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In Memoriam

Mohammad Hussein Chamseddine, une pensée chiite derrière le 14 Mars

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié avr. 9, 2026 - 11:55

Il y a quarante jours disparaissait Mohammad Hussein Chamseddine, esprit exceptionnel, démocrate chiite et penseur du vivre-ensemble et partisan invétéré de la préservation le Grand Liban. Cet article n’est pas tant un hommage qu’un témoignage précis de ce que tout ce que cet homme, humble, discret et inconnu du grand public, a été et apporté au débat public. 

C'est un homme calme, filiforme, taciturne. Il arrive tous les jours, en début d'après-midi, au secrétariat général du 14 Mars, où il s'installe discrètement et se consacre à ses réflexions, ses lectures, ses écrits. Sans doute une nouvelle initiative, concoctée avec ses compagnons de route, Samir Frangié et Farès Souhaid, est en cours de préparation. Les idées proposées sur papier par Frangié sont soit en français, soit en arabe, et Chamseddine réfléchit, réciproque, appose ses commentaires et ses remarques. L’osmose intellectuelle et politique – intensément humaine – entre les deux hommes est totale, et le résultat toujours substantiel, porté par une vision philosophique, humaniste, profonde de la convivance.

 

Vêtu d'un costume gris clair et d'une chemise, toujours sobre, moustaches et traits gaulois, il fume cigarette sur cigarette, boit tasse de café sur tasse café. L'air d'un poète du début du XIXe, mâtiné d'un intellectuel de gauche du début du XXe. Pessoa qui aurait rencontré Trotsky dans un café de la rue Hamra des années 1970.

 

Et puis, les habitués du secrétariat général arrivent les uns après les autres. L'homme reste placide. Le corps malingre. Presque statique. En revanche, la tête fonctionne comme un bolide serein et apaisé. Elle est presque animée d'une vie propre. Les débats de fond s'enchaînent, selon le niveau culturel et intellectuel des interlocuteurs. Le maître n'est pas seulement un penseur ; c'est un pédagogue, un éducateur. Et on l'approche comme s'il était une sorte de sage, de druide venu d'un autre temps.

 

Et ce n'est pas qu'une impression, qu’une énergie qu'il dégage. L'homme est véritablement un puits de savoir et de sagesse. Et, surtout, il n'a pas besoin de s'en vanter, de déployer ses connaissances, d'accumuler les bavardages et autres tirades inutiles. Il est précis, rigoureux, laconique, et se laisse aller de temps en temps à de l'humour sarcastique, lorsqu'il est irrité par tel ou tel discours, attitude ou comportement politique d'un leader ou d'un interlocuteur. La mégalomanie, le populisme, l’insensé règne du leader historique inspiré? Tout cela l’irrite jusqu’à l’intranquilité. Le timbre de voix monte un peu, mais c’est tout. Le côté gentleman british l’emporte toujours, même dans la révolte.

 

Malgré le climat de haine paroxystique, celui de la lutte contre les assassinats, manifestations de force, et autres actes de violences commis par le Hezbollah, l'homme refuse pourtant le choix de la facilité, celui des instincts et des pulsions. Il garde la tête parfaitement froide. Et il a le vivre-ensemble dans le sang. Il y croit dur comme fer au Grand Liban, le pays du Cèdre comme «style de civilisation» et l’«une des société les moins inhumaines du monde» — ces deux expressions de René Maheu et Georges Naccache qu'il cite sans cesse, à l’instar de Frangié. «La philosophie du pacte et l'esprit du consensus sont l'essence même du Liban», professe-t-il à qui veut bien entendre.

 

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Mohammad Hussein Chamseddine et Sayyed Hani Fahs, deux voix de la modération chiite.

Cet homme, à qui l'on doit, avec Samir Frangié essentiellement, une grande partie des documents et initiatives du 14 Mars depuis le Rassemblement de Kornet Chehwane, s'appelle Mohammad Hussein Chamseddine. C'est un chiite de Arabsalim, au Liban-Sud. Il habite la banlieue sud, et il ne compte pas la quitter, intimidations ou pas. Le Hezbollah, pas plus qu'un autre, ne lui fait pas peur.

