

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, nos quatre pionniers de la peinture libanaise moderne, Khalil Saleeby, Omar Onsi, César Gemayel et Mustafa Farroukh, ont su insuffler une âme libanaise et orientale à l’impressionnisme occidental.
Omar Onsi, figure phare de la peinture moderne libanaise, se distingue par sa maîtrise de la transparence et de la lumière. En privilégiant l’aquarelle dans ses peintures, il a réussi à illustrer la poésie des cimes et de la nature libanaise.
Influencé par Monet, Onsi a banni le noir et a utilisé pour ses ombres des bleus et des mauves profonds. Peignant en plein air, sa maîtrise exceptionnelle de la lumière lui a valu le surnom de «maître de la lumière» du Liban.
Avec son observation rigoureuse de la réalité et sa sensibilité moderne, Onsi a réussi à affranchir la peinture libanaise des portraits classiques figés et à ouvrir la voie à des scènes de vie et à une nature libanaise sublimée.
Une vocation affirmée
Né à Beyrouth en 1901, dans une famille sunnite cultivée ouverte aux idées et au mode de vie européens, le jeune Omar découvre très tôt le dessin et la peinture, encouragé par un grand‑père poète auquel il doit son prénom.
Après un passage à la faculté de médecine de la Syrian Protestant College (qui deviendra plus tard l’Université américaine de Beyrouth – AUB), il arrête ses études contre l’avis de ses parents et choisit la voie artistique sous l’impulsion de Khalil Saleeby. Il s’initie alors à la technique, au portrait et au nu dans l’atelier de ce dernier.
En 1921, il remporte une médaille d’argent à la Foire internationale de Beyrouth, première reconnaissance publique de son talent.
Des influences multiples
Au début des années 1920, Onsi passe plusieurs années en Jordanie, comme professeur de peinture et d’anglais. Il y découvre la lumière crue et les couleurs du désert. Ce contact avec l’espace levantin nourrit sa sensibilité et son imaginaire pictural. Il peint alors des scènes bédouines et des paysages arides dans une veine quasi ethnographique.
À la fin de la décennie, il part se perfectionner à Paris notamment aux académies Julian, La Grande Chaumière et Colarossi, où il découvre de près l’impressionnisme, ainsi que les écoles de Barbizon et de Fontainebleau. Il peint des scènes parisiennes, des nus, des portraits et se lie d’amitié avec des artistes libanais de la diaspora comme le sculpteur Youssef el‑Houwayek.
En 1933, il revient au Liban avec sa seconde femme, après une retraite en Syrie suite au décès de sa première épouse. Cette épreuve marque une mutation artistique décisive dans son parcours: sa palette s’éclaircit, ses couleurs deviennent plus vibrantes. L’influence impressionniste sur son art s’affirme.
Retour à Beyrouth et reconnaissance
À son retour au Liban, Omar Onsi vit de son art. Il tient sa première exposition à l’École des arts et métiers de Beyrouth au début des années 1930. Très vite, la presse le présente comme un paysagiste majeur et les élites beyrouthines commencent à collectionner ses peintures.
Tout en multipliant les scènes rurales, Onsi aborde des sujets beaucoup plus audacieux et tabous comme le nu.
Dans les années 1940 et 1950, il expose en Europe, en Égypte et au Moyen‑Orient, produisant une iconographie à la fois locale et transnationale.
Son rôle dans la peinture libanaise moderne
Omar Onsi a joué un rôle institutionnel majeur. Co‑fondateur, en 1957, de l’Association libanaise des artistes peintres et sculpteurs, il siège, à partir de 1960, au conseil administratif du Musée Sursock, qui devient l’un des hauts lieux de la modernité artistique beyrouthine.
Jusqu’à sa mort en 1969 à Beyrouth, il continue d’explorer les variations infinies du paysage libanais, tout en consolidant, par son enseignement et son engagement, l’infrastructure culturelle du jeune État libanais. Une rétrospective majeure au musée Sursock, en 1997, consacra définitivement sa place de pionnier de la peinture moderne au Liban.
Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans des institutions prestigieuses comme le Mathaf (Musée arabe d’art moderne) au Qatar. On peut également les trouver dans des collections privées, des galeries d’art spécialisées ou lors de ventes aux enchères de maisons prestigieuses comme Christie’s ou MutualArt.
Une œuvre iconique
Une des œuvres étonnantes de Omar Onsi est la toile «À l’exposition» peinte à son retour de Paris en 1932. Cette huile audacieuse conjugue portraits et scènes d’observation dans une tension culturelle saisissante entre modernité et codes sociaux orientaux. Elle symbolise la transition dans le style et la pensée d’Onsi qui s’éloigne des portraits classiques.
On y voit des femmes moyen-orientales voilées, vêtues de noir, admirant un nu féminin dans un musée, spectatrices orientales d’un objet érotique venu de l’Occident. Une scène carrément transgressive pour l’époque.
Dans une autre salle, une femme habillée à l’occidentale discute avec un homme en costume et tarbouche, rencontre – et tension – entre modernité occidentale et traditions orientales.
La composition à plans multiples de l’œuvre crée une profonde perspective, tandis que les tonalités violacées, noires et bleutées accentuent l’atmosphère à la fois intimiste et dramatique, et accentuent la lumière sur les corps nus.
Le tableau résume le choc des civilisations entre une société orientale établie et une autre en devenir et illustre parfaitement la société libanaise de l’entre‑deux‑guerres.
Prochain article
L’impressionnisme libanais: César Gemayel, un pionnier entre deux mondes
Lire sur le même sujet
L’impressionnisme libanais: de la grisaille parisienne à la lumière du Mont-Liban (1/4)