Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Image d'actualité
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
Image d'actualité
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Mohammad Hussein Chamseddine, une pensée chiite derrière le 14 Mars

Il y a quarante jours disparaissait Mohammad Hussein Chamseddine, esprit exceptionnel, démocrate chiite et penseur du vivre-ensemble et partisan invétéré de la préservation le Grand Liban. Cet article n’est pas tant un hommage qu’un témoignage précis de ce que tout ce que cet homme, humble, discret et inconnu du grand public, a été et apporté au débat public. C'est un homme calme, filiforme, taciturne. Il arrive tous les jours, en début d'après-midi, au secrétariat général du 14 Mars, où il s'installe discrètement et se consacre à ses réflexions, ses lectures, ses écrits. Sans doute une nouvelle initiative, concoctée avec ses compagnons de route, Samir Frangié et Farès Souhaid, est en cours de préparation. Les idées proposées sur papier par Frangié sont soit en français, soit en arabe, et Chamseddine réfléchit, réciproque, appose ses commentaires et ses remarques. L’osmose intellectuelle et politique – intensément humaine – entre les deux hommes est totale, et le résultat toujours substantiel, porté par une vision philosophique, humaniste, profonde de la convivance. Vêtu d'un costume gris clair et d'une chemise, toujours sobre, moustaches et traits gaulois, il fume cigarette sur cigarette, boit tasse de café sur tasse café. L'air d'un poète du début du XIXe, mâtiné d'un intellectuel de gauche du début du XXe. Pessoa qui aurait rencontré Trotsky dans un café de la rue Hamra des années 1970. Et puis, les habitués du secrétariat général arrivent les uns après les autres. L'homme reste placide. Le corps malingre. Presque statique. En revanche, la tête fonctionne comme un bolide serein et apaisé. Elle est presque animée d'une vie propre. Les débats de fond s'enchaînent, selon le niveau culturel et intellectuel des interlocuteurs. Le maître n'est pas seulement un penseur ; c'est un pédagogue, un éducateur. Et on l'approche comme s'il était une sorte de sage, de druide venu d'un autre temps. Et ce n'est pas qu'une impression, qu’une énergie qu'il dégage. L'homme est véritablement un puits de savoir et de sagesse. Et, surtout, il n'a pas besoin de s'en vanter, de déployer ses connaissances, d'accumuler les bavardages et autres tirades inutiles. Il est précis, rigoureux, laconique, et se laisse aller de temps en temps à de l'humour sarcastique, lorsqu'il est irrité par tel ou tel discours, attitude ou comportement politique d'un leader ou d'un interlocuteur. La mégalomanie, le populisme, l’insensé règne du leader historique inspiré? Tout cela l’irrite jusqu’à l’intranquilité. Le timbre de voix monte un peu, mais c’est tout. Le côté gentleman british l’emporte toujours, même dans la révolte. Malgré le climat de haine paroxystique, celui de la lutte contre les assassinats, manifestations de force, et autres actes de violences commis par le Hezbollah, l'homme refuse pourtant le choix de la facilité, celui des instincts et des pulsions. Il garde la tête parfaitement froide. Et il a le vivre-ensemble dans le sang. Il y croit dur comme fer au Grand Liban, le pays du Cèdre comme «style de civilisation» et l’«une des société les moins inhumaines du monde» — ces deux expressions de René Maheu et Georges Naccache qu'il cite sans cesse, à l’instar de Frangié. «La philosophie du pacte et l'esprit du consensus sont l'essence même du Liban», professe-t-il à qui veut bien entendre. Mohammad Hussein Chamseddine et Sayyed Hani Fahs, deux voix de la modération chiite. Cet homme, à qui l'on doit, avec Samir Frangié essentiellement, une grande partie des documents et initiatives du 14 Mars depuis le Rassemblement de Kornet Chehwane, s'appelle Mohammad Hussein Chamseddine. C'est un chiite de Arabsalim, au Liban-Sud. Il habite la banlieue sud, et il ne compte pas la quitter, intimidations ou pas. Le Hezbollah, pas plus qu'un autre, ne lui fait pas peur. Et pour cause: Chamseddine est un résistant de la première heure. Issu des rangs du Fateh, dont il a fondé, avec d'autres, l'Organisation populaire libanaise du Liban-Sud, il a tourné la page de la guerre après la fin de la guerre, œuvrant sans cesse pour une réconciliation nationale à même de déboucher sur la fin de l'occupation syrienne, sans perdre, naturellement, de vue le rôle diabolique d’Israël dans l’alimentation des conflits sectaires dans la région. L’un des principes fondamentaux de son code personnel de vie, c’est la cohérence morale et intellectuelle. Le Congrès permanent pour le dialogue Sous la houlette de l'imam Mohammad Mahdi Chamseddine dont il est l'un des disciples, et du patriarche Nasrallah Sfeir, Mohammad Hussein Chamseddine fonde, avec notamment Hani Fahs, Samir Frangié, Nassir el-Assaad, Saoud el-Maoula, Farès Souhaid, le Congrès permanent pour le dialogue libanais en 1993. Une initiative concrète, très claire, inspirée indirectement par la pensée de René Girard, et son ouvrage Des choses cachées depuis la fondation du monde . L'objectif en est de pousser des personnes venues de tranchées ennemies à s'asseoir ensemble et réfléchir sur la guerre, ce qui est aussitôt fait. Au début, ne se connaissant pas, les échanges sont tendus. Il faut jouer aux médiateurs et «traduire» lorsque chacun s’exprime, dans la mesure où il n'existe plus, du fait de la guerre et des barricades physiques et morales, de langage, de lexique, ou d'approches communs des concepts. Mais les barrières tombent progressivement, et un esprit de corps commun, consensuel, libaniste, émerge. La charte fondatrice du Congrès, élaborée la même année, pose d'emblée la question que personne, depuis l'arrêt des combats, n'avait encore osé formuler directement: comment bâtir un État unifié sans répondre au préalable à cette interrogation fondamentale — qui sommes-nous, et que voulons-nous? Car le problème libanais n'est pas d'abord institutionnel. Il est identitaire, et donc philosophique. L'identité libanaise est une identité complexe, faite d'une multitude d'appartenances — familiales, linguistiques, culturelles, religieuses, régionales — qui ne se superposent pas et ne s'éliminent pas à tour de rôle, mais s'intègrent dans un processus permanent, toujours en cours, toujours inachevé. Vouloir les réduire à une appartenance unique, nationale ou confessionnelle, c'est ouvrir la voie à la violence. L'État libanais, par conséquent, loin d’être un État ordinaire, est appelé à gérer non seulement des individus, mais des communautés, des cultures, des régions, des sensibilités… et tout mécanisme qui prétend simplifier cette complexité, dans un sens ou dans l’autre, finit par l'écraser. Avec Anne et Samir Frangié, ainsi que Chawki Dagher, lors de la cérémonie de remise des insignes de la Légion d’honneur à Frangié le 10 octobre 2016. C'est dans cet esprit que le manifeste pour une entente sur les fondements de la nation libanaise, publié en mai 1999 dans An-Nahar et cosigné par une trentaine d'intellectuels, de politiques et d'universitaires de toutes confessions, vient donner une forme publique à la démarche du Congrès. Ce que le manifeste réhabilite, c'est le «rêve libanais» que les Libanais n’ont pas su préserver: ce «style de civilisation» fondé sur la convivialité islamo-chrétienne, la culture du consensus élevé au rang d'art de vivre, l'ouverture sur le monde sans dissolution en lui — une contribution originale, affirme le texte, à la civilisation universelle, que les Libanais n'avaient pas su mesurer avant de la