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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Mona Fayad
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Dix minutes ont suffi pour que Beyrouth et les autres régions subissent les attaques israéliennes les plus féroces qu'elles aient connues. Il en a résulté des centaines de morts et des milliers de blessés. Tout cela s'est produit après la conclusion de l'accord opaque entre l'Amérique et l'Iran sur le cessez-le-feu. Israël, sous la conduite d'un Netanyahu peu disposé à accepter un accord quelconque qui le ramènerait à la difficile réalité intérieure israélienne, a voulu signifier à tous que la déclaration iranienne d'inclure le Liban dans cet accord était nulle et non avenue. L'Iran la récuse verbalement, tout en continuant de son côté à respecter l'accord. Quant au Hezbollah, disséminé aux quatre coins du pays et mêlé à la population civile, il a déclaré s'y tenir et s'est, jusqu'à présent, abstenu de riposter à Israël, si ce n'est par quelques roquettes lancées sur Kiryat Shmoneh! Le Liban est officiellement une arène livrée aux violations, avec le consentement de ce gouvernement-là même qui a ensuite décrété un deuil national pour les victimes. Quant au peuple libanais, c'est sur son gouvernement et ses responsables qu'il a décrété, lui, le deuil. Celui qui vit à l'intérieur de la guerre n'est pas sommé de comprendre, mais seulement de témoigner et de demeurer humain autant que possible. C'est ce que je ferai. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas une terre ouverte au règlement de comptes, ni une carte sur laquelle d'autres tracent leurs lignes de feu selon leurs propres intérêts. Nous sommes des êtres humains, avec des noms, des maisons, des enfants, et une mémoire déjà suffisamment chargée de guerres que nous n'avons pas choisies. Et pourtant, à chaque fois, le même rôle nous est réimposé, celui d'être l'arène et le couloir, le messager et le front, la victime permanente. On nous bombarde pour qu'une puissance envoie ses signaux, on nous détruit pendant que d'autres négocient ailleurs, on nous tue parce que nous avons eu le malheur de naître à cet endroit du monde. Nous refusons tout cela. Nous refusons de prendre part à une guerre dans laquelle nous n'avons ni mot à dire, ni intérêt engagé, ni pouvoir de l'arrêter. Nous refusons d'être réduits à une simple carte entre les mains d'un axe quelconque, et de nous voir sommés de mourir en silence sous de grands slogans qui ne nourrissent pas nos enfants et ne protègent pas nos maisons. Nous refusons d'être des vassaux, que ce soit de l'Iran ou de quiconque. Nous refusons que notre terre, nos vies et notre avenir soient régis par des décisions venues de l'extérieur de nos frontières, sous la bannière d'un État théocratique qui ne voit en nous qu'un prolongement de son influence et un bouclier pour sa protection. Nous refusons qu'une société entière soit prise en otage et précipitée dans des batailles qui dépassent ses capacités et sa volonté, pour qu'on lui demande ensuite de célébrer le sacrifice. Quel sacrifice serait-ce là que celui que ses propres auteurs n'ont pas choisi, et quelle résistance que celle qu'on impose aux gens par la force? Tout autant que nous refusons qu'on prétende nous instruire sur Israël, sa perfidie et sa barbarie, nous refusons simultanément les pratiques barbares d'Israël lui-même ; nous refusons qu'il demeure au-dessus de toute reddition de comptes, et qu'un État fondé sur la force et l'occupation continue à nous menacer, à nous bombarder, à détruire nos villes, en justifiant chacun de ces actes au nom de la sécurité. Quelle sécurité serait-ce là, édifiée sur les ruines des autres? Si les Palestiniens avaient un jour obtenu leurs droits, si la justice avait jamais existé dans cette région, ni l'Iran ni personne d'autre n'aurait pu exploiter cette brèche béante pour nous faire chanter, et nous ne nous serions pas retrouvés en première ligne des guerres des autres. Nous sommes les victimes de deux équations meurtrières, l'une étant celle d'une occupation sourde aux droits d'autrui, et l'autre celle d'une instrumentalisation qui ne voit en nous qu'un outil. Entre les deux, on nous broie. Mais en dépit de tout cela, nous proclamons aujourd'hui qu'il suffit. Qu'il suffit d'être utilisés, qu'il suffit d'être pris en otages, qu'il suffit d'être tués au nom de causes dont la gestion ne sert en rien nos intérêts. Nous voulons un État véritable, non l'ombre portée d'un autre, impuissant à exercer sa propre autorité, mais un État qui décide souverainement de la guerre et de la paix plutôt que de se les voir imposer. Nous voulons une armée unique, une décision unique, une souveraineté indivisible. Ces mots peuvent sembler dérisoires face au grondement des avions, à la pluie des roquettes et au chaos du sang et des corps mutilés. Mais la parole est, en vérité, la plus puissante des armes que nous possédions. Car la guerre commence quand on dépouille l'être humain de sa voix, et elle finit, tôt ou tard, quand il la recouvre. Nous ne sommes pas une arène. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas de la chair à canon. Nous sommes des êtres humains… Nous voulons simplement vivre.