 

Et pour cause: Chamseddine est un résistant de la première heure. Issu des rangs du Fateh, dont il a fondé, avec d'autres, l'Organisation populaire libanaise du Liban-Sud, il a tourné la page de la guerre après la fin de la guerre, œuvrant sans cesse pour une réconciliation nationale à même de déboucher sur la fin de l'occupation syrienne, sans perdre, naturellement, de vue le rôle diabolique d’Israël dans l’alimentation des conflits sectaires dans la région. L’un des principes fondamentaux de son code personnel de vie, c’est la cohérence morale et intellectuelle.

 

Le Congrès permanent pour le dialogue

 

Sous la houlette de l'imam Mohammad Mahdi Chamseddine dont il est l'un des disciples, et du patriarche Nasrallah Sfeir, Mohammad Hussein Chamseddine fonde, avec notamment Hani Fahs, Samir Frangié, Nassir el-Assaad, Saoud el-Maoula, Farès Souhaid, le Congrès permanent pour le dialogue libanais en 1993.

 

Une initiative concrète, très claire, inspirée indirectement par la pensée de René Girard, et son ouvrage Des choses cachées depuis la fondation du monde. L'objectif en est de pousser des personnes venues de tranchées ennemies à s'asseoir ensemble et réfléchir sur la guerre, ce qui est aussitôt fait. Au début, ne se connaissant pas, les échanges sont tendus. Il faut jouer aux médiateurs et «traduire» lorsque chacun s’exprime, dans la mesure où il n'existe plus, du fait de la guerre et des barricades physiques et morales, de langage, de lexique, ou d'approches communs des concepts. Mais les barrières tombent progressivement, et un esprit de corps commun, consensuel, libaniste, émerge.

 

La charte fondatrice du Congrès, élaborée la même année, pose d'emblée la question que personne, depuis l'arrêt des combats, n'avait encore osé formuler directement: comment bâtir un État unifié sans répondre au préalable à cette interrogation fondamentale — qui sommes-nous, et que voulons-nous? Car le problème libanais n'est pas d'abord institutionnel. Il est identitaire, et donc philosophique. L'identité libanaise est une identité complexe, faite d'une multitude d'appartenances — familiales, linguistiques, culturelles, religieuses, régionales — qui ne se superposent pas et ne s'éliminent pas à tour de rôle, mais s'intègrent dans un processus permanent, toujours en cours, toujours inachevé. Vouloir les réduire à une appartenance unique, nationale ou confessionnelle, c'est ouvrir la voie à la violence. L'État libanais, par conséquent, loin d’être un État ordinaire, est appelé à gérer non seulement des individus, mais des communautés, des cultures, des régions, des sensibilités… et tout mécanisme qui prétend simplifier cette complexité, dans un sens ou dans l’autre, finit par l'écraser.

 

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Avec Anne et Samir Frangié, ainsi que Chawki Dagher, lors de la cérémonie de remise des insignes de la Légion d’honneur à Frangié le 10 octobre 2016.

C'est dans cet esprit que le manifeste pour une entente sur les fondements de la nation libanaise, publié en mai 1999 dans An-Nahar et cosigné par une trentaine d'intellectuels, de politiques et d'universitaires de toutes confessions, vient donner une forme publique à la démarche du Congrès. Ce que le manifeste réhabilite, c'est le «rêve libanais» que les Libanais n’ont pas su préserver: ce «style de civilisation» fondé sur la convivialité islamo-chrétienne, la culture du consensus élevé au rang d'art de vivre, l'ouverture sur le monde sans dissolution en lui — une contribution originale, affirme le texte, à la civilisation universelle, que les Libanais n'avaient pas su mesurer avant de la perdre.

 

L'une des premières grandes initiatives concrètes du Congrès sera une rencontre sur ce qu'on avait appelé à l'époque l’abattement, l’ihbât chrétien, avec la participation du patriarche Sfeir et de l'imam Chamseddine.

 

Même le Hezbollah est convié au dialogue dans le cadre de la même dynamique, dans le cadre d'un comité mis en place par Tarek Mitri en 2001, regroupant aussi Amal et la Jamaa islamiya. Mais il s'effondre en 2005, avec le retrait syrien et la polarisation 14 Mars-8 Mars.

 

La logique du Congrès va faire boule de neige et, par contamination positive, briser le carcan communautaire qui permet à Assad de diviser les Libanais et les empêcher de forger une unité garante de souveraineté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe les principales forces chrétiennes prend forme, suivi par le Forum démocratique, qui regroupe la gauche et Kornet Chehwane, la Gauche démocratique, qui rassemble les forces de gauche souverainistes, dissidentes d'un Parti communiste syrianisé à outrance. Walid Joumblatt élargit lui aussi son bloc parlementaire à des représentants de certaines tendances politiques chrétiennes souverainistes. Le tout converge vers le Rassemblement du Bristol, que parraine, dans l'ombre, Rafic Hariri. Le sort du régime syrien au Liban est scellé.