perdre. L'une des premières grandes initiatives concrètes du Congrès sera une rencontre sur ce qu'on avait appelé à l'époque l’abattement, l’ ihbât chrétien, avec la participation du patriarche Sfeir et de l'imam Chamseddine. Même le Hezbollah est convié au dialogue dans le cadre de la même dynamique, dans le cadre d'un comité mis en place par Tarek Mitri en 2001, regroupant aussi Amal et la Jamaa islamiya. Mais il s'effondre en 2005, avec le retrait syrien et la polarisation 14 Mars-8 Mars. La logique du Congrès va faire boule de neige et, par contamination positive, briser le carcan communautaire qui permet à Assad de diviser les Libanais et les empêcher de forger une unité garante de souveraineté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe les principales forces chrétiennes prend forme, suivi par le Forum démocratique, qui regroupe la gauche et Kornet Chehwane, la Gauche démocratique, qui rassemble les forces de gauche souverainistes, dissidentes d'un Parti communiste syrianisé à outrance. Walid Joumblatt élargit lui aussi son bloc parlementaire à des représentants de certaines tendances politiques chrétiennes souverainistes. Le tout converge vers le Rassemblement du Bristol, que parraine, dans l'ombre, Rafic Hariri. Le sort du régime syrien au Liban est scellé. La philosophie Chamseddine Dans la même optique, le leitmotiv de Chamseddine, ce qu'il répète inlassablement à tout le monde, c'est que les problèmes de chaque communauté au Liban ne sont pas des problèmes propres à chaque communauté stricto sensu . Ce sont les problèmes de tous les Libanais. Et que, partant, il n'y a pas de solution partielle, régionale ou communautaire, aux problèmes libanais, et il ne peut y avoir que des solutions nationales transversales aux problèmes des communautés. Pour lui, le fameux ihbat chrétien de l'après-guerre n'était pas un problème chrétien qui pouvait être réglé par les chrétiens seuls. Il ne pouvait être réglé que dans une logique transcommunautaire, donc nationale, garante de souveraineté et d'un équilibre national sur base du vivre-ensemble, de la justice et de la liberté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane n'était pas voué, dans ce sens, à devenir un nouveau Front libanais chrétien, mais ce qu'il est devenu par la suite, une dynamique composite, une opposition plurielle. Pas plus qu'il n'y a, pour lui, de solution strictement chiite , au problème du Hezbollah, dont la solution est libanaise , et passe par une communauté d'efforts transversaux capable de refonder l'État et son monopole de la violence. Dans ce cadre, il ne cessera de raconter, pour tancer le directoire du 14 Mars qui se laisse marcher dessus, rongé par ses querelles internes et ses enjeux de pouvoir, ou encore par des logiques de faux-compromis de pacotille, insipides et veules, la sage parabole arabe qui illustre parfaitement, pour lui, le complexe 14 Marsiste: «Un homme est persuadé d'être un grain de blé. Terrifié à l'idée d'être mangé par une poule, il finit par être interné. Après des mois de thérapie, les médecins parviennent à le convaincre qu'il est un être humain et non un grain de blé. Le jour de sa sortie, à peine a-t-il franchi la porte de l'hôpital qu'il aperçoit une poule et se précipite à l'intérieur, tremblant de peur. Son médecin lui demande : — Mais enfin, vous savez bien maintenant que vous n'êtes pas un grain de blé! L'homme répond : — Évidemment que je le sais ! Mais la poule, elle, est-ce qu'elle le sait?» «La règle d’or» Pourquoi ce libanisme vivre-ensembliste, respectueux des communautés et de leurs spécificités, mais aussi de la justice, l'équité et la citoyenneté? Pour Chamseddine, la «règle d'or» du Liban c'est cette phrase prononcée dans les années 1950 par Hamid Frangié en direction de Charles Malek, à l'époque ministre des Affaires étrangères, qui s'apprêtait à rejoindre le pacte de Bagdad: «Si les Libanais s'entendent sur quelque chose de mal, il devient aussitôt source de bien, et s'ils se disputent sur quelque chose de bien, il devient facteur de mal.» En d'autres termes, le consensus est à la base de la formule libanaise, et il ne saurait exister de vérité absolue au Liban. «C'est la règle d'or au Liban, à l'origine de la formule de 1943. Malheureusement, depuis Taëf, la classe politique ne comprend rien à cette règle et elle n'y croit pas.» C'est cette même conviction qui l'amène, en 2004, à prendre la parole lors d’un congrès à Saydet el-Jabal pour corriger, avec une précision presque chirurgicale, les erreurs de lecture que la classe politique libanaise commet depuis la fin de la guerre. Trois erreurs, dit-il, résument l'aveuglement collectif: croire qu'il y a eu un vainqueur et un vaincu, croire que les vaincus ont été battus par l'adversaire, et ignorer que la défaite est d'abord une défaite des Libanais par eux-mêmes, par leur propre désunion. À quoi il ajoute une quatrième, la plus grave peut-être: celle de puiser sa force de l'étranger, comme si la souveraineté pouvait se fonder sur la dépendance. L'essentiel, tranche-t-il, n'est pas que des personnalités chrétiennes et musulmanes se retrouvent côte à côte dans une même salle. L'essentiel est dans le fond, dans la philosophie du pacte. Dans la nécessité de dissiper le brouillard. Rappeler que le consensus n'est pas une méthode casuistique parmi d'autres, mais la condition d'existence du Liban lui-même. Lors de la signature de son ouvrage, Zaman Samir Frangié, le 28 mai 2019. Car pour Chamseddine, l'État libanais ne saurait être un État ordinaire, régi par des mécanismes ordinaires. Un État simple est nécessairement réducteur, et un État réducteur est, par définition, totalitaire, incapable de s'accorder avec une société aussi complexe que la société libanaise, il finit par chercher à la refaçonner à sa guise, à la «simplifier». Le vrai défi est inverse: adapter l'État aux besoins de sa société plutôt que la société aux exigences d'un État mal taillé pour elle. Aussi ne se lassera-t-il pas de plancher, à partir des années 2000, pour ressouder ces liens, initiative après initiative, notamment l'Appel de Beyrouth 2004, qui suscite le courroux de l'appareil sécuritaire libano-syrien, avec Samir Frangié, Farès Souhaid et Saoud el-Maoula. De même qu'on lui doit une contribution essentielle aux documents de travail fondamentaux du 14 Mars comme celui qui, à l'issue du congrès annuel du mouvement, définit «la culture de la paix et du lien face à la culture de la violence et de l'exclusion», pour définir une ligne de clivage transversale dans le conflit en cours sur le plan régional. Au plan strictement chiite, et compte tenu de tout ce qui précède, il ne faut donc pas s’étonner que l’homme fût un partisan invétéré de la wilayat el-oumma développée par l’imam Chamseddine et de la pluralité des marjaa , et foncièrement hostile à la wilayat el-faqih iranienne et au despotisme khomeiniste. Pour Mohammad Hussein Chamseddine, le projet de l’État est la seule garantie viable pour tous les Libanais, chiite compris, à mille lieues des fantasmes de suprématisme appuyés par telle ou telle puissance étrangère. La perte de « l’âme sœur » Après l’autosabotage du 14 Mars, la victoire politique du Hezbollah et l’avènement du candidat du parti pro-iranien, Michel Aoun, à la présidence de la République, le compagnon fidèle de Mohammad Hussein Chamseddine, Samir Frangié, dont il est le véritable jumeau politique et intellectuel – ils travaillent toujours en binôme, en résonance, en synchronie totale – gravement malade et éprouvé par les errances et les capitulations des leaders politiques souverainistes, se retire de la scène