Le détroit d’Ormuz et la Convention de Montego Bay

Les termes de l’accord de cessez-le-feu – prévu pour une durée limitée de deux semaines – sont, tels que présentés officieusement, ambigus. L’Iran aurait accepté la réouverture du détroit d’Ormuz, présentée comme une contrepartie majeure au cessez-le-feu. Ce détroit répond aux critères définis par la Convention de Montego Bay de 1982, s’agissant d’un détroit international. Cette Convention précise, dans la section 2, la définition de l’utilisation d’un détroit international et la façon pour les navires navigant dans ses eaux et les aéronefs le survolant de s’y comporter. Article 37 «La présente section s’applique aux détroits qui servent à la navigation internationale entre une partie de la haute mer ou une zone économique exclusive et une autre partie de la haute mer ou une zone économique exclusive.» Article 38 – Droit de passage en transit «1 – Dans les détroits visés à l’article 37, tous les navires et aéronefs jouissent du droit de passage en transit sans entrave (…). «2 – On entend par ‘passage en transit’ l’exercice, conformément à la présente partie, de la liberté de navigation et de survol à seule fin d’un transit continu et rapide par le détroit entre une partie de la haute mer ou une zone économique exclusive et une autre partie de la haute mer ou une zone économique exclusive…» Le terme de «réouverture» pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour l’avenir de la navigation et le passage dans ce détroit pour tous les navires non iraniens ou omanais. Ce terme laisse croire que le détroit a été fermé et sera rouvert par l’Iran. Dit en d’autres termes, le détroit appartient à l’Iran qui le ferme et l’ouvre selon son gré – ou en partageant la gestion et les responsabilités avec Oman. Ce serait une autre façon de dire que le détroit d’Ormuz n’est plus un détroit international et que son utilisation sera soumise à des obligations, parmi lesquelles celle de s’acquitter d’un droit de passage ce qui aurait des conséquences importantes sur le coût du transport maritime dans le golfe arabo-persique. Une telle situation pourrait alors se multiplier: Bab-el-Mandeb, Malacca, Lombok, la Sonde, Gibraltar, pourquoi pas, ainsi que les Dardanelles, puis la Manche, la côte nord de la Russie, ce qui est déjà envisagé – prévu? – par ce pays; ensuite, le passage du Nord-Ouest, etc. Autant de détroits et de passages internationaux obligatoires pour le commerce et les échanges maritimes. N’aurait-il pas été plus sage d’utiliser une autre terminologie telle que «cesser le blocage du détroit d’Ormuz» ou «interrompre les menaces de blocage du détroit d’Ormuz», ou toute autre formulation tendant à préciser que l’Iran avait pris des mesures à l’encontre de la Convention et de la définition d’un détroit international? Si les négociateurs ont employé ce qu’il est actuellement annoncé – en espérant que ce ne soit pas le cas – c’est sans doute que les Iraniens, plus lucides que leurs vis-à-vis, ont une idée à moyen/long terme. Nous ne le souhaitons pas. * Jean-Patrick Dayras: Contre-amiral dans la marine française; pilote de l’aéronautique navale; spécialisé dans les opérations aéromaritimes et d’intervention de commandos; ancien expert auprès de l’Organisation maritime internationale (OMI).

