradition et modernité. Son histoire est riche et complexe et l’État qatari encourage fortement les expérimentations artistiques innovantes. Le thème choisi pour cette édition 2026 est « Devenir », un thème qui décrit parfaitement cette région du monde car les traditions orales ancestrales y côtoient les technologies de pointe, et les anciennes routes commerciales s’y sont transformées au fil des années en un vaste réseau d’échange de cultures et de capitaux. Dans ce contexte à la fois riche et complexe, l’art est le meilleur témoin de l’histoire et des forces vives qui façonnent l’identité de la région. Pour son édition de 2026 à Qatar, Art Basel a choisi comme directeur artistique Wael Shawki, un artiste d’origine égyptienne, installé à Doha. Shawki est connu pour sa rigueur intellectuelle et sa profonde connaissance de la région. Qualités qui lui ont valu d’être nommé en 2024 directeur artistique de la caserne des pompiers de Doha. Il y a lancé un programme d'études intensives en arts (AISP), conçu pour favoriser la pensée critique, l'apprentissage pratique et le développement professionnel d’artistes émergents, internationaux et qataris. Le comité de sélection Shawki a exposé dans des endroits prestigieux, tels que la Tate Modern à Londres ou le MoMA à New York. En 2024, Il a été salué pour son œuvre Vidéo Drama 1882, à la 60e exposition internationale d’art de la Biennale de Venise... Il expose actuellement à LUMA à Arles, ainsi qu’à la galerie Talbot Rice de l'Université d'Édimbourg. Quant au comité de sélection de la foire, il est composé des représentants de prestigieuses galeries locales et internationales, tels que (entre autres) Lorenzo Fiaschi, co-fondateur de la prestigieuse Galleria Continua en Italie, Daniela Gareh, directrice de la galerie White Cube à Londres, Mohammed Hafiz, co-fondateur de Athr Gallery à Ryad, ou encore Sunny Rahbar, co-fondatrice de The Third Line art gallery à Dubai. La tenue d’Art Basel à Doha constitue un évènement majeur qui impactera sans aucun doute le paysage artistique de toute la région et assurera aux participants un rayonnement international et une opportunité unique d’interactivité avec la scène artistique mondiale.

Le « Royal Opera House » de Mascate, entre tradition et technologie de pointe
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Micha Moussallem
Publicado
déc. 11, 2025 - 19:12

L’opéra de Mascate est l’un des monuments les plus emblématiques d’Oman. Il fut construit en 2011 à la demande du Sultan Qabous bin Said. Grand amateur d’art et d’opéra, le sultan avait voulu créer un centre d’échanges culturels entre Oman et le reste du monde et une plateforme pour promouvoir les performances artistiques tant internationales que locales. Symbole de la « diplomatie culturelle » d’Oman depuis son inauguration, le « Royal Opera House » de Mascate est un chef-d’œuvre architectural. Il allie ingénieusement le style classique de l’opéra à la tradition architecturale omanaise et réussit à mélanger les influences islamiques au design contemporain et à la haute technicité nécessaire à ce genre d’édifice. Les promoteurs ont utilisé des matériaux d’origine locale comme la pierre calcaire et ils ont doté la façade de l’édifice d’un délicat travail de maçonnerie mettant ainsi en valeur tout le savoir-faire des artisans omanais. En utilisant, à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment, des détails de l’architecture locale et en la fusionnant avec des éléments contemporains, les architectes ont réussi à créer un édifice omanais typique doté d’une élégance intemporelle. L’intérieur du bâtiment, à la fois raffiné et authentique, est entièrement décoré de marbre, de bois finement sculpté, de tapisseries luxueuses, de lustres en cristal et de délicates arabesques. Quant à l’auditorium, il a une capacité d’environ 1100 places. Il est équipé d’une technologie de pointe