pour s’éteindre discrètement. Il s’agit d’un déchirement politique, d’une complétude scindée nette. Chamseddine, dont la loyauté est véritablement à toute épreuve, s’empressera, l’année suivante, de rédiger la biographie de son ami, Zaman Samir Frangié ( Le Temps de Samir Frangié ), dont chaque page est un témoigne d’amitié et de gratitude, mais sans emphase, sans grandiloquence aucune. Juste un engagement civique et civil pour le Grand Liban et la culture du lien, du vivre-ensemble et de la paix. Pour honorer la mémoire de Samir, Chamseddine s’efface complètement. Mais il n’a pas besoin de se mettre en scène – sa modestie l’en défend. Et, aussi, à travers Samir, c’est de lui, de ce même souffle vivre-ensembliste libanais, qu’il parle. Mohammad Hussein Chamseddine s'est éclipsé comme il a vécu, dans la discrétion la plus totale, la nuit du 1 er au 2 mars, à l’heure où le Hezbollah initiait sa guerre pour venger Khamenei. Le tout-pays pris dans la tourmente, sa mort est presque passée inaperçue. Du reste, peu de Libanais, en dehors des cercles des amis de Samir Frangié et de l'ex-secrétariat général du 14 Mars, le connaissaient ou avaient entendu parler de lui – et c’était là, du reste, ce qu’il avait toujours voulu. Pourtant, l'histoire retiendra que c'est largement à lui, un démocrate chiite, intègre, courageux et lucide, que la plupart de la littérature politique vivre-ensembliste et unitaire du 14 Mars, en opposition à toutes les tutelles, occupations et autres monstruosités parapolitiques, a vu le jour. Son parcours et son legs constituent, en soi, un témoignage que le Grand Liban, libéré de ses démons, «étatisé», apaisé et réconcilié avec lui-même, est vraiment un «style de civilisation» qui mérite de vivre.

Le Liban sous un déluge de fer et de sang malgré la trêve

C’est un déluge de fer, de feu et de sang, jamais égalé depuis de nombreuses années (exception faite de l’explosion du 4 Août, au port de Beyrouth), qui s’est abattu mercredi sur Beyrouth, sa banlieue sud et de nombreuses villes et localités libanaises. Plus de 180 personnes ont été tuées et près de 800 autres ont été blessées, selon un premier bilan du ministère libanais de la Santé, dans une série de raids israéliens simultanés (visant en 10 minutes une centaine de cibles, un peu partout dans le pays), alors qu’au niveau régional, une trêve de deux semaines venait d’être annoncée par le président américain, Donald Trump, en même temps qu’un début de négociations entre Washington et Téhéran autour d’un accord global portant sur une cessation durable des hostilités. Israël a frappé sans avertissement préalable Beyrouth et une cinquantaine de localités, du sud au Hermel, en passant par Aley, le Chouf et la Békaa, quelques heures après l’habituel avertissement du porte-parole arabophone de son armée, Avichaï Adraee, aux habitants de la banlieue sud et des villages au sud du Zahrani, les sommant d’évacuer les lieux. «Des objectifs du Hezb sont toujours dans la ligne de mire israélienne», avait-t-il menacé le matin. En début d’après-midi, l’armée israélienne a attaqué «en l’espace de dix minutes et simultanément» une centaine d’objectifs du Hezbollah à travers le Liban, a indiqué son porte-parole, en indiquant qu’il s’agissait de «la plus grande frappe coordonnée» contre cette formation depuis le début de la guerre contre l’Iran. Selon lui, c’est «une centaine de postes de commandement et d’infrastructures militaires» du Hezb qui ont été visés, alors que de nombreux civils ont été soit tués, soit blessés au cours de cette folie meurtrière aveugle de dix minutes, baptisée par Tel Aviv «Ténèbres éternelles», un nom sordide qui fait craindre le début d’une nouvelle opération militaire contre le Hezb, accusé par Israël de «se réfugier parmi les civils au nord du Litani». Tel Aviv avait bien précisé que le cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis auquel il a adhéré «ne s’appliquait pas» au Liban et qu’il poursuivrait ses opérations militaires contre ce groupe dans ce qui s’apparente cependant, au vu des raids de mercredi, à une guerre indiscriminée. Celle-ci a été stigmatisée par le président Joseph Aoun qui a vivement dénoncé «un acte de barbarie» alors que le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, se félicitait de «la plus grande opération contre le Hezbollah après celle des bipeurs». Pourtant, contrairement à l’attaque aux bipeurs, les frappes de mercredi ont ciblé autant des membres ou des partisans du Hezb que des Libanais qui n’ont aucun lien avec la formation pro-iranienne et qui ont péri parce qu’ils se trouvaient au mauvais moment, au mauvais endroit. En début de soirée, un énième raid israélien a ciblé le quartier de Tallet el-Khayat, dans la partie ouest de Beyrouth, où selon l’armée israélienne, un haut responsable du Hezb a été ciblé. La violence et l’ampleur du déluge des frappes israéliennes de mercredi illustrent à quel point les négociations entre Washington et Téhéran restent sous la menace constante d’une reprise des hostilités. Ils révèlent surtout une volonté israélienne d’escalade au Liban, justifiée à Tel Aviv par l’incapacité de l’État libanais à désarmer le Hezb. Plusieurs responsables israéliens avaient, à tour de rôle, fait savoir que les opérations militaires contre ce groupe pourraient s’étendre jusqu’au nord du Litani, pour en finir une fois pour toutes avec la menace que celui-ci représente pour les habitants des localités au nord du pays et reproché au gouvernement libanais son incapacité à le désarmer. Des critiques en ce sens ont été adressées mercredi par le ministère israélien des Affaires étrangères aux autorités libanaises. Les jours à venir devraient cependant confirmer ou infirmer cette tendance à l’escalade. Menaces iraniennes Téhéran a réagi aux raids de mercredi en menaçant de se retirer de l’accord de cessez-le-feu et de riposter aux attaques israéliennes persistantes contre le Hezb. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, en a discuté avec le commandant des forces armées du Pakistan, lors d’un entretien téléphonique, pendant que Donald Trump affirmait à la chaîne PBS que le dossier du Liban et du Hezbollah allait être «traité», contrairement aux vœux iraniens, en dehors du cadre des négociations des deux prochaines semaines. Le président américain a affirmé que cela était dû au Hezbollah, qu’il a désigné comme étant une «organisation terroriste libanaise». Il a assuré que «cela sera également réglé», et que les combats en cours entre Israël et le Hezbollah constituaient «des escarmouches distinctes» de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Des propos qui vont dans le sens des informations relayées par des médias américains, selon lesquels Washington a donné à Tel Aviv son feu vert pour poursuivre ses opérations au Liban. Par ailleurs, M. Trump a révélé que le document évoqué par Téhéran différait de celui qui sera effectivement discuté à Islamabad. Il faut dire que depuis l’annonce de la trêve avec les États-Unis, la République islamique a suspendu ses attaques contre Israël et aurait demandé à ses proxys d’agir de même. Car, depuis l’annonce de la trêve, pas une roquette n’a été tirée par le Hezb contre le nord israélien ou les positions israéliennes en territoire libanais. Il n’a même pas réagi aux raids de la journée, illustrant, une fois de plus, s’il en était encore besoin, son alignement aveugle sur les décisions de Téhéran. L’Iran a cependant poursuivi ses tirs de missiles contre des pays du Golfe, notamment Bahreïn, le Koweït et les Émirats arabes unis (EAU). Les EAU ont ainsi annoncé avoir été visés par 