 

La philosophie Chamseddine

 

Dans la même optique, le leitmotiv de Chamseddine, ce qu'il répète inlassablement à tout le monde, c'est que les problèmes de chaque communauté au Liban ne sont pas des problèmes propres à chaque communauté stricto sensu. Ce sont les problèmes de tous les Libanais. Et que, partant, il n'y a pas de solution partielle, régionale ou communautaire, aux problèmes libanais, et il ne peut y avoir que des solutions nationales transversales aux problèmes des communautés. Pour lui, le fameux ihbat chrétien de l'après-guerre n'était pas un problème chrétien qui pouvait être réglé par les chrétiens seuls. Il ne pouvait être réglé que dans une logique transcommunautaire, donc nationale, garante de souveraineté et d'un équilibre national sur base du vivre-ensemble, de la justice et de la liberté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane n'était pas voué, dans ce sens, à devenir un nouveau Front libanais chrétien, mais ce qu'il est devenu par la suite, une dynamique composite, une opposition plurielle. Pas plus qu'il n'y a, pour lui, de solution strictement chiite, au problème du Hezbollah, dont la solution est libanaise, et passe par une communauté d'efforts transversaux capable de refonder l'État et son monopole de la violence.

 

Dans ce cadre, il ne cessera de raconter, pour tancer le directoire du 14 Mars qui se laisse marcher dessus, rongé par ses querelles internes et ses enjeux de pouvoir, ou encore par des logiques de faux-compromis de pacotille, insipides et veules, la sage parabole arabe qui illustre parfaitement, pour lui, le complexe 14 Marsiste: «Un homme est persuadé d'être un grain de blé. Terrifié à l'idée d'être mangé par une poule, il finit par être interné. Après des mois de thérapie, les médecins parviennent à le convaincre qu'il est un être humain et non un grain de blé. Le jour de sa sortie, à peine a-t-il franchi la porte de l'hôpital qu'il aperçoit une poule et se précipite à l'intérieur, tremblant de peur. Son médecin lui demande :

 

— Mais enfin, vous savez bien maintenant que vous n'êtes pas un grain de blé!

 

L'homme répond :

 

— Évidemment que je le sais ! Mais la poule, elle, est-ce qu'elle le sait?»

 

«La règle d’or»

 

Pourquoi ce libanisme vivre-ensembliste, respectueux des communautés et de leurs spécificités, mais aussi de la justice, l'équité et la citoyenneté? Pour Chamseddine, la «règle d'or» du Liban c'est cette phrase prononcée dans les années 1950 par Hamid Frangié en direction de Charles Malek, à l'époque ministre des Affaires étrangères, qui s'apprêtait à rejoindre le pacte de Bagdad: «Si les Libanais s'entendent sur quelque chose de mal, il devient aussitôt source de bien, et s'ils se disputent sur quelque chose de bien, il devient facteur de mal.» En d'autres termes, le consensus est à la base de la formule libanaise, et il ne saurait exister de vérité absolue au Liban. «C'est la règle d'or au Liban, à l'origine de la formule de 1943. Malheureusement, depuis Taëf, la classe politique ne comprend rien à cette règle et elle n'y croit pas.»

 

C'est cette même conviction qui l'amène, en 2004, à prendre la parole lors d’un congrès à Saydet el-Jabal pour corriger, avec une précision presque chirurgicale, les erreurs de lecture que la classe politique libanaise commet depuis la fin de la guerre. Trois erreurs, dit-il, résument l'aveuglement collectif: croire qu'il y a eu un vainqueur et un vaincu, croire que les vaincus ont été battus par l'adversaire, et ignorer que la défaite est d'abord une défaite des Libanais par eux-mêmes, par leur propre désunion. À quoi il ajoute une quatrième, la plus grave peut-être: celle de puiser sa force de l'étranger, comme si la souveraineté pouvait se fonder sur la dépendance. L'essentiel, tranche-t-il, n'est pas que des personnalités chrétiennes et musulmanes se retrouvent côte à côte dans une même salle. L'essentiel est dans le fond, dans la philosophie du pacte. Dans la nécessité de dissiper le brouillard. Rappeler que le consensus n'est pas une méthode casuistique parmi d'autres, mais la condition d'existence du Liban lui-même.