L’impressionnisme libanais: César Gemayel, un pionnier entre deux mondes (3/4)

Figure institutionnelle et peintre majeur, César Gemayel s’impose comme l’un des piliers de la peinture moderne au Liban. Son parcours est marqué par le passage de l’académisme figé et rigide à une expression plus charnelle et orientale. Il a permis de passer d’un art purement religieux ou documentaire à un art de l’expression personnelle, transformant l’art libanais traditionnel en un langage moderne, nourri d’influences impressionnistes et parisiennes. L’homme César Gemayel est né le 9 février 1898 à Aïn el-Touffaha, un petit village du Mont-Liban près de Bikfaya (alors sous domination de l’Empire ottoman), dans une famille de notables. Il entame tout d’abord des études religieuses au séminaire à Kornet Chehwane, qu’il quitte à la mort de son père pour s’orienter vers des études de pharmacologie à l’AUB. Les premiers pas de l’artiste Son destin bascule le jour où son chemin croise celui du peintre Khalil Saleeby, grand maître de la peinture libanaise. Séduit par ses dessins, Saleeby le prend comme apprenti dans son atelier, où Gemayel acquiert une rigueur technique exceptionnelle. Il renonce alors à la pharmacie pour se consacrer à la peinture. En 1927, il part pour Paris, où il fréquente l’Académie Julian et l’École des Beaux-Arts, deux institutions qui ont vu passer des peintres célèbres comme Matisse, Bonnard, et même Gibran Khalil Gibran. Il y passe trois ans à étudier de près la peinture parisienne des années 1920-1930 comme l’impressionnisme, le post-impressionnisme et le fauvisme, avec une préférence marquée pour le fauvisme et l’impressionnisme. Il développe une grande admiration pour Renoir. Cette période sera cruciale dans son parcours, toutes ces influences contribuant à libérer sa palette. La maturité En 1930, il rentre à Beyrouth. L’année suivante, il est récompensé par le premier prix de l’Exposition coloniale internationale de Paris et reçoit l’Ordre national du Cèdre. Fort de ces distinctions, il décide de se consacrer exclusivement à son art. Durant cette période, l’art connaît un grand essor au Liban, grâce à des mécènes comme Alfred Sursock, Omar Daouk, Henri Pharaon ou Camille Eddé. Jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque à Beyrouth en 1958, César Gemayel peint, enseigne et participe activement à la vie artistique libanaise. En 1943, il cofonde le département d’art et d’architecture de l’Académie libanaise des Beaux-Arts (ALBA), où il enseigne, jouant ainsi un rôle culturel majeur dans l’indépendance intellectuelle du pays et contribuant à structurer l’enseignement artistique au Liban. Le peintre du corps et de la terre Hédoniste de la couleur, Gemayel parvient, dans ses portraits comme dans ses paysages, à capter l’identité libanaise sans tomber dans le folklore. Sa peinture se caractérise par un trait vigoureux, empâté de couches de peintures successives. À travers ses œuvres, il privilégie l’émotion visuelle au détriment du détail photographique. Si Omar Onsi fut le maître de la lumière et de la transparence, César Gemayel s’impose comme le maître du nu. C’est sans doute l’aspect le plus audacieux de son œuvre. Dans une société encore très conservatrice, il impose le nu académique. Ses modèles sont peints avec une sensualité généreuse, presque sculpturale. Quant à la lumière et aux paysages libanais, contrairement aux peintres orientalistes qui réduisaient l’Orient à un décor exotique, Gemayel les peint avec ses tripes, avec une sincérité et une «chair» presque palpables. Ses combats Tout au long de sa vie, Gemayel fait face au conflit entre tradition et modernité. Lors de certaines expositions, ses nus provoquent des débats houleux. Pourtant, sa maîtrise technique était telle qu’il finit par forcer le respect, aussi bien des élites que du clergé, ouvrant la voie à une plus grande liberté artistique pour les générations suivantes. Il introduit ainsi le nu et le réalisme charnel au Moyen-Orient, exerçant une influence majeure sur des artistes libanais comme Shafic Abboud ou Paul Guiragossian. En 1988, à l’occasion du centenaire de sa naissance, le Liban lui rendu un hommage national, preuve qu’il demeure la référence absolue de l’esthétique libanaise du XXe siècle. Aujourd’hui encore, on peut admirer ses œuvres dans des musées prestigieux tels que le Musée Sursock, le Mathaf à Doha ou encore la Dalloul Art Foundation. Une œuvre iconique: «Nude in Repose» Le nu est un thème récurrent et