17 missiles et 35 drones iraniens, «neutralisés tous avec succès par les défenses aériennes». Ouverture des négociations Les négociations entre Téhéran et Washington doivent s’ouvrir samedi à Islamabad. Le vice-président américain, JD Vance, présidera la délégation US aux discussions, placées sous l’égide du Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif. Il sera accompagné des émissaires Steve Witkoff Jared Kushner. Téhéran doit encore annoncer la composition de sa délégation. Les deux parties disposent donc d’un délai de deux semaines, fixé par le président Trump, pour parvenir à un arrangement définitif au sujet de la série de points autour desquels l’accord de principe aurait porté. Est-ce à dire que la diplomatie a fini par l’emporter? La réponse est d’emblée non. Les lignes de fracture entre Téhéran et Washington restent profondes et les enjeux liés à la guerre, qui aura duré un peu plus de cinq semaines, sont tellement importants que des solutions médianes seraient difficilement envisageables. Voire inimaginables. Pour simplifier, l’Iran des Mollahs joue sa survie et les États-Unis leur crédibilité. Vu sous cet angle, l’accord de mardi offre avant tout aux deux parties un répit. La trêve ressemble de ce fait moins à une percée diplomatique qu’à une pause imposée par plusieurs facteurs. Il y a d’abord l’épuisement des acteurs, notamment l’Iran qui a été pratiquement laminé par Israël et les États-Unis. Il y a ensuite la pression interne et internationale exercée sur le président Trump, et qui se manifeste, au niveau interne, par des mouvements de protestation importants contre la guerre en Iran, et au niveau international, par la chute des bourses et la flambée des prix du pétrole. D’ailleurs, les effets de l’annonce faite par Donald Trump ont été quasi instantanés: les prix du pétrole ont baissé, entraînant un rebond des marchés financiers. Autre signe de détente: l’Irak a annoncé la réouverture de son espace aérien, fermé depuis le début du conflit. Les États-Unis restent cependant intransigeants sur leurs conditions pour un accord durable. Ils ont obtenu un engagement iranien pour la réouverture du détroit d’Ormuz, mais continuent d’exiger des concessions majeures sur le nucléaire et les activités régionales de l’Iran. Donald Trump, qui s’est félicité d’une «victoire totale», a estimé que la question du programme nucléaire iranien pourrait être «réglée» dans les deux semaines à venir. Téhéran, qui réclame la levée complète des sanctions et des garanties internationales contraignantes, semble chercher à manœuvrer. L’agence Associated Press fait état ainsi d’une différence entre les deux versions persane et anglaise du document comprenant les conditions iraniennes pour des pourparlers. La version anglaise ne contient apparemment pas le maintien du programme nucléaire, qui figure dans la version persane, ce que le président américain a en quelque sorte confirmé à PBS. Quoi qu’il en soit, les deux semaines à venir diront si cet accord de principe peut devenir durable ou s’il constituera une simple parenthèse dans cette guerre.

Le Liban et «le jour d’après»
Par
Élie Hajj
Publié

«Quand la guerre finira-t-elle? Je dis: quand nous nous retrouverons.» Mahmoud Darwish Je suis de nature optimiste, sans être pour autant blindé contre la tristesse. Pourtant, en dépit de la noirceur et de la brutalité de la guerre, je traverse en ce moment l’une des périodes les plus portées par l’espoir de mon existence, à rebours de tant d’autres autour de moi. Je crois que nous vivons les dernières guerres du Liban, et je laisse mes pensées dériver, dans le calme de la nuit, vers «le lendemain de la guerre». Je songe, avec une compassion sincère et sans chercher à accabler qui que ce soit, dans une neutralité presque totale, au choc qui frappera les foyers dont les habitants ont été élevés dans une haine profonde d’Israël, de son peuple et des juifs en général, nationalistes arabes, nationalistes syriens, communistes, islamistes de toutes tendances confondues. Eux qui ne supportent pas d’entendre le mot «Israël» et lui substituent l’«entité sioniste» ou l’«entité occupante et provisoire» ; eux qui ont préféré, jadis — et certains encore aujourd’hui —, brûler le Liban plutôt que de renoncer à la libération de la Palestine, brandissant le drapeau de «la liberté d’action pour la résistance armée palestinienne sur l’ensemble du territoire libanais», et contraignant ainsi leur propre État à abdiquer sa souveraineté par le biais de l’«accord du Caire», en sacrifice consenti à la cause palestinienne. Comment supporteront-ils la réalité nouvelle selon laquelle Israël ne se retirera du Liban, cette fois, qu’en échange d’un accord de paix global? Qu’il ne saurait plus être question de revenir à l’armistice de 1949, mais qu’il faudra accepter des arrangements sécuritaires stricts et contraignants, destinés à garantir à jamais la sécurité de la frontière nord? Un prix lourd que le Liban sera contraint de payer pour recouvrer sa terre À ceux qui m’interrogent en ce moment, je réponds: quand viendra l’heure des véritables négociations, ce sera «pleurs et grincements de dents». Le prix que nous devrons payer, si nous voulons rendre à l’État libanais sa terre et ses habitants du Sud, sera exorbitant. Relisez le texte de l’accord de retrait israélien de 1983, que vous avez méprisé en le baptisant «17 mai» ou «accord de l’humiliation et de la honte» — cet accord que vous avez abattu par le soulèvement du 6 février 1984. Relisez-le, souhaitez ardemment, et priez qu’Israël consente, après la guerre, à quelque chose qui s’en rapproche. Mon intuition, confirmée par tous les signes visibles, dit qu’il n’y consentira pas. Cette fois, il ne se satisfera plus d’un retrait conditionnel ni d’arrangements sécuritaires fragiles, susceptibles d’être réduits à néant par des opérations suicides ; les attaques sporadiques et prolongées contre ses forces d’occupation ne seront plus possibles. Le régime d’Assad n’existe plus pour soutenir les «résistants» et couvrir leurs arrières ; le régime théocratique iranien vacille ; l’Union soviétique a disparu depuis longtemps ; et la terre, désormais vidée de sa population, ne ressemble plus à ce qu’elle fut — les gens de ce territoire sont l’eau sans laquelle le poisson de la résistance ne peut survivre. Israël exigera des garanties permanentes et des mécanismes de surveillance internationale authentiques, auxquels il participera et qu’il supervisera lui-même. Ou, dans le meilleur des cas, ce rôle incombera aux armées des États-Unis et aux pays arabes hostiles au régime iranien. Des puissances étrangères pourraient même imposer des transformations radicales dans la structure même de l’État libanais, afin d’empêcher que le Liban-Sud redevienne une plateforme de tirs de roquettes sur le nord d’Israël, ou un réseau de tunnels pour fondre sur lui. Ceux qui ont bâti leur identité sur «la résistance islamique au Liban» découvriront que cette page s’est définitivement tournée, et que le khomeinisme qu’ils avaient embrassé comme une foi et un art de vivre appartient désormais à une autre époque, fardeau accablant pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour le Liban tout entier, qu’il sera impossible de porter. Ils se heurteront à une réalité amère: la Palestine n’a pas été libérée, le Liban a payé le prix fort dans son intégralité, et Israël n’a pas été vaincu, mais se retrouve au contraire en position d’imposer ses conditions. Les Libanais comprendront alors que ceux qui ont incendié Beyrouth à plusieurs reprises, qui ont ravagé le Liban-Sud à maintes occasions, sont les