en matière de son et d’éclairage. La scène amovible est entièrement conçue pour offrir aux artistes et aux spectateurs une bonne qualité sonore et une vue dégagée, quel que soit l’emplacement de ces derniers dans la salle. Cette technologie de pointe et cette grande polyvalence dans la configuration rendent techniquement possible la tenue à l’Opéra Royal de Mascate de tous genres d’évènements artistiques. Elles le placent parmi les espaces d’art les plus hi-tech et les plus raffinés au monde. Depuis son inauguration, l’Opéra Royal de Mascate a accueilli des spectacles et des musiques du monde entier. Les plus grands musiciens de flamenco ou de jazz tels qu’Igor Butman et Randy Brecker s’y sont produits ainsi que les plus grands orchestres symphoniques, tels que l’Orchestre Philharmonique de Vienne ou l’Orchestre Symphonique de Londres, ou encore l’Orchestre National de Russie. Les meilleurs solistes ont également foulé la scène de l’Opéra de Mascate, comme Andrea Bocelli, Renée Flemming ou encore Placido Domingo pour ne citer que ceux-là. Les plus célèbres troupes de ballet dont le Bolchoï et l’American Ballet Theatre sont également passées par le « Royal Opera House » de Mascate. En plus des opéras et des concerts, divers évènements culturels, des pièces de théatre du monde entier ainsi que des ballets et des spectacles traditionnels omanais y sont programmés chaque année. Les musiques de la région ne sont pas en reste. Des artistes arabes connus se sont produits à Mascate dont Majida el Roumi. Cette diversification dans la programmation a fait de ce centre un lieu privilégié et incontournable pour les évènements artistiques de qualité. En plus du grand éclectisme dans le choix des programmes, l’opéra de Mascate n’oublie pas pour autant sa mission éducative et propose des ateliers et des programmes éducatifs aux artistes en herbe ainsi que des facilités d’accès aux étudiants afin de booster le développement culturel à Oman. Des années après son édification, l’Opéra de Mascate a donc parfaitement réussi sa mission première, voulue par le Sultan Qaboos, et qui était de promouvoir les artistes locaux et internationaux, de sensibiliser sa population à la musique classique et de promouvoir les échanges culturels entre les artistes du monde entier.

Les États arabes du Golfe face à leur essor culturel
Por
Micha Moussallem
Publicado
déc. 8, 2025 - 00:28

Un regard rapide sur le paysage culturel et artistique qui se développe dans les pays du Golfe permet de mettre en relief les moyens colossaux consacrés à un large éventail de projets, souvent somptueux et d’avant-garde, visant à promouvoir l’art et la culture, sur des bases qui peuvent varier d’un pays à l’autre. Un même engouement se manifeste globalement dans ce cadre, reflétant un désir partagé d’ouverture et d’échange avec le monde de la culture et de l’art. L’ensemble de ces projets servent, à n’en point douter, à promouvoir une sorte de « diplomatie culturelle » – si l’on peut dire – et à stimuler le rayonnement culturel de ces pays à l’échelle internationale. Il serait toutefois erroné de réduire les réalisations accomplies et celles qui sont déjà prévues à une simple opération de marketing. Au-delà de l’aspect quelque peu « pharaonique » des projets en cours, d’autres motivations beaucoup plus importantes sont en jeu. Dans les sociétés qui sont le théâtre de profonds bouleversements, l’art et la culture sont des vecteurs de transformations sociales et politiques. Mais ils sont aussi, en même temps, un moyen de protéger et de transmettre le savoir-faire, les traditions et l’héritage culturel d’un pays. Ils contribuent fortement à renforcer la fierté nationale et à cimenter le sentiment d’appartenance. Les dirigeants des pays du Golfe en sont parfaitement conscients. Et leur souci de préserver cette identité culturelle et de la mettre en valeur est parfaitement clair dans