emblématique chez Gemayel, que ce soit dans ses huiles sur toile ou ses croquis au fusain. Chez lui, le nu est vivant et sa palette vibrante. Il privilégie des carnations chaudes et n’hésite pas à introduire des ombres subtilement colorées. Sous sa touche libre, la peau frémit et respire. La toile «Nude in Repose» illustre parfaitement son avant-gardisme et sa virtuosité technique. En dissimulant le visage de son modèle, le peintre concentre toute l’attention sur le jeu de lumière sur la peau. Ses coups de pinceau, fluides et libérés, accrochent la courbure du dos et de la colonne vertébrale, dans la plus pure tradition de l’impressionnisme français et de peintres comme Renoir. Chez Gemayel, le voyeurisme se fait doux et poétique, sans jamais être choquant. La posture alanguie du modèle dégage une grande sensualité tout en conservant une certaine pudeur. L’anatomie est sublimée, les lignes étirées et adoucies privilégiant l’harmonie générale de la composition. Au-delà de la technique, en 1930 et 1940, exposer le corps dénudé d’une femme, même de dos, relevait d’une véritable révolution. Par ses toiles, Gemayel bouscule frontalement les tabous de la société de l’époque et impose la liberté d’expression artistique, hissant la scène artistique libanaise au niveau des scènes occidentales d’avant-garde. Prochain article L’impressionnisme libanais: Moustafa Farroukh, peintre et intellectuel engagé Lire sur le même sujet – L’impressionnisme libanais: de la grisaille parisienne à la lumière du Mont-Liban (1/4) – L’impressionnisme libanais: Omar Onsi, maître de la lumière (2/4)

Coup de théâtre de Netanyahu: oui à des négociations directes avec Beyrouth

Coup de théâtre en cette fin de journée du jeudi 9 avril: au terme d’une réunion du Cabinet restreint israélien, le Premier ministre Benyamin Netanyahu a indiqué qu’il avait demandé à son gouvernement d’engager dans les plus brefs délais des négociations directes avec le Liban. Il a en profité pour applaudir publiquement à la décision de son homologue libanais Nawaf Salam de faire approuver par le Conseil des ministres, réuni jeudi au palais de Baabda, une résolution ordonnant à l’armée libanaise et aux forces de sécurité d’interdire toute présence armée illégale dans le mohafazat de Beyrouth et donc d’appliquer dans les faits le principe du monopole des armes aux mains de l’État. Cette décision-surprise de M. Netanyahu est intervenue dans le sillage de plusieurs faits marquants, ces dernières vingt-quatre heures. Elle a été annoncée au lendemain d’un entretien téléphonique, mercredi soir, entre le président Donald Trump et le Premier ministre israélien. Dans l’après-midi de jeudi, des informations en provenance de Tel-Aviv indiquaient que le chef de la Maison Blanche avait demandé à M. Netanyahu de «diminuer quelque peu» l’intensité et la portée des frappes au Liban. Mais il est fortement vraisemblable que la décision d’engager des négociations directes avec le Liban a été au centre de l’entretien téléphonique. Autre fait marquant de la journée du 9 avril: les propos tenus à l’ouverture du Conseil des ministres par le président Joseph Aoun qui a tenu à souligner que «seul le Liban peut négocier au nom du Liban, et il est inconcevable qu’une partie tierce cherche à négocier au nom du Liban». Le ministère des Affaires étrangères avait déjà adopté, il y a quelques jours, une position en ce sens, s’attirant les foudres des milieux du Hezbollah. En tout état de cause, au cours du Conseil des ministres de jeudi, le chef du gouvernement a demandé l’approbation d’une décision chargeant l’armée et les forces de sécurité d’appliquer concrètement dans le mohafazat de Beyrouth le principe du monopole des armes aux mains de l’État, exclusivement. Les ministres du tandem chiite Hezbollah-Amal se sont vivement opposés à la demande de M. Salam et de vifs échanges ont été enregistrés à ce propos entre les deux parties, mais en définitive, c’est le point de vue du Premier ministre qui a prévalu, appuyé en cela par les ministres des Forces libanaises, du parti Kataëb et des autres ministres souverainistes. À la fin de la séance du cabinet, M. Salam a tenu à annoncer lui-même, de manière solennelle, la décision de démilitarisation du mohafazat de Beyrouth, précisant que cette résolution avait été prise conformément aux termes de l’accord de Taëf et des précédentes décisions déjà prises par son gouvernement sur ce plan. Il convient de rappeler dans ce contexte que c’est le président Joseph