mêmes qui s’opposent aujourd’hui à toute solution politique susceptible de préserver le pays d’un désastre renouvelé. Mais le jour dont je parle ne sera pas celui de la vengeance ni de la raillerie. Ce sera le jour de la rencontre dans la conviction partagée que le pari sur la libération de la Palestine au détriment de l’existence du Liban aura constitué une faute grave. Ce qui s’est passé, c’est que nous étions dans la tragédie palestinienne, et nous voilà plongés désormais dans la tragédie palestinienne et libanaise conjointement, sans avoir rien gagné hormis la destruction et la douleur, au prix des vies de fils et de filles fauchées en vain dans leur jeunesse. Un jour où les Libanais reconnaîtront que la paix à laquelle sont parvenues des nations arabes sœurs n’était pas une trahison, mais le meilleur du possible — le seul choix qui préserve ce qui reste de notre pays et de notre État. Une paix qui signifie des frontières sûres, un État en mesure d’exercer pleinement sa souveraineté, une économie ouverte au monde au lieu de se refermer sur elle-même sous les mots d’ordre de la «résistance». Ce jour-là marquera le commencement d’une ère véritablement nouvelle. Une ère où le Liban sortira du cycle des guerres enchaînées et sans fin, alimentées depuis 1969 par les chimères de «la cause centrale» et de «la résistance armée jusqu’au dernier souffle». Une ère où les Libanais recouvreront leur droit à une vie ordinaire: construire leurs maisons, cultiver leurs terres, élever leurs enfants loin des déflagrations, des raids, des roquettes et des discours enflammés. Il ne sera guère aisé, pour une génération élevée dans la conviction qu’« Israël est l’ennemi à jamais, et qu’il faut lutter sans relâche, quelles qu’en soient les pertes, pour l’effacer de la carte du fleuve à la mer », de se réveiller brusquement dans un monde où cet «ennemi» ne partira qu’après la signature d’un accord pesant, destiné précisément à le protéger. Mais l’histoire ne ménage pas ceux qui demeurent prisonniers du passé, et le lendemain de la guerre sera, quoi qu’on crie et quoi qu’il en coûte, le jour de ceux qui ont choisi le Liban d’abord — qu’ils y soient venus tôt ou tard —, pour rebâtir ensemble et panser les blessures de la patrie et des âmes.

Liban: le prix de la guerre et l'État en suspens

Depuis l'embrasement militaire récent aux frontières du Sud, le Liban s'est retrouvé au cœur du tableau régional en tant qu'espace de confrontation ouverte, ravivant des interrogations anciennes sur son rôle, les limites de son pouvoir de décision et sa capacité à absorber le coût d'un engagement dans des conflits qui le dépassent. Dans ce contexte, une question fondamentale s'impose: comment évaluer le bien-fondé de cette confrontation d'un point de vue strictement libanais, au regard des conséquences qu'elle a engendrées sur les plans militaire, économique et social? Les données de terrain indiquent un coût considérable. De larges pans du Sud ont subi des dommages graves touchant les infrastructures ainsi que les biens et propriétés privés, tandis que des vagues de déplacement interne ont concerné des centaines de milliers d'habitants, alourdissant encore les charges pesant sur les régions d'accueil et sur un État déjà aux prises avec une crise économique et financière profonde. Des secteurs productifs essentiels, l'agriculture et le tourisme au premier chef, ont par ailleurs été durement affectés, au moment précis où l'économie libanaise aurait eu besoin du moindre espace de redressement. Les lectures divergent, en revanche, quant aux acquis militaires réels. Certains considèrent que l'engagement dans la confrontation s'inscrit dans une stratégie de dissuasion plus large, adossée à des équilibres régionaux, et qu'il vise à imposer de nouvelles équations ou à consolider celles qui existent. D'autres estiment que les résultats n'ont pas produit de changement qualitatif dans le rapport de forces, et que le plafond des issues politiques reste voisin des arrangements antérieurs aux cessations des hostilités — voire d'un retour aux effets concrets de ces arrangements tels qu'ils prévalaient avant la dernière escalade —, ce qui soulève des interrogations sur le rapport entre le coût consenti et les résultats obtenus, d'autant que cette escalade s'est elle-même inscrite dans des interactions régionales plus larges et des logiques qui débordent largement le cadre strictement libanais. Cette divergence d'appréciation reflète, dans une large mesure, un désaccord fondamental sur la place du Liban au sein du conflit régional. S'agit-il d'un acteur à part entière, doté d'une marge de décision autonome, ou d'un maillon dans un réseau d'alliances plus vaste où les calculs locaux et régionaux s'entremêlent inextricablement? La réponse n'est pas d'ordre théorique: elle détermine directement la manière dont on comprend la guerre et dont on juge son utilité. Sur le plan intérieur, la montée des tensions a relancé le débat sur le rôle de l'État et les limites de son autorité. La question du monopole des armes et de la prérogative de décision en matière de guerre et de paix demeure l'une des plus sensibles de la vie politique libanaise. Pour une partie de l'échiquier, concentrer ce pouvoir au sein des institutions étatiques constitue une condition sine qua non du renforcement de la souveraineté et de la construction d'une stabilité durable. Pour l'autre, la réalité sécuritaire et les équilibres en place imposent des formules différentes, et toute approche sérieuse de ce dossier se doit de prendre en compte les craintes et les appréhensions mutuelles entre les composantes libanaises. Ce débat n'est pas nouveau, mais les développements récents lui confèrent une acuité supplémentaire. L'expérience montre que la pluralité des centres de décision génère des défis sérieux en matière de coordination interne et de gestion des crises, tout en influençant la position du Liban dans ses relations extérieures, qu'il s'agisse de la voie diplomatique ou de sa capacité à bénéficier du soutien international. Cette problématique se rattache à une interrogation plus large sur la nature du système politique. Depuis l'adoption de l'accord de Taëf, des fondements ont été posés pour la reconstruction de l'État et le renforcement de ses institutions, mais l'application a été des plus inégales, sous l'effet conjugué de complexités internes et d'équilibres politiques fluctuants, à la fois locaux et régionaux. Cette mise en œuvre à géométrie variable a contribué à maintenir des questions essentielles — la souveraineté, la réforme institutionnelle — dans le champ d'un débat ouvert et perpétuellement irrésolu. Au-delà de la dimension souveraine, se pose la question de la confiance des citoyens envers l'État. Les crises successives, de l'effondrement financier aux séquelles de la guerre, ont érodé cette confiance et conduit de larges franges de la population libanaise à s'appuyer sur des réseaux alternatifs pour subvenir à leurs besoins. Cette réalité compromet à son tour la possibilité de construire un contrat social effectif, fondé sur une relation de réciprocité entre l'État et ses citoyens, articulée autour des droits et des devoirs. C'est dans ce cadre que l'on peut comprendre ce que l'on désigne parfois comme une certaine «sélectivité» dans l'application des lois ou dans l'approche des affaires publiques. Cette sélectivité tient en partie à la défiance envers les institutions, ou au sentiment de certains groupes que les règles ne sont pas appliquées de manière égale pour tous. Elle contribue toutefois, en retour, à affaiblir l'idée même de l'État comme