tous les projets mis en œuvre ou en gestation. Au-delà, des enjeux qui pourraient être qualifiés, par extension, de géopolitiques, l’art, dans les sociétés en devenir, est un gardien de la mémoire. Il permet également un changement en douceur et en profondeur de la société. Il est le fil d’Ariane qui relie le passé au présent et à l’avenir. A cette fin, les dirigeants encouragent, d’un côté, les projets artistiques et culturels d’avant-garde, tout en insistant, d’un autre côté, sur la préservation et la mise en valeur de l’héritage culturel, des traditions et des savoir-faire ancestraux. Dans une série d’articles consacrés à ce domaine, Levant Time s’est penché sur les principaux projets qui reflètent clairement une volonté de transformer les pays du Golfe en un hub culturel et artistique mondial et un lieu d’échanges entre les différents acteurs culturels dans des domaines aussi variés que la peinture, la musique, la danse, le cinéma, ou même la littérature etc. Ces projets sont ambitieux et multiples, mais l’enjeu est tout aussi grand. Dans le contexte actuel qui prévaut dans cette partie du monde ainsi qu’à l’échelle internationale, ces sociétés en pleine mutation vont-elles réussir à trouver un équilibre adéquat entre l’héritage islamo-arabe, d’une part, et les réalités du 21e siècle, d’autre part ? Vont-elles pouvoir effectuer une entrée fracassante dans le monde de demain et initier une ère de renaissance artistique et culturelle à l’instar de la Renaissance italienne, à titre d’exemple ? Vont-elles réussir leur transformation sans perdre en cours de route leur identité et leur âme ? Autant de questions auxquelles Levant Time tentera d’apporter quelques éléments de réponse dans la série d’articles consacrés aux grands projets à caractère culturel et artistique dans les différents pays du Golfe. Prochain article : Le « Royal Opera House » de Mascate

Del Toro : exorciser l’homme du monstre
Por
Michel Hajji Georgiou
Publicado
déc. 2, 2025 - 13:08

Est-il vrai qu’un réalisateur explore essentiellement une seule thématique – ou un seul univers – à travers l’ensemble de son oeuvre, dans le sens où tout finit par constituer un tout cohérent, comme le laissait entendre Jean-Luc Godard ? Guillermo del Toro semble cadrer parfaitement avec cette théorie. Le réalisateur mexicain, qui vient de livrer (sur Netflix) sa propre version de l’une des figures les plus exploitées du cinéma – celle du Frankenstein de Mary Shelley – semble animé d’une intuition matricielle, presque obsédante, voire prophétique, qu’il est effectivement possible de retrouver dans tous ses films et qui lui confère une cohérence rare. Chez del Toro, le monstre n’est jamais le monstre. L’altérité difforme, la chair cicatricielle, l’anatomie contre-nature, ne sont jamais chez lui synonymes de monstruosité réelle. Bien au contraire : chez le réalisateur mexicain, le monstre est la figure la plus humaine de toutes, celle qui porte le poids de la souffrance, de la solitude, du rejet, de l’humiliation, mais aussi de l’amour. Certes, il est loin d’être le premier à s’aventurer sur ce terrain. Mais, dans un monde de plus en plus déshumanisé, son entreprise est encore plus criante de vérité. Le véritable monstre ? C’est l’homme, quand il abdique sa propre humanité, quand il se laisse posséder par la pulsion de domination, le narcissisme, la science froide, la guerre ou l’angoisse de la mort et la volonté de se substituer au Démiurge. À ce titre, l’œuvre entière de del Toro apparaît comme un long réquisitoire contre les fabricants de monstres : les régimes, les armées, les laboratoires, les savants, les pères tyranniques et les moralistes glacés qui prétendent se tenir du côté du Bien, de la Raison, ou de la modernité scientifique – mais qui ne produisent, in fine, que destruction. Il n’y a pas de monstres, nous dit del Toro. Il n’y a que des bourreaux, qui se pensent