Aoun qui a réclamé à plusieurs reprises, depuis quelques semaines, la tenue de négociations directes avec Israël, au grand dam du Hezbollah et du mouvement Amal. L’initiative du chef de l’État à cet égard avait toutefois été rejetée par le Premier ministre israélien, mais les développements de la guerre en Iran et sans doute les raids intensifs de mercredi contre des cadres et des positions du Hezbollah au cœur de Beyrouth ainsi qu’à Saïda, dans la Békaa et au Hermel (une centaine de raids en dix minutes) ont eu pour impact, par ricochet, d’amener M. Netanyahu à donner son feu vert aux négociations directes avec le Liban. Au Département d’État avec Washington comme garant Dans la pratique, il ressort des informations qui étaient disponibles jeudi soir que les pourparlers directs israélo-libanais auront lieu dans les tous prochains jours, peut-être même la semaine prochaine, au siège du Département d’État, Washington se portant garant du bon déroulement de ces négociations. La délégation israélienne sera présidée par l’ambassadeur d’Israël à Washington. Quant à la délégation libanaise, certaines sources indiquaient dans la soirée de jeudi qu’elle serait présidée par l’ancien ambassadeur Simon Karam, alors que d’autres sources affirmaient que l’ambassadrice à Washington Nada Hamadé Moawad conduira l’équipe de négociateurs. Quant à l’ordre du jour des négociations, M. Netanyahu a indiqué qu’il portera sur «le désarmement du Hezbollah et la paix entre le Liban et Israël». Dans l’immédiat, Beyrouth réclame qu’un cessez-le-feu, au moins provisoire, constitue un prélude à ces pourparlers, ce que les Israéliens ne semblent pas disposés à accepter. Grande inconnue, enfin, à la lumière de ce coup de théâtre: la réaction du camp iranien, plus précisément des Gardiens de la révolution islamique et son bras armé au Liban. Reste à signaler qu’avant l’annonce de l’ouverture prochaine des négociations directes avec Israël, l’aviation de l’État hébreu a poursuivi jeudi ses raids aériens contre plusieurs villages du Liban-Sud, l’enjeu principal de la bataille en cours étant, semble-t-il, le contrôle de l’importante localité de Bint Jbeil.

Le Liban et «le jour d’après»
Par
Élie Hajj
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«Quand la guerre finira-t-elle? Je dis: quand nous nous retrouverons.» Mahmoud Darwish Je suis de nature optimiste, sans être pour autant blindé contre la tristesse. Pourtant, en dépit de la noirceur et de la brutalité de la guerre, je traverse en ce moment l’une des périodes les plus portées par l’espoir de mon existence, à rebours de tant d’autres autour de moi. Je crois que nous vivons les dernières guerres du Liban, et je laisse mes pensées dériver, dans le calme de la nuit, vers «le lendemain de la guerre». Je songe, avec une compassion sincère et sans chercher à accabler qui que ce soit, dans une neutralité presque totale, au choc qui frappera les foyers dont les habitants ont été élevés dans une haine profonde d’Israël, de son peuple et des juifs en général, nationalistes arabes, nationalistes syriens, communistes, islamistes de toutes tendances confondues. Eux qui ne supportent pas d’entendre le mot «Israël» et lui substituent l’«entité sioniste» ou l’«entité occupante et provisoire» ; eux qui ont préféré, jadis — et certains encore aujourd’hui —, brûler le Liban plutôt que de renoncer à la libération de la Palestine, brandissant le drapeau de «la liberté d’action pour la résistance armée palestinienne sur l’ensemble du territoire libanais», et contraignant ainsi leur propre État à abdiquer sa souveraineté par le biais de l’«accord du Caire», en sacrifice consenti à la cause palestinienne. Comment supporteront-ils la réalité nouvelle selon laquelle Israël ne se retirera du Liban, cette fois, qu’en échange d’un accord de paix global? Qu’il ne saurait plus être question de revenir à l’armistice de 1949, mais qu’il faudra accepter des arrangements sécuritaires stricts et contraignants, destinés à garantir à jamais la sécurité de la frontière nord? Un prix lourd que le Liban sera contraint de payer pour recouvrer sa terre À ceux qui m’interrogent en ce moment, je réponds: quand viendra l’heure des véritables négociations, ce sera «pleurs et grincements de dents». Le prix que nous devrons payer, si nous voulons rendre à l’État libanais sa terre et ses habitants du Sud, sera exorbitant. Relisez le texte de l’accord de retrait israélien de 1983, que vous avez méprisé en le baptisant «17 mai» ou «accord de l’humiliation et de la honte» — cet accord que vous avez abattu par le soulèvement du 6 février 1984. Relisez-le, souhaitez ardemment, et priez qu’Israël consente, après la guerre, à quelque chose qui s’en rapproche. Mon intuition, confirmée par tous les signes visibles, dit qu’il n’y consentira pas. Cette fois, il ne se satisfera plus d’un retrait conditionnel ni d’arrangements sécuritaires fragiles, susceptibles d’être réduits à néant par des opérations suicides ; les attaques sporadiques et prolongées contre ses forces d’occupation ne seront plus possibles. Le régime d’Assad n’existe plus pour soutenir les «résistants» et couvrir leurs arrières ; le régime théocratique iranien vacille ; l’Union soviétique a disparu depuis longtemps ; et la terre, désormais vidée de sa population, ne ressemble plus à ce qu’elle fut — les gens de ce territoire sont l’eau sans laquelle le poisson de la résistance ne peut survivre. Israël exigera des garanties permanentes et des mécanismes de surveillance internationale authentiques, auxquels il participera et qu’il supervisera lui-même. Ou, dans le meilleur des cas, ce rôle incombera aux armées des États-Unis et aux pays arabes hostiles au régime iranien. Des puissances étrangères pourraient même imposer des transformations radicales dans la structure même de l’État libanais, afin d’empêcher que le Liban-Sud redevienne une plateforme de tirs de roquettes sur le nord d’Israël, ou un réseau de tunnels pour fondre sur lui. Ceux qui ont bâti leur identité sur «la résistance islamique au Liban» découvriront que cette page s’est définitivement tournée, et que le khomeinisme qu’ils avaient embrassé comme une foi et un art de vivre appartient désormais à une autre époque, fardeau accablant pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour le Liban tout entier, qu’il sera impossible de porter. Ils se heurteront à une réalité amère: la Palestine n’a pas été libérée, le Liban a payé le prix fort dans son intégralité, et Israël n’a pas été vaincu, mais se retrouve au contraire en position d’imposer ses conditions. Les Libanais comprendront alors que ceux qui ont incendié Beyrouth à plusieurs reprises, qui ont ravagé le Liban-Sud à maintes occasions, sont les mêmes qui s’opposent aujourd’hui à toute solution politique susceptible de préserver le pays d’un désastre renouvelé. Mais le jour dont je parle ne sera pas celui de la vengeance ni de la raillerie. Ce sera le jour de la rencontre dans la conviction partagée que le pari sur la libération de la Palestine au détriment de l’existence du Liban aura constitué une faute grave. Ce qui s’est passé, c’est que nous étions dans la tragédie palestinienne, et nous voilà plongés désormais dans la tragédie palestinienne et libanaise conjointement, sans avoir rien gagné hormis la destruction et la douleur, au prix des vies de fils et de filles fauchées en vain dans leur jeunesse. Un jour où les Libanais reconnaîtront que la paix à laquelle sont parvenues des nations arabes sœurs n’était pas une trahison, mais le meilleur du possible — le seul choix qui préserve ce qui reste de notre pays et de notre État. Une paix qui signifie des frontières sûres, un État en mesure d’exercer pleinement sa souveraineté, une économie ouverte au monde au lieu de se refermer sur elle-même sous les mots d’ordre de la «résistance». Ce jour-là marquera le commencement d’une ère véritablement nouvelle. Une ère où le Liban sortira du cycle des guerres enchaînées et sans fin, alimentées depuis 1969 par les chimères de «la cause centrale» et de «la résistance armée jusqu’au dernier souffle». Une ère où les Libanais recouvreront leur droit à une vie ordinaire: construire leurs maisons, cultiver leurs terres, élever leurs enfants loin des déflagrations, des raids, des roquettes et des discours enflammés. Il ne sera guère aisé, pour une génération élevée dans la conviction qu’« Israël est l’ennemi à jamais, et qu’il faut lutter sans relâche, quelles qu’en soient les pertes, pour l’effacer de la carte du fleuve à la mer », de se réveiller brusquement dans un monde où cet «ennemi» ne partira qu’après la signature d’un accord pesant, destiné précisément à le protéger. Mais l’histoire ne ménage pas ceux qui demeurent prisonniers du passé, et le lendemain de la guerre sera, quoi qu’on crie et quoi qu’il en coûte, le jour de ceux qui ont choisi le Liban d’abord — qu’ils y soient venus tôt ou tard —, pour rebâtir ensemble et panser les blessures de la patrie et des âmes.