référence commune et fédératrice, rendant ainsi plus difficile toute tentative d'établir des règles stables de gouvernance. Sur le plan régional, ce qui se joue au Liban ne saurait être dissocié d'un contexte plus vaste, traversé par les interactions entre puissances internationales et régionales. Les expériences accumulées ces dernières années dans plusieurs arènes de la région ont démontré comment des États fragilisés de l'intérieur peuvent se transformer en arènes où ces conflits se croisent et se superposent. Le Liban apparaît, dans cette configuration, particulièrement exposé à l'influence de ces équilibres, en raison de sa composition interne et de l'enchevêtrement de ses relations extérieures. C'est dans ce même cadre que s'inscrit le développement récent constitué par l'annonce d'un cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran, d'une durée de quinze jours et sous médiation pakistanaise, en vue d'ouvrir un processus de négociation entre les deux parties dont l'objectif serait de parvenir à un règlement de la crise qui les oppose. Ce processus soulève cependant une série d'interrogations pour le Liban, dans la mesure où il n'est pas encore établi si cet accord le concerne directement ou indirectement. Il pose également la question de la place du Liban dans de tels arrangements, à l'heure où celui-ci ne dispose d'aucune représentation officielle à la table des négociations, alors que l'État libanais devrait être la seule instance habilitée à négocier en son nom. Cette situation illustre une problématique persistante liée aux limites de la souveraineté nationale : des questions qui touchent directement au Liban se trouvent traitées dans des cadres de négociation extérieurs sans que l'État y tienne le rôle qui devrait lui revenir de droit. Face à ce tableau, les choix qui s'offrent ne sont ni simples ni univoques. Une approche réaliste exige de reconnaître l'imbrication des facteurs internes et externes, et d'admettre que tout chemin vers la sortie de crise nécessite un traitement équilibré de ces facteurs, sur la base d'un raffermissement de l'État — et non de sa complaisance ni de son affaiblissement. Cela implique, d'un côté, de renforcer les institutions étatiques et leur capacité à gérer les dossiers souverains et les services publics, de manière à garantir un État juste, soumis à la loi et garant de l'égalité dans les droits ; et, de l'autre, de travailler à atténuer la polarisation intérieure et à construire un minimum de consensus autour des questions fondamentales, afin de renforcer la légitimité nationale sans rogner sur le rôle ou la souveraineté de l'État. En définitive, la guerre récente au Liban soulève bien plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Elle révèle l'ampleur du prix que peut engendrer l'engagement dans des conflits aux horizons indéfinis, et remet en lumière des interrogations structurelles touchant à l'État, à la souveraineté et au contrat social. Tandis que les lectures et les appréciations demeurent divisées, le défi central reste de faire de cette expérience une occasion de réévaluation des choix — plutôt qu'une étape supplémentaire dans la spirale des crises récurrentes.

L’impressionnisme libanais: Omar Onsi, maître de la lumière (2/4)

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, nos quatre pionniers de la peinture libanaise moderne, Khalil Saleeby, Omar Onsi, César Gemayel et Mustafa Farroukh, ont su insuffler une âme libanaise et orientale à l’impressionnisme occidental. Omar Onsi, figure phare de la peinture moderne libanaise, se distingue par sa maîtrise de la transparence et de la lumière. En privilégiant l’aquarelle dans ses peintures, il a réussi à illustrer la poésie des cimes et de la nature libanaise. Influencé par Monet, Onsi a banni le noir et a utilisé pour ses ombres des bleus et des mauves profonds. Peignant en plein air, sa maîtrise exceptionnelle de la lumière lui a valu le surnom de «maître de la lumière» du Liban. Avec son observation rigoureuse de la réalité et sa sensibilité moderne, Onsi a réussi à affranchir la peinture libanaise des portraits classiques figés et à ouvrir la voie à des scènes de vie et à une nature libanaise sublimée. Une vocation affirmée Né à Beyrouth en 1901, dans une famille sunnite cultivée ouverte aux idées et au mode de vie européens, le jeune Omar découvre très tôt le dessin et la peinture, encouragé par un grand‑père poète auquel il doit son prénom. Après un passage à la faculté de médecine de la Syrian Protestant College (qui deviendra plus tard l’Université américaine de Beyrouth – AUB), il arrête ses études contre l’avis de ses parents et choisit la voie artistique sous l’impulsion de Khalil Saleeby. Il s’initie alors à la technique, au portrait et au nu dans l’atelier de ce dernier. En 1921, il remporte une médaille d’argent à la Foire internationale de Beyrouth, première reconnaissance publique de son talent. Des influences multiples Au début des années 1920, Onsi passe plusieurs années en Jordanie, comme professeur de peinture et d’anglais. Il y découvre la lumière crue et les couleurs du désert. Ce contact avec l’espace levantin nourrit sa sensibilité et son imaginaire pictural. Il peint alors des scènes bédouines et des paysages arides dans une veine quasi ethnographique. À la fin de la décennie, il part se perfectionner à Paris notamment aux académies Julian, La Grande Chaumière et Colarossi, où il découvre de près l’impressionnisme, ainsi que les écoles de Barbizon et de Fontainebleau. Il peint des scènes parisiennes, des nus, des portraits et se lie d’amitié avec des artistes libanais de la diaspora comme le sculpteur Youssef el‑Houwayek. En 1933, il revient au Liban avec sa seconde femme, après une retraite en Syrie suite au décès de sa première épouse. Cette épreuve marque une mutation artistique décisive dans son parcours: sa palette s’éclaircit, ses couleurs deviennent plus vibrantes. L’influence impressionniste sur son art s’affirme. Retour à Beyrouth et reconnaissance À son retour au Liban, Omar Onsi vit de son art. Il tient sa première exposition à l’École des arts et métiers de Beyrouth au début des années 1930. Très vite, la presse le présente comme un paysagiste majeur et les élites beyrouthines commencent à collectionner ses peintures. Tout en multipliant les scènes rurales, Onsi aborde des sujets beaucoup plus audacieux et tabous comme le nu. Dans les années 1940 et 1950, il expose en Europe, en Égypte et au Moyen‑Orient, produisant une iconographie à la fois locale et transnationale. Son rôle dans la peinture libanaise moderne Omar Onsi a joué un rôle institutionnel majeur. Co‑fondateur, en 1957, de l’Association libanaise des artistes peintres et sculpteurs, il siège, à partir de 1960, au conseil administratif du Musée Sursock, qui devient l’un des hauts lieux de la modernité artistique beyrouthine. Jusqu’à sa mort en 1969 à Beyrouth, il continue d’explorer les variations infinies du paysage libanais, tout en consolidant, par son enseignement et son engagement, l’infrastructure culturelle du jeune État libanais. Une rétrospective majeure au musée Sursock, en 1997, consacra définitivement sa place de pionnier de la peinture moderne au Liban. Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans des institutions prestigieuses comme le Mathaf (Musée arabe d’art moderne) au Qatar. On peut également les trouver dans des collections privées, des galeries d’art spécialisées ou lors de ventes aux enchères de maisons prestigieuses comme Christie’s ou MutualArt. Une œuvre iconique Une des œuvres étonnantes de Omar Onsi est la toile «À l’exposition» peinte à son retour de Paris en 1932. Cette huile audacieuse conjugue portraits et scènes d’observation dans une tension culturelle saisissante entre modernité et codes sociaux orientaux. Elle symbolise la transition dans le style et la pensée d’Onsi qui s’éloigne des portraits classiques. On y voit des femmes moyen-orientales voilées, vêtues de noir, admirant un nu féminin dans un musée, spectatrices orientales d’un objet érotique venu de l’Occident. Une scène carrément transgressive pour l’époque. Dans une autre salle, une femme habillée à l’occidentale discute avec un homme en costume et tarbouche, rencontre – et tension – entre modernité occidentale et traditions orientales. La composition à plans multiples de l’œuvre crée une profonde perspective, tandis que les tonalités violacées, noires et bleutées accentuent l’atmosphère à la fois intimiste et dramatique, et accentuent la lumière sur les corps nus. Le tableau résume le choc des civilisations entre une société orientale établie et une autre en devenir et illustre parfaitement la société libanaise de l’entre‑deux‑guerres. Prochain article L’impressionnisme libanais: César Gemayel, un pionnier entre deux mondes Lire sur le même sujet L’impressionnisme libanais: de la grisaille parisienne à la lumière du Mont-Liban (1/4)

Liban, l’urbicide des martyropathes
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Les «débordements» récents de la guerre hors des zones du conflit délimitées territorialement depuis le début de la guerre, avec son lot de victimes, nous interpellent. La Guerre de guérilla d'Ernesto «Che» Guevara, ou encore Révolution dans la révolution? de Régis Debray, pour ne citer que ces deux livres-là, ont longuement analysé, dans la foulée de l'âge d'or révolutionnaire des années 1960, comment la guerre irrégulière, loin de se réduire à une simple tactique de harcèlement menée par des forces faibles contre un adversaire supérieur, prend la forme d'une entreprise plus subtile et plus inquiétante, où la population civile ne constitue plus seulement un refuge ou un relais logistique, mais devient progressivement l'enjeu même de la confrontation, et où la dynamique de la violence ne cesse de travailler et de recomposer au gré de ses propres logiques. Dans ce cadre, la guérilla, la guerre post-clausewitzienne, ne se contente pas d'évoluer au sein d'un milieu social donné, qu'elle supposerait acquis ou naturellement favorable, mais agit sur ce milieu avec une volonté de le reconfigurer, de le contraindre à sortir de l'indifférence ou de l'ambivalence, en suscitant des situations dans lesquelles toute neutralité se trouve rendue intenable. Guevara parlait ainsi de créer les conditions révolutionnaires plutôt que d'attendre leur «maturité sociale». Cette logique, que l'on pourrait qualifier de stratégie de polarisation induite, repose sur un mécanisme relativement constant, dont les déclinaisons historiques révèlent à la fois une plasticité et une formidable efficacité. Une organisation insurgée s'insère d'abord dans un tissu social qui ne lui est pas nécessairement acquis dans son ensemble, y mène des actions ciblées contre une puissance étatique ou occupante, puis s'expose, délibérément ou par calcul, à des représailles dont l'ampleur, souvent disproportionnée, affecte indistinctement combattants et civils. À travers ce processus, la violence adverse, loin de constituer un simple coût stratégique, acquiert une fonction opératoire, puisqu'elle contribue à produire les conditions d'un basculement émotionnel et politique de la population, transformant la souffrance subie en ressort de mobilisation. «Le poisson dans l'eau» Une telle dynamique n'est pas fortuite ; elle ne relève pas d'une improvisation empirique. Elle s'inscrit en fait dans une tradition théorique déjà ancienne, dont les formulations les plus influentes apparaissent dans les écrits de Mao Zedong sur la guerre populaire prolongée. La célèbre métaphore du poisson évoluant dans l'eau, souvent citée pour décrire l'osmose entre guérilla et population, suggère en réalité un travail constant sur cette «eau», que la guérilla s'efforce de densifier et de politiser, parfois au prix d'une contrainte assumée, afin d'assurer sa propre survie et son expansion. Dans les pratiques révolutionnaires chinoises, cette transformation du milieu social s'accompagne entre autres de campagnes de propagande, de mécanismes de pression interne, et d'une instrumentalisation indirecte de la violence adverse, appelée à révéler, par sa brutalité, la nature oppressive de l'ennemi. La guerre d'indépendance algérienne fournit, à cet égard, un exemple particulièrement éclairant de cette dialectique, dans la mesure où le Front de Libération Nationale, en menant des actions spectaculaires dans les centres urbains, notamment lors de la bataille d'Alger en 1957, s'exposait à une répression systématique de la part de l'armée française, dont les méthodes, où la torture et les disparitions voisinaient avec un quadrillage intensif des quartiers populaires, produisirent un effet paradoxal. Une partie significative de la population, initialement réticente ou prudente, se trouva ainsi progressivement entraînée dans le camp indépendantiste, pas seulement par solidarité, mais aussi par une forme de nécessité morale et existentielle, tant la violence subie rendait intenable toute position intermédiaire. Il est possible de retrouver un phénomène analogue dans la guerre du Vietnam, où l'implantation du Viet Cong au sein des villages ruraux ne reposait pas exclusivement sur une adhésion préalable des populations locales, mais sur une capacité à exploiter les effets des opérations militaires américaines, en particulier les bombardements massifs et les déplacements forcés que scandaient, par intermittences, des massacres de civils. L'événement de Mỹ Lai, en 1968, demeure à cet égard emblématique, dans la mesure où il a contribué à transformer une violence ponctuelle en catalyseur d'engagement, renforçant la légitimité de l'insurrection auprès de segments de population jusque-là hésitants. «Un, deux, plusieurs Vietnams» Dans des contextes plus contemporains, notamment au Proche-Orient, lieu par excellence de l'innovation dans la post-guerre, cette logique apparaît sans cesse sous des formes renouvelées, où les organisations armées opérant au sein de zones densément peuplées s'inscrivent dans une interaction permanente avec la puissance militaire adverse, dont les représailles, souvent médiatisées à l'échelle internationale, alimentent des cycles de colère et de mobilisation. Dans les territoires palestiniens, les différentes phases d'insurrection, qu'elles soient spontanées ou organisées, ont régulièrement donné lieu à des réponses militaires dont les effets sur les populations civiles ont contribué à renforcer, de manière complexe et parfois contradictoire, les dynamiques d'adhésion aux groupes armés. Le cas libanais, dans sa configuration actuelle, illustre cette mécanique avec une acuité singulière. Le Hezbollah, dont le foyer révolutionnaire se trouve aujourd'hui systématiquement démantelé, les cadres des Pasdaran iraniens et les siens propres traqués et abattus, les bastions du Liban-Sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth réduits à l'état de décombres par les frappes israéliennes tandis que deux millions de personnes se trouvaient arrachées à leurs lieux de vie, se retrouve contraint d'opérer un repli stratégique vers des régions qui ne lui sont guère favorables, à Beyrouth, dans le Metn-Sud ou le Metn-Nord, par exemple, milieux où la guerre qu'il a initiée rencontre une