 

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Lors de la signature de son ouvrage, Zaman Samir Frangié, le 28 mai 2019.

Car pour Chamseddine, l'État libanais ne saurait être un État ordinaire, régi par des mécanismes ordinaires. Un État simple est nécessairement réducteur, et un État réducteur est, par définition, totalitaire, incapable de s'accorder avec une société aussi complexe que la société libanaise, il finit par chercher à la refaçonner à sa guise, à la «simplifier». Le vrai défi est inverse: adapter l'État aux besoins de sa société plutôt que la société aux exigences d'un État mal taillé pour elle.

 

Aussi ne se lassera-t-il pas de plancher, à partir des années 2000, pour ressouder ces liens, initiative après initiative, notamment l'Appel de Beyrouth 2004, qui suscite le courroux de l'appareil sécuritaire libano-syrien, avec Samir Frangié, Farès Souhaid et Saoud el-Maoula. De même qu'on lui doit une contribution essentielle aux documents de travail fondamentaux du 14 Mars comme celui qui, à l'issue du congrès annuel du mouvement, définit «la culture de la paix et du lien face à la culture de la violence et de l'exclusion», pour définir une ligne de clivage transversale dans le conflit en cours sur le plan régional.

 

Au plan strictement chiite, et compte tenu de tout ce qui précède, il ne faut donc pas s’étonner que l’homme fût un partisan invétéré de la wilayat el-oumma développée par l’imam Chamseddine et de la pluralité des marjaa, et foncièrement hostile à la wilayat el-faqih iranienne et au despotisme khomeiniste. Pour Mohammad Hussein Chamseddine, le projet de l’État est la seule garantie viable pour tous les Libanais, chiite compris, à mille lieues des fantasmes de suprématisme appuyés par telle ou telle puissance étrangère.

 

La perte de « l’âme sœur »

 

Après l’autosabotage du 14 Mars, la victoire politique du Hezbollah et l’avènement du candidat du parti pro-iranien, Michel Aoun, à la présidence de la République, le compagnon fidèle de Mohammad Hussein Chamseddine, Samir Frangié, dont il est le véritable jumeau politique et intellectuel – ils travaillent toujours en binôme, en résonance, en synchronie totale – gravement malade et éprouvé par les errances et les capitulations des leaders politiques souverainistes, se retire de la scène pour s’éteindre discrètement. Il s’agit d’un déchirement politique, d’une complétude scindée nette. Chamseddine, dont la loyauté est véritablement à toute épreuve, s’empressera, l’année suivante, de rédiger la biographie de son ami, Zaman Samir Frangié (Le Temps de Samir Frangié), dont chaque page est un témoigne d’amitié et de gratitude, mais sans emphase, sans grandiloquence aucune. Juste un engagement civique et civil pour le Grand Liban et la culture du lien, du vivre-ensemble et de la paix. Pour honorer la mémoire de Samir, Chamseddine s’efface complètement. Mais il n’a pas besoin de se mettre en scène – sa modestie l’en défend. Et, aussi, à travers Samir, c’est de lui, de ce même souffle vivre-ensembliste libanais, qu’il parle.

 

Mohammad Hussein Chamseddine s'est éclipsé comme il a vécu, dans la discrétion la plus totale, la nuit du 1er au 2 mars, à l’heure où le Hezbollah initiait sa guerre pour venger Khamenei. Le tout-pays pris dans la tourmente, sa mort est presque passée inaperçue. Du reste, peu de Libanais, en dehors des cercles des amis de Samir Frangié et de l'ex-secrétariat général du 14 Mars, le connaissaient ou avaient entendu parler de lui – et c’était là, du reste, ce qu’il avait toujours voulu.

 

Pourtant, l'histoire retiendra que c'est largement à lui, un démocrate chiite, intègre, courageux et lucide, que la plupart de la littérature politique vivre-ensembliste et unitaire du 14 Mars, en opposition à toutes les tutelles, occupations et autres monstruosités parapolitiques, a vu le jour. Son parcours et son legs constituent, en soi, un témoignage que le Grand Liban, libéré de ses démons, «étatisé», apaisé et réconcilié avec lui-même, est vraiment un «style de civilisation» qui mérite de vivre.

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