Mohammad Hussein Chamseddine, ce soldat inconnu

Si j'écris ces mots aujourd'hui, ce n'est pas mû par l'éthique, l'amitié ou la politesse, mais par l'immense respect que je porte à un homme qui a beaucoup donné au Liban et qui est resté un soldat inconnu. Cet homme s'appelle Mohammad Hussein Chamseddine, et il a pensé et rédigé, de 1992 à 2026, la majorité de la littérature politique qui a constitué la pierre angulaire autour de laquelle nous avons construit le récit de la souveraineté et de l'indépendance du pays. Pour Mohammad Hussein Chamseddine, la souveraineté et l'indépendance étaient toujours liées à l'unité nationale, dont elles dépendaient directement. Et au moment où cette unité nationale se trouvait brisée, quelle qu'en fût la raison, cela entraînait inévitablement une rupture de l'indépendance et de la souveraineté du pays. Il disait que la majorité des Libanais, communautés ou partis, pour pouvoir régler leurs comptes avec les autres communautés et les autres partis, avaient choisi de créer un partenariat avec une force régionale ou bien une force étrangère, à laquelle ils cédaient une partie de la souveraineté du pays en échange d'une force d'appoint utilisée à l'intérieur du pays contre l'autre différent. Pour lui, l'indépendance et la souveraineté étaient indivisibles et aucun bénéfice ne pouvait être créé aux dépens du partenariat avec les autres communautés, qu'elles fussent différentes ou non. Chamseddine était un soldat inconnu parce qu'on avait attribué à de grands penseurs le mérite d'avoir rédigé, par exemple, la littérature du Congrès permanent du dialogue. On avait attribué à de grands penseurs le mérite d'avoir rédigé toute la littérature de Kornet Chehwane, du 14 Mars, du secrétariat général, des manifestes politiques élaborés chaque année, des lettres adressées à l'étranger, aux centres de décision arabes, etc. Tout ce patrimoine national et politique, on le devait en fait à la pensée de Mohammad Hussein Chamseddine. C'était autour de lui que nous nous réunissions au secrétariat général, cigarette en main, avec un fleuve de café servi par Antoinette. Autour de ce sage, de cet homme extrêmement modeste et qui n'avait jamais, contrairement à beaucoup de politiciens et de penseurs politiques, essayé de mettre en avant ce qu'il savait aux dépens de l'autre. Au contraire, il enseignait, calmement, comme un sage. Autour de lui, tout le monde, tout le monde écoutait, voyant en lui une source de bonté, de courage, de bon sens, d'intelligence et surtout une compréhension profonde de la complexité de la société libanaise. Mohammad, tu seras pour moi, toujours, ainsi que l'a été Sami Frangié ou Nassir el-Assad, un érudit duquel j'ai appris à rester modeste, à lire intensément et à voir et connaître le Liban d'une manière différente. Le Liban, comme tu le disais toujours, ne peut reposer sur un équilibre de force, mais sur la force de l'équilibre. Puisses-tu être entendu, surtout dans les moments terribles que nous traversons actuellement, et puissent tes mots et ta pensée constituer le pilier philosophique du Liban de demain.