investis d’un projet gigantesque, mais qui ne sont, en fait, que des figures délirantes à la recherche d’une réparation de leur blessure narcissique. Dans El laberinto del fauno ( Le Labyrinthe de Pan – 2006), sans doute l’un des plus beaux films du XXIe siècle, le monstre supposé – le faune inquiétant, mi-ombre mi-lumière, messager d’un monde archaïque – n’est ainsi, en réalité, qu’une réponse spirituelle à la barbarie franquiste. Le vrai monstre est le capitaine Vidal, prototype du fasciste froid, mécanique, exempt de doute, obsédé par la descendance et par le mythe du père. À l’innocence d’Ofelia et à son imaginaire salvateur répond la cruauté méthodique du pouvoir. Le monstre mythologique devient un refuge, une figure régulatrice, un dernier rempart contre la dévastation morale. Ce que Del Toro essaie de dire ici est essentiel : le monstre n’est pas la terreur, il est l’antidote à la terreur ; le dernier refuge de l’innocence pour éviter et conjurer l’horreur. Le sanctuaire salutaire où l’âme peut encore respirer. La même logique traverse The Shape of Water (2017), ce chef-d’œuvre où une créature aquatique, prisonnière d’un laboratoire militaire, torturée au nom de la science, se révèle capable d’aimer d’un amour plus pur, plus entier, plus absolu que les humains qui la dissèquent. Ici encore, le monstre véritable n’est pas celui que l’on exhibe dans l’aquarium : c’est le scientifique sans empathie, l’Amérique paranoïaque de la guerre froide, la normalité sociale obsédée par l’apparence, la conformité, le contrôle. Ce film est, au fond, un manifeste de la part de del Toro, selon lequel l’humanité ne réside pas dans l’homme, mais dans la capacité à aimer. Aimer est le seul moteur de la survie, disait Leonard Cohen dans sa chanson sur l’avenir monstrueux qu’il avait entrevu au début des années 1990, avec la fin de la bipolarité. Or aimer, souvent, l’homme en est incapable. C’est ce qui en fait un monstre. Le monstre, lui, dans une dynamique inverse, accepte l’apprentissage le plus douloureux, mais aussi le plus beau – celui d’apprendre à aimer. Cette thématique est portée à incandescence dans Frankenstein , le projet-rêvé de del Toro depuis trente ans, et qui trouve enfin sa forme. Il s’agit là du récit originel de bien des monstres : la créature qui n’a jamais demandé à venir au monde, qui est née du caprice d’un créateur narcissique, d’un père ivre de puissance, d’un homme qui veut voler à Dieu le secret de la vie sans en assumer la responsabilité éthique. Frankenstein est le condamné absolu : celui qui n’a ni place, ni identité, ni langage. Celui dont le seul désir est d’aimer et d’être aimé. « Je suis seul », dit-il dans le roman de Mary Shelley. Frankenstein n’est autre que ce monstre, en chacun de nous, qui recherche l’amour, pour être enfin pouvoir accéder pleinement à l’altérité, au lien, à l’humanité. Mais, pourtant, le monde se borne à le désigner comme monstre, quels que soient les faits, son désir, sa volonté, son cœur. Il est condamné au rejet, sans appel. Or Del Toro renverse ici toute la tradition cinématographique. L’immense James Whale avait déjà donné au monstre une dimension tragique, presque christique, dans les premiers films sur cette figure portée sur grand écran – Frankenstein (1931), puis le grandiose Bride of Frankenstein (1935), avant que le personnage ne devienne un pilier des films d’horreur de la Hammer ; brillamment parodié par Mel Brooks ( Young Frankenstein , 1974) ou encore mal théâtralisé par Kenneth Branagh en 1994, avec une erreur de casting majeure – De Niro dans le rôle-titre ! Mais del Toro innove : il offre la perspective du monstre, sa subjectivité, son cri étouffé. Il lui donne enfin une voix. La créature devient un miroir – un miroir où l’homme refuse de se regarder. Parce qu’il y verrait la vérité – que le monstre, c’est lui. Ce leitmotiv est présent partout chez del