opposition sourde, voire une hostilité déclarée. Ce déplacement forcé ouvre ainsi une nouvelle phase de l'affrontement, dont les enjeux débordent largement le seul registre territorial pour devenir proprement sociaux. Le Hezbollah a toujours ouvertement revendiqué une inspiration et une application des techniques subversives de Guevara en termes de polémologie, qui le différencient du foquisme formel, étatiste, appliqué par l'OLP durant la guerre. Le Hezb lutte dans une optique spatiale, pas territoriale. Le foco est donc amovible, parce que l'espace de la guerre est celui de la wilayat el-faqih . Le territoire en soi n'est pas important, il est disposable et dispensable. Comme les habitants du foyer, transformés en martyropathes, et donc prêts à mourir pour la doctrine, pas pour le territoire. Le Hezb procède par urbicide au nom de l'empire spatial iranien. À cela vient s'ajouter du reste, du côté polémologique, une couche néo-achéménide de stratégie perse. Logique de l'empire et vastes étendues obligent, les Perses menaient des guerres sur plusieurs fronts, utilisant, à cette fin, des guerres par procuration et par subsidiation d'alliés, par le biais des satrapies. Ils finançaient aussi les villes ennemies (y compris Athènes vs Sparte) pour les monter l'une contre l'autre, ce qui leur permettait de gérer les fronts sans toujours les occuper militairement. La Perse des Pasdaran crée ainsi une sorte de néo-guevarisme de révolution permanente en appliquant — depuis deux décennies dans la région, mais aussi dans le cadre de cette guerre en bombardant une vaste étendue de territoires — la célèbre formule du Che : «Créer un, deux, plusieurs Vietnams.» L'objectif n'est pas seulement de pousser les adversaires, surtout le Golfe, à céder et implorer la paix la plus prompte possible, mais aussi d'internationaliser le conflit autant que possible pour, paradoxalement, y mettre fin. Le «win-win» game Au-delà du maquis urbain du Hezb, se dessine un calcul d'une autre nature, que l'on pourrait qualifier de jeu subversif à somme positive pour la seule organisation armée — le sinistre et fameux win-win game. En s'insérant dans des zones réticentes à la guerre et en maintenant des activités qui exposent ces zones aux frappes israéliennes, le Hezbollah contraint Israël à bombarder des populations qui lui sont hostiles, faisant de l'adversaire l'instrument malgré lui d'une recomposition des loyautés. La souffrance infligée à des milieux qui contestaient la guerre ne peut, dans ce schéma, que les rapprocher, par nécessité, de celui qui s'érige en seul protecteur possible. Mais le calcul va plus loin encore, car la présence des déplacés du Liban-Sud dans ces quartiers suscite, au sein des populations d'accueil, des réactions d'hostilité et parfois de rejet ouvert, tensions dont l'organisation tire parti pour alimenter, par effet de miroir, un sentiment de cohésion interne parmi les siens. Il n'est guère de ciment plus puissant que le sentiment partagé de n'être nulle part chez soi, et nulle part à l'abri que dans les rangs de la communauté armée, bien au chaud au sein de la açabiya communautaire. L'analyse de ces phénomènes gagne en profondeur lorsqu'elle s'appuie sur des cadres conceptuels issus de la philosophie politique et de l'anthropologie, à commencer par la pensée clausewitzienne, qui, en affirmant la nature intrinsèquement politique de la guerre, permet de comprendre comment la violence peut être mobilisée comme instrument de transformation des subjectivités collectives. La théorie de la violence mimétique développée par René Girard éclaire la manière dont les cycles de représailles tendent à s'auto-entretenir, chaque acte de violence venant justifier le suivant, dans une spirale où la distinction entre agresseur et victime devient progressivement brouillée. Les analyses de Michel Seurat sur les formes de pouvoir fragmenté au Moyen-Orient suggèrent que la violence, loin de désorganiser le social, participe aussi à sa recomposition, en produisant de nouvelles loyautés et en redéfinissant les lignes de fracture communautaires. Une telle stratégie, qui consiste à susciter ou à exploiter la violence adverse pour transformer une population, n'est pas sans soulever des questions morales fondamentales. D'un côté, elle peut apparaître comme une réponse pragmatique à une situation d'asymétrie radicale, dans laquelle les forces insurgées ne disposent d'aucun autre levier pour contester la domination d'un adversaire supérieur. De l'autre, elle implique une forme d'instrumentalisation des civils, exposés à des risques accrus, parfois sans leur consentement explicite, au nom d'un objectif politique qui les dépasse. Dans cette tension se dessine l'une des ambiguïtés fondamentales de la guerre irrégulière, où la frontière entre stratégie de libération et mise en danger délibérée devient difficile à tracer avec netteté. Ainsi, la guérilla, lorsqu'elle s'inscrit dans une telle logique, ne se contente pas de refléter un état de la société, mais contribue activement à le produire, en transformant la violence en vecteur d'adhésion et en faisant de la souffrance collective un élément constitutif de la mobilisation politique. Ce déplacement, où la population cesse d'être un simple arrière-plan pour devenir le théâtre même de la guerre, confère à ces conflits une dimension profondément tragique, dans laquelle la construction de la loyauté passe par l'expérience partagée de la violence, et où la neutralité, progressivement, se dissout dans l'impossibilité de rester à l'écart. Retour du refoulé ? Il convient cependant de ne pas laisser cette logique sans son contrepoint, car si la stratégie de polarisation induite suppose que la violence peut indéfiniment fabriquer de l'adhésion, elle bute tôt ou tard sur une résistance que l'on pourrait appeler, avec Freud, le retour du refoulé . La culture du martyre et la culture de la vie ne sauraient durablement coexister sans s'affronter, leur collision restant, à terme, inévitable. L'explosion du port de Beyrouth, en août 2020, en a fourni la démonstration la plus tragique, moins comme accident que comme symptôme d'une organisation qui a fait de la mort un mode de gouvernement, et qui s'est trouvée un jour confrontée, au cœur même de la cité qu'elle prétendait défendre, aux conséquences de ce choix. L'Éros et le Thanatos ne peuvent durablement partager le même territoire, et l'une des deux logiques finit par l'emporter, sans que rien, dans l'histoire, ne permette de supposer que ce soit la seconde. Mais là aussi, le Hezbollah se montre sournois, pervers. Car, au-delà de la açabiya qu'il crée au sein de sa communauté, voire au-delà, à travers la création de tensions internes binaires, le Bien contre le Mal, sommant ainsi chacun de choisir un camp, il pose d'ores et déjà les conditions d'un après-guerre où une seule victoire compte vraiment : celle qui écrasera les voix dissidentes, les «ennemis de l'intérieur», «les traîtres». La victime d'aujourd'hui, qui cherche à étendre la zone d'adhésion contre l'ennemi, se pose déjà ouvertement en bourreau de demain, prêt à dresser les potences. La seule logique à adopter, face à cette impasse idéologique, est celle du double ennemi: ennemi «territorial», Israël, avec ses crimes quotidiens contre la population civile, et ennemi «spatial», le Hezbollah, avec son idéologie transnationale au service des Pasdaran. À l'urbicide de Gaza répond un autre, mouvant, qui passe de territoire en territoire. Entre les deux, combien de victimes innocentes périront-elles encore avant que la culture de la vie ne finisse par triompher une fois pour toutes?