Toro. Dans Hellboy (2004), où la trajectoire inéluctable de l’enfant du diable est de mener le monde à sa destruction, mais qui choisit de se rebeller contre son destin biologique – et de conquérir sa liberté. Dans Nightmare Alley (2021), où le monstre n’est pas la bête de foire, mais l’homme qui sombre dans l’illusion du pouvoir absolu et qui se mutile psychiquement jusqu’à devenir ce qu’il croyait dominer : la bête. Dans Pacific Rim (2013), ce ne sont pas les créatures colossales venues des failles abyssales qui sont monstrueuses, mais l’arrogance technologique d’un monde qui croit pouvoir tout contrôler. Même Pinocchio (2022), chez del Toro, n’échappe pas à cette loi. Comme dans A.I. de Steven Spielberg, l’enfant de bois est plus humain que les adultes qui l’entourent. Le père, en revanche, est prisonnier de son deuil – meurtri mais tyrannique – et la société fasciste instrumentalise l’enfant comme chair à canons. Reste El Espinazo del diablo (2001), film spectral et bouleversant, où le fantôme d’un enfant assassiné vient hanter un orphelinat pendant la guerre civile espagnole. Le fantôme n’est pas un spectre de terreur, mais le gardien de la mémoire, la voix de la justice face à la barbarie: l’innocence tuée, littéralement. Le fantôme est ici un témoin, Il ne constitue pas une menace. La hantise de del Toro est claire : le monstre est le symptôme de la violence humaine. Et s’il vient au monde, c’est parce qu’un tyran, un savant, un soldat, un père – l’a créé. Il est impossible de ne pas lire cette œuvre à la lumière de la psychanalyse, dans la mesure où ce que del Toro met en scène, ce n’est autre que le fils rejeté, le fils sacrifié, l’enfant impossible, condamné au malentendu permanent. On pense bien évidemment à Lacan et à la forclusion du nom du père. C’est la figure de l’enfant sans place, écrasé par la Loi paternelle mortifère, celle qui ne connaît pas l’amour mais seulement la performance, la discipline ou l’héritage. Il est difficile aussi de ne pas penser à la Caverne de Platon. La créature ose sortir des ombres pour chercher l’humanité, mais ceux qui la regardent l’assassinent. Del Toro est dans le cinéma fantastique, mais il est profondément ancré dans son époque et dans le réel. Il nous dit, avec ses images fabuleuses, l’horreur dans laquelle nous vivons au quotidien – comme s’il ne nous livrait rien moins qu’une méditation tragique sur notre époque. Plus que jamais aujourd’hui, le monde est rempli de fabricants et de trafiquants de monstres : populistes, fascistes, ingénieurs de la peur, scientifiques sans éthique, gnostiques de tous poils, propagandistes qui transforment les peuples en machines de haine. Le monstre, désormais, n’a même plus besoin d’être créé en laboratoire : il se fabrique à travers le discours, la manipulation, les réseaux sociaux, les identités closes, le ressentiment et le fantasme purificateur. Même artificiellement, maintenant, et toujours avec notre adhésion, notre légitimation, notre participation. C’est étrangement, aussi autour de la même thématique que paraît évoluer la dernière saison de la série Stranger Things … Guillermo del Toro est bien plus, en ce sens, un penseur politique, un prophète sombre qu’un réalisateur, similaire à ce que Cohen annonçait déjà dans The Future en 1990, à savoir que l’humanité est en danger. Mais pas à cause des monstres, mais à cause de ceux qui vivent du besoin d’en fabriquer par la haine, la violence, l’humiliation, l’exclusion. Del Toro nous murmure une vérité urgente : il est temps de regarder les monstres dans les yeux. C’est-à-dire de procéder à notre propre examen de conscience, avant qu’il ne soit trop tard, pour remporter en nous-même la bataille la plus importante : notre dernière chance de rester humains. Pour ne pas finir, tous ensemble, comme la petite Ophélie du